Le cas Handke
de Louise L. Lambrichs
Un petit livre d'Inventaire/Invention
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Peter Handke ? Bien sûr, pourquoi ?

Autour du Grand Tribunal ? Oui, mais je connaissais déjà le texte. Il était paru sous un autre titre en octobre 2002, dans la Süddeutsche Zeitung. Un titre beaucoup plus

« Qui me délivrera de mon préjugé ? »

Énigmatique, oui, mais plus juste surtout. Tout Handke se trouve résumé dans cette question.

Tu sais tout de même de quelle façon il s’est engagé

Pas seulement ! Il s’est rendu à Belgrade au Salon du Livre, il a cautionné implicitement le régime de Milosevic, dont il a écrit en 1996 qu’il était un « fléau moins connu » que Tudjman, il

La guerre durait depuis cinq ans, tout de même… Un an après le massacre de Srebrenica, il demandait encore justice pour la Serbie en se taisant sur les massacres dont ont été victimes les Croates et les Musulmans, et au lieu d’éclairer le débat il n’a cessé de brouiller les cartes. Tu noteras d’ailleurs que dans ce texte, Autour du Grand Tribunal, il cite les phrases de Milosevic sans commentaire, comme si on pouvait les prendre pour argent comptant. Rien que cette phrase : « Le mythe d’une Grande Serbie n’a jamais existé », comment veux-tu que

Eh bien justement ! Qu’en pensera un lecteur profane ? Il se dira : puisque Handke, qui connaît bien le pays, ne dit rien de plus, c’est peut-être que Milosevic a raison. Et ce ne sont pas les indications de lecture qu’il donne à la fin qui le détromperont ! Or quand on sait

Tu n’as qu’à lire le Nettoyage ethnique, l’anthologie de documents historiques publiée par Grmek, Gjidara et Simac. Tu verras non seulement que le mythe de la Grande Serbie remonte au début du XIXe siècle, mais que c’est exactement la politique prônée dans ces textes qu’a appliquée à la lettre Milosevic.

Écoute, chaque fois qu’il a pris position, c’était du côté serbe. Même en pleine guerre, il a toujours pris la défense exclusive du peuple serbe. Et dans ce texte-ci, tu remarqueras qu’il n’a pas bougé d’un

Non, pas du tout d’accord. La littérature n’exonère de rien. D’ailleurs, tu ne peux rien comprendre à ce texte si tu ne

Comment cela, passionnel ?

Évidemment, si tu lis l’histoire de cette façon !

Écoute, tu sais que pour des tas de raisons, j’ai moi-même été très engagée, dès 1990, dans cette guerre. Concernée de très près, disons. J’avais des liens à la fois du côté serbe et du côté croate, et certains de ces liens ont même été rompus, ce qui reste

Oui, à cause de la guerre. Je te raconterai un jour. Toujours est-il que dès le départ, j’ai suivi cette guerre de très près et lu pratiquement tout ce qui se publiait sur le

Mais non je ne dévie pas ! Comment veux-tu comprendre pourquoi il prend ces positions si tu ne l’inscris pas dans le contexte de

Pourquoi, oui, pourquoi. C’est ma question. Tu es d’accord qu’un écrivain est un être humain comme toi et moi. Donc, à partir du moment où il sort du champ purement littéraire pour s’aventurer sur le terrain politique, la question, c’est de savoir quelle est sa responsabilité d’écrivain citoyen et pourquoi il s’engage de cette façon. Tu ne peux pas dissocier

D’abord à mon avis Handke n’a pas le génie de Céline, le génie langagier je veux dire, et deuxièmement, les écrivains peuvent avoir du talent et être dans la vie des gens, disons, peu recommandables et même parfaitement

Pas du tout. Je ne l’ai jamais vu de ma

C’est vrai, cette affaire me tient très à cœur. Mais tu as raison, c’est une question difficile, très délicate même. À la fois très simple et très compl

Tout dépend de quel point de vue on se place. Si tu m’avais posé la question il y a quinze ans, je t’aurais ri au nez. Je t’aurais dit… à peu de chose près ce que dit Handke, d’ailleurs, dans J’habite une tour d’ivoire, lorsqu’il critique Sartre. Je t’aurais dit que la littérature n’a pas pour vocation de changer le monde – ce qui aurait d’ailleurs été un contresens par rapport à la position sartrienne, beaucoup plus

Oui, bien sûr, le contexte de l’époque était différent... Mais pourquoi Handke a-t-il tenu à prendre à ce point ses distances avec Brecht ? C’est intéressant d’ailleurs car si tu penses à Arturo Ui, par exemple…

Aujourd’hui ? Je considère que l’écrivain est à mille pour cent engagé dans sa parole et dans ses écrits. Tous ses mots l’engagent pleinement, même s’il ne sait pas très bien ce qu’il cherche ni de quoi il parle. Cela dit, rien ne le force à se risquer sur la scène politique. Il peut aussi rester dans sa tour d’ivoire. Mais s’il en sort, alors il n’a pas le droit de jouer les artistes naïfs et de dire n’importe qu

D’accord. Mais lui est célèbre, et c’est sur sa notoriété qu’il s’appuie pour faire valoir son point de vue. La responsabilité n’est-elle pas à la mesure de la célébrité ? Ce qui est certain en tout cas, c’est que prendre le risque de plaider une cause politique, quand on est écrivain, impose un immense travail extra-littéraire. Il s’agit de vie et de mort, tout de même, et de justice. D’aider à faire triompher, disons, le parti le moins injuste, non ? Et tu sais bien que

En effet, mais il prend publiquement parti, et position. Tu as lu son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina ?

Nous avons publié le Nettoyage ethnique chez Fayard en 1993. Le livre de Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, est sorti chez Fayard la même année. Handke habite la France, à Chaville, tout près de Paris. Il publie son Voyage hivernal… en 1996. Et ce livre-ci, Autour du Grand Tribunal, chez Fayard note bien, le même éditeur, en 2003. Il faut vraiment qu’il y mette du sien pour ne pas savoir…

C’est tout de même de cette guerre que parle Handke, et du procès de Milosevic ! Tu ne peux pas apprécier sa position si tu ne sais pas un peu plus précisément de quoi il parle… Mais toi, dis-moi, qu’en penses-tu de ce texte ?

Non, absolument pas. Décousu en apparence, oui, mais en fait, si tu relis son œuvre, tu comprends que ce texte entre en parfaite cohérence avec la question qui le travaille depuis toujours.

Bien sûr c’est ma lecture. Tu sais que pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Serbie a été le premier pays d’Europe judenfrei ?

Judenfrei. « Libéré des Juifs. » Dès août 1941, en Serbie, la question juive, si j’ose dire, était réglée.

Non, pas seulement. L’administration serbe s’est montrée d’une efficacité redoutable, plus encore que l’administration de Vichy. Dans les camps serbes de Bajnica ou de Sajmiste, ces camps qui ont été rasés et dont personne ne parle, les listes des prisonniers
étaient tenues en cyrillique. Tu crois qu’ils connaissaient le cyrillique, les Allemands ? Attends une seconde, je te cite mes sources… C’est Harald Turner, haut commissaire allemand, qui l’affirme, et il en attribue le mérite, justement, au zèle de l’administration serbe. Tu trouveras les références exactes dans un livre de Christopher Browning publié à New York en 1985 et qui s’intitule Fateful Months: Essays on the Emergence of the Final Solution.

Pas « surtout ». Aussi. Et les Croates, eux, ne le dénient pas, c’est toute la différence. Il y a eu Jasenovac, oui, l’horreur aussi. Mais ils l’ont collectivement reconnue, les autorités croates ont fait publiquement amende honorable. Ils savent, eux, de quoi l’homme est capable. Et cet impensable, ils l’explorent et sont

Tiens, il y a un petit texte de Ljubica Stefan, une historienne croate justement, décorée de la Médaille du Juste parmi les nations par l’État d’Israël, et qui s’intitule Du conte pour enfants à l’holocauste. Elle raconte, documents à l’appui, comment même les Allemands étaient ahuris de la façon dont les Serbes traitaient les prisonniers juifs, dans les camps. Mais le problème c’est qu’en Serbie, aujourd’hui encore, on n’en sait rien. Les Serbes ont été élevés dans un déni collectif, ils se vivent comme innocents, et le coupable, c’est l’autre. Personne ou pratiquement ne sait. Dans les écoles, ça ne s’enseigne pas. Et en France, la légende gaullienne que nous avons apprise et sur laquelle s’est d’ailleurs appuyé Mitterrand, a masqué cet aspect de l’histoire. Tu te souviens qu’en pleine guerre de Yougoslavie, pour justifier sa politique proserbe, Mitterrand a déclaré à un journal allemand que la Croatie était du côté du bloc nazi, pas la Serbie ?

C’est vrai du point de vue des États, oui – encore qu’il faudrait établir des nuances. L’État indépendant de Croatie, contrairement à l’État serbe, et à l’État français note bien, n’était pas dans la continuité légale de l’État croate. Macek et les autres leaders croates ont refusé
de collaborer avec les Allemands, et ceux-ci se sont donc appuyés sur le petit parti oustacha pour imposer un nouvel État… illégal, d’une certaine façon, et dont les Croates n’ont d’ailleurs rien retenu après la guerre. Nous, par exemple, nous avons conservé certaines lois de Vichy, puisqu’il y avait en France cette continuité légale. Eh bien chez eux, pas du tout, rien. Et dès que les Croates ont compris que les Allemands n’étaient pas venus pour les libérer de la dictature serbe – ce qu’ils avaient cru au départ, et c’est pourquoi en effet ils les avaient accueillis à bras ouverts –, ils sont entrés en résistance et ont formé le mouvement qui allait libérer le pays. Tito était croate, d’ailleurs, si tu te souviens. Alors, un certain nombre de Serbes les ont rejoints bien sûr, il y a eu quelques divisions serbes, mais plutôt moins que de croates, je pourrais te donner les chiffres, et quant aux autres Serbes… Tu te souviens que de Gaulle soutenait le monarchiste serbe Draza Mihaïlovitch, n’est-ce pas ?

Parce qu’ils s’étaient rencontrés à Saint-Cyr ? Je sais, beaucoup de gens le prétendent, mais d’après les informations que m’ont données des spécialistes sérieux, il semble que ce soit une légende. Cela dit, de Gaulle le soutenait à la fois par tradition, puisque les Serbes s’étaient battus avec nous aux Dardanelles, en 1915, et surtout parce qu’il détestait Tito, qui était communiste. Et Mihaïlovitch a même été ministre du gouvernement de Londres, figure-toi, comme quoi rien n’est jamais blanc ou noir. Maintenant, lis le Nettoyage ethnique. Lis les instructions pour le nettoyage que donne Mihaïlovitch à ses unités de tchetniks en 1941, lis aussi les textes de Nedic, le Pétain serbe. Et tu noteras que ce sont les tchetniks qui, avec Milosevic, reviennent sur le devant de la scène. Après la chute du communisme, c’est cette tradition-là qui reprend le dessus en Serb

C’est complètement lié au contraire ! Handke est un cas justement parce qu’il est emboîté, coulé dans cette histoire. On pourrait pratiquement écrire l’histoire de la politique française en Yougoslavie en la calquant sur son

D’accord, je voulais juste que tu comprennes que cette légende, suivant laquelle les Serbes auraient tous été résistants et les Croates tous oustachis, est une légende. Une sale légende, profondément injuste à l’égard du peuple croate. On dit que ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire, n’est-ce pas ? Eh bien, notre histoire de vainqueurs est tissée de mensonges, disons au moins de demi-mensonges, de préjugés nationaux inscrits dans les mentalités et qui continuent de hanter les ch

Bien sûr, mais qui les lit ? Une minorité de gens, nous sommes d’accord… Et puis c’est l’histoire des États européens que nous avons apprise, pas celle des peuples.

Celle que j’imagine ? Une histoire qui serait, disons, transnationale, et qui montrerait qu’au-delà de la fracture vainqueurs et vaincus, qui correspond à la logique des États autrement dit à celle de la force – parce que cette idée d’axe du Bien et du Mal est évidemment d’une stupidité sans nom, je suppose que tu es d’accord –, eh bien cette histoire montrerait que tous les peuples d’Europe ont compté des gens courageux qui ont clandestinement résisté et d’autres, plus nombreux peut-être, qui ont de façon active ou passive collaboré à l’horreur. Et ça, je pense que nous ignorons encore à quel point. Ceux qui s’y intéressent de près le savent un peu, bien sûr, mais ce n’est pas l’histoire que l’on apprend.

