Une lecture salutaire, parce qu'elle est juste. Une lecture qui marquera
Il y a une quinzaine d'années débutait, à notre porte, une guerre effroyable. La Serbie , portée par une idéologie paranoïaque récurrente dans son histoire, livrait à la Croatie puis à la Bosnie et enfin au Kosovo une guerre sans merci : guerre de conquête mais tout autant guerre de déportation et d'extermination de masse qui aboutit au génocide d'une partie du peuple bosniaque. Au cur de l'Europe. Pendant ces années de guerre avait cours ici, en France, une « lecture officielle » du conflit. Cette lecture aveugle, renvoyant dos à dos agresseurs et agressés, ne permettait pas de comprendre ce qui se produisait là-bas. Elle laissait, ici, la plupart d'entre nous en proie à une sorte de désarroi qui ne s'est pas vraiment dissipé. Quinze années se sont écoulées : 250 000 personnes ont été exterminées ou sont portées disparues, l'Otan a mis fin à la guerre en bombardant Belgrade, Milosevic est jugé devant le T.P.I. de La Haye
et l'extrême droite nationaliste est en passe de reprendre le pouvoir en Serbie. Pourtant, ici, rien n'a changé dans notre manière de percevoir cette guerre. La même incrédulité règne dans nos têtes comme si, au fond, il ne s'était rien passé là-bas qui eût le moindre sens. La « lecture officielle » défendue par nos dirigeants jusqu'en 1995 aurait-elle fini par s'imposer à nous ?
Nous ne verrons jamais Vukovar est un livre qui fera date. Un livre d'écrivain engagé de tout son être dans la compréhension de ce qui s'est joué et se joue encore dans les Balkans. Un livre tout entier tourné vers la mise au jour, on pourrait dire l'exhumation, de dénis collectifs liés à l'histoire officielle des peuples. L'histoire officielle évoque-t-elle une « guerre tribale » ? L'auteur pointe au contraire les ravages de l'idéologie du nettoyage ethnique cultivée en Serbie depuis le 19 è siècle ; l'histoire officielle célèbre-t-elle « le courage héroïque du peuple serbe pendant la deuxième guerre mondiale » ? L'auteur découvre, et nous avec elle, la banalité d'un état collaborant avec l'occupant nazi et participant à sa manière à l'extermination des Juifs. L'histoire officielle glorifie-t-elle la générosité de la France pendant la guerre en ex-Yougoslavie ? L'auteur nous montre au contraire une complicité criminelle avec l'agresseur, jugé aujourd'hui pour génocide.
Nous ne verrons jamais Vukovar se lit ainsi comme une enquête haletante où prend corps une autre lecture de l'histoire contemporaine, à rebours des mensonges d'Etat, trucages et manipulations, aveuglements et complicités criminelles qui donnent corps aux légendes officielles dont il est si difficile de se détacher.
P. C.
Nous
ne verrons jamais Vukovar
un livre de Louise L. Lambrichs
éditions Philippe Rey
480 pages, 23 €
[« Mais comment veux-tu construire un autre monde si tu ne te donnes pas le temps d'entendre celui dans lequel tu vis, et de comprendre les mécanismes qui y sont à l'oeuvre ? Et tu sais bien que les écrivains sont là pour ça, ce sont des éclaireurs tout de même, qu'est-ce qu'une littérautre qui n'éclaire pas l'ombre qui nous talonne ? Qu'est-ce qu'un livre qui ne vient pas te chercher au plus profond du coeur ? et dans l'ombre du coeur, là où tu ne sais pas que tu es parce que tu y es seul ? Comment crois-tu que j'ai grandi, moi ? Alors, laisse-toi le temps d'entendre... tu veux bien ?»]
Les éditions Philippe Rey : premiers pas
Pourquoi avoir créé les éditions Philippe Rey en septembre 2003, alors que paraissent des milliers de titres chaque année ?
Tout simplement parce que nous croyons au caractère unique de chaque livre, à l'inépuisable fécondité de l'acte d'écrire et au bonheur des découvertes.
Nous avons voulu un lieu ouvert sur le monde et les sensibilités multiples qui le composent, une équipe attentive, un espace où l'humain s'exprime par la forme que certains traitent d'« archaïque » du livre, qui est, à nos yeux, la plus noble et la plus libératrice.
