à lire également:
Le cas Handke
par Louise L. Lambrichs





 

________________

r
imprimer le texte

enregistrer le texte
________________

 



à propos d'un entretien de Peter Handke dans Le Figaro

 


eter Handke ne comprend toujours pas de quoi on l'a accusé, il ne sait pas. Peter Handke continue de se présenter, à la lettre, comme un « innocent ».

Peter Handke ignore semble-t-il que lorsqu'on ne sait pas quelque chose, on peut essayer de savoir. Lire, se documenter, revoir sa copie. Le cas Handke lui a été adressé par la revue Inventaire/Invention. Il est difficile d'imaginer qu'un écrivain recevant un texte qui lui est consacré ne le lise pas. Il faut donc admettre que Peter Handke ne veut pas savoir et que son refus de savoir, comme je le supposais, est solide. C'est bien ce qu'il faut conclure en effet de la longue interview qu'il a accordée au Figaro Littéraire du 15 avril 2004, dans laquelle il multiplie les dénis, dont on notera ici les plus patents.

« On ne peut pas dire que j'ai pris position pour la Serbie », déclare-t-il aujourd'hui.

Visiblement Peter Handke parle, écrit, mais n'écoute pas ce qu'il dit et ne se relit pas. Peter Handke est un écrivain qui ne pèse pas ses mots. Faut-il lui rappeler qu'en 1996, son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina portait en sous-titre « Justice pour la Serbie » ?

« Je ne sais pas pourquoi, mais on s'en est pris aux Serbes à travers moi. » Divine innocence. Peter Handke ne veut pas savoir que les Serbes étaient divisés, les uns — majoritaires — pour la Grande Serbie, les autres — minoritaires — résistant à ce mythe et opposés au régime dictatorial qui mettait en œuvre une politique systématique de « nettoyage ethnique ». Et qu'il s'est rangé en bloc, lui, du côté de la majorité, sans émettre une critique ni s'émouvoir des morts sans nombre que cette Serbie avait engendrés depuis Vukovar.

« On m'a accusé d'être serbophile comme si j'étais nécrophile. » Surprenante interprétation. Mais Peter Handke aime-t-il vraiment le peuple serbe ? Je me le demande. Qui aime bien châtie bien, dit le proverbe. S'il aimait le peuple serbe, pourquoi n'avoir pas utilisé sa position pour aider là-bas la résistance et dénoncer la monstruosité du régime de Milosevic ? Peter Handke avait une position en or : un nom qui permettait que sa voix porte, une bonne connaissance de la Yougoslavie, ses entrées en Serbie. Il aurait pu être le Zola de son temps. Ce qu'on lui reproche, c'est d'avoir été — non pas littérairement mais politiquement — le Céline de cette guerre. Dans tous les sens du terme : innommable.

Interrogé sur Milosevic, il déclare : « Milosevic est un personnage tragique qui ne pouvait peut-être pas agir autrement. » Sans doute. On pourrait en dire autant d'Hitler.

Notons que l'indulgence dont il témoigne pour Milosevic, il ne l'a guère pour Tudjman ou Izetbegovic, dont les pays furent agressés et les populations déportées dans des camps ou exterminées, allant remplir des charniers que nous n'avons pas fini de dénombrer.

Selon lui, « on a donné à Milosevic le rôle du tyran au lieu de s'intéresser au président nationaliste croate Tudjman, antisémite notoire, et au président de Bosnie Herzégovine, Izetbegovic, pur islamiste ». Nous ne devons pas avoir les mêmes lectures. La presse française au contraire s'est beaucoup intéressée à Tudjman et n'a pas manqué une occasion de l'accuser de nationalisme et d'antisémitisme — allant jusqu'à se fier à une traduction manipulée, non signée, de quelques extraits de son livre que nos propres gouvernants de l'époque se sont chargés de faire circuler. Ces faits — peu à l'honneur de la France malheureusement — seront portés bientôt à la connaissance de tous.

Peter Handke ajoute : « La guerre est devenue inévitable dès que l'Allemagne, l'Autriche, les États-Unis et l'Espagne ont ratifié le démembrement de la Yougoslavie. » Telle fut, en effet, l'antienne qui alimenta la propagande des démocraties occidentales, et en particulier celle de la France. Rappelons tout de même, pour ceux qui l'ont oublié, que la ratification dont parle Handke date de janvier 1992 et qu'elle est donc postérieure de six mois à l'agression de la Slovénie et de la Croatie par Belgrade, elle est même postérieure à la chute de Vukovar qui eut lieu en novembre 1991. Autrement dit, la guerre était déclarée depuis longtemps quand la ratification est intervenue.