Tu ne crois pas qu’il faudrait sortir de la description pure pour en dégager un sens ? C’est de cela que nous avons besoin : d’un sens sur lequel nous appuyer.

Peut-être. Mais les leçons de l’histoire font-elles encore partie de l’histoire ? Regarde le cas de Handke. Le problème, c’est que pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce texte dont tu dis toi-même que tu ne sais trop quoi en penser, il faut lire toute son œuvre, retracer son chemin, entendre ce qu’il dit sans le dire, et ce qui pousse sa plume.

Eh bien, disons que Handke m’apparaît comme un spécimen caractéristique de notre génération, en tant qu’elle est issue de cette horreur impensable que fut la Deuxième Guerre mondiale.

Dix ans, ce n’est rien. Et pour des tas de raisons que je n’aurai pas le temps de te détailler ici – mais enfin tu sais que je suis juive, d’origine à la fois hongroise, autrichienne, belge et un peu française –, nous sommes bien les produits de la même histoire.

Non, et j’ai même été baptisée. Pour l’apparence, comme pas mal de Juifs non Pour être au-dessus de tout soupçon, qu’est-ce que tu imagines ?

Bien sûr aux yeux des racistes. Trois générations de baptisés, ils exigeaient. Je suis la troisième. À cause des persécutions, ma grand-mère avait fait promettre à ses filles de baptiser tous leurs enfants. Mais du côté de ma mère, tout le monde est juif. Et la sœur de ma grand-mère, qui s’appelait Rosenthal, a été déportée. De même que l’un de mes cousins, le fils d’une autre grand-tante.

Non, agnostique. Et républicaine. Je te raconterai cela une autre fois, comment j’ai appris que j’étais juive, assez tard en fait, et pas de n’importe quelle façon, mais tu sais qu’après la guerre beaucoup de Juifs n’en parlaient plus, les non croyants en particulier, et aussi ceux qui se sentaient protégés par d’autres noms…

Parce que c’est un écrivain, évidemment ! Mais j’ai aussi d’autres
Les autres raisons ? J’ai des liens côté serbe et côté croate, je suis juive, enfin j’estime que je suis juive puisque ma mère est juive, même si je n’ai jamais mis les pieds dans une synagogue ni en Israël, je porte un nom autrichien ou allemand (dans ma famille les deux versions coexistent), et j’ai été naturalisée française quand j’étais enfant, à l’âge de six ans.

Oui, c’est curieux. Tous les terrains. Je ne m’en suis d’ailleurs aperçue qu’assez tard. Et cela explique mon acharnement, bien sûr. Mais l’intéressant, c’est de savoir où il me mène, non ?

D’accord. Tu admets, je suppose, l’idée que nous sommes tous déterminés par notre histoire, plus ou moins agis par elle, façonnés par nos expériences précoces, et que si Handke, par exemple, avait été élevé par mes parents, ou dans une famille croate ou sicilienne, il ne se serait pas engagé de la même façon ni sur le même mode ?

Minime, la liberté. Infime. Mais enfin, tu acceptes l’idée que s’il avait été adopté bébé par des Américains ou par des Chinois…

Nous sommes d’accord. Handke est donc, comme chacun de nous, déterminé par son histoire, disons son histoire personnelle inscrite dans l’histoire collective. Ce qui n’excuse rien, note bien, mais ce qui peut permettre de comprendre la logique de sa démarche. D’autre part, il est aussi pourvu d’un psychisme soumis à des mécanismes dont, depuis Freud, on connaît un peu les

C’est exactement ce que j’allais dire. Nous ne savons pas tout, mais nous connaissons certains rouages élémentaires. Or, c’est de ce point de vue que je le considère comme un cas ; un exemple paradigmatique de déni de l’origine et qui vient illustrer ce que Freud appelle l’automatisme de répétition.

Quelle idée ! Sûrement pas ! Comment en aurais-je les moyens, d’ailleurs ? Une cure psychanalytique est une aventure intime, une quête… enragée disons, une recherche éperdue dans laquelle on s’engage corps et âme pour essayer de débusquer, dans sa propre parole, dans ses rêves, dans ses actes, bref, dans ce qui nous agite et nous déborde, les causes d’une souffrance intime qu’on ne supporte plus et dont on ne

Ai-je dit qu’on l’atteignait ? En tout cas, nous ne sommes pas ici dans ce cadre. Mais il est vrai que j’ai repéré dans son œuvre les effets de ce mécanisme tout à fait ordi

Sans doute. Cela dit, ma question sortait aussi du champ de la littérature, puisque je me demandais pourquoi il allait se risquer sur ce terrain qui n’est pas le sien. Tu disais au départ que le débat était passionnel. Tu n’avais pas tort. La façon dont Handke s’est engagé, la façon dont il est parti pour la Serbie avec son sac à dos, ressemblait à un

Mais pourquoi ne s’est-il engagé publiquement qu’en 1996 ? Pourquoi n’a-t-il pas réagi au moment du siège de Vukovar, par exemple, en 1991 ? Pourquoi ne s’est-il pas indigné du massacre de Srebrenica, au lieu de le mettre en doute ? Pourquoi n’a-t-il pas été alerté par les discours de Seselj, tout au début de la guerre et même avant, Vojislav Seselj qui avait déclaré au Parlement qu’il fallait égorger tous les Croates avec une cuiller rouillée ? Note bien que Seselj était élu, et a été réélu sur la foi de ces discours, au Parlement serbe, où il a été applaudi. Et pourquoi Handke n’a-t-il pas réagi aux discours des dignitaires de l’Église orthodoxe, qui dès l’anniversaire de la bataille de Kosovo, en 1989, n’ont cessé de mettre de l’huile sur le feu en disant que c’était un crime d’oublier le crime et en attisant la haine contre les Croates qui

D’accord, mais la génération actuelle de Croates se sentait plutôt yougoslave et n’était pas responsable des crimes de la génération précédente, n’est-ce pas ? Et pourquoi justement ne s’est-il pas inquiété du fait que tous les soirs, aux actualités yougoslaves, on diffusait des documents de la Deuxième Guerre mondiale répétant à l’envi que tous les Croates étaient des oustachis ? Tout cela s’est produit dès 90-91, quand tout le monde en France ne s’intéressait qu’à la guerre du Golfe. Mais Handke

Précisément. Lui, il connaissait bien la Yougoslavie. Et dès ce moment-là, il aurait dû être effrayé par cette mise en scène montée par Belgrade… N’est-il pas un homme de théâtre ? Un homme de mise en scène justement ? Mais non, à ce moment-là il n’a pas bougé. Au moment de Vukovar en 1991, il n’a pas moufté. Pendant quatre ans, alors que la Croatie était bombardée et occupée par l’armée serbe, on disait encore fédérale à l’époque mais ça ne trompait que ceux qui ne connaissaient pas le pays et qui ne s’intéressaient pas vraiment à

Ils n’ont pas seulement bombardé Dubrovnik, mais Sibenik, Zadar, le pont de Maslenica, tu ne te souviens pas ? Toute une partie de la côte dalmate, et puis la Slavonie, Osijek, toutes ces régions que les Serbes convoitaient et dont ils tuaient ou déportaient les populations dans des camps, pendant tout ce temps-là, ce temps pendant lequel nous savions bien, nous, ce qui se passait, on ne l’a pas entendu. Et en 1995, quasiment au moment du massacre de Srebrenica, sur lequel il y aurait beaucoup à dire, car l’Europe aussi en est très responsable, brusquement il a pris son sac à dos pour aller voir le peuple serbe et demander justice pour la Serbie. C’était la seule chose qui l’intéressait. Ce n’est tout de même pas banal ! C’est d’autant plus curieux qu’en 1972, dans J’habite une tour d’ivoire, il critiquait la littérature engagée. Et voilà que brusquement, il s’engage lui-même sur le terrain politique. Poussé par quelque chose de plus fort que lui. C’est cette chose-là qui m’intéressait.

Tu as lu « la Lettre volée » d’Edgar Poe, et le séminaire que Lacan a consacré à cette « Histoire extraordinaire » ?

Ce n’est pas vraiment le mien non plus, remarque, je ne suis pas psychanalyste, mais la psychanalyse fait désormais partie, tu es d’accord, du bagage de l’honnête homme. On ne peut tout de même plus gloser sur l’humain, aujourd’hui, sans se référer à Freud, n’est-ce pas.

Pas du tout. Penser l’homme aujourd’hui sans se référer aux mécanismes psychiques dont il est le siège me paraît aussi fou que de faire de l’aéronautique sans connaître les lois de la pesanteur. Note bien que personne n’est obligé de penser l’homme ni de faire de l’aéronautique !

J’essaie de comprendre ce qui pousse Handke. Parce qu’il me met très en colère. Extrêmement en colère, même. Il me met tellement en colère que je relis quasiment toute son œuvre.

Comment j’en suis arrivée là ? C’est que – tu veux la vérité ? J’ai l’impression parfois que pour reconstruire ce seul cheminement, il me faudrait deux ou trois vies.

Eh bien, je devrais te parler d’abord de Wajcman et de son livre, Arrivée, départ, que j’avais lu et relu juste avant de tomber sur l’article de Handke. Il m’a, comment dire, oui, chavirée ce livre, cueillie là où je ne savais pas encore à quel point j… Mais il n’y a pas que Wajcman, il y a aussi Albahari, David Albahari qui a publié à peu près en même temps Goetz et Meyer, un livre fondamental à mon sens, en tout cas pour le débat en qu

Bien sûr il n’y a pas que des lectures. Il y a aussi ma propre expérience de la guerre et de Vukovar où je suis allée, en 1996, au moment où les Américains s’y installaient et où la ville, complètement détruite, était encore occupée par les miliciens serbes, les ruines de Vukovar au bord du Danube, à quelques encablures du village hongrois où ma mère passait ses vacances quand elle était enfant, tu vois, si j’essayais de reconstituer ne fût-ce que le premier arrière-plan qui conditionne ma lecture de Handke, nous y serions encore dans trois jours et je n’aurais pas fini. Je ne peux donc te donner aujourd’hui que quelques repères. Et « la Lettre volée » en est un, en l’occurrence très éclairant.

Bien entendu. D’ailleurs, je ne peux pas entrer dans le détail clinique puisqu’il faudrait que Handke lui-même se livre à ce travail qui apparemment ne l’intéresse pas et qui en réalité n’intéresse que lui. Je ne puis qu’utiliser le terme générique de déni, en laissant en suspens la question de savoir s’il s’agit de forclusion, de refoulement ou de dénég

Oublie cela, c’est de la clinique, du travail de spécialiste. Disons déni, c’est plus simple.

« La Lettre volée » ? Dans cette nouvelle, Poe met en scène – et c’est ce que commente Lacan – le processus par lequel se répète un même scénario, suivant une série de déplacements régis par les rapports intersubjectifs liant les différents personnages mobilisés par une lettre dont le contenu ne sera jamais révélé. Au cœur de cet automatisme de répétition se trouve un non-dit, une parole en souffrance. Dans la nouvelle de Poe, c’est le contenu de la lettre : un contenu que certains connaissent sans le dire (la Reine), dont d’autres (le Roi) ignorent jusqu’à l’existence, et que le lecteur est réduit à imaginer. La seule chose que l’on sache, c’est que ce contenu, loin d’être anodin, est absolument déterminant pour l’avenir politique du pays.

Ah, c’est ce que tout le monde imagine bien sûr. C’est toujours ce qu’on imagine ! Mais qu’est-ce qui le prouve, hein ? Personne ne l’a lue, cette lettre, même pas le ministre apparemment. En tout cas, Poe n’en dit rien. Et puisqu’il s’agit de la Reine et d’un étranger, il pourrait tout aussi bien s’agir… d’un chantage, d’un complot, ou d’un secret de famille, par exemple.

