Le cas Handke
de Louise L. Lambrichs
Un petit livre d'Inventaire/Invention
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inédit

 






[En 1996, Peter Handke demande publiquement « Justice pour la Serbie ». Cet engagement nilatéral, prenant la défense d’un régime qui mène une guerre sanglante et a renoué avec une idéologie de nettoyage ethnique remontant en Serbie au xixe siècle, suscite à l’époque de nombreuses polémiques. L’écrivain estimé, contestataire, des années soixante-dix aurait-il « disjoncté » ? En 2002, Handke récidive en publiant un témoignage sur le procès de Milosevic, sur la culpabilité duquel il s’interroge. C’est l’occasion pour Louise L. Lambrichs, très engagée elle-même dans ce conflit, de s’interroger à son tour. Pourquoi Handke prend-il une telle position ? Relisant toute son œuvre, elle y découvre une réponse qui permet de le situer et de comprendre la logique interne qui régit aussi bien l’œuvre que l’engagement politique de cet écrivain emblématique d’une génération.]




eter Handke ? Bien sûr, pourquoi ?

Autour du Grand Tribunal ? Oui, mais je connaissais déjà le texte. Il était paru sous un autre titre en octobre 2002, dans la Süddeutsche Zeitung. Un titre beaucoup plus

« Qui me délivrera de mon préjugé ? »
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Énigmatique, oui, mais plus juste surtout. Tout Handke se trouve résumé dans cette question.

Tu sais tout de même de quelle façon il s’est engagé

Pas seulement ! Il s’est rendu à Belgrade au Salon du Livre, il a cautionné implicitement le régime de Milosevic, dont il a écrit en 1996 qu’il était un « fléau moins connu » que Tudjman, il

La guerre durait depuis cinq ans, tout de même… Un an après le massacre de Srebrenica, il demandait encore justice pour la Serbie en se taisant sur les massacres dont ont été victimes les Croates et les Musulmans, et au lieu d’éclairer le débat il n’a cessé de brouiller les cartes. Tu noteras d’ailleurs que dans ce texte, Autour du Grand Tribunal, il cite les phrases de Milosevic sans commentaire, comme si on pouvait les prendre pour argent comptant. Rien que cette phrase : « Le mythe d’une Grande Serbie n’a jamais existé », comment veux-tu que
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Eh bien justement ! Qu’en pensera un lecteur profane ? Il se dira : puisque Handke, qui connaît bien le pays, ne dit rien de plus, c’est peut-être que Milosevic a raison. Et ce ne sont pas les indications de lecture qu’il donne à la fin qui le détromperont ! Or quand on sait

Tu n’as qu’à lire le Nettoyage ethnique, l’anthologie de documents historiques publiée par Grmek, Gjidara et Simac. Tu verras non seulement que le mythe de la Grande Serbie remonte au début du XIXe siècle, mais que c’est exactement la politique prônée dans ces textes qu’a appliquée à la lettre Milosevic.

Écoute, chaque fois qu’il a pris position, c’était du côté serbe. Même en pleine guerre, il a toujours pris la défense exclusive du peuple serbe. Et dans ce texte-ci, tu remarqueras qu’il n’a pas bougé d’un

Non, pas du tout d’accord. La littérature n’exonère de rien. D’ailleurs, tu ne peux rien comprendre à ce texte si tu ne
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Comment cela, passionnel ?

Évidemment, si tu lis l’histoire de cette façon !

Écoute, tu sais que pour des tas de raisons, j’ai moi-même été très engagée, dès 1990, dans cette guerre. Concernée de très près, disons. J’avais des liens à la fois du côté serbe et du côté croate, et certains de ces liens ont même été rompus, ce qui reste

Oui, à cause de la guerre. Je te raconterai un jour. Toujours est-il que dès le départ, j’ai suivi cette guerre de très près et lu pratiquement tout ce qui se publiait sur le

Mais non je ne dévie pas ! Comment veux-tu comprendre pourquoi il prend ces positions si tu ne l’inscris pas dans le contexte de

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Pourquoi, oui, pourquoi. C’est ma question. Tu es d’accord qu’un écrivain est un être humain comme toi et moi. Donc, à partir du moment où il sort du champ purement littéraire pour s’aventurer sur le terrain politique, la question, c’est de savoir quelle est sa responsabilité d’écrivain citoyen et pourquoi il s’engage de cette façon. Tu ne peux pas dissocier

D’abord à mon avis Handke n’a pas le génie de Céline, le génie langagier je veux dire, et deuxièmement, les écrivains peuvent avoir du talent et être dans la vie des gens, disons, peu recommandables et même parfaitement

Pas du tout. Je ne l’ai jamais vu de ma

C’est vrai, cette affaire me tient très à cœur. Mais tu as raison, c’est une question difficile, très délicate même. À la fois très simple et très compl

Tout dépend de quel point de vue on se place. Si tu m’avais posé la question il
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y a quinze ans, je t’aurais ri au nez. Je t’aurais dit… à peu de chose près ce que dit Handke, d’ailleurs, dans J’habite une tour d’ivoire, lorsqu’il critique Sartre. Je t’aurais dit que la littérature n’a pas pour vocation de changer le monde – ce qui aurait d’ailleurs été un contresens par rapport à la position sartrienne, beaucoup plus

Oui, bien sûr, le contexte de l’époque était différent... Mais pourquoi Handke a-t-il tenu à prendre à ce point ses distances avec Brecht ? C’est intéressant d’ailleurs car si tu penses à Arturo Ui, par exemple…

Aujourd’hui ? Je considère que l’écrivain est à mille pour cent engagé dans sa parole et dans ses écrits. Tous ses mots l’engagent pleinement, même s’il ne sait pas très bien ce qu’il cherche ni de quoi il parle. Cela dit, rien ne le force à se risquer sur la scène politique. Il peut aussi rester dans sa tour d’ivoire. Mais s’il en sort, alors il n’a pas le droit de jouer les artistes naïfs et de dire n’importe qu
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D’accord. Mais lui est célèbre, et c’est sur sa notoriété qu’il s’appuie pour faire valoir son point de vue. La responsabilité n’est-elle pas à la mesure de la célébrité ? Ce qui est certain en tout cas, c’est que prendre le risque de plaider une cause politique, quand on est écrivain, impose un immense travail extra-littéraire. Il s’agit de vie et de mort, tout de même, et de justice. D’aider à faire triompher, disons, le parti le moins injuste, non ? Et tu sais bien que

En effet, mais il prend publiquement parti, et position. Tu as lu son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina ?

Nous avons publié le Nettoyage ethnique chez Fayard en 1993. Le livre de Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, est sorti chez Fayard la même année. Handke habite la France, à Chaville, tout près de Paris. Il publie son Voyage hivernal… en 1996. Et ce livre-ci, Autour du Grand Tribunal, chez Fayard note bien, le même éditeur, en 2003. Il faut vraiment qu’il y mette du sien pour ne pas savoir…
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C’est tout de même de cette guerre que parle Handke, et du procès de Milosevic ! Tu ne peux pas apprécier sa position si tu ne sais pas un peu plus précisément de quoi il parle… Mais toi, dis-moi, qu’en penses-tu de ce texte ?

Non, absolument pas. Décousu en apparence, oui, mais en fait, si tu relis son œuvre, tu comprends que ce texte entre en parfaite cohérence avec la question qui le travaille depuis toujours.

Bien sûr c’est ma lecture. Tu sais que pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Serbie a été le premier pays d’Europe judenfrei ?

Judenfrei. « Libéré des Juifs. » Dès août 1941, en Serbie, la question juive, si j’ose dire, était réglée.

Non, pas seulement. L’administration serbe s’est montrée d’une efficacité redoutable, plus encore que l’administration de Vichy. Dans les camps serbes
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de Bajnica ou de Sajmiste, ces camps qui ont été rasés et dont personne ne parle, les listes des prisonniers étaient tenues en cyrillique. Tu crois qu’ils connaissaient le cyrillique, les Allemands ? Attends une seconde, je te cite mes sources… C’est Harald Turner, haut commissaire allemand, qui l’affirme, et il en attribue le mérite, justement, au zèle de l’administration serbe. Tu trouveras les références exactes dans un livre de Christopher Browning publié à New York en 1985 et qui s’intitule Fateful Months: Essays on the Emergence of the Final Solution.

