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Le 11 juillet 2005, quelques manifestations sporadiques auront lieu en France, en Suisse, aux Pays-Bas, ailleurs peut-être, pour rappeler un événement majeur de l'histoire occidentale dont les hommes politiques européens ne semblent pas avoir pris la mesure. On parlera sans doute de « désastre », de « catastrophe », de « tragédie ». Comme si la fatalité était de la partie. Et comme si la responsabilité de cet événement n'incombait pas à l'ONU (qui a décidé d'abandonner les enclaves musulmanes de Bosnie après avoir promis de les protéger) et à ses États membres, dont beaucoup de représentants se trouvaient sur le terrain.
L'Occident chrétien, comme à son habitude, s'apitoiera sur le sort des victimes, tandis que l'extrême droite suisse (Blocher) et la droite française (Accoyer) demandent le renvoi « chez eux » (rappelons que Srebrenica est aujourd'hui en Republika Srpska) des quelques réfugiés qui ont trouvé, après avoir traversé un enfer dont les Français n'ont pas encore idée, asile sur notre sol. Cette demande est une honte supplémentaire car la responsabilité française (mais il y en a d'autres en Europe, anglaise notamment) est immense. Et ce qui a été catastrophique, dès le départ, c'est en particulier la politique de François Mitterrand qui, contre tous les principes que nous défendons, a soutenu la Serbie de Milosevic et son orthodoxie nationaliste et guerrière.
Nous attendons désormais de la France qu'elle ait en effet une politique responsable. Et la moindre des choses, en la matière, est d'accueillir ces réfugiés le temps nécessaire, de les entendre, de leur offrir les soins dont ils ont besoin et de leur permettre d'élever leurs enfants loin des lieux où ils ont perdu, en partie par la faute de nos représentants, la moitié voire les trois quarts de leur famille. Nous attendons de l'État français, qui prêche le devoir de mémoire en restant amnésique sur son passé récent, qu'il crée pour ces réfugiés des lieux d'accueil qui leur permettront de nous raconter leur histoire et avec lesquels nous pourrons créer des liens d'amitié tout en mesurant ce que l'Occident chrétien, assis sur son ignorance et ses préjugés, a fait. Nous attendons notamment de l'État français (et si je dis « nous », c'est parce que beaucoup d'associations, en France, se battent sur ce terrain, Guernica à Toulouse, Balkans-Transit à Caen, Khiasma aux Lilas, Srebrenica 2005 à Paris, Le Forum pour la démocratie dans les Balkans à Grenoble, soutenues aussi par le site Inventaire-Invention, entre autres) qu'il reconnaisse l'erreur magistrale qui a été la sienne, en considérant Milosevic comme le seul interlocuteur valable dans l'ex-Yougoslavie. Et nous attendons de l'Europe et de la communauté internationale qu'elles reconnaissent que, comme à la Bosnie, elle a enlevé à la Croatie en 1991, par l'embargo sur les armes qui avantageait le régime de Belgrade, tous les moyens de se défendre contre l'agression grand-serbe à Vukovar. Cela n'empêchera pas de juger les dérives nationalistes des Croates d'Herzégovine. Mais cela restaurera un peu le moral des Croates de Croatie.
Après que la gauche a soutenu, sans protester énergiquement, un national-communisme agressif que Jean-Marie Le Pen soutenait avec non moins d'énergie, il n'est pas surprenant que la démocratie soit aujourd'hui en crise. Entre-temps, le 21 avril nous a confirmé que la gauche traditionnelle était moribonde. Si elle a paru renaître lors du débat sur la Constitution, il serait temps qu'elle reconnaisse ses responsabilités, sans attendre cinquante ans, et s'investisse aussi dans les Balkans.
Le génocide des Musulmans de Bosnie (et s'il est politiquement correct de parler désormais des Bosniens, il est bon de rappeler que c'est le signifiant « musulman » qui a fonctionné dans les partis pris occidentaux), n'est pas un détail de notre histoire, comme tout un chacun le croit encore. Et il ne faudrait pas que Srebrenica soit l'arbre qui cache la forêt. Plus de quatre cents charniers ont été découverts, l'ampleur des crimes tchetniks en Bosnie est colossale. La Serbie se trouve aujourd'hui dans la même situation que l'Allemagne nazie au sortir de la Deuxième Guerre mondiale à ceci près qu'elle a gagné la guerre puisque la paix de Dayton, dont nous reparlerons à la rentrée, a entériné ses conquêtes territoriales.