Non, ça n’a rien à voir avec l’imagination. D’ailleurs est-ce que les mésalliances, les moutons noirs ne sont pas toujours le problème des familles, justement ? En tout cas crois-moi, ces lettres en souffrance ne sont jamais des lettres d’amour. Donc, le pouvoir va chercher à s’emparer de cette lettre et là, Poe s’amuse – mais comme l’analyse Lacan, il ne fait pas que s’amuser : il montre que cette vérité dont le contenu secret sera déterminant dans le processus de répétition du scénario, il suffit de l’exhiber sous une autre forme pour qu’elle échappe à toute investigation traditionnelle et que personne ne la voie. Ainsi, pour échapper aux perquisitions de la police, le ministre de Poe imagine de laisser la lettre recherchée, maquillée, traîner en évidence dans un porte-cartes. Du coup, personne ne la voit. Eh bien, c’est très exactement ce qu’a fait Handke.

Tu as lu « Qui me délivrera de mon préjugé ? », n’est-ce pas, je veux dire Autour du Grand Tribunal. Dans ce texte, Handke s’interroge longuement sur la question de la culpabilité de Milos

Il n’écrit pas un essai sur la culpabilité, tu es d’accord ? Il glose sur cette question à l’occasion des séances du procès intenté à Milosevic, ce qui lui permet de ne rien dire de la culpabilité de Milosevic, au contraire même, puisque tout son discours consiste à s’interroger sur la réalité de la culpabilité des accus

Que penserais-tu d’un écrivain qui aurait assisté aux séances du procès de Nuremberg, qui ne dirait rien des raisons de ce procès, qui insisterait sur les victimes allemandes innocentes en évitant de parler des camps de concentration, et qui s’interrogerait sur la culpabilité « en général » ?

Son préjugé c’est donc cela : qu’un accusé n’est jamais aussi coupable qu’on le croit ou qu’on le dit. Et qu’au fond le « monde », comme il dit, ceux qui s’érigent en juges ne sont pas moins coupables, d’un autre point de vue. Il n’a pas l’air de comprendre au nom de quoi on juge, oui, au nom de quoi, c’est bien la question. Ni le rôle de la loi dans la société, finalement. Il pose la question page seize, tu verras. Puis – attends, je te lis un passage, tout au début. Il vient de parler des films qu’il voyait dans sa jeunesse, où les accusés étaient toujours innocents, tu te souviens ? Et il poursuit : « Cette présomption d’innocence […] avait peu de chances d’être démentie ensuite par le déroulement du procès. Même les aveux complets et détaillés de mon accusé – l’usage du possessif, ici, est pour une fois pertinent – ont continué de me faire douter de la réalité de sa culpabilité. La structure de ces films, courants au temps de ma jeunesse et qui se déroulaient dans des tribunaux ou des cellules, ne déterminait pas – c’est du moins ce que je me plaisais, et me plais encore, à imaginer – les doutes que je nourrissais quant à une culpabilité aussi radicale ; c’était bien plutôt ma propre structure ; ma propre réalité ; ma propre nature ou ma constitution. […] Cette structure qui est encore la mienne aujourd’hui et qui me pousse à considérer celui qui a été condamné sans la moindre ambiguïté ni la moindre faille, voire le condamné à mort déjà sanglé sur “son” lit où il attend l’injection toxique, comme quelqu’un qui, en tout cas, ne saurait être coupable à ce point : une maladie non pas de jeunesse, mais bien plutôt de toujours, de tout temps ? Une maladie radicale ? Je me pose cette question ici et maintenant avec autant de gravité que de légèreté, sans chercher à donner une réponse ni encore moins en attendre une d’autrui. » Il admet donc que ce préjugé est le sien propre, qui lui vient d’il ne sait où, mais en même temps, il ne cherche pas à le savoir et il ne veut surtout pas qu’on lui en dise quoi que ce soit. En même temps ce qui est amusant, c’est qu’il écrit, abondamment même. Et bien entendu, il se trahit. C’est assez curieux, tout de même, un écrivain aujourd’hui qui ignore cela…

Eh bien, que les mots vous trahissent toujours.

Ambigu, oui. À double sens. Presque toujours. Tu veux dire une chose, et c’est autre chose que l’on entend. Ce que tu ne savais pas que tu voulais dire. Même dans le passage que je viens de te citer, tu as remarqué ? De quelle maladie foncière parle-t-il, en fait ? De celle du condamné ou de la sienne propre ? La construction de la phrase ne permet pas de le décider absolument, et tu retrouves la même ambiguïté dans le texte allemand.

Évidemment, puisque je le lis ! Il faut bien choisir un sens. Cela dit, on se demande pourquoi toutes ces considérations, n’est-ce pas ? Qui doute encore de la culpabilité de l’accusé Milosevic ? Et pourquoi lui, Handke, en doute-t-il à ce point ? Les raisons qu’il donne ensuite ne sont pas très convaincantes. Parce que note bien que sans chercher à donner une réponse concernant cette maladie dont il souffrirait, il en donne une, malgré tout, ce qui est tout à fait dans son style. Tu vois bien qu’il poursuit : « Comment, sinon, expliquer cette révolte… »

Ai-je dit le contraire ? En même temps, dire qu’on ne cherche pas de réponse et sur-le-champ en produire une, n’est-ce pas une stratégie pour faire écran à une autre question ? pour éliminer la question en tout cas ? L’explication qu’il donne est que son frère a été condamné de façon injuste à ses yeux. Lui-même est juriste et ce qui est intéressant, c’est que cette profession entre en parfaite cohérence avec sa problématique intime. D’ailleurs tu as vu, il se dit passionné depuis toujours par les procès, fasciné par les prisonniers, visiblement, cette question l’obsède.

Écoute, nous n’allons pas noyer le poisson… Nous sommes bien d’accord que tous les juristes sont préoccupés par la question de la culpabilité et de la faute, comme les médecins sont travaillés par la question de la maladie et de la mort, mais une fois qu’on a dit cela, qu’a-t-on dit ? Une banalité. Il est donc question de pousser la recherche un peu plus loin et de savoir pourquoi, chez lui en particulier…

En effet. Cela dit, nous n’allons pas non plus nous lancer dans une discussion théologique ni
débattre de la question de savoir s’il faut être ou non fidèle à la foi des ancêtres. En l’occurrence, ici et maintenant je veux dire, le péché originel, Dieu, l’au-delà, tout cela lui sert de faux-fuyants. De vrais fuyants devrait-on dire d’ailleurs, car ce sont évidemment des fuites, des évitements, une façon commode d’échapper au monde, à cette « terre de merde », comme il dit.

Dans le documentaire de Peter Hamm, je t’en parlerai. Handke est visiblement ulcéré par le monde et ne cherche qu’à en sortir, ce que lui permet la religion. Pourquoi s’inventer un autre monde sinon pour échapper à la responsabilité qu’on a dans celui-ci ?

Peut-être. En tout cas pour moi, la clé de sa révolte, de son engagement, de son préjugé comme il dit, est évidemment dans son histoire.

Oh, je ne dis pas, peut-être y en a-t-il plusieurs. J’ai trouvé en tout cas plusieurs indices qui permettent de le cerner de plus près, des indices qui esquissent une… constellation logique, disons.

Eh bien, pour la plupart des gens de ma génération, Handke est un écrivain de talent. Ils ont aimé ce qu’il écrivait il y a vingt ou trente ans et quand il s’est engagé, ils ont considéré qu’il avait… disjoncté, comme on dit aujourd’hui. Or, moi, je prétends qu’au fondement de son œuvre comme de son engagement, c’est la même logique qui fonctionne. Il s’agit bien de la même personne, non ? Donc, ce qui parle, ce qui écrit et ce qui agit chez lui procède de la même question, comme chez n’importe qui. Je pars de deux postulats : primo, qu’il est comme tout un chacun déterminé par son histoire ; secundo, que ce qu’il écrit, sous la forme où il l’écrit, est absolument nécessaire, même si l’origine de cette nécessité lui échappe en partie.

Bien sûr, mais la question qui m’intéresse, c’est celle de sa singularité à lui. Qu’est-ce qui fait qu’il est à la fois lui, semblable à nul autre, et en même temps, à ce titre, exemplaire. Tu as lu dans ce dernier texte qu’il est fasciné par les criminels, les accusés, les procès. Partons de là puisque nous n’avons pas le temps de reprendre chacun de ses livres dans le détail. Je vais donc essayer de t’esquisser le cadre, à partir de quelques points qui m’ont paru significatifs. Si tu lis le Colporteur, son deuxième roman, tu verras que ce thème n’est pas nouveau – comme il le dit lui-même d’ailleurs. C’est un roman très étrange, le Colporteur… un roman qui vous plonge dans un univers d’une grande violence, mais une violence froide, décrite comme un rapport de police, ou plutôt un rapport de justice. Il est question d’un meurtre dont on ne comprend ni les tenants ni les aboutissants, les personnages ne portent pas de nom mais sont toujours désignés par des étiquettes sociales – comme le colporteur, justement, ce colporteur qui est un « étranger déchu », dit Handke, un étranger qui ne fait pas partie de l’histoire et qui se contente d’y faire irruption. Tout cela, au départ, est assez énigmatique. Maintenant, pour essayer de te mettre dans la peau d’un écrivain qui écrit un tel livre, tu dois, je dirais, te glisser dans son regard. Voir le monde comme il le voit. Et quand tu lis le Colporteur de cette façon, ce que tu vois est terrifiant. Parce que c’est un monde absolument dépourvu de sens. Un monde où les faits ne sont reliés entre eux par aucune idée. Un monde
où des crimes ont lieu sans qu’on en sache les raisons, les motivations, qui les commet et qui les subit, et en même temps c’est un monde clos, qui n’ouvre sur aucun imaginaire collectif, partageable. Ce regard-là, qui se perçoit surtout dans ses premiers romans, est à mon sens le regard le plus vrai, le plus authentique, le plus foncier de Handke. Plus que détaché, c’est un regard désaffecté, sidéré. Un regard d’enfant traumatisé, incapable de donner sens aux images qui défilent sous ses yeux.

Vingt-cinq ans. Tu as raison de poser la question parce qu’à l’époque, la mère de Handke vit encore et je pense – j’y reviendrai si nous avons le temps – que beaucoup de passages énigmatiques évoquent assez directement des scènes traumatiques de son enfance dont il ne peut parler ouvertement.

Non, bien sûr. Et en même temps, de façon plus ou moins déguisée, plus ou moins consciente même, on ne parle jamais que de soi, à partir de soi en tout cas. La question, c’est de savoir ce qu’on en fait, la capacité qu’on a de s’élargir le regard, de s’amplifier la voix. La littérature n’est jamais qu’un cryptage, n’est-ce pas, un cryptage plus ou moins délibéré, plus ou moins raffiné. Je t’ai annoncé que ma lecture sortait du champ littéraire. Je ne parle donc pas de ce cryptage qui fait, du point de vue littéraire, l’essentiel, à savoir son talent ou son savoir-faire, son style, sa voix. Puisqu’un écrivain n’est-ce pas, c’est avant tout une voix.

Une langue, oui, mais pas seulement. Il y a des langues sourdes, mortes, qui ne renvoient aucun écho. Savantes parfois, éblouissantes même, et pourtant momifiées. Un écrivain pour moi, c’est quelqu’un dont la langue reste toujours vive, rétive, parce qu’elle est traversée par une voix qui le dépasse.

C’est cela. Pour ce qui concerne Handke, admettons que ces qualités, dont nous pourrions discuter en détail, soient plus ou moins acquises. Elles ne l’exonèrent en rien, toutefois, de ses prises de position politiques. J’essaie donc de comprendre où il est, lui. Les premiers romans, les plus énigmatiques et à mon sens les plus intéressants, ne permettent pas vraiment de le savoir et en même temps, ils donnent accès à ce monde intérieur qui est le sien, foncier comme je te le disais. Un monde à la fois clos et éclaté, angoissant, violent, où rien ne fait sens. Un monde désubjectivé, pourrait-on dire. Évidemment, tout le monde n’est pas porteur d’un pareil monde intérieur. Il faut bien qu’il y ait des raisons, n’est-ce pas.