Pas « surtout ». Aussi. Et les Croates, eux, ne le dénient pas, c’est toute la différence. Il y a eu Jasenovac, oui, l’horreur aussi. Mais ils l’ont collectivement reconnue, les autorités croates ont fait publiquement amende honorable. Ils savent, eux, de quoi l’homme est capable. Et cet impensable, ils l’explorent et sont

Tiens, il y a un petit texte de Ljubica Stefan, une historienne croate justement,
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décorée de la Médaille du Juste parmi les nations par l’État d’Israël, et qui s’intitule Du conte pour enfants à l’holocauste. Elle raconte, documents à l’appui, comment même les Allemands étaient ahuris de la façon dont les Serbes traitaient les prisonniers juifs, dans les camps. Mais le problème c’est qu’en Serbie, aujourd’hui encore, on n’en sait rien. Les Serbes ont été élevés dans un déni collectif, ils se vivent comme innocents, et le coupable, c’est l’autre. Personne ou pratiquement ne sait. Dans les écoles, ça ne s’enseigne pas. Et en France, la légende gaullienne que nous avons apprise et sur laquelle s’est d’ailleurs appuyé Mitterrand, a masqué cet aspect de l’histoire. Tu te souviens qu’en pleine guerre de Yougoslavie, pour justifier sa politique proserbe, Mitterrand a déclaré à un journal allemand que la Croatie était du côté du bloc nazi, pas la Serbie ?

C’est vrai du point de vue des États, oui – encore qu’il faudrait établir des nuances. L’État indépendant de Croatie, contrairement à l’État serbe, et à l’État français note bien, n’était pas dans la continuité légale de l’État croate. Macek et
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les autres leaders croates ont refusé de collaborer avec les Allemands, et ceux-ci se sont donc appuyés sur le petit parti oustacha pour imposer un nouvel État… illégal, d’une certaine façon, et dont les Croates n’ont d’ailleurs rien retenu après la guerre. Nous, par exemple, nous avons conservé certaines lois de Vichy, puisqu’il y avait en France cette continuité légale. Eh bien chez eux, pas du tout, rien. Et dès que les Croates ont compris que les Allemands n’étaient pas venus pour les libérer de la dictature serbe – ce qu’ils avaient cru au départ, et c’est pourquoi en effet ils les avaient accueillis à bras ouverts –, ils sont entrés en résistance et ont formé le mouvement qui allait libérer le pays. Tito était croate, d’ailleurs, si tu te souviens. Alors, un certain nombre de Serbes les ont rejoints bien sûr, il y a eu quelques divisions serbes, mais plutôt moins que de croates, je pourrais te donner les chiffres, et quant aux autres Serbes… Tu te souviens que de Gaulle soutenait le monarchiste serbe Draza Mihaïlovitch, n’est-ce pas ?

Parce qu’ils s’étaient rencontrés à Saint-Cyr ? Je sais, beaucoup de gens le
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prétendent, mais d’après les informations que m’ont données des spécialistes sérieux, il semble que ce soit une légende. Cela dit, de Gaulle le soutenait à la fois par tradition, puisque les Serbes s’étaient battus avec nous aux Dardanelles, en 1915, et surtout parce qu’il détestait Tito, qui était communiste. Et Mihaïlovitch a même été ministre du gouvernement de Londres, figure-toi, comme quoi rien n’est jamais blanc ou noir. Maintenant, lis le Nettoyage ethnique. Lis les instructions pour le nettoyage que donne Mihaïlovitch à ses unités de tchetniks en 1941, lis aussi les textes de Nedic, le Pétain serbe. Et tu noteras que ce sont les tchetniks qui, avec Milosevic, reviennent sur le devant de la scène. Après la chute du communisme, c’est cette tradition-là qui reprend le dessus en Serb

C’est complètement lié au contraire ! Handke est un cas justement parce qu’il est emboîté, coulé dans cette histoire. On pourrait pratiquement écrire l’histoire de la politique française en Yougoslavie en la calquant sur son

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D’accord, je voulais juste que tu comprennes que cette légende, suivant laquelle les Serbes auraient tous été résistants et les Croates tous oustachis, est une légende. Une sale légende, profondément injuste à l’égard du peuple croate. On dit que ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire, n’est-ce pas ? Eh bien, notre histoire de vainqueurs est tissée de mensonges, disons au moins de demi-mensonges, de préjugés nationaux inscrits dans les mentalités et qui continuent de hanter les ch

Bien sûr, mais qui les lit ? Une minorité de gens, nous sommes d’accord… Et puis c’est l’histoire des États européens que nous avons apprise, pas celle des peuples.

Celle que j’imagine ? Une histoire qui serait, disons, transnationale, et qui montrerait qu’au-delà de la fracture vainqueurs et vaincus, qui correspond à la logique des États autrement dit à celle de la force – parce que cette idée d’axe du Bien et du Mal est évidemment d’une stupidité sans nom, je suppose que tu
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es d’accord –, eh bien cette histoire montrerait que tous les peuples d’Europe ont compté des gens courageux qui ont clandestinement résisté et d’autres, plus nombreux peut-être, qui ont de façon active ou passive collaboré à l’horreur. Et ça, je pense que nous ignorons encore à quel point. Ceux qui s’y intéressent de près le savent un peu, bien sûr, mais ce n’est pas l’histoire que l’on apprend.

Tu ne crois pas qu’il faudrait sortir de la description pure pour en dégager un sens ? C’est de cela que nous avons besoin : d’un sens sur lequel nous appuyer.

Peut-être. Mais les leçons de l’histoire font-elles encore partie de l’histoire ? Regarde le cas de Handke. Le problème, c’est que pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce texte dont tu dis toi-même que tu ne sais trop quoi en penser, il faut lire toute son œuvre, retracer son chemin, entendre ce qu’il dit sans le dire, et ce qui pousse sa plume.

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Eh bien, disons que Handke m’apparaît comme un spécimen caractéristique de notre génération, en tant qu’elle est issue de cette horreur impensable que fut la Deuxième Guerre mondiale.

Dix ans, ce n’est rien. Et pour des tas de raisons que je n’aurai pas le temps de te détailler ici – mais enfin tu sais que je suis juive, d’origine à la fois hongroise, autrichienne, belge et un peu française –, nous sommes bien les produits de la même histoire.

Non, et j’ai même été baptisée. Pour l’apparence, comme pas mal de Juifs non Pour être au-dessus de tout soupçon, qu’est-ce que tu imagines ?

Bien sûr aux yeux des racistes. Trois générations de baptisés, ils exigeaient. Je suis la troisième. À cause des persécutions, ma grand-mère avait fait promettre à ses filles de baptiser tous leurs enfants. Mais du côté de ma mère, tout le monde est juif. Et la sœur de ma grand-mère, qui s’appelait Rosenthal, a été déportée.
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De même que l’un de mes cousins, le fils d’une autre grand-tante.

Non, agnostique. Et républicaine. Je te raconterai cela une autre fois, comment j’ai appris que j’étais juive, assez tard en fait, et pas de n’importe quelle façon, mais tu sais qu’après la guerre beaucoup de Juifs n’en parlaient plus, les non croyants en particulier, et aussi ceux qui se sentaient protégés par d’autres noms…

Parce que c’est un écrivain, évidemment ! Mais j’ai aussi d’autres

Les autres raisons ? J’ai des liens côté serbe et côté croate, je suis juive, enfin j’estime que je suis juive puisque ma mère est juive, même si je n’ai jamais mis les pieds dans une synagogue ni en Israël, je porte un nom autrichien ou allemand (dans ma famille les deux versions coexistent), et j’ai été naturalisée française quand j’étais enfant, à l’âge de six ans.