Notre démarrage se fait en littérature étrangère grâce au travail remarquable de notre directrice de collection, Christiane Besse, mais aussi dans le secteur des documents et des beaux-livres. Nous aborderons le rivage de la littérature française en janvier 2005, par la parution d'un ouvrage qui fera certainement grand bruit mais sur lequel il convient d'être pour l'instant discret...
Une maison d'édition est faite de rencontres qui la façonnent, la bousculent et la poussent au renouvellement perpétuel. Nous espérons que vous serez nombreux à partager nos goûts et notre enthousiasme.
Philippe Rey
Louise L. Lambrichs
Née le 2 mai 1952 au milieu des livres et des écrivains, Louise L. Lambrichs a rêvé, dès l'enfance, de consacrer sa vie à lire et à écrire. Un rêve qu'elle réalise de diverses façons, en devenant nègre, d'abord, puis en écrivant pour son compte. Si la littérature reste son domaine de prédilection (elle publie plusieurs romans dont certains - Journal d'Hannah, Le Jeu du roman - obtiendront des prix, en France et en Belgique, et seront traduits en plusieurs langues), son imaginaire romanesque se nourrit d'expériences, d'enquêtes et de réflexions qu'elle élabore par ailleurs dans des essais ayant trait à la médecine et à la maladie (La vérité médicale, Le Livre de Pierre) ou encore à l'histoire et à la vérité historique (Les révoltés de Villefranche). Parce que si les genres littéraires sont multiples, la vie est une, et de même l'écriture : une écriture qui, quelque forme qu'elle prenne, engage pleinement celui qui s'y risque.
••• Bibliographie:
Romans
Le Cercle des sorcières, roman, Paris, 1987, éditions de la Différence (épuisé).
Journal d'Hannah, roman, Paris, 1993, éditions de la Différence (épuisé), Livre de Poche, 1994 (épuisé), Petite Bibliothèque de l'Olivier (2002).
Le jeu du roman, roman, Paris, 1995, éditions de la Différence (épuisé) ; Points Seuil, 1998.
A ton image, roman, Paris, éditions de l'Olivier, 1998.
Aloïs ou La nuit devant nous, Paris, éditions de l'Olivier, 2002.
Essais
La dyslexie en question, essai sur la sémiophonie, Paris, Robert Laffont, 1989.
La vérité médicale ; Claude Bernard, Louis Pasteur, Sigmund Freud, méthodes et réalités de notre médecine, Paris, Robert Laffont, 1993 ; Hachette "Pluriel" (n°8690), 1994.
Le livre de Pierre - Psychisme et cancer, Paris, 1996, éditions de la Différence (épuisé) ; nouvelle édition avec postface inédite, Le Seuil, 1998.
Les révoltés de Villefranche (Mutinerie dans un bataillon de Waffen SS, septembre 1943), avec Mirko D. Grmek, Paris, Le Seuil, 1998.
Pour les enfants petits et grands
Pourquoi les microbes sont devenus invisibles ? (Une histoire comme ci en hommage à Rudyard Kipling). Dessins de Granjabiel. Editions Tant et Temps, 2002. (Tirage limité à 60 exemplaires, signés par les auteurs, sur Lana Prime 300 g, avec 11 sérigraphies.)
Autres
Petit cryptionnaire des expressions françaises, hors commerce, Paris, éditions de la Différence, 1996.
Naître et naître encore, Paris, Albin Michel, 2001.
Chemin faisant, Inventaire/Invention éditions, 2001.
Le cas Handke, Inventaire/Invention éditions, 2003.
Nous ne verrons jamais Vukovar, éditions Philippe Rey, 2004.
••• De cet auteur dans Inventaire/Invention:
Le cas Handke
un petit livre d'Inventaire/Invention
[En 1996, Peter Handke demande publiquement « Justice pour la Serbie ». Cet engagement unilatéral, prenant la défense
dun régime qui mène une guerre sanglante et a renoué avec une idéologie de nettoyage ethnique remontant en Serbie
au xixe siècle, suscite à lépoque de nombreuses polémiques. Lécrivain estimé, contestataire, des années soixante-dix aurait-il « disjoncté » ? En 2002, Handke récidive en publiant un témoignage sur le procès de Milosevic, sur la culpabilité duquel il sinterroge. Cest loccasion pour Louise L. Lambrichs, très engagée elle-même dans ce conflit, de sinterroger à son tour. Pourquoi Handke prend-il une telle position ? Relisant toute son uvre, elle y découvre une réponse qui permet de
le situer et de comprendre la logique interne qui régit aussi
bien luvre que lengagement politique de cet écrivain emblématique dune génération.]