Mais qu’invente-t-on, dans le fond ? C’est une question. Tu crois qu’on invente une histoire, par exemple ? On en a l’illusion, sans doute, et cette illusion permet d’ailleurs d’avancer, c’est sur elle que l’on s’appuie, mais qui nous dit qu’on ne raconte pas toujours la même histoire, sous une autre forme ? La nouveauté est presque toujours un leurre, la seule chose que l’on invente parfois c’est une langue, un rythme propre, une voix singulière, qui fait advenir un univers caché. Cet univers au fond est toujours le même, on le réinvente à chaque livre mais c’est toujours le même. Même quand on croit s’aventurer ailleurs, il vous rattrape. Pour revenir à Handke, le premier livre, et le seul à mon sens qui donne accès aux soubassements de ce monde intérieur, c’est le Malheur indifférent. Paradoxalement, même s’il y parle de sa mère, c’est son livre le plus profondément autobiographique. La clé, si clé il y a, et c’est celle en tout cas qui oriente ma lecture, est ici. Tu vas

D’accord. Tu es prêt ? Nous sommes en 1972. Handke vient de perdre sa mère. Il a déjà publié plusieurs livres, les Frelons, son premier roman, puis le Colporteur, dont je te parlais, enfin l’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, qui sera adapté au cinéma et lui vaudra une large notoriété. Il a exactement trente ans. Il s’est rendu célèbre par des happenings, il prend part aux débats publics et s’attaque volontiers aux divers establishments, y compris littéraires, il s’en prend notamment à Sartre et à sa notion de « littérature engagée », qui lui paraît dépourvue de sens, c’est un jeune auteur très prometteur, perçu comme un contestataire et assimilé à la jeunesse de l’époque qui croit se reconnaître en lui, et il recevra d’ailleurs le prix Büchner cette même année 1972. Il est habité d’une espèce de rage dont on ne sait trop d’où elle lui vient, mais qui fait que sa voix porte. C’est dans ce contexte qu’il publie le Malheur indifférent. À mon avis c’est l’un de ses
plus beaux textes. Il vibre vrai. Je te lis les premières lignes : « Sous la rubrique faits divers il y avait ceci dans un numéro du dimanche de la Volkszeitung de Carinthie : “Une mère de famille de A. (commune de G.), âgée de 51 ans, s’est suicidée dans la nuit de vendredi à samedi en absorbant une dose massive de somnifères.” Voilà près de sept semaines que ma mère est morte, je voudrais me mettre au travail avant que le besoin d’écrire sur elle, qui était si fort au moment de l’enterrement, ne se transforme à nouveau en ce silence hébété qui fut ma réaction à la nouvelle de son suicide. » le Malheur indifférent, comme tu vois, n’est pas un roman… au sens littéraire du

Parce que d’un autre point de vue, on peut le lire comme un chapitre de son roman familial, cette fiction que chacun commence par construire et sur laquelle

Bien entendu. le Malheur indifférent est donc le récit qu’écrit Handke, en janvier et février 72, quelques semaines après la mort de sa mère. Maintenant, tu es dans sa peau. Avec son texte, il te la livre. Tu oublies qui tu es et tu t’y glisses. Bien sûr, tu n’oublies pas complètement. En toile de fond, tu as ta propre expérience, qui t’aide à l’incarner. Tu n’es donc plus tout à fait toi et tu n’es pas tout à fait lui. Tu flottes dans l’entre-deux. Le lecteur, en toi, est aussi un autre. Tu… pardonne-moi de te poser une question un peu indiscrète, as-tu déjà perdu quelqu’un de proche ? je veux dire de très proche ?

C’est très bien, cela t’aidera. Tu te glisses donc dans cette peau-là. Tu es écrivain. Et toi aussi tu as perdu un être cher, très cher, qui était le centre de ta vie, et lorsque cette personne est morte, toi aussi tu as éprouvé ce besoin d’écrire, au bord de la tombe. La mort, quand on ose la regarder en face, produit ce genre d’effets. Elle vous ouvre l’intérieur. Les autres parlent et c’est insupportable, tu sais bien qu’il n’y a que toi à savoir qui est celui qui vient de quitter le monde. Et à la face du monde, tu as besoin de le dire. Mais ce n’est pas de l’autre que tu parles bien sûr, c’est de toi. Toujours de toi. Du rapport que toi, tu avais avec cet autre-là. Et de cette part de toi que tu as enterrée avec lui. Cette mémoire qu’il avait de toi, ce qu’il t’a dit à toi seul et ce qu’il aurait pu te dire encore, ce qu’il savait de toi que tu ignorais toi-même, et les souvenirs communs qu’il avait conservés et que toi, tu as oubliés. Alors bien sûr, ce n’est pas directement sur ce sujet que tu écris, tu as l’impression que c’est de l’autre que tu parles, d’ailleurs mille et un souvenirs te reviennent où tu le revois, et tu voudrais ressusciter cela, enfin le meilleur, ce qui te paraît le plus digne d’être retenu, le plus juste, pour le faire vivre là, dans ton texte, l’immortaliser d’une certaine façon. Et pour que les autres le voient comme tu l’as vu. Mais c’est évidemment ton éclairage à toi, ton regard. Et quand on lit un écrivain, c’est cela qu’on lit. Maria Handke, tu penses bien que tout le monde s’en moque. Si elle n’était pas la mère de Peter, personne n’en aurait jamais entendu parler. Donc, ce qui compte, c’est lui. L’écrivain. En nous parlant de sa mère, il ne nous parle que de lui. Au-delà du texte, c’est cela
que j’écoute. Ce qu’il dit. La façon dont il en parle. Tu comprends ?

Ne prends pas la mouche, voyons, j’essaie de me faire comprendre. C’est parfois si difficile, si

Mais tout le monde souffre ! Tout le monde a du talent ! L’écrivain, lui, est écrivain simplement parce qu’il s’est découvert ce goût-là, ce talent-là, largement répandu. Et parce qu’il a décidé, pour mille et une raisons qui tiennent à son histoire particulière, à ses rencontres, à ses lectures, de le faire fructifier, de le travailler chaque jour. D’autres font de la musique, de la peinture, du dessin, de la sculpture, que sais-je encore ? Parfois ce n’est qu’un hobby, et parfois du grand art. Mais c’est toujours une façon de faire avec sa souffrance intime qui n’a pas à être étalée sur la place publique (car elle est à la fois banale et obscène), une façon de la dépasser en la métabolisant, de la sublimer. Pour la partager avec l’humanité entière. Sois calme ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille…

Oui, disons que la souffrance travaillée, élaborée, transformée, métabolisée, de vulgaire plomb qu’elle était au départ, peut parfois devenir de l’or. Ainsi on la voit et dans le même temps, on ne la voit plus. Écoute Artaud. Baudelaire. Mallarmé. Écoute Céline, aussi. Quelle folie meurtrière – et tu sais l’horreur de ses positions politiques. Mais quelle tendresse aussi parfois. Et quel travail, surtout. Après tant de brouillons jetés (il le disait et je le crois sans peine), quel génie de la langue qui semble couler de source, naturelle, « parlée ». D’une justesse mesurée à la virgule près. D’une vérité hurlante. C’est que la vérité singulière passe, pour être entendue par tous, par la plus grande des illusions. Celle qu’on ne voit pas. Qu’on ne peut pas même imaginer. Depuis la nuit des temps.

En deux mots, pourquoi ?

Désillusion ? Bien sûr… Au fond, je me demande si le déni n’est pas la question même de l’artiste. Je dirais, par définition. Puisque c’est cela qu’il ne cesse, par son travail obstiné, quotidien, de mettre en acte. Montrer sans faire voir. Faire entendre l’essentiel sans raconter. Parvenir à une épure si parfaite qu’elle hurlera sa vérité à la face du monde qui n’y verra que du feu – mais qui en percevra le souffle, tout de même. Et l’accent. C’est pourquoi aussi la vérité est sa grande affaire. Sa question. Celle qu’il traquera partout, où qu’il aille. L’objet de sa quête. Celle au nom de laquelle il s’engagera. « J’accuse ! », hurle Zola à la France antisémite. Au nom de la vérité à laquelle il croit, il risque sa vie. Tu sais qu’il l’y laissera.

S’il y risque sa vie, n’est-ce pas que l’enjeu, pour lui, est vital ? Cette quête-là, vois-tu, ne souffre pas la demi-mesure. Peu importe sur quel déni originel, particulier, elle s’enracine (je dis peu importe car c’est là une affaire de vie privée, banale), ce qui compte, c’est la puissance que l’artiste va déployer, à travers son œuvre et son travail, pour lever ce déni qui l’a déjà tué une première fois et faire advenir, à travers son œuvre et sa vérité particulière qui s’y trouve enchâssée et cryptée, une vérité plus ample, plus large, universelle au sens où chacun, où qu’il vive et à quelque époque que ce soit, en perçoive encore, au fond de lui, l’écho, et en soit frap

Oui, mais la littérature diffère des autres arts en ce qu’elle s’inscrit dans le langage. Si tu admets que toute œuvre d’art est métabolisation d’une souffrance intime, si tu considères toute forme artistique comme un cryptage, tu vois bien que derrière un tableau, une sculpture, une symphonie, l’individu qu’est l’artiste, avec son histoire particulière, est protégé par son outil même. Je veux dire qu’on ne peut pas comprendre grand-chose des causes de sa souffrance – à moins qu’il en parle ailleurs –, on peut tout juste la voir, l’entendre, parfois l’imaginer – en se trompant toujours. Les mots en revanche, si cryptés soient-ils, trahissent autrement. Ils parlent. Et parfois, moins ils en disent, plus ils en révèlent. Mais de cette histoire individuelle qui a priori n’intéresse personne et sûrement pas l’humanité entière, de cette souffrance particulière où ils s’enracinent, ils parlent toujours.

Eh bien, disons que ce qui intéresse la littérature, c’est la qualité du cryptage, la puissance formelle qui tirera sa force à la fois de l’épure extrême et de la vérité, de l’exigence de vérité qui la porte. La maladie originelle disparaît ainsi derrière l’œuvre qui, d’en révéler le cœur tout en masquant ou travestissant ce qu’elle a de plus conjoncturel, prendra une portée universelle.

Tu ne peux rien comprendre si tu ne t’inscris pas dans la durée.

Eh bien parce que l’œuvre témoigne du trajet, parfois mouvementé, que fait l’artiste pour faire
advenir cette vérité, lui trouver son cryptage particulier, sa forme singulière. Sur ce chemin où
il s’engage sans savoir ce qu’il cherche, au départ tout au moins, il est seul. Absolument seul. Et guetté par toutes sortes d’embûches, de miroirs aux alouettes, de mirages qu’il va devoir déjouer, à force de caractère et d’exigence intérieure s’il ne veut pas que son objectif, vital, lui échappe. Pièges extérieurs, bien sûr, que sont les autres, les médias, le monde, les flatteurs comme les détracteurs, qui prennent le plus souvent des vessies pour des lanternes. Mais pièges intérieurs aussi puisque cette vérité qu’il tente de faire advenir, cette vérité qui est la sienne et sur laquelle pèse un déni originel, il en ignore la nature et se trouve partagé entre le besoin vital de la dire et l’angoisse extrême où le plonge, intimement, la perspective d’y être confronté. C’est pourquoi, plus il s’en approchera – s’il arrive à vaincre en lui les résistances dont il est le siège et qui le poussent aussi, à chaque coin de phrase, à prendre sa propre vessie pour une lanterne (et à pisser de la copie) –, plus la forme qu’il lui donnera pour l’apprivoiser sera aboutie, convaincante, souveraine. Et susceptible de survivre.

Oui, à ce titre, la littérature me paraît infiniment plus risquée. En faisant du langage son outil de travail, en publiant (car on peut aussi écrire et ne pas publier), l’écrivain s’expose à être lu et à ce que soit éventuellement entendu ce qui lui a échappé. C’est un risque, dont il doit être prêt à assumer les conséquences – même si au départ il ne les mesure pas. Autrement dit, même si sa propre souffrance lui fait horreur, même si sa vérité lui fait horreur, il doit savoir qu’au bout du compte, l’enjeu de sa démarche et de son art est cette vérité et qu’en s’y aventurant, c’est ce risque-là qu’il a pris, qui ne supporte aucun compromis ; cette vérité à moitié sue, en partie ignorée, et qui risque, par le biais de la lecture des autres, de lui revenir en boomerang, non sans violence évidemment. C’est pourquoi il aura à cœur (s’il n’est pas complètement inconscient) de penser et peser ses mots et de ne s’aventurer que pour autant qu’il est capable de supporter les effets de ce qu’il publiera – sachant que ces effets risquent évidemment de dépasser ses

D’accord, Handke raconte donc l’histoire de sa mère. Son père – le grand-père de Handke – vit en Carinthie, dans le sud de l’Autriche. Il est d’origine slovène… attends, une parenthèse. Tu te souviens peut-être que pendant cette guerre de Yougoslavie, on a tout de suite dit que la mère de Handke était slovène.