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Oui, c’est curieux. Tous les terrains. Je ne m’en suis d’ailleurs aperçue qu’assez tard. Et cela explique mon acharnement, bien sûr. Mais l’intéressant, c’est de savoir où il me mène, non ?

D’accord. Tu admets, je suppose, l’idée que nous sommes tous déterminés par notre histoire, plus ou moins agis par elle, façonnés par nos expériences précoces, et que si Handke, par exemple, avait été élevé par mes parents, ou dans une famille croate ou sicilienne, il ne se serait pas engagé de la même façon ni sur le même mode ?

Minime, la liberté. Infime. Mais enfin, tu acceptes l’idée que s’il avait été adopté bébé par des Américains ou par des Chinois…

Nous sommes d’accord. Handke est donc, comme chacun de nous, déterminé par son histoire, disons son histoire personnelle inscrite dans l’histoire collective. Ce qui n’excuse rien, note bien, mais ce qui peut permettre de
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comprendre la logique de sa démarche. D’autre part, il est aussi pourvu d’un psychisme soumis à des mécanismes dont, depuis Freud, on connaît un peu les

C’est exactement ce que j’allais dire. Nous ne savons pas tout, mais nous connaissons certains rouages élémentaires. Or, c’est de ce point de vue que je le considère comme un cas ; un exemple paradigmatique de déni de l’origine et qui vient illustrer ce que Freud appelle l’automatisme de répétition.

Quelle idée ! Sûrement pas ! Comment en aurais-je les moyens, d’ailleurs ? Une cure psychanalytique est une aventure intime, une quête… enragée disons, une recherche éperdue dans laquelle on s’engage corps et âme pour essayer de débusquer, dans sa propre parole, dans ses rêves, dans ses actes, bref, dans ce qui nous agite et nous déborde, les causes d’une souffrance intime qu’on ne supporte plus et dont on ne

Ai-je dit qu’on l’atteignait ? En tout cas, nous ne sommes pas ici dans ce cadre.
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Mais il est vrai que j’ai repéré dans son œuvre les effets de ce mécanisme tout à fait ordi

Sans doute. Cela dit, ma question sortait aussi du champ de la littérature, puisque je me demandais pourquoi il allait se risquer sur ce terrain qui n’est pas le sien. Tu disais au départ que le débat était passionnel. Tu n’avais pas tort. La façon dont Handke s’est engagé, la façon dont il est parti pour la Serbie avec son sac à dos, ressemblait à un

Mais pourquoi ne s’est-il engagé publiquement qu’en 1996 ? Pourquoi n’a-t-il pas réagi au moment du siège de Vukovar, par exemple, en 1991 ? Pourquoi ne s’est-il pas indigné du massacre de Srebrenica, au lieu de le mettre en doute ? Pourquoi n’a-t-il pas été alerté par les discours de Seselj, tout au début de la guerre et même avant, Vojislav Seselj qui avait déclaré au Parlement qu’il fallait égorger tous les Croates avec une cuiller rouillée ? Note bien que Seselj était élu, et a été réélu sur la foi de ces discours, au Parlement serbe, où il a été applaudi.
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Et pourquoi Handke n’a-t-il pas réagi aux discours des dignitaires de l’Église orthodoxe, qui dès l’anniversaire de la bataille de Kosovo, en 1989, n’ont cessé de mettre de l’huile sur le feu en disant que c’était un crime d’oublier le crime et en attisant la haine contre les Croates qui

D’accord, mais la génération actuelle de Croates se sentait plutôt yougoslave et n’était pas responsable des crimes de la génération précédente, n’est-ce pas ? Et pourquoi justement ne s’est-il pas inquiété du fait que tous les soirs, aux actualités yougoslaves, on diffusait des documents de la Deuxième Guerre mondiale répétant à l’envi que tous les Croates étaient des oustachis ? Tout cela s’est produit dès 90-91, quand tout le monde en France ne s’intéressait qu’à la guerre du Golfe. Mais Handke

Précisément. Lui, il connaissait bien la Yougoslavie. Et dès ce moment-là, il aurait dû être effrayé par cette mise en scène montée par Belgrade… N’est-il pas un homme de théâtre ? Un homme de mise en scène justement ? Mais non,
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à ce moment-là il n’a pas bougé. Au moment de Vukovar en 1991, il n’a pas moufté. Pendant quatre ans, alors que la Croatie était bombardée et occupée par l’armée serbe, on disait encore fédérale à l’époque mais ça ne trompait que ceux qui ne connaissaient pas le pays et qui ne s’intéressaient pas vraiment à

Ils n’ont pas seulement bombardé Dubrovnik, mais Sibenik, Zadar, le pont de Maslenica, tu ne te souviens pas ? Toute une partie de la côte dalmate, et puis la Slavonie, Osijek, toutes ces régions que les Serbes convoitaient et dont ils tuaient ou déportaient les populations dans des camps, pendant tout ce temps-là, ce temps pendant lequel nous savions bien, nous, ce qui se passait, on ne l’a pas entendu. Et en 1995, quasiment au moment du massacre de Srebrenica, sur lequel il y aurait beaucoup à dire, car l’Europe aussi en est très responsable, brusquement il a pris son sac à dos pour aller voir le peuple serbe et demander justice pour la Serbie. C’était la seule chose qui l’intéressait. Ce n’est tout de même pas banal ! C’est d’autant plus curieux qu’en 1972, dans J’habite une tour d’ivoire, il critiquait la littérature engagée. Et voilà que brusquement, il
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s’engage lui-même sur le terrain politique. Poussé par quelque chose de plus fort que lui. C’est cette chose-là qui m’intéressait.

Tu as lu « la Lettre volée » d’Edgar Poe, et le séminaire que Lacan a consacré à cette « Histoire extraordinaire » ?

Ce n’est pas vraiment le mien non plus, remarque, je ne suis pas psychanalyste, mais la psychanalyse fait désormais partie, tu es d’accord, du bagage de l’honnête homme. On ne peut tout de même plus gloser sur l’humain, aujourd’hui, sans se référer à Freud, n’est-ce pas.

Pas du tout. Penser l’homme aujourd’hui sans se référer aux mécanismes psychiques dont il est le siège me paraît aussi fou que de faire de l’aéronautique sans connaître les lois de la pesanteur. Note bien que personne n’est obligé de penser l’homme ni de faire de l’aéronautique !

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J’essaie de comprendre ce qui pousse Handke. Parce qu’il me met très en colère. Extrêmement en colère, même. Il me met tellement en colère que je relis quasiment toute son œuvre.

Comment j’en suis arrivée là ? C’est que – tu veux la vérité ? J’ai l’impression parfois que pour reconstruire ce seul cheminement, il me faudrait deux ou trois vies.

Eh bien, je devrais te parler d’abord de Wajcman et de son livre, Arrivée, départ, que j’avais lu et relu juste avant de tomber sur l’article de Handke. Il m’a, comment dire, oui, chavirée ce livre, cueillie là où je ne savais pas encore à quel point j… Mais il n’y a pas que Wajcman, il y a aussi Albahari, David Albahari qui a publié à peu près en même temps Goetz et Meyer, un livre fondamental à mon sens, en tout cas pour le débat en qu

Bien sûr il n’y a pas que des lectures. Il y a aussi ma propre expérience de la
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guerre et de Vukovar où je suis allée, en 1996, au moment où les Américains s’y installaient et où la ville, complètement détruite, était encore occupée par les miliciens serbes, les ruines de Vukovar au bord du Danube, à quelques encablures du village hongrois où ma mère passait ses vacances quand elle était enfant, tu vois, si j’essayais de reconstituer ne fût-ce que le premier arrière-plan qui conditionne ma lecture de Handke, nous y serions encore dans trois jours et je n’aurais pas fini. Je ne peux donc te donner aujourd’hui que quelques repères. Et « la Lettre volée » en est un, en l’occurrence très éclairant.