Chemin faisant
un petit livre d'Inventaire/Invention
[Une réponse qui n'ouvre pas sur une nouvelle question est un coup d'arrêt donné à la pensée, une atteinte à la liberté, à la vie...]
••• De cet auteur dans Inventaire/Invention:
/rubrique Entretiens
Le Chemin de Georges Lambrichs
un entretien avec Gilberte Lambrichs. Par Louise L. Lambrichs
[ Louise L. Lambrichs : J'aimerais que tu m'aides à retracer quel fut le chemin de Georges, à travers les revues essentiellement, et comment, venant de Bruxelles, il a fini par devenir, en 1977, rédacteur en chef de la nrf.
Gilberte Lambrichs : Il faut dire tout d'abord que quand j'ai rencontré Georges, en 1942, à Bruxelles, il était déjà très engagé dans la littérature au sens où il avait déjà écrit, publié des articles critiques et collaboré à des revues...]
••• De cet auteur dans Inventaire/Invention:
/rubrique Lectures
Révolution minuscule
une lecture de Seine-Saint-Denis de François Vergne.
Par Louise L. Lambrichs
Lettre à vendre
une lecture de La reine du silence de Marie Nimier.
Par Louise L. Lambrichs
••• De cet auteur dans Inventaire/Invention:
/rubrique La Place
Srebrenica, 11 juillet 2005
[Le 11 juillet 2005, quelques manifestations sporadiques auront lieu en France, en Suisse, aux Pays-Bas, ailleurs peut-être, pour rappeler un événement majeur de l'histoire occidentale dont les hommes politiques européens ne semblent pas avoir pris la mesure. On parlera sans doute de « désastre », de « catastrophe », de « tragédie ». Comme si la fatalité était de la partie. Et comme si la responsabilité de cet événement n'incombait pas à l'ONU (qui a décidé d'abandonner les enclaves musulmanes de Bosnie après avoir promis de les protéger) et à ses États membres, dont beaucoup de représentants se trouvaient sur le terrain...]
N'oubliez pas Srebrenica
[C'était il y a dix ans, le 11 juillet 1995
Le retour de l'innommable, sur le continent européen
N'oubliez pas Srebrenica, demandez ce qui s'est passé
Ne fermez pas les yeux, ne tournez pas la page mais lisez-la...]
Pétition: Pour la reconstruction d'une Bosnie libre et démocratique
À notre image
[Je n'avais guère plus d'une dizaine d'années lorsque mon père, rentrant un jour de l'Opéra extrêmement ému, nous conta l'étrange aventure qui venait de lui arriver. Se rendant pendant l'entracte au foyer, il avait au loin aperçu son frère, au milieu de la foule....]
Un message de Louise L. Lambrichs
adressé à Patrick Cahuzac le 15/05/02
[ J'ai lu ton papier, que je trouve très bien. En effet, Jospin n'était pas l'homme de la situation et semble n'avoir pas compris ce qui se passait. D'une façon plus générale, il me semble surtout que la gauche qui nous a gouverné ces dernières années s'est laissée emporter par le mythe du Front populaire, et dans ce sens a été une gauche passéiste incapable de mesurer les urgences actuelles, tout à fait nouvelles...]
Peter Handke tel qu'en lui-même, 19 avril 2004
un texte de Louise L. Lambrichs
[ Peter Handke ne comprend toujours pas de quoi on l'a accusé, il ne sait pas. Peter Handke continue de se présenter, à la lettre, comme un « innocent ».
Peter Handke ignore semble-t-il que lorsqu'on ne sait pas quelque chose, on peut essayer de savoir. Lire, se documenter, revoir sa copie. Le cas Handke lui a été adressé par la revue Inventaire/Invention. Il est difficile d'imaginer qu'un écrivain recevant un texte qui lui est consacré ne le lise pas. Il faut donc admettre que Peter Handke ne veut pas savoir et que son refus de savoir, comme je le supposais, est solide. C'est bien ce qu'il faut conclure en effet de la longue interview qu'il a accordée au Figaro Littéraire du 15 avril 2004, dans laquelle il multiplie les dénis, dont on notera ici les plus patents...]