Si, mais le dire ainsi a brouillé le jugement puisque la Slovénie s’était justement dressée contre Belgrade pour conquérir son indépendance et a priori, en se disant d’origine slovène, Handke avait l’air d’être, disons, des deux côtés, ce qui permettait de penser… non pas qu’il était impartial puisque l’impartialité est un leurre, mais au moins qu’il était plus apte qu’un autre à peser le pour et le contre et à prendre, par conséquent, le parti le plus juste. Or il n’est pas slovène de Slovénie, il fait partie en réalité des populations slovènes installées dans le sud de l’Autriche, en Carinthie, et qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale… Attends, je vais te lire ce qu’écrit Robert Schuman, en 1934, dans un rapport qu’il envoie au Quai d’Orsay.

Mais puisque je te dis que tu ne peux rien comprendre à son cas si tu ne fais pas le lien avec l’histoire dont il est issu ! Et l’histoire, ce n’est pas seulement l’histoire individuelle, c’est aussi l’histoire collective dans laquelle elle s’inscrit…

Une seconde. Juste pour te donner l’arrière-plan. La toile de fond du tableau. Schuman parle de la politique étrangère menée par la Yougoslavie de l’époque, en 1934, donc. Le texte se trouve dans le Nettoyage ethnique, le volume dont je t’ai parlé. Schuman fait à l’époque un voyage en Croatie et en Slovénie et il décrit les effets catastrophiques de la dictature d’Alexandre sur les populations de ces deux républiques, il est d’ailleurs opposé à la visite du dictateur serbe en France, mais comme tu sais, le Quai d’Orsay maintiendra l’invitation et Alexandre se fera assassiner à Marseille. Je passe là-dessus, tu pourras lire. Maintenant, il évoque la Carinthie et cela intéresse directement les ancêtres de Handke. Écoute : « Inutile d’insister sur les événements récents qui dénotent un rapprochement du gouvernement de Belgrade avec l’Allemagne. Je retiens le fait que, lors du putsch du 25 juillet à Vienne, des centaines d’hitlériens armés sont venus de Yougoslavie envahir la Carinthie ; il est exclu que la police serbe n’ait pas été au courant. Le ton de toute la presse yougoslave était, sous prétexte d’hostilité à l’égard de la politique italienne, franchement favorable aux putschistes. Les Croates, par contre, sont hostiles à l’Anschluss comme, d’ailleurs, à toute expansion italienne qui se ferait nécessairement à leurs dépens. Ils reprochent à la France de soutenir une dictature qui ne lui donne aucune garantie de stabilité et de fidélité… » etc. Tu liras la suite. C’est intéressant, non ?

En 1934. En pleine montée du nazisme, autrement dit. Donc, tu vois, la Carinthie est déjà sous cette influence-là. Ça ne dit rien encore des choix individuels, mais cela esquisse l’atmosphère générale. Tu noteras que la France n’a pas varié, puisque l’histoire s’est répétée exactement de la même façon en 1991, où Mitterrand a soutenu Belgrade contre Zagreb. Donc, pour revenir à Handke, son grand-père fait partie de ces populations de Carinthie, austro-slovènes disons, plutôt que slovènes. Il est charpentier, de milieu modeste par conséquent. Il a deux fils, les oncles maternels de Handke, Gregor et Johann. Dans le Malheur indifférent, Handke dit seulement qu’ils ont été tués « au début de la Seconde Guerre mondiale ». C’est chez lui un thème récurrent, qui revient dans d’autres livres comme un leitmotiv, cette révolte, disons, contre le fait que ces populations d’origine slave aient été « victimes » – je mets le mot entre guillemets parce qu’il mériterait de nombreux commentaires –, victimes, donc, de la politique menée par le IIIe Reich. Dans le Joueur mélancolique, un documentaire de Peter Hamm diffusé sur Arte le 6 décembre 2002, pour les soixante ans de Handke, il est à la fois plus précis et plus flou. Voici ce qu’il déclare : « Le récit affectueux de ma mère sur ses deux frères qu’elle aimait a marqué mon enfance. Ces deux garçons sont morts pour Hitler alors qu’ils étaient slaves et plutôt tentés par le maquis. Ma mère me racontait tout ça sans aucune rage, juste avec une tristesse pleine d’amour. Mais face à l’Histoire, j’en ai retenu, ou il s’y est ajouté, une véritable rage. J’ai une rage foncière, je crois, contre ce qui est allemand, contre l’Allemagne comme État. Jamais je n’accepterai cela. Sinon je ne suis pas contre l’État, pas anarchiste, mais ce qui a à voir avec l’État en Allemagne, j’en ai horreur et ça pourrait me rendre fou de rage, pour ainsi dire. Mais cette rage, naturellement, n’est pas… Ce n’est pas forcément avec ça qu’on peut faire… de la bonne littérature. Mais cette rage intervient, que je le veuille ou non, dans tous mes textes. » Tu as entendu ?

« Morts pour Hitler » mais « plutôt tentés par le maquis » ? Il y a tout de même un abîme entre les deux, non ?

Nous sommes d’accord. Et puis, la rage dont je te parlais au début, la voici. Une rage qui pourrait le rendre fou, note bien. Il ne précise pas vraiment sa nature, son origine, mais il la relie à l’Histoire avec un grand H et à l’État allemand. C’est encore assez vague mais nous sommes sur la bonne piste. Je reviens à la mère, la sœur, donc, de ces deux hommes morts pour Hitler. Vers quinze ou seize ans, elle quitte le domicile familial pour « apprendre la cuisine dans un hôtel du lac » et s’engager comme serveuse. Suit l’évocation, dans un style impressionniste, de cette jeunesse insouciante, je te lis : « La vie en ville : robes courtes (“de quatre sous”), souliers à talons hauts, permanente et clips aux oreilles, une joie de vivre insouciante. Même un séjour à l’étranger ! femme de chambre en Forêt-Noire, beaucoup d’adorateurs, pas d’élu ! Sortir, danser, se distraire, être gaie : une manière d’étourdir la crainte de la sexualité ; “et pas un ne me plaisait”. Le travail, les distractions ; le cœur gros, le cœur léger, à la radio Hitler avait une voix agréable. »

D’autant que Handke ne fait pas de commentaire. Il est, il écrit, il s’écrit dans la peau de sa mère. Attends, écoute cette phrase : « C’est à la rigueur dans la vie des rêves que l’histoire de ma mère peut devenir fugitivement saisissable : alors ses sentiments deviennent physiques à un point tel que je les vis comme son double et que je m’identifie à eux… » C’est exactement cela. Ce texte reconstruit ce sentiment-là. Cette proximité, cette fusion primordiale. Comme beaucoup d’autres, sa mère est donc séduite par Hitler, et ce texte donne le sentiment vague que Handke est aussi un peu séduit par Hitler.

Mais qu’est-ce que c’est, un « choix littéraire » ? C’est sa peau, te dis-je. À trente ans, il est dans cette peau-là. Ou plutôt dans la peau de l’enfant qu’il est encore, et qui comprend si bien sa mère qu’il est à l’intérieur d’elle, complètement identifié à elle. Ce n’est pas un jugement moral que je te donne, c’est ce qu’exprime le texte. Je te signale au passage que Milosevic est aussi fils d’une mère suicidée.

Ce serait trop simple, bien sûr ! Mais enfin, c’est un élément du tableau qui ne me paraît pas anodin. Nous en sommes à la jeunesse de la mère. Je cite. « Le 10 avril 1938 : le Oui allemand ! [Ici, il ouvre les guillemets. On comprend qu’il s’agit de la reconstitution d’un communiqué de presse.] “À 16 h 15 mn le Führer est apparu après un passage triomphal dans les rues de Klagenfurt aux accents de la marche de Badenweiler. L’enthousiasme des
masses paraissait sans bornes. Les milliers de drapeaux à croix gammée des établissements balnéaires et des villas se reflétaient dans le Wörther See déjà libéré des glaces…” » Toujours pas de commentaire. Il reconstitue la réalité, enfin, la réalité telle qu’il peut se la représenter d’après ce qui lui en a été transmis. Je passe quelques lignes dans le même style puis il ouvre les guillemets : « “Il faut que ton bulletin de vote soit comme ça le 10 avril : tu mettras de grosses croix dans le grand rond en dessous du OUI.” »

En 1938. Et lui est né en 1942.

La mère de Handke ? Dix-huit ans. Après coup, je me suis demandé si elle avait le droit de vote à l’époque et si c’est bien d’elle qu’il s’agit ou plutôt de ses frères. Enfin disons que cette injonction, c’était le mot d’ordre qui circulait dans la famille. Il me semble qu’on peut l’entendre ainsi.

De la propagande ? Peut-être. Cela dit, la suite de l’histoire laisse penser que les grands-parents de Handke se sont prononcés pour le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne hitlérienne. Mais ce n’est pas à eux que je m’intéresse, c’est à Handke. Je continue ? « “Nous étions assez excités”, racontait ma mère. On faisait pour la première fois l’expérience de la communauté. Même l’ennui des jours de semaine prenait l’ambiance d’un jour de fête, “jusqu’aux heures tardives de la nuit”. » Je passe la suite. Tu entends la nostalgie de cette époque.

En partie, sûrement. Handke dit d’ailleurs qu’elle ne s’intéressait pas à la politique. Mais pour lui aussi, à ses yeux je veux dire, cette période semble plutôt faste puisque dans ce texte, son regard se confond avec celui qu’il prête à sa mère. Or ce qui me met mal à l’aise, c’est qu’à trente ans il ne dise pas un mot qui témoigne, disons, de sa position à lui. D’un minimum de distance par rapport à ce contexte politique, justement. Mais attends, tu vas comprendre. En 1942, Maria a vingt-deux ans. L’Anschluss a eu lieu, la guerre bat son plein. Une guerre dont, à l’évidence, elle ne comprend pas les enjeux. Et enfin, j’ouvre les guillemets, « … le premier amour : pour un Allemand du parti, employé de Caisse d’Épargne dans le civil, qui avait un petit prestige en tant qu’officier payeur – et presque aussitôt une grossesse. Il était marié, elle l’aimait, d’un grand amour, écoutait tout ce qu’il lui disait. Elle lui présenta ses parents, fit avec lui des promenades dans les environs, lui tint compagnie dans sa solitude de soldat. “Il était plein d’attentions pour moi, et je n’avais pas peur de lui comme des autres hommes.” Il décidait, elle consentait à tout. […] ils lisaient ensemble un livre intitulé Au coin du feu. […] Elle riait toute seule à l’idée qu’elle avait été amoureuse un jour et amoureuse de cet homme. Il était plus petit qu’elle, beaucoup plus âgé, presque chauve […] couple disparate, ridicule – et malgré tout elle se languissait encore vingt ans après d’un sentiment semblable à celui qu’elle avait éprouvé pour ce scribe de Caisse d’Épargne à cause de quelques misérables prévenances intéressées. » Tu as entendu ?

Le trou. Le mot qui n’est pas dit.

Ah, mais c’est que la chose est dite, tout de même. Et puis, tu as bien compris que cet homme était marié. Il ne peut pas reconnaître l’enfant. Elle va donc chercher en effet un homme qui acceptera de lui donner son nom.

C’est cela. Bruno Handke. Un Allemand de la Wehrmacht. Elle aura d’autres enfants avec lui mais Peter, le premier, n’est pas de lui. Attends, comment dit-il cela ? Écoute… « Peu avant l’accouchement, ma mère épousa un sous-officier de la Wehrmacht qui la VÉNÉRAIT depuis longtemps et se moquait bien de cet enfant qu’elle allait avoir d’un autre. “Ce sera elle”, avait-il pensé en la voyant et il avait aussitôt parié avec ses camarades qu’il l’aurait, ou plutôt
qu’elle le prendrait. Il lui déplaisait profondément, mais on lui inculqua le sens du devoir (donner un père à l’enfant)… “Je croyais que de toute façon il mourrait à la guerre, racontait-elle. Mais brusquement j’ai tout de même eu peur pour lui.” »

Ai-je dit que c’était original ? La vie dans ce qu’elle a de plus douloureux est souvent banale, tu sais, ce n’est pas la question. La question, c’est que Handke dit la chose sans dire le mot. Si bien que la chose, personne ne l’entend. C’est le premier point qui me frappe. Après avoir lu ce passage, j’ai appelé tous mes amis qui avaient lu le Malheur indifférent. Eh bien, la chose en question n’avait retenu l’attention de personne. Personne ne le savait.