Bien entendu. D’ailleurs, je ne peux pas entrer dans le détail clinique puisqu’il faudrait que Handke lui-même se livre à ce travail qui apparemment ne l’intéresse pas et qui en réalité n’intéresse que lui. Je ne puis qu’utiliser le terme générique de déni, en laissant en suspens la question de savoir s’il s’agit de forclusion, de refoulement ou de dénég

Oublie cela, c’est de la clinique, du travail de spécialiste. Disons déni, c’est plus
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simple.

« La Lettre volée » ? Dans cette nouvelle, Poe met en scène – et c’est ce que commente Lacan – le processus par lequel se répète un même scénario, suivant une série de déplacements régis par les rapports intersubjectifs liant les différents personnages mobilisés par une lettre dont le contenu ne sera jamais révélé. Au cœur de cet automatisme de répétition se trouve un non-dit, une parole en souffrance. Dans la nouvelle de Poe, c’est le contenu de la lettre : un contenu que certains connaissent sans le dire (la Reine), dont d’autres (le Roi) ignorent jusqu’à l’existence, et que le lecteur est réduit à imaginer. La seule chose que l’on sache, c’est que ce contenu, loin d’être anodin, est absolument déterminant pour l’avenir politique du pays.

Ah, c’est ce que tout le monde imagine bien sûr. C’est toujours ce qu’on imagine ! Mais qu’est-ce qui le prouve, hein ? Personne ne l’a lue, cette lettre, même pas le ministre apparemment. En tout cas, Poe n’en dit rien. Et puisqu’il
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s’agit de la Reine et d’un étranger, il pourrait tout aussi bien s’agir… d’un chantage, d’un complot, ou d’un secret de famille, par exemple.

Non, ça n’a rien à voir avec l’imagination. D’ailleurs est-ce que les mésalliances, les moutons noirs ne sont pas toujours le problème des familles, justement ? En tout cas crois-moi, ces lettres en souffrance ne sont jamais des lettres d’amour. Donc, le pouvoir va chercher à s’emparer de cette lettre et là, Poe s’amuse – mais comme l’analyse Lacan, il ne fait pas que s’amuser : il montre que cette vérité dont le contenu secret sera déterminant dans le processus de répétition du scénario, il suffit de l’exhiber sous une autre forme pour qu’elle échappe à toute investigation traditionnelle et que personne ne la voie. Ainsi, pour échapper aux perquisitions de la police, le ministre de Poe imagine de laisser la lettre recherchée, maquillée, traîner en évidence dans un porte-cartes. Du coup, personne ne la voit. Eh bien, c’est très exactement ce qu’a fait Handke.

Tu as lu « Qui me délivrera de mon préjugé ? », n’est-ce pas, je veux dire
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Autour du Grand Tribunal. Dans ce texte, Handke s’interroge longuement sur la question de la culpabilité de Milos

Il n’écrit pas un essai sur la culpabilité, tu es d’accord ? Il glose sur cette question à l’occasion des séances du procès intenté à Milosevic, ce qui lui permet de ne rien dire de la culpabilité de Milosevic, au contraire même, puisque tout son discours consiste à s’interroger sur la réalité de la culpabilité des accus

Que penserais-tu d’un écrivain qui aurait assisté aux séances du procès de Nuremberg, qui ne dirait rien des raisons de ce procès, qui insisterait sur les victimes allemandes innocentes en évitant de parler des camps de concentration, et qui s’interrogerait sur la culpabilité « en général » ?

Son préjugé c’est donc cela : qu’un accusé n’est jamais aussi coupable qu’on le croit ou qu’on le dit. Et qu’au fond le « monde », comme il dit, ceux qui s’érigent en juges ne sont pas moins coupables, d’un autre point de vue. Il n’a
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pas l’air de comprendre au nom de quoi on juge, oui, au nom de quoi, c’est bien la question. Ni le rôle de la loi dans la société, finalement. Il pose la question page seize, tu verras. Puis – attends, je te lis un passage, tout au début. Il vient de parler des films qu’il voyait dans sa jeunesse, où les accusés étaient toujours innocents, tu te souviens ? Et il poursuit : « Cette présomption d’innocence […] avait peu de chances d’être démentie ensuite par le déroulement du procès. Même les aveux complets et détaillés de mon accusé – l’usage du possessif, ici, est pour une fois pertinent – ont continué de me faire douter de la réalité de sa culpabilité. La structure de ces films, courants au temps de ma jeunesse et qui se déroulaient dans des tribunaux ou des cellules, ne déterminait pas – c’est du moins ce que je me plaisais, et me plais encore, à imaginer – les doutes que je nourrissais quant à une culpabilité aussi radicale ; c’était bien plutôt ma propre structure ; ma propre réalité ; ma propre nature ou ma constitution. […] Cette structure qui est encore la mienne aujourd’hui et qui me pousse à considérer celui qui a été condamné sans la moindre ambiguïté ni la moindre faille, voire le condamné à mort déjà sanglé sur “son” lit où il attend
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l’injection toxique, comme quelqu’un qui, en tout cas, ne saurait être coupable à ce point : une maladie non pas de jeunesse, mais bien plutôt de toujours, de tout temps ? Une maladie radicale ? Je me pose cette question ici et maintenant avec autant de gravité que de légèreté, sans chercher à donner une réponse ni encore moins en attendre une d’autrui. » Il admet donc que ce préjugé est le sien propre, qui lui vient d’il ne sait où, mais en même temps, il ne cherche pas à le savoir et il ne veut surtout pas qu’on lui en dise quoi que ce soit. En même temps ce qui est amusant, c’est qu’il écrit, abondamment même. Et bien entendu, il se trahit. C’est assez curieux, tout de même, un écrivain aujourd’hui qui ignore cela…

Eh bien, que les mots vous trahissent toujours.

Ambigu, oui. À double sens. Presque toujours. Tu veux dire une chose, et c’est autre chose que l’on entend. Ce que tu ne savais pas que tu voulais dire. Même dans le passage que je viens de te citer, tu as remarqué ? De quelle maladie
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foncière parle-t-il, en fait ? De celle du condamné ou de la sienne propre ? La construction de la phrase ne permet pas de le décider absolument, et tu retrouves la même ambiguïté dans le texte allemand.

Évidemment, puisque je le lis ! Il faut bien choisir un sens. Cela dit, on se demande pourquoi toutes ces considérations, n’est-ce pas ? Qui doute encore de la culpabilité de l’accusé Milosevic ? Et pourquoi lui, Handke, en doute-t-il à ce point ? Les raisons qu’il donne ensuite ne sont pas très convaincantes. Parce que note bien que sans chercher à donner une réponse concernant cette maladie dont il souffrirait, il en donne une, malgré tout, ce qui est tout à fait dans son style. Tu vois bien qu’il poursuit : « Comment, sinon, expliquer cette révolte…»

Ai-je dit le contraire ? En même temps, dire qu’on ne cherche pas de réponse et sur-le-champ en produire une, n’est-ce pas une stratégie pour faire écran à une autre question ? pour éliminer la question en tout cas ? L’explication qu’il donne est que son frère a été condamné de façon injuste à ses yeux. Lui-même est
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juriste et ce qui est intéressant, c’est que cette profession entre en parfaite cohérence avec sa problématique intime. D’ailleurs tu as vu, il se dit passionné depuis toujours par les procès, fasciné par les prisonniers, visiblement, cette question l’obsède.

Écoute, nous n’allons pas noyer le poisson… Nous sommes bien d’accord que tous les juristes sont préoccupés par la question de la culpabilité et de la faute, comme les médecins sont travaillés par la question de la maladie et de la mort, mais une fois qu’on a dit cela, qu’a-t-on dit ? Une banalité. Il est donc question de pousser la recherche un peu plus loin et de savoir pourquoi, chez lui en particulier…

En effet. Cela dit, nous n’allons pas non plus nous lancer dans une discussion théologique ni débattre de la question de savoir s’il faut être ou non fidèle à la foi des ancêtres. En l’occurrence, ici et maintenant je veux dire, le péché originel, Dieu, l’au-delà, tout cela lui sert de faux-fuyants. De vrais fuyants
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devrait-on dire d’ailleurs, car ce sont évidemment des fuites, des évitements, une façon commode d’échapper au monde, à cette « terre de merde », comme il dit.