L'enjeu actuel, pour l'Europe, est d'aider la Serbie à se confronter à l'ampleur de ces crimes et d'instruire le peuple serbe sur la responsabilité majeure de l'État totalitaire de Milosevic. La transition démocratique ne s'accomplira en Serbie que si l'Europe cesse de parler, avec ce mépris historique qui est notre héritage et dont souffrent quotidiennement les peuples des Balkans, de « conflit inter-ethnique », et reconnaît sa part de responsabilité dans ce qui s'est passé. Sur cette question capitale pour la paix à venir, l'Europe doit parler d'une seule voix et cesser de se renvoyer la balle entre États nationaux. Et de même que la France doit reconnaître ses responsabilités, l'Angleterre qui prend aujourd'hui la présidence européenne doit reconnaître les siennes et accepter d'ouvrir le débat sur le massacre de Bleiburg, si douloureux pour la mémoire des jeunes Croates. Enfin l'Europe doit appuyer, en Serbie, les forces vives, en particulier « Les femmes en noir » de Belgrade qui demandent aujourd'hui que l'on reconnaisse les crimes. Le peuple serbe doit savoir qu'il y a eu des précédents, dans l'histoire européenne. Les Allemands et les Français, en particulier, pourraient se mobiliser pour témoigner du travail critique accompli sur leur propre histoire, depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ils pourraient demander conjointement l'ouverture des archives de Belgrade et travailler avec la jeune génération serbe sur les dénis de leur propagande ultra-nationaliste et sur leur propre tradition antisémite. La réconciliation est à ce prix. Et l'intégration européenne de la Serbie devrait être à ce prix.
En 1990, l'extrême-droite nationaliste grand-serbe se vantait de vouloir provoquer la Troisième Guerre mondiale. Et c'est peut-être bien ce qu'elle a fait mais d'une façon inattendue, que l'Occident ne semble pas avoir encore analysé. Le 11 septembre 2001, l'Occident chrétien a vu sur ses écrans de télévision le monde basculer. On s'est beaucoup interrogé sur la signification de ce nombre, onze, dans la tradition musulmane. Et l'on a demandé une minute de silence pour les 3 000 morts américains des twin towers. Six ans plus tôt, il n'y avait pas eu, en Europe ni aux États-Unis, une seconde de silence pour les 8 000 morts civils de Bosnie que l'ONU a lâchés, après les avoir désarmés à la demande des tchetniks. Pourtant, la décision d'abandonner les enclaves musulmanes de Bosnie a été prise par le Conseil de sécurité à New York, l'été 1995. Et le génocide de Srebrenica a commencé le 11 juillet. Si ce n'est certainement pas la seule explication, c'est une hypothèse qui mérite réflexion. L'Occident chrétien qui se pose aujourd'hui en défenseur du « Bien » contre le « Mal » pense-t-il que l'on peut génocider les musulmans modérés sans que leurs frères se radicalisent et réagissent avec la violence la plus extrême ? Après la Deuxième Guerre mondiale, les Juifs, en effet, n'avaient pas le pouvoir de réagir contre l'antisémitisme et le racisme chrétiens. Mais aujourd'hui, les États musulmans l'ont. Et la montée de l'intégrisme islamique pourrait bien être un effet retard de l'intégrisme chrétien, orthodoxe en particulier, et des compromissions et des trahisons répétées de la communauté internationale.
L'Europe de tradition chrétienne a aujourd'hui sur la conscience le génocide des Juifs d'Europe et le génocide des Musulmans de Bosnie. Deux génocides en deux générations dans notre histoire devraient nous permettre d'en tirer les leçons. Premier pays d'Europe déclaré judenfrei (« libérée des Juifs ») en 1942, la Serbie, s'appuyant sur ses dénis historiques, a planifié à nouveau une extermination systématique et s'est voulue cette fois « musulmanenfrei ». Grâce à la propagande efficace de sa diaspora et à ses soutiens occidentaux, elle a presque réussi. Si nous voulons que l'Europe, carrefour des civilisations dont l'épicentre sur notre continent est Sarajevo, soit enfin une terre de respect mutuel, si nous voulons lutter contre les résurgences ultra-nationalistes et racistes qui, ici et là, réhabilitent leur histoire la plus trouble (la milice en Italie, les tchetniks en Serbie, la colonisation en France), ne serait-il pas temps d'affirmer haut et fort, et d'inscrire dans notre future Constitution commune, que pour des démocraties laïques et politiquement agnostiques, les trois monothéismes se valent et ont également droit à l'existence, à côté de l'athéisme qui après tout est aussi une croyance ? Et ne faudrait-il pas négocier, avec chaque institution religieuse, cette reconnaissance égalitaire contre la non-ingérence dans la sphère politique ? Toute croyance est héritée d'une histoire, chaque civilisation a la sienne, et ce sont ces versions différentes qu'il faut apprendre aujourd'hui à confronter et à connaître. Et plutôt que de donner des gages aux nationalismes qui seront toujours un danger pour la paix européenne, il paraîtrait sage d'inviter les différents pays d'Europe à remettre en question leurs légendes glorieuses pour explorer, dans leurs histoires respectives, ces parts les plus noires dont personne ne peut être fier et qui, à défaut de s'élaborer collectivement, de se critiquer résolument et de se transmettre avec rigueur, ne pourront que reproduire de nouveaux conflits.
Srebrenica, 11 juillet 2005 / Louise L. Lambrichs
(auteur de Nous ne verrons jamais Vukovar Éditions Philippe Rey, 2005)
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