Pas seulement. Mais que ce géniteur, ce père biologique comme on dit, était… un « Allemand du parti ».

Je ne veux rien dire. J’entends, c’est tout.

Et surtout qu’on ne l’ait pas entendu ! Il est vrai qu’à l’époque, en 1972, quand on disait de quelqu’un qu’il était « du parti », on pensait au parti communiste. Toutefois en Autriche, en 1942…

Donc, ce qui me frappe, ce n’est pas la chose, banale en elle-même et dont Handke évidemment n’est pas responsable, ce qui me frappe, c’est à la fois cette façon de la dire sans la nommer et que personne ne l’ait entendue. Et du coup, si tu analyses le texte, tu remarques aussi qu’il ne se nomme pas lui-même. Il ne dit pas je, ou moi, il dit « l’enfant ». « Donner un père à l’enfant. » Il ne dit pas par exemple « me donner un père », ni à ce moment-là, ni plus tard d’ailleurs. À aucun moment dans le texte, le lien n’est établi entre lui et cet enfant. Le trou se répercute, d’une certaine façon, et tu vas voir qu’il finit par tout envahir, tous ses textes, tous ses liens, à ses plus proches même. C’est aussi de cette façon, par exemple, qu’il parlera plus tard de sa fille dans Histoire d’enfant. Là aussi, il dira toujours « l’enfant », jamais « mon enfant », jamais « ma fille ». Comme si c’était le lien de filiation qui était, si j’ose dire, innommable.

Attends. Je dois d’abord te dire l’idée qui m’est immédiatement venue. Ce qu’illustre le scénario de « la Lettre volée », que Lacan a utilisé pour éclairer à sa façon la découverte freudienne, c’est le dispositif inconscient à l’origine de ce que Freud appelle l’automatisme de répétition. Tu sais qu’une des choses fondamentales que Freud nous a apprises sur le fonctionnement de l’âme humaine, c’est que le déni engendre la répétition... sous une autre forme, bien sûr, car le même se répète toujours sous une autre forme, et c’est pourquoi on a tant de mal à le repérer. Évidemment, au moment où je découvre, disons, ce pot aux roses, j’ai l’impression… eh bien, d’avoir découvert la clé. N’oublie pas que ma question, c’est : comment se fait-il que Handke, sous le coup d’une espèce d’impulsion que personne ne comprend, s’engage du côté d’un régime qui adhère à cette idéologie du nettoyage ethnique – que je connais bien puisque j’en ai en partie édité les textes –, cette même idéologie qui a permis en Serbie la mise en œuvre si efficace de la solution finale…

Quoi ?

Je considère que ce n’est pas comparable.

Eh bien, admets-le. Provisoirement au moins.

Écoute, tout au long de cette guerre on n’a cessé de renvoyer les différents camps dos à dos et le résultat c’est qu’aujourd’hui, la plupart des gens n’y voient pas plus clair qu’avant et n’ont toujours pas compris ce qui s’était passé là-bas. Maintenant tu me demandes mon avis et tu n’as rien lu, que les journaux probablement, qui ont défendu tout et son contraire, que puis-je te dire d’autre ? Ce que j’avance, je peux le soutenir. Je peux te donner la bibliographie. Nous pourrions en parler des heures. Mais il faut relire l’histoire, en comprendre la logique profonde. On ne peut tout de même pas résumer en une heure ce que j’ai mis dix ans à comprendre… Ne t’ai-je pas dit au départ qu’étant donné la lecture que tu avais de l’histoire, nous aurions probablement des difficultés à nous entendre ?

De l’histoire de la Serbie, de l’histoire de la Croatie, de l’histoire de la France, des légendes patriotiques des uns et des autres… De la façon dont toutes ces légendes ont déterminé la politique européenne pendant cette guerre… Tu vois bien que tu n’as pas le choix. Si tu veux en savoir davantage sur Handke, tu dois accepter ma lecture, provisoirement au moins. Et pour savoir si tu es d’accord, il faudra te mettre au travail. Lire ce que j’ai lu. Penser un peu, ça te…

Exactement. Donc, d’emblée, le sentiment que j’ai en découvrant cela, c’est d’avoir affaire à ce mécanisme de répétition. Je veux dire que Handke, à son insu, paraît être le jouet de ce mécanisme qui l’amène à prendre, finalement, des positions comparables à celles de son père, ce père qui ne lui a pas transmis son nom et dont il tait le nom.

Sans doute. En même temps, je n’en fais pas une vérité, je veux dire… c’est une intuition. Simplement une intuition. Mon idée, si tu préfères – enfin mon idée ! une idée qui s’appuie sur de nombreux travaux cliniques de gens qui savent de quoi ils parlent, sur un certain nombre de lectures, sur une expérience personnelle, bref, une idée tout de même un peu étayée. Cela dit, ce n’est pas chez moi une idée arrêtée. Plutôt une question, qui aiguillonne ma curiosité et me pousse à aller plus loin. Parce que je trouve singulier, si l’on se réfère à « la Lettre volée » justement, que ce père qui ne l’a pas reconnu et dont il ne porte pas le nom, ce père qui a donc appartenu au parti nazi, comme beaucoup d’Allemands, et qui a soutenu ce régime-là, Handke non seulement en dise si peu de chose…

Au départ évidemment, j’ai eu la même réaction que toi. Je me suis dit dans le fond ce gamin est le fruit d’une rencontre de passage, un grand amour de passage disons, et la guerre terminée, Monsieur l’employé de Caisse d’Épargne est rentré dans ses foyers et Maria Handke est elle-même rentrée dans le rang et devenue une mère de famille comme toutes les autres, n’est-ce pas. Et puis un jour, elle a lâché le morceau, le souvenir du grand amour la travaillait et elle a dit à Peter qu’il en était le fruit, la trace inoubliable. Tu te souviens qu’il dit cela, vingt ans plus tard elle se languissait encore du sentiment qu’elle avait éprouvé pour cet homme. Vingt ans après… malgré… bon, enfin, je ne sais pas si c’est vrai bien sûr, mais c’est ce qu’il en a retenu. Ah, elle a dû drôlement l’aimer, ce fils-là.

Je ne sais pas. Je me dis cela. C’est ce que me dit son texte. D’abord le fait qu’il l’écrive. C’est une immense déclaration d’amour, ce livre. Un mausolée, mais aussi une déclaration d’amour. Absolument désespérée.

Oh, rêver, c’est beaucoup dire. Mais tu as raison, revenons à la réalité. Je veux dire au texte. Et à la façon dont le déni s’exprime. D’abord, pour répondre à ta question, Handke l’a connu, cet employé de Caisse d’Épargne. Tiens, je te lis le passage du Malheur indifférent où il en parle. « Après mes examens de fin d’études, je vis mon père pour la première fois : avant l’heure du rendez-vous, je le croisai par hasard dans la rue, un bout de papier plié sur son nez brûlé par le soleil, des sandales aux pieds, un colley en laisse. Ensuite il rencontra son ancienne maîtresse [la mère de Handke, donc] dans un petit café du village où elle était née, ma mère excitée, mon père perplexe ; je me tenais à distance près du juke-box, appuyai sur Devil in Disguise d’Elvis Presley. » Tu te souviens que Handke a écrit plus tard un Essai sur le juke-box ? Tu vois, ce qui est extraordinaire quand tu entres dans son œuvre, c’est à quel point progressivement le filet se resserre et nous ramène constamment à ce père innommé et à cette enfance terrible, parce que le père officiel Bruno Handke, n’était pas non plus un ange, note bien, il buvait et battait sa femme, il y a dans le Malheur indifférent des scènes d’une violence ! Tu devrais

Je suppose. Vers 1960, quelque chose comme ça. Et il ne l’a pas vu qu’une fois apparemment, il en parle dans un autre passage, écoute : « De notre voyage de vacances à deux, nous avons écrit ensemble une carte postale à ma mère. À tous les endroits où nous nous arrêtions, il répétait que j’étais son fils, soucieux avant tout de ne pas nous faire prendre pour des homosexuels (“article 175”). »

Oui, il écrit cela. Parlant de ce père, il écrit aussi : « La vie l’avait déçu, il se retrouvait de plus en plus seul. “J’aime les bêtes depuis que je connais les hommes”, disait-il, mais il ne le pensait pas vraiment, bien sûr. »

C’est tout ce que tu trouves à dire ?

Enfin, tu sais tout de même que pour les hommes de ce parti-là, les Juifs étaient moins que des animaux, non ?

Eh bien, parce que c’est exactement la façon dont Handke voit la question serbe. Tu vois comme l’histoire se répète ? Il doute de la culpabilité des responsables et des Serbes en général, et son argument, c’est qu’on ne peut punir personne parce qu’alors, il faudrait punir tout le monde.

Sous prétexte qu’on ne peut pas condamner tout le monde, il faudrait ne condamner personne ? Non, c’est une position indéfendable. Absolument indéfendable.

Ah, mais c’est que nous n’en sommes qu’au début de l’histoire ! Et puis, il dit la chose, mais il ne la nomme pas.

Pas du tout. C’est même essentiel. Fondamental. Tu as l’air d’oublier que pour un écrivain, le choix de chaque mot compte. Donc, en 1972, cette vérité lui échappe, à moitié comme tu l’as vu. Sous le coup du traumatisme – et là il faut lire aussi Ferenczi et les travaux des psychanalystes qui s’intéressent à la clinique du traumatisme –, il parle de son hébétude à ce moment-là, tu te souviens, et pris dans ce mouvement il soulève par mégarde un coin du voile, la perte de sa mère lui arrache son secret, si tu veux. Mais ensuite, le voile retombe et le déni s’installe. Et non seulement il s’installe, mais il envahit tout… comment dire, tout son psychisme. Un gigantesque scotome troue son regard sur le monde, et c’est toute son œuvre qui en est marquée.

Je t’ai parlé de ce documentaire de Peter Hamm, le Joueur mélancolique, diffusé sur Arte le 6 décembre 2002. Note bien que dans ce documentaire, il se révolte contre le bombardement de Belgrade par l’OTAN, mais sur les raisons de ces bombardements, rien. Il se fait filmer en train de se baigner dans les eaux de la Drina, à quelques kilomètres de Srebrenica, trois ou quatre ans après les massacres, mais sur les horreurs dont ont été victimes les musulmans de Bosnie de la part des tchetniks serbes, rien. Les victimes, ce sont les Serbes, toujours les Serbes. En 2002, il en est resté là. Il n’a pas avancé d’un pouce. Et tu le vois bien aussi dans ce texte dont tu me parlais, Autour du Grand Tribunal, bien que Milosevic soit sous les verrous, il insiste encore sur les victimes serbes, dont selon lui on ne parlerait pas assez.

Ah, sûrement ! Mais de quoi ? Parce que c’est toute la question : de quoi ont-ils été victimes, les Serbes, tu peux me le dire ?