Dans le documentaire de Peter Hamm, je t’en parlerai. Handke est visiblement ulcéré par le monde et ne cherche qu’à en sortir, ce que lui permet la religion. Pourquoi s’inventer un autre monde sinon pour échapper à la responsabilité qu’on a dans celui-ci ?

Peut-être. En tout cas pour moi, la clé de sa révolte, de son engagement, de son préjugé comme il dit, est évidemment dans son histoire.

Oh, je ne dis pas, peut-être y en a-t-il plusieurs. J’ai trouvé en tout cas plusieurs indices qui permettent de le cerner de plus près, des indices qui esquissent une… constellation logique, disons.

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Eh bien, pour la plupart des gens de ma génération, Handke est un écrivain de talent. Ils ont aimé ce qu’il écrivait il y a vingt ou trente ans et quand il s’est engagé, ils ont considéré qu’il avait… disjoncté, comme on dit aujourd’hui. Or, moi, je prétends qu’au fondement de son œuvre comme de son engagement, c’est la même logique qui fonctionne. Il s’agit bien de la même personne, non ? Donc, ce qui parle, ce qui écrit et ce qui agit chez lui procède de la même question, comme chez n’importe qui. Je pars de deux postulats : primo, qu’il est comme tout un chacun déterminé par son histoire ; secundo, que ce qu’il écrit, sous la forme où il l’écrit, est absolument nécessaire, même si l’origine de cette nécessité lui échappe en partie.

Bien sûr, mais la question qui m’intéresse, c’est celle de sa singularité à lui. Qu’est-ce qui fait qu’il est à la fois lui, semblable à nul autre, et en même temps, à ce titre, exemplaire. Tu as lu dans ce dernier texte qu’il est fasciné par les criminels, les accusés, les procès. Partons de là puisque nous n’avons pas le temps de reprendre chacun de ses livres dans le détail. Je vais donc essayer de
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t’esquisser le cadre, à partir de quelques points qui m’ont paru significatifs. Si tu lis le Colporteur, son deuxième roman, tu verras que ce thème n’est pas nouveau – comme il le dit lui-même d’ailleurs. C’est un roman très étrange, le Colporteur… un roman qui vous plonge dans un univers d’une grande violence, mais une violence froide, décrite comme un rapport de police, ou plutôt un rapport de justice. Il est question d’un meurtre dont on ne comprend ni les tenants ni les aboutissants, les personnages ne portent pas de nom mais sont toujours désignés par des étiquettes sociales – comme le colporteur, justement, ce colporteur qui est un « étranger déchu », dit Handke, un étranger qui ne fait pas partie de l’histoire et qui se contente d’y faire irruption. Tout cela, au départ, est assez énigmatique. Maintenant, pour essayer de te mettre dans la peau d’un écrivain qui écrit un tel livre, tu dois, je dirais, te glisser dans son regard. Voir le monde comme il le voit. Et quand tu lis le Colporteur de cette façon, ce que tu vois est terrifiant. Parce que c’est un monde absolument dépourvu de sens. Un monde où les faits ne sont reliés entre eux par aucune idée. Un monde où des crimes ont lieu sans qu’on en sache les raisons, les
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motivations, qui les commet et qui les subit, et en même temps c’est un monde clos, qui n’ouvre sur aucun imaginaire collectif, partageable. Ce regard-là, qui se perçoit surtout dans ses premiers romans, est à mon sens le regard le plus vrai, le plus authentique, le plus foncier de Handke. Plus que détaché, c’est un regard désaffecté, sidéré. Un regard d’enfant traumatisé, incapable de donner sens aux images qui défilent sous ses yeux.

Vingt-cinq ans. Tu as raison de poser la question parce qu’à l’époque, la mère de Handke vit encore et je pense – j’y reviendrai si nous avons le temps – que beaucoup de passages énigmatiques évoquent assez directement des scènes traumatiques de son enfance dont il ne peut parler ouvertement.

Non, bien sûr. Et en même temps, de façon plus ou moins déguisée, plus ou moins consciente même, on ne parle jamais que de soi, à partir de soi en tout cas. La question, c’est de savoir ce qu’on en fait, la capacité qu’on a de s’élargir le regard, de s’amplifier la voix. La littérature n’est jamais qu’un
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cryptage, n’est-ce pas, un cryptage plus ou moins délibéré, plus ou moins raffiné. Je t’ai annoncé que ma lecture sortait du champ littéraire. Je ne parle donc pas de ce cryptage qui fait, du point de vue littéraire, l’essentiel, à savoir son talent ou son savoir-faire, son style, sa voix. Puisqu’un écrivain n’est-ce pas, c’est avant tout une voix.

Une langue, oui, mais pas seulement. Il y a des langues sourdes, mortes, qui ne renvoient aucun écho. Savantes parfois, éblouissantes même, et pourtant momifiées. Un écrivain pour moi, c’est quelqu’un dont la langue reste toujours vive, rétive, parce qu’elle est traversée par une voix qui le dépasse.

C’est cela. Pour ce qui concerne Handke, admettons que ces qualités, dont nous pourrions discuter en détail, soient plus ou moins acquises. Elles ne l’exonèrent en rien, toutefois, de ses prises de position politiques. J’essaie donc de comprendre où il est, lui. Les premiers romans, les plus énigmatiques et à mon sens les plus intéressants, ne permettent pas vraiment de le savoir et en
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même temps, ils donnent accès à ce monde intérieur qui est le sien, foncier comme je te le disais. Un monde à la fois clos et éclaté, angoissant, violent, où rien ne fait sens. Un monde désubjectivé, pourrait-on dire. Évidemment, tout le monde n’est pas porteur d’un pareil monde intérieur. Il faut bien qu’il y ait des raisons, n’est-ce pas.

Mais qu’invente-t-on, dans le fond ? C’est une question. Tu crois qu’on invente une histoire, par exemple ? On en a l’illusion, sans doute, et cette illusion permet d’ailleurs d’avancer, c’est sur elle que l’on s’appuie, mais qui nous dit qu’on ne raconte pas toujours la même histoire, sous une autre forme ? La nouveauté est presque toujours un leurre, la seule chose que l’on invente parfois c’est une langue, un rythme propre, une voix singulière, qui fait advenir un univers caché. Cet univers au fond est toujours le même, on le réinvente à chaque livre mais c’est toujours le même. Même quand on croit s’aventurer ailleurs, il vous rattrape. Pour revenir à Handke, le premier livre, et le seul à mon sens qui donne accès aux soubassements de ce monde intérieur, c’est le Malheur indifférent.
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Paradoxalement, même s’il y parle de sa mère, c’est son livre le plus profondément autobiographique. La clé, si clé il y a, et c’est celle en tout cas qui oriente ma lecture, est ici. Tu vas

D’accord. Tu es prêt ? Nous sommes en 1972. Handke vient de perdre sa mère. Il a déjà publié plusieurs livres, les Frelons, son premier roman, puis le Colporteur, dont je te parlais, enfin l’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, qui sera adapté au cinéma et lui vaudra une large notoriété. Il a exactement trente ans. Il s’est rendu célèbre par des happenings, il prend part aux débats publics et s’attaque volontiers aux divers establishments, y compris littéraires, il s’en prend notamment à Sartre et à sa notion de « littérature engagée », qui lui paraît dépourvue de sens, c’est un jeune auteur très prometteur, perçu comme un contestataire et assimilé à la jeunesse de l’époque qui croit se reconnaître en lui, et il recevra d’ailleurs le prix Büchner cette même année 1972. Il est habité d’une espèce de rage dont on ne sait trop d’où elle lui vient, mais qui fait que sa voix porte. C’est dans ce contexte qu’il publie le
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Malheur indifférent. À mon avis c’est l’un de ses plus beaux textes. Il vibre vrai. Je te lis les premières lignes : « Sous la rubrique faits divers il y avait ceci dans un numéro du dimanche de la Volkszeitung de Carinthie : “Une mère de famille de A. (commune de G.), âgée de 51 ans, s’est suicidée dans la nuit de vendredi à samedi en absorbant une dose massive de somnifères.” Voilà près de sept semaines que ma mère est morte, je voudrais me mettre au travail avant que le besoin d’écrire sur elle, qui était si fort au moment de l’enterrement, ne se transforme à nouveau en ce silence hébété qui fut ma réaction à la nouvelle de son suicide. » le Malheur indifférent, comme tu vois, n’est pas un roman… au sens littéraire du