Rappelons aussi que, bien que la Constitution yougoslave de 1974 autorisât les Républiques yougoslaves à faire sécession, les démocraties occidentales ont justement cherché trop longtemps à maintenir la Yougoslavie que pleure Peter Handke (le livre d'Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand, l'atteste), et que c'est précisément leurs tergiversations — associées à une absence totale de pression sur le régime putschiste de Milosevic et à un embargo sur les armes qui jouait en sa faveur — qui ont permis que la guerre se prolonge et s'étende. Autrement dit, les démocraties occidentales, et la France en particulier, ont pris des positions contraires au droit international pour tenter de maintenir cette Yougoslavie qui menaçait de devenir, de fait, une Yougo-Grande-Serbie.

Dans cet entretien, Peter Handke évoque aussi la Carinthie, la région d'origine de sa mère. Il affirme aujourd'hui que les Slovènes de Carinthie résistèrent au nazisme : « Les Slovènes, le peuple de ma mère, ont rendu respectable la Carinthie car leur minorité s'est donc opposée à Hitler. » La déclaration surprendra celui qui se souvient que dans Le joueur mélancolique, documentaire que Peter Hamm lui a consacré et qui a été diffusé sur Arte le 6 décembre 2002, Peter Handke déclarait que ses oncles — les frères de sa mère — étaient « morts pour Hitler ». Elle surprend aussi le lecteur attentif du Malheur indifférent , publié en 1972, où Handke laissait entendre que son grand-père avait voté pour Hitler et qu'il accueillait à bras ouverts, chez lui, l'amant de sa mère, membre du parti nazi. Que faut-il croire ?

L'évêque d'Amiens ayant justifié en mars 1999 le bombardement de Belgrade par l'OTAN, Peter Handke a quitté l'Église romaine et déclare aujourd'hui : « Pour mes obsèques, je ne veux pas de prêtre catholique, mais un prêtre orthodoxe. » Ignore-t-il – ou ne veut-il pas savoir — que l'Église orthodoxe s'est distinguée en Serbie par un antisémitisme militant, attesté par une abondante littérature, et qu'elle fut très responsable dans le déclenchement de cette guerre-ci ? A-t-il oublié — ou n'a-t-il pas voulu lire — le message pascal du patriarche serbe Pavle, en 1989 ?

Sur un point toutefois, je suis d'accord avec lui : les responsabilités européennes et plus largement internationales sont immenses. Encore faut-il les situer précisément. Elles résident dans la lâcheté permanente qui a été la nôtre – et le rôle qu'a joué la France de Mitterrand fut en l'occurrence catastrophique — et qui a poussé la communauté internationale à négocier avec Milosevic pendant des années. Et si la situation aujourd'hui n'est pas meilleure, si c'est toujours ce parti-là qui sort vainqueur des élections, c'est aussi parce que nous dénions ce qui s'est réellement passé et que nous continuons à renvoyer agresseurs et agressés dos-à-dos, en les jugeant à la même aune, pour fuir nos propres responsabilités. Éviter de les voir.

C'est donc cette question-là qu'il faut chercher, inlassablement, à éclairer.

Ne pas se contenter, autrement dit, du dernier jugement du TPIY qui reconnaît enfin que Srebrenica est un génocide. Certes, les Grands-Serbes de Bosnie en sont les premiers responsables. Mais ils ne sont pas les seuls. L'ONU — qui était sensée protéger ces Musulmans de Bosnie rassemblés dans une « zone protégée », un « sanctuaire » a-t-on même dit, et qui les a désarmés à la demande des Grands-Serbes — et l'Europe (je pense en particulier aux Pays-Bas et à la France) qui, par l'entremise de certains de leurs généraux agissant sous mandat de l'ONU, ont livré ces Musulmans à la fureur purificatrice des troupes de Mladic, portent aussi leur part de responsabilité.

Contribue à cette réflexion générale l'ouvrage de Renéo Lukic, qui vient de paraître aux Presses de l'Université de Laval, et que l'on peut trouver en France : L'agonie yougoslave. C'est une remarquable réflexion historique, qui complète et prolonge le travail de Paul Garde.

Louise L. Lambrichs

 

Du même auteur dans la revue: deux textes publiés par Inventaire/Invention édition Chemin faisant ainsi que Le cas Handke.
Consulter également Louise L. Lambrichs sur I/I.



Louise L. Lambrichs, Peter Handke tel qu'en lui-même.
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2004
w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m

1/1