Absolument pas. Et non seulement ce n’est pas évident, mais à mon avis c’est faux. D’ailleurs, je te ferais remarquer que tu n’as pas répondu à ma question. Je ne te demandais pas de qui ils ont été victimes, mais de quoi. Parce qu’à mon avis, tout le problème

Tu sais, le fameux « Grand Mécanisme de l’Histoire », dont parle Dobrica Cosic

Oui, l’écrivain nationaliste grand-serbe, celui qui a été président de la Yougoslavie au début de la guerre, eh bien, on peut le démonter ce méca

D’accord. La seule chose que je voulais dire, pour le moment, c’est que ce mécanisme qui a très largement joué sur le plan collectif, Handke en est d’une certaine façon l’illustration singulière. Mais j’en étais… ah oui, à la façon dont le déni s’installe et envahit tout son champ de vision. Ce douloureux secret, il l’a donc laissé filtrer dans le Malheur indifférent, en 1972, et maintenant, écoute la façon dont, dans ce documentaire en 2002, trente ans plus tard, sa vie est reconstruite. Le texte il est vrai n’est pas de lui, mais ce film lui étant entièrement consacré, tu admettras qu’il a probablement contribué à l’élaboration des textes ou en tout cas, qu’il y a souscrit et les a avalisés. Voici ce que dit la voix off de ses origines : « La commune de Griffen, en Carinthie du Sud, est toute proche de la frontière slovène. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la majorité de la population y était encore austro-slovène et mélangeait les deux langues. Ce sont des hameaux éparpillés autour d’un village central auquel une modernisation forcée a ôté tout caractère. Peter Handke est né là, le 6 décembre 1942, dans la maison de son grand-père, au pied du château. Sa mère, Maria Handke, part à Berlin avec son fils en 1944, et revient à Griffen en 1948 avec lui, sa fille cadette Monica, et son mari Bruno Handke, revenu sain et sauf de la guerre. Elle donne bientôt naissance à un troisième enfant. La famille Handke vit chez le grand-père slovène [...], figure déterminante dans l’enfance de Peter. Plus tard, dans un de ses livres, il lui attribuera un véritable rôle de père. » N’est-ce pas fascinant ?

Eh bien, tout le texte est agencé pour que le téléspectateur non averti, qui ne connaît pas le Malheur indifférent ou l’a lu d’un œil distrait, comme « de la littérature », y entende une histoire banale, lisse, celle d’une femme accouchant pendant la guerre loin de son mari parti au front, puis allant le chercher et revenant chez elle avec lui et un second enfant. Tu vois bien : le père de Handke, l’employé de Caisse d’Épargne, est maintenant gommé, rayé de l’histoire. Il n’y a pas de mensonge explicite, remarque, puisque Bruno Handke y est bien défini comme le mari de Maria, et non comme le père de Peter. Le rédacteur a bien pesé ses mots, comme tu vois. Et celui qui prend le rôle de père, c’est le grand-père maternel…

Je n’en déduis rien d’arrêté, je continue de lire, d’écouter, et de le chercher, lui. J’essaie de savoir où il est, ce qui pousse sa plume. Et j’entends cela. Ce trou dans un premier temps, et maintenant, ce trou… bouché disons, lissé. Ce déni manifeste et qui visiblement détermine… l’ensemble de sa vie et de son œuvre, peut-être.

Oui, mon hypothèse à moi bien sûr, que je revendique, mais que j’espère bien te faire entendre… mais revenons à ton texte, Autour du Grand Tribunal. N’oublie pas que moi aussi, je suis partie de cet article, dans lequel il n’arrive pas à considérer Milosevic comme un coupable. Si tu le lis en essayant de te mettre dans sa peau, en entendant, je dirais, l’accent de vérité qui est le sien, autrement dit si tu essaies de faire abstraction de tes opinions et si tu admets que ce qu’il dit est pour lui absolument nécessaire, tu entends bien qu’il se heurte à un obstacle intérieur, intérieur à lui-même, je veux dire. Il le dit, d’ailleurs, puisqu’il parle d’une maladie foncière qui serait peut-être la sienne, mais dont il ne veut pas savoir en même temps d’où elle vient. D’une certaine façon, il est très clair. La seule différence entre lui et moi, c’est que moi, je veux savoir. Disons, j’essaie de savoir. Alors je ne vais pas fouiller dans ses tiroirs bien sûr, et je ne vais pas non plus lui poser de questions puisque j’ai toutes les raisons de penser qu’il n’y répondra pas. En revanche, je m’appuie sur les textes qu’il a rendus publics et qui, à ce titre, appartiennent à tout le monde. Bref, je le lis. Maintenant, tu te souviens que dans ce texte censé parler du procès de Milosevic, il parle beaucoup des films relatant des procès, des héros de ces films, des accusés innocents par principe, et tu n’as pas compris, disais-tu, où il voulait en venir. Tu trouvais cela décousu. Moi aussi, évidemment, ces desiderata m’ont au départ prodigieusement agacée. J’y voyais une espèce de complaisance gratuite, une sorte de

Je pense que ça n’a rien de gratuit, au contraire, c’est même intimement lié à cette problématique intime, aussi profondément intime qu’aussi résolument déniée. Tu vas voir. « Dans ma jeunesse, avant même d’entreprendre mes études de droit » – et le fait qu’il soit juriste s’inscrit parfaitement, comme je te le disais, dans cette logique générale qui a fini par m’apparaître – « je fréquentais avec enthousiasme les prétoires et les parloirs des prisons. En outre, je ne ratais jamais un film dont l’action se déroulait dans les salles d’audience ou les pénitenciers. […] Mais s’agissait-il vraiment d’enthousiasme ou n’était-ce pas plutôt l’envie de connaître des sensations fortes dans l’ennui qui était le mien voire celui de l’Europe centrale ? Peu importe : je tenais à voir tous ces accusés, dans la vie comme dans les films. Je voulais pouvoir contempler le visage du ou des accusés, de près si possible, et si possible en gros plan. » Intéressant, non ? Il est visiblement fasciné. Ce n’est tout de même pas le cas de tout le monde… Je continue. « Et il est significatif, peut-être, qu’en règle générale, dans les films de cette époque – il y a trente, quarante ou cinquante ans –, les accusés tout comme les condamnés et les prisonniers pouvaient encore incarner les héros de l’histoire. »

« …au sourire si doux. » Tu y es.

Pas du tout. Tu y es, je te dis. Écoute la suite. « Si, en ce temps-là, ils apparaissaient comme tels » – comme des héros, donc – « c’est notamment parce qu’ils avaient été accusés bien que non coupables et condamnés bien qu’innocents. L’histoire était celle de cette innocence ; les films d’autrefois étaient avant tout le récit du combat pour leur innocence et, en fin de compte, pour sa révélation […] Cette présomption d’innocence, présente dès le début dans la tête, n’intervenait pas seulement au cours des procès montrés par ces films, mais aussi dans ce qu’il est convenu d’appeler la vie. » Et voilà.

Nous y sommes. Dans la vie. Réfléchis. Tu es né en 1942. En 1945-46, tu as trois quatre ans. Tu es un petit garçon qui n’a pas été reconnu par son père, ce père qui était membre de ce parti-là. À la radio, on parle d’un grand procès. D’un procès pour crimes contre l’humanité, auquel le procès de Milosevic fait évidemment écho. Tu crois vraiment que les accusés de ce procès, ce procès qui, lui, était bien réel, dans la vie comme il dit, étaient présumés innocents ? Tu ne crois pas que ce qui travaille ce petit garçon, c’est la question de la culpabilité de son père, qui n’est pas un héros ? Cette fascination qu’il a pour les accusés, ce besoin de les croire innocents, c’est tout de même singulier, non ?

Enfin, tu vois bien qu’il reconstruit un roman ! Tu vois bien que toutes ces considérations sur ces accusés non coupables et ces condamnés bien qu’innocents, qui lui viennent au moment où il est censé rendre compte du procès pour crimes contre l’humanité qu’on intente à Milosevic, sont des rationalisations qui viennent une fois de plus, comment dire, masquer cette question cruciale, recouvrir une fois de plus le trou initial ! Tu connais l’histoire, tout de même !

Je n’ai jamais dit le contraire. Mais je t’ai dit aussi que ma lecture sortait du champ littéraire et que je voulais comprendre pourquoi il s’était engagé de ce côté-là, qu’est-ce qui le poussait, et pourquoi il écrivait ce texte, Autour du Grand Tribunal, ce texte décousu comme tu disais mais pas décousu du tout, en fait, simplement tu ne vois pas le fil parce que ce n’est pas du fil blanc, c’est comme un fil de nylon, un fil invisible dont j’ai l’impression d’avoir attrapé un bout et que je suis en train d’essayer de tirer. Alors la question, c’est de savoir ce qui t’intéresse, toi. As-tu envie de gloser sur le talent de Handke ? sur sa sensibilité d’écorché vif ? sur son style ? Ou as-tu envie d’essayer de comprendre qui il est, où il est, et pourquoi il prend encore la défense du peuple serbe, à un moment donné de l’histoire où ce peuple a reconduit à quatre reprises à sa tête un président tel que Milosevic ? Nous sommes ici sur le terrain politique, ne l’oublie pas. Le terrain non pas de son talent, mais de sa responsabilité citoyenne.

Certes.

Ah, ça non ! De son origine, d’accord. Mais il est responsable de ce qu’il fait de son histoire, il est responsable de sa parole, des textes qu’il publie, des positions qu’il prend... ou alors, personne n’est responsable de rien, et la société civile n’existe plus. Souviens-toi d’Habermas. Lui aussi est un fils de dignitaire nazi. Et pourtant, que je sache, c’est un honnête homme.

Où je veux en venir ? Disons que j’ai plusieurs réponses. La première, c’est que j’aimerais te faire percevoir ce mécanisme à la fois ordinaire et vertigineux qui organise, me semble-t-il, aussi bien l’œuvre que l’engagement de Handke.

Oui. Et de répétition du même sous une autre forme. Disons que c’est un fil que je te propose, qui présente l’avantage d’apporter une cohérence générale à un ensemble qui paraissait jusqu’ici disparate, je veux dire l’œuvre littéraire, l’engagement politique, les propos Handke, sa révolte, etc., et à partir de ce fil tu pourras toi-même relire l’ensemble de son œuvre et reconstruire son chemin, si cela t’intéresse, je te dirai en tout cas la façon dont moi je le perçois aujourd’hui. Au-delà de Handke, j’aimerais en venir à faire penser. Penser ce qu’est la création littéraire, en tant qu’elle est non seulement nécessaire mais vitale, penser ce qu’est un écrivain et ce qu’il fait, penser aussi ce qu’est, pour un écrivain, l’engagement politique, la responsabilité qu’il prend lorsqu’il accomplit ce saut, et ce que cela suppose comme travail. Handke lui-même aborde la question, si tu t’en souviens, puisqu’il se demande si l’écrivain n’est pas le témoin le plus suspect qui soit. Mais il ne creuse pas. Il n’approfondit pas. Or je pense aussi que sur ce sujet-là, il y aurait beaucoup à dire. Tu vois bien qu’en une heure, nous ne parviendrons jamais à faire le tour de la question. Sans compter qu’il faudrait aussi aborder cette question des victimes…

Eh bien, parce que cette question est centrale dans le raisonnement ou plutôt dans l’absence de raisonnement de Handke ; comme un peu chez toi, d’ailleurs, m’a-t-il semblé, et comme chez beaucoup de gens de notre génération. Tu disais qu’il n’est pas responsable de son origine, et sur ce point je suis d’accord avec toi. Mais il vient un moment où l’on est responsable de ses actes, de ses paroles, de son histoire. Le problème de Handke n’est-il pas de se vivre lui-même comme une victime de l’histoire ? de son histoire et de l’Histoire avec un grand H ? Quelle cause plaide-t-il, en fait ? Lorsqu’il s’indigne du sort du peuple serbe qu’il considère comme une victime, sa révolte n’est-elle pas de la même nature que cette rage qu’il éprouve, dit-il, contre l’État allemand et qui se retrouve, selon ses propres termes, dans tous ses livres ? Autrement dit, lorsqu’il prend son sac à dos, sous le coup d’une passion irraisonnée, dans une espèce de passage à l’acte semble-t-il, n’est-ce pas la cause même du
peuple allemand pendant la Deuxième Guerre mondiale qu’il va, à son insu, défendre ? ou la cause plutôt de ces populations austro-slovènes dont il est issu ? Qu’aurait-il pensé d’un écrivain qui serait parti en Allemagne avec son sac à dos, en 1942, et qui aurait écrit un livre demandant Justice pour l’Allemagne sous prétexte qu’il y avait des villages où vivaient des Allemands qui n’étaient pas pour grand-chose dans ce qui arrivait ? Considère-t-il que ceux qui, comme son grand-père semble-t-il, ont voté pour Hitler, étaient aussi des victimes de l’Histoire ?

Attends, tu n’as pas encore tous les fils. Si je te donne une réponse tout de suite, tu ne vas pas entendre le reste.