Parce que d’un autre point de vue, on peut le lire comme un chapitre de son roman familial, cette fiction que chacun commence par construire et sur laquelle

Bien entendu. le Malheur indifférent est donc le récit qu’écrit Handke, en janvier et février 72, quelques semaines après la mort de sa mère. Maintenant, tu
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es dans sa peau. Avec son texte, il te la livre. Tu oublies qui tu es et tu t’y glisses. Bien sûr, tu n’oublies pas complètement. En toile de fond, tu as ta propre expérience, qui t’aide à l’incarner. Tu n’es donc plus tout à fait toi et tu n’es pas tout à fait lui. Tu flottes dans l’entre-deux. Le lecteur, en toi, est aussi un autre. Tu… pardonne-moi de te poser une question un peu indiscrète, as-tu déjà perdu quelqu’un de proche ? je veux dire de très proche ?

C’est très bien, cela t’aidera. Tu te glisses donc dans cette peau-là. Tu es écrivain. Et toi aussi tu as perdu un être cher, très cher, qui était le centre de ta vie, et lorsque cette personne est morte, toi aussi tu as éprouvé ce besoin d’écrire, au bord de la tombe. La mort, quand on ose la regarder en face, produit ce genre d’effets. Elle vous ouvre l’intérieur. Les autres parlent et c’est insupportable, tu sais bien qu’il n’y a que toi à savoir qui est celui qui vient de quitter le monde. Et à la face du monde, tu as besoin de le dire. Mais ce n’est pas de l’autre que tu parles bien sûr, c’est de toi. Toujours de toi. Du rapport que toi, tu avais avec cet autre-là. Et de cette part de toi que tu as enterrée avec
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lui. Cette mémoire qu’il avait de toi, ce qu’il t’a dit à toi seul et ce qu’il aurait pu te dire encore, ce qu’il savait de toi que tu ignorais toi-même, et les souvenirs communs qu’il avait conservés et que toi, tu as oubliés. Alors bien sûr, ce n’est pas directement sur ce sujet que tu écris, tu as l’impression que c’est de l’autre que tu parles, d’ailleurs mille et un souvenirs te reviennent où tu le revois, et tu voudrais ressusciter cela, enfin le meilleur, ce qui te paraît le plus digne d’être retenu, le plus juste, pour le faire vivre là, dans ton texte, l’immortaliser d’une certaine façon. Et pour que les autres le voient comme tu l’as vu. Mais c’est évidemment ton éclairage à toi, ton regard. Et quand on lit un écrivain, c’est cela qu’on lit. Maria Handke, tu penses bien que tout le monde s’en moque. Si elle n’était pas la mère de Peter, personne n’en aurait jamais entendu parler. Donc, ce qui compte, c’est lui. L’écrivain. En nous parlant de sa mère, il ne nous parle que de lui. Au-delà du texte, c’est cela que j’écoute. Ce qu’il dit. La façon dont il en parle. Tu comprends ?

Ne prends pas la mouche, voyons, j’essaie de me faire comprendre. C’est
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parfois si difficile, si

Mais tout le monde souffre ! Tout le monde a du talent ! L’écrivain, lui, est écrivain simplement parce qu’il s’est découvert ce goût-là, ce talent-là, largement répandu. Et parce qu’il a décidé, pour mille et une raisons qui tiennent à son histoire particulière, à ses rencontres, à ses lectures, de le faire fructifier, de le travailler chaque jour. D’autres font de la musique, de la peinture, du dessin, de la sculpture, que sais-je encore ? Parfois ce n’est qu’un hobby, et parfois du grand art. Mais c’est toujours une façon de faire avec sa souffrance intime qui n’a pas à être étalée sur la place publique (car elle est à la fois banale et obscène), une façon de la dépasser en la métabolisant, de la sublimer. Pour la partager avec l’humanité entière. Sois calme ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille…

Oui, disons que la souffrance travaillée, élaborée, transformée, métabolisée, de vulgaire plomb qu’elle était au départ, peut parfois devenir de l’or. Ainsi on la
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voit et dans le même temps, on ne la voit plus. Écoute Artaud. Baudelaire. Mallarmé. Écoute Céline, aussi. Quelle folie meurtrière – et tu sais l’horreur de ses positions politiques. Mais quelle tendresse aussi parfois. Et quel travail, surtout. Après tant de brouillons jetés (il le disait et je le crois sans peine), quel génie de la langue qui semble couler de source, naturelle, « parlée ». D’une justesse mesurée à la virgule près. D’une vérité hurlante. C’est que la vérité singulière passe, pour être entendue par tous, par la plus grande des illusions. Celle qu’on ne voit pas. Qu’on ne peut pas même imaginer. Depuis la nuit des temps.

En deux mots, pourquoi ?

Désillusion ? Bien sûr… Au fond, je me demande si le déni n’est pas la question même de l’artiste. Je dirais, par définition. Puisque c’est cela qu’il ne cesse, par son travail obstiné, quotidien, de mettre en acte. Montrer sans faire voir. Faire entendre l’essentiel sans raconter. Parvenir à une épure si parfaite qu’elle
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hurlera sa vérité à la face du monde qui n’y verra que du feu – mais qui en percevra le souffle, tout de même. Et l’accent. C’est pourquoi aussi la vérité est sa grande affaire. Sa question. Celle qu’il traquera partout, où qu’il aille. L’objet de sa quête. Celle au nom de laquelle il s’engagera. « J’accuse ! », hurle Zola à la France antisémite. Au nom de la vérité à laquelle il croit, il risque sa vie. Tu sais qu’il l’y laissera.

S’il y risque sa vie, n’est-ce pas que l’enjeu, pour lui, est vital ? Cette quête-là, vois-tu, ne souffre pas la demi-mesure. Peu importe sur quel déni originel, particulier, elle s’enracine (je dis peu importe car c’est là une affaire de vie privée, banale), ce qui compte, c’est la puissance que l’artiste va déployer, à travers son œuvre et son travail, pour lever ce déni qui l’a déjà tué une première fois et faire advenir, à travers son œuvre et sa vérité particulière qui s’y trouve enchâssée et cryptée, une vérité plus ample, plus large, universelle au sens où chacun, où qu’il vive et à quelque époque que ce soit, en perçoive encore, au fond de lui, l’écho, et en soit frap
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Oui, mais la littérature diffère des autres arts en ce qu’elle s’inscrit dans le langage. Si tu admets que toute œuvre d’art est métabolisation d’une souffrance intime, si tu considères toute forme artistique comme un cryptage, tu vois bien que derrière un tableau, une sculpture, une symphonie, l’individu qu’est l’artiste, avec son histoire particulière, est protégé par son outil même. Je veux dire qu’on ne peut pas comprendre grand-chose des causes de sa souffrance – à moins qu’il en parle ailleurs –, on peut tout juste la voir, l’entendre, parfois l’imaginer – en se trompant toujours. Les mots en revanche, si cryptés soient-ils, trahissent autrement. Ils parlent. Et parfois, moins ils en disent, plus ils en révèlent. Mais de cette histoire individuelle qui a priori n’intéresse personne et sûrement pas l’humanité entière, de cette souffrance particulière où ils s’enracinent, ils parlent toujours.

Eh bien, disons que ce qui intéresse la littérature, c’est la qualité du cryptage, la puissance formelle qui tirera sa force à la fois de l’épure extrême et de la vérité, de l’exigence de vérité qui la porte. La maladie originelle disparaît ainsi derrière
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l’œuvre qui, d’en révéler le cœur tout en masquant ou travestissant ce qu’elle a de plus conjoncturel, prendra une portée universelle.