D’accord, revenons aux textes. À cette constellation logique dont je te parlais. Comme tu l’as compris, le nom de son père, ce père qui appartenait à ce parti-là, ne lui a pas été transmis. Handke le désigne comme l’Employé de Caisse d’Épargne. Lui-même, dans le Malheur indifférent, se désigne comme « l’enfant ». Maintenant, si tu lis son œuvre en te souvenant de
cela, tu ne peux pas ne pas faire le lien avec ce qui fait l’étrangeté de son univers. Cette question du nom, de la nomination, y est absolument centrale. D’abord, la plupart des personnages ne portent pas de nom mais sont désignés – comme l’Employé de Caisse d’Épargne – par une étiquette, disons, sociale au sens large. Tu as non seulement le colporteur, mais le voyageur, l’architecte, le lecteur, l’écrivain, l’enfant, le mari, et j’en passe. Les patronymes sont extrêmement rares, et lorsqu’ils existent, ils obéissent certainement à des choix, conscients ou inconscients, liés aussi à sa propre histoire.

Disons que je le déduis de ma propre expérience d’écrivain, et certains indices confirment cette intuition. Le personnage principal de L’heure de la sensation vraie, par exemple, un des rares personnages à porter un nom, s’appelle Gregor, comme un de ses oncles morts pour Hitler.

Non, la notion d’effet littéraire est une invention d’universitaire. Le seul effet, pour un écrivain, c’est l’effet de justesse. Pour Handke, ne pas donner de nom à ses personnages est la seule façon juste de s’exprimer. Juste et nécessaire. C’est pourquoi il l’utilise. Moi, je me demande pourquoi ce qui est juste pour lui est étrange pour nous, et pourquoi c’est cela qui lui paraît juste, à l’exclusion de tout autre choix. Ensuite, si tu le lis, tu remarqueras que ce thème du nom revient, de façon récurrente, dans tous ses livres. Attends… Dans Après-midi d’un écrivain, par exemple, il écrit ceci : « Si en cet instant précis quelqu’un lui avait demandé comment il s’appelait, sa réponse aurait été : “Je n’ai pas de nom” et il aurait dit cela avec tant de sérieux que celui qui l’interrogeait aurait compris sur-le-champ. » Ou encore : « Oui, être débarrassé de son nom était exaltant… » Il parle aussi du « besoin de réfléchir avant que son nom lui revienne… » Il dit encore : « La serveuse elle aussi avait bien sûr un jour su son nom. Mais elle l’avait oublié depuis longtemps. » La serveuse, ça ne te rappelle rien ? Je ne peux
pas tout te citer mais, tiens, dans le Colporteur encore : « Même les noms des objets refusent de lui revenir » – et dans cette phrase, il souligne lui-même le mot « noms », c’est dire s’il y tient ! Dans Mon année dans la baie de personne, encore récemment donc, puisqu’il publie ce livre en 1994, il chante un « niemand’s land », un pays « sans nom » et sans histoire. Et tu trouveras d’autres exemples. Une fois la chose repérée, on ne voit plus qu’elle. Et je peux te dire qu’elle est omniprésente, c’est hallucinant. On a le sentiment que tout s’organise, chez lui, autour de cette faille identitaire, existentielle, déterminée par le nom de ce père-là, qui ne lui a pas été transmis, et dont – comme tu l’as entendu dans le texte du récent documentaire de Peter Hamm – il finit par dénier jusqu’à l’existence. Ce qui est intéressant, c’est la façon dont ce déni imprègne toute son écriture, et finalement ses propos. Dans Histoire d’enfant par exemple, qu’il publie en 1981, il met en scène un personnage, « l’adulte », qui aurait voulu être juif et se sent incapable de transmettre quelque tradition que ce soit parce qu’il souffre, dit-il, d’être lui-même descendant d’un « non-peuple ». D’un côté, il utilise toutes sortes de périphrases pour ne pas écrire le mot « juif », et de l’autre, il inscrit « l’enfant » – une petite fille – dans une école juive dont elle se fait exclure quand débute l’enseignement religieux. Tu vois donc ce mécanisme de répétition à l’œuvre, ce qui ne lui a pas été transmis il ne peut pas non plus le transmettre et du coup ce qu’il transmet, c’est ce trou, cet innommable de la filiation, ce qu’exprime le fait que « l’enfant » ici ne le désigne plus lui, mais sa fille. Or, par son refus d’affronter sa propre histoire, ce refus qui est aussi une passion, cette « passion de l’ignorance » dont parle Freud, il se condamne lui-même à la répétition puisque ce qu’il transmet, à son insu, c’est son déni même. Tu comprends comment l’histoire se répète, de génération en génération, quand on ne veut rien savoir d’abord de sa propre histoire, de la place qu’on y occupe, puis plus largement de l’histoire ? Qu’il s’agit d’une passion, tu l’entends
dans ses propos sur l’histoire. Quand il aborde ce sujet il devient violent, injurieux même, tiens, écoute ce passage d’Histoire d’enfant, il parle de « l’adulte » : « et voici qu’il maudit tous ces vauriens d’êtres qui ont besoin de l’histoire pour leur biographie : il maudit aussi l’histoire elle-même et l’abjure pour sa part à tout jamais ». Et là tu retrouves sa rage, il parle aussi des « réaleux » et des « jean-fouille » qui tentent de le ramener à la réalité, parce que visiblement il a dans son entourage des gens qui savent bien que l’histoire, on ne peut l’abjurer, tout simplement parce qu’elle nous détermine et que quand on ne veut rien en savoir, elle vous rattrape au tournant. Alors bien sûr, le « poids du monde » qui pèse sur ses épaules, c’est l’histoire, son histoire à lui prise dans cette histoire épouvantable, et quand on refuse de s’y confronter, de l’élaborer, non seulement son histoire personnelle mais l’histoire collective, quand on refuse de s’engager dans ce travail immense et douloureux, eh bien c’est ainsi qu’on part avec son sac à dos pour défendre une dictature et de prétendues victimes innocentes qui soutiennent le pire et sèment la mort au nom de leurs mythes nationaux…

Disons qu’on a l’impression d’avoir affaire à la source de cette maladie foncière sur laquelle il s’interroge, tout en disant qu’il ne cherche pas de réponse, ce qui est logique puisque c’est la position à laquelle il nous a habitués : Handke, tu l’as compris, ne veut pas savoir. Il veut poser des questions, comme les enfants, mais en même temps il ne veut pas savoir ce qui le concerne. Il préfère croire en Dieu et demander pitié.

Eh bien, parce qu’il le dit lui-même ! C’est au début du documentaire de Peter Hamm encore, écoute : « Sans la pitié, pas d’écriture. Mais on ne peut pas dire sans arrêt : “J’ai pitié”. Mieux vaut dire : “Seigneur, aie pitié de nous”, comme on dit à la messe. C’est un précepte aussi pour la littérature profane. Au fond, la littérature n’a pas à être profane. Elle peut, elle doit faire semblant d’être profane, elle doit jouer le jeu parce que c’est le jeu, mais au fond, vraiment, elle n’a pas à être profane. » Bon dieu ! Quand j’entends cela, cela me met en rage!

Mais parce que c’est d’une hypocrisie épouvantable ! Tu penses qu’avant d’écrire son plaidoyer pour la Serbie, il a eu pitié des morts de Vukovar et de Srebrenica ? de ces morts causés par le régime qu’il allait soutenir et qu’ont longtemps soutenu la majorité des Serbes ? Tu ne trouves pas que c’est une façon assez commode de se blanchir la conscience ? Ah, la pitié de Handke, elle est drôlement orientée… Et puis… Tiens, lui qui est autrichien, il devrait tout de même se souvenir de Stefan Zweig, son compatriote, et de la « pitié dangereuse », tu ne crois pas ? Stefan Zweig désespéré par le déshonneur que le IIIe Reich inflige à son pays et qui s’exilera puis finalement…

Ah, sans doute, mais toute la différence, c’est qu’il ne se pensait pas comme tel !

Pas du tout. Il y a le fait d’être victime et il y a… Wajcman dit cela beaucoup mieux que moi. Lis le post-scriptum d’Arrivée, départ. En substance, il dit qu’il y a le fait d’être objectivement victime de quelque chose, ce qui court les rues, et le fait de revendiquer ce statut de victime, d’adhérer à cette identité, ce qui est tout autre chose. Entre le fait objectif et cette position subjective, il y a selon lui un abîme, et je suis d’accord avec lui. Or cet abîme, Handke ne le voit pas. Pas plus qu’il n’entend, probablement, celui qui sépare « morts pour Hitler » de « plutôt tentés par le maquis ». Il paraît fasciné par cette idée de « victime innocente », quelle expression ! qui incarne le modèle héroïque moderne, et semble se vivre lui-même comme un innocent, ce qui me paraît la meilleure garantie de répétition de ce pire qu’il s’empresse d’aller cautionner. De ce point de vue-là, il est très représentatif de notre époque et c’est pourquoi son cas donne à réfléchir.

Tu vois, tu n’es jamais content ! Quand je te dis que tout Handke s’articule à ce déni foncier concernant son origine, tu me dis que c’est réducteur, autrement dit trop simple, et quand je te donne un aperçu des multiples ramifications de ce mécanisme, qui s’infiltre comme une pieuvre dans tous les registres de l’existence et détermine toute une façon de penser et de se penser soi-même, de parler, d’agir, de voir le monde, tu trouves soudain que c’est trop compliqué…

Mais non je ne mélange pas, j’essaie de t’indiquer… disons, les points de repères qui permettent de le situer. Handke se précipite en 1995 en Serbie, en 1996 il prend le parti du peuple serbe, il défend Milosevic, il se rend à son procès, il publie à ce sujet un texte que tu juges décousu, et moi je te dis que tout cela est parfaitement cohérent, logique. Mon sentiment, puisque j’ai suivi cette guerre de près, est que Handke dénie ce qui s’est passé. Il dénie la responsabilité de Belgrade comme celle du peuple qui a élu à quatre reprises Milosevic. Il dénie la nature de la politique menée par la Serbie pendant dix ans, autrement dit
cette idéologie du nettoyage ethnique qui marque l’histoire serbe depuis le XIXe siècle et dont l’origine pourrait remonter au traumatisme collectif qu’a constitué pour le peuple serbe la défaite contre les Turcs, la fameuse bataille du Champ des Merles en 1389. Il dénie les massacres. Il dénie la compétence du tribunal pénal international pour juger ces criminels. En même temps il souffre profondément, c’est évident (ce qui n’excuse rien, mais je le constate, il suffit de l’entendre parler pour le reconnaître), et il est d’une ambivalence assez difficile à supporter. D’un côté, il ne cesse de dire qu’il veut se connaître, et de l’autre, il ne veut pas affronter ce que cette connaissance lui imposerait de remises en question. Il ne cherche pas de réponse, comme il le dit, mais il en donne… de fausses, bien entendu, ou en tout cas de trop partielles, qui masquent l’essentiel. D’un côté, il critique fortement les médias, et de l’autre, il en profite et y publie de longs articles. Il est toujours des deux côtés. Il crache dans la soupe et il la boit. C’est une position. Et il préfère aller régler ses comptes personnels sur la place publique, ni vu ni connu, au risque de semer encore la confusion en plaidant une cause indéfendable.

Ça m’étonnerait. Visiblement, ce n’est pas de ça qu’il vit. Cela dit, cette position, tu la retrouves partout : il prend la défense du peuple serbe, mais il ne dit pas un mot du Cercle de Belgrade par exemple, et des vrais résistants serbes, qui dénoncent les mythes meurtriers qui enflamment le pays et sur lesquels s’appuie le régime. Il prétend qu’il veut se connaître, mais il ne fait rien pour ou, tout au moins, il s’arrête en chemin. Il sait aussi qu’il est un escroc, mais ça ne l’empêche pas de s’engager… du côté des escrocs, évidemment. Et pour couronner le tout, il fait carrément… du négationnisme au présent.

Les textes, rien que les textes. Tu vas voir.

D’accord. Cela dit, je ne fais que t’esquisser le cadre à partir duquel il faudrait reprendre chaque livre et se livrer à une analyse plus fine. Sur le fait qu’il ne cite pas les gens du Cercle de Belgrade, tu n’as qu’à te reporter à la fin d’Autour du Grand Tribunal. Il y donne quelques indications de lecture. Pas un mot