Tu ne peux rien comprendre si tu ne t’inscris pas dans la durée.

Eh bien parce que l’œuvre témoigne du trajet, parfois mouvementé, que fait l’artiste pour faire advenir cette vérité, lui trouver son cryptage particulier, sa forme singulière. Sur ce chemin où il s’engage sans savoir ce qu’il cherche, au départ tout au moins, il est seul. Absolument seul. Et guetté par toutes sortes d’embûches, de miroirs aux alouettes, de mirages qu’il va devoir déjouer, à force de caractère et d’exigence intérieure s’il ne veut pas que son objectif, vital, lui échappe. Pièges extérieurs, bien sûr, que sont les autres, les médias, le monde, les flatteurs comme les détracteurs, qui prennent le plus souvent des vessies pour des lanternes. Mais pièges intérieurs aussi puisque cette vérité qu’il tente de faire advenir, cette vérité qui est la sienne et sur laquelle pèse un déni originel, il en ignore la nature et se trouve partagé entre le besoin vital de la dire
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et l’angoisse extrême où le plonge, intimement, la perspective d’y être confronté. C’est pourquoi, plus il s’en approchera – s’il arrive à vaincre en lui les résistances dont il est le siège et qui le poussent aussi, à chaque coin de phrase, à prendre sa propre vessie pour une lanterne (et à pisser de la copie) –, plus la forme qu’il lui donnera pour l’apprivoiser sera aboutie, convaincante, souveraine. Et susceptible de survivre.

Oui, à ce titre, la littérature me paraît infiniment plus risquée. En faisant du langage son outil de travail, en publiant (car on peut aussi écrire et ne pas publier), l’écrivain s’expose à être lu et à ce que soit éventuellement entendu ce qui lui a échappé. C’est un risque, dont il doit être prêt à assumer les conséquences – même si au départ il ne les mesure pas. Autrement dit, même si sa propre souffrance lui fait horreur, même si sa vérité lui fait horreur, il doit savoir qu’au bout du compte, l’enjeu de sa démarche et de son art est cette vérité et qu’en s’y aventurant, c’est ce risque-là qu’il a pris, qui ne supporte aucun compromis ; cette vérité à moitié sue, en partie ignorée, et qui risque, par
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le biais de la lecture des autres, de lui revenir en boomerang, non sans violence évidemment. C’est pourquoi il aura à cœur (s’il n’est pas complètement inconscient) de penser et peser ses mots et de ne s’aventurer que pour autant qu’il est capable de supporter les effets de ce qu’il publiera – sachant que ces effets risquent évidemment de dépasser ses

D’accord, Handke raconte donc l’histoire de sa mère. Son père – le grand-père de Handke – vit en Carinthie, dans le sud de l’Autriche. Il est d’origine slovène… attends, une parenthèse. Tu te souviens peut-être que pendant cette guerre de Yougoslavie, on a tout de suite dit que la mère de Handke était slovène.

Si, mais le dire ainsi a brouillé le jugement puisque la Slovénie s’était justement dressée contre Belgrade pour conquérir son indépendance et a priori, en se disant d’origine slovène, Handke avait l’air d’être, disons, des deux côtés, ce qui permettait de penser… non pas qu’il était impartial puisque l’impartialité est
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un leurre, mais au moins qu’il était plus apte qu’un autre à peser le pour et le contre et à prendre, par conséquent, le parti le plus juste. Or il n’est pas slovène de Slovénie, il fait partie en réalité des populations slovènes installées dans le sud de l’Autriche, en Carinthie, et qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale… Attends, je vais te lire ce qu’écrit Robert Schuman, en 1934, dans un rapport qu’il envoie au Quai d’Orsay.

Mais puisque je te dis que tu ne peux rien comprendre à son cas si tu ne fais pas le lien avec l’histoire dont il est issu ! Et l’histoire, ce n’est pas seulement l’histoire individuelle, c’est aussi l’histoire collective dans laquelle elle s’inscrit…

Une seconde. Juste pour te donner l’arrière-plan. La toile de fond du tableau. Schuman parle de la politique étrangère menée par la Yougoslavie de l’époque, en 1934, donc. Le texte se trouve dans le Nettoyage ethnique, le volume dont je t’ai parlé. Schuman fait à l’époque un voyage en Croatie et en Slovénie et il
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décrit les effets catastrophiques de la dictature d’Alexandre sur les populations de ces deux républiques, il est d’ailleurs opposé à la visite du dictateur serbe en France, mais comme tu sais, le Quai d’Orsay maintiendra l’invitation et Alexandre se fera assassiner à Marseille. Je passe là-dessus, tu pourras lire. Maintenant, il évoque la Carinthie et cela intéresse directement les ancêtres de Handke. Écoute : « Inutile d’insister sur les événements récents qui dénotent un rapprochement du gouvernement de Belgrade avec l’Allemagne. Je retiens le fait que, lors du putsch du 25 juillet à Vienne, des centaines d’hitlériens armés sont venus de Yougoslavie envahir la Carinthie ; il est exclu que la police serbe n’ait pas été au courant. Le ton de toute la presse yougoslave était, sous prétexte d’hostilité à l’égard de la politique italienne, franchement favorable aux putschistes. Les Croates, par contre, sont hostiles à l’Anschluss comme, d’ailleurs, à toute expansion italienne qui se ferait nécessairement à leurs dépens. Ils reprochent à la France de soutenir une dictature qui ne lui donne aucune garantie de stabilité et de fidélité… » etc. Tu liras la suite. C’est intéressant, non ?
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En 1934. En pleine montée du nazisme, autrement dit. Donc, tu vois, la Carinthie est déjà sous cette influence-là. Ça ne dit rien encore des choix individuels, mais cela esquisse l’atmosphère générale. Tu noteras que la France n’a pas varié, puisque l’histoire s’est répétée exactement de la même façon en 1991, où Mitterrand a soutenu Belgrade contre Zagreb. Donc, pour revenir à Handke, son grand-père fait partie de ces populations de Carinthie, austro-slovènes disons, plutôt que slovènes. Il est charpentier, de milieu modeste par conséquent. Il a deux fils, les oncles maternels de Handke, Gregor et Johann. Dans le Malheur indifférent, Handke dit seulement qu’ils ont été tués « au début de la Seconde Guerre mondiale ». C’est chez lui un thème récurrent, qui revient dans d’autres livres comme un leitmotiv, cette révolte, disons, contre le fait que ces populations d’origine slave aient été « victimes » – je mets le mot entre guillemets parce qu’il mériterait de nombreux commentaires –, victimes, donc, de la politique menée par le IIIe Reich. Dans le Joueur mélancolique, un documentaire de Peter Hamm diffusé sur Arte le 6 décembre 2002, pour les soixante ans de Handke, il est à la fois plus précis et plus flou. Voici ce qu’il
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déclare : « Le récit affectueux de ma mère sur ses deux frères qu’elle aimait a marqué mon enfance. Ces deux garçons sont morts pour Hitler alors qu’ils étaient slaves et plutôt tentés par le maquis. Ma mère me racontait tout ça sans aucune rage, juste avec une tristesse pleine d’amour. Mais face à l’Histoire, j’en ai retenu, ou il s’y est ajouté, une véritable rage. J’ai une rage foncière, je crois, contre ce qui est allemand, contre l’Allemagne comme État. Jamais je n’accepterai cela. Sinon je ne suis pas contre l’État, pas anarchiste, mais ce qui a à voir avec l’État en Allemagne, j’en ai horreur et ça pourrait me rendre fou de rage, pour ainsi dire. Mais cette rage, naturellement, n’est pas… Ce n’est pas forcément avec ça qu’on peut faire… de la bonne littérature. Mais cette rage intervient, que je le veuille ou non, dans tous mes textes. » Tu as entendu ?

« Morts pour Hitler » mais « plutôt tentés par le maquis » ? Il y a tout de même un abîme entre les deux, non ?

Nous sommes d’accord. Et puis, la rage dont je te parlais au début, la voici.
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Une rage qui pourrait le rendre fou, note bien. Il ne précise pas vraiment sa nature, son origine, mais il la relie à l’Histoire avec un grand H et à l’État allemand. C’est encore assez vague mais nous sommes sur la bonne piste. Je reviens à la mère, la sœur, donc, de ces deux hommes morts pour Hitler. Vers quinze ou seize ans, elle quitte le domicile familial pour « apprendre la cuisine dans un hôtel du lac » et s’engager comme serveuse. Suit l’évocation, dans un style impressionniste, de cette jeunesse insouciante, je te lis : « La vie en ville : robes courtes (“de quatre sous”), souliers à talons hauts, permanente et clips aux oreilles, une joie de vivre insouciante. Même un séjour à l’étranger ! femme de chambre en Forêt-Noire, beaucoup d’adorateurs, pas d’élu ! Sortir, danser, se distraire, être gaie : une manière d’étourdir la crainte de la sexualité ; “et pas un ne me plaisait”. Le travail, les distractions ; le cœur gros, le cœur léger, à la radio Hitler avait une voix agréable. »

D’autant que Handke ne fait pas de commentaire. Il est, il écrit, il s’écrit dans la peau de sa mère. Attends, écoute cette phrase : « C’est à la rigueur dans la vie
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des rêves que l’histoire de ma mère peut devenir fugitivement saisissable : alors ses sentiments deviennent physiques à un point tel que je les vis comme son double et que je m’identifie à eux… » C’est exactement cela. Ce texte reconstruit ce sentiment-là. Cette proximité, cette fusion primordiale. Comme beaucoup d’autres, sa mère est donc séduite par Hitler, et ce texte donne le sentiment vague que Handke est aussi un peu séduit par Hitler.

Mais qu’est-ce que c’est, un « choix littéraire » ? C’est sa peau, te dis-je. À trente ans, il est dans cette peau-là. Ou plutôt dans la peau de l’enfant qu’il est encore, et qui comprend si bien sa mère qu’il est à l’intérieur d’elle, complètement identifié à elle. Ce n’est pas un jugement moral que je te donne, c’est ce qu’exprime le texte. Je te signale au passage que Milosevic est aussi fils d’une mère suicidée.

Ce serait trop simple, bien sûr ! Mais enfin, c’est un élément du tableau qui ne me paraît pas anodin. Nous en sommes à la jeunesse de la mère. Je cite. « Le 10
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avril 1938 : le Oui allemand ! [Ici, il ouvre les guillemets. On comprend qu’il s’agit de la reconstitution d’un communiqué de presse.] “À 16 h 15 mn le Führer est apparu après un passage triomphal dans les rues de Klagenfurt aux accents de la marche de Badenweiler. L’enthousiasme des masses paraissait sans bornes. Les milliers de drapeaux à croix gammée des établissements balnéaires et des villas se reflétaient dans le Wörther See déjà libéré des glaces…” » Toujours pas de commentaire. Il reconstitue la réalité, enfin, la réalité telle qu’il peut se la représenter d’après ce qui lui en a été transmis. Je passe quelques lignes dans le même style puis il ouvre les guillemets : « “Il faut que ton bulletin de vote soit comme ça le 10 avril : tu mettras de grosses croix dans le grand rond en dessous du OUI.” »

En 1938. Et lui est né en 1942.

La mère de Handke ? Dix-huit ans. Après coup, je me suis demandé si elle avait le droit de vote à l’époque et si c’est bien d’elle qu’il s’agit ou plutôt de ses
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frères. Enfin disons que cette injonction, c’était le mot d’ordre qui circulait dans la famille. Il me semble qu’on peut l’entendre ainsi.

De la propagande ? Peut-être. Cela dit, la suite de l’histoire laisse penser que les grands-parents de Handke se sont prononcés pour le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne hitlérienne. Mais ce n’est pas à eux que je m’intéresse, c’est à Handke. Je continue ? « “Nous étions assez excités”, racontait ma mère. On faisait pour la première fois l’expérience de la communauté. Même l’ennui des jours de semaine prenait l’ambiance d’un jour de fête, “jusqu’aux heures tardives de la nuit”. » Je passe la suite. Tu entends la nostalgie de cette époque.

En partie, sûrement. Handke dit d’ailleurs qu’elle ne s’intéressait pas à la politique. Mais pour lui aussi, à ses yeux je veux dire, cette période semble plutôt faste puisque dans ce texte, son regard se confond avec celui qu’il prête à sa mère. Or ce qui me met mal à l’aise, c’est qu’à trente ans il ne dise pas un mot qui témoigne, disons, de sa position à lui. D’un minimum de distance par
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rapport à ce contexte politique, justement. Mais attends, tu vas comprendre. En 1942, Maria a vingt-deux ans. L’Anschluss a eu lieu, la guerre bat son plein. Une guerre dont, à l’évidence, elle ne comprend pas les enjeux. Et enfin, j’ouvre les guillemets, « … le premier amour : pour un Allemand du parti, employé de Caisse d’Épargne dans le civil, qui avait un petit prestige en tant qu’officier payeur – et presque aussitôt une grossesse. Il était marié, elle l’aimait, d’un grand amour, écoutait tout ce qu’il lui disait. Elle lui présenta ses parents, fit avec lui des promenades dans les environs, lui tint compagnie dans sa solitude de soldat. “Il était plein d’attentions pour moi, et je n’avais pas peur de lui comme des autres hommes.” Il décidait, elle consentait à tout. […] ils lisaient ensemble un livre intitulé Au coin du feu. […] Elle riait toute seule à l’idée qu’elle avait été amoureuse un jour et amoureuse de cet homme. Il était plus petit qu’elle, beaucoup plus âgé, presque chauve […] couple disparate, ridicule – et malgré tout elle se languissait encore vingt ans après d’un sentiment semblable à celui qu’elle avait éprouvé pour ce scribe de Caisse d’Épargne à cause de quelques misérables prévenances intéressées. » Tu as entendu ?
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Le trou. Le mot qui n’est pas dit.

Ah, mais c’est que la chose est dite, tout de même. Et puis, tu as bien compris que cet homme était marié. Il ne peut pas reconnaître l’enfant. Elle va donc chercher en effet un homme qui acceptera de lui donner son nom.

C’est cela. Bruno Handke. Un Allemand de la Wehrmacht. Elle aura d’autres enfants avec lui mais Peter, le premier, n’est pas de lui. Attends, comment dit-il cela ? Écoute… « Peu avant l’accouchement, ma mère épousa un sous-officier de la Wehrmacht qui la VÉNÉRAIT depuis longtemps et se moquait bien de cet enfant qu’elle allait avoir d’un autre. “Ce sera elle”, avait-il pensé en la voyant et il avait aussitôt parié avec ses camarades qu’il l’aurait, ou plutôt qu’elle le prendrait. Il lui déplaisait profondément, mais on lui inculqua le sens du devoir (donner un père à l’enfant)… “Je croyais que de toute façon il mourrait à la guerre, racontait-elle. Mais brusquement j’ai tout de même eu peur pour lui.” »

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Ai-je dit que c’était original ? La vie dans ce qu’elle a de plus douloureux est souvent banale, tu sais, ce n’est pas la question. La question, c’est que Handke dit la chose sans dire le mot. Si bien que la chose, personne ne l’entend. C’est le premier point qui me frappe. Après avoir lu ce passage, j’ai appelé tous mes amis qui avaient lu le Malheur indifférent. Eh bien, la chose en question n’avait retenu l’attention de personne. Personne ne le savait.

Pas seulement. Mais que ce géniteur, ce père biologique comme on dit, était… un « Allemand du parti ».

Je ne veux rien dire. J’entends, c’est tout.

Et surtout qu’on ne l’ait pas entendu ! Il est vrai qu’à l’époque, en 1972, quand on disait de quelqu’un qu’il était « du parti », on pensait au parti communiste. Toutefois en Autriche, en 1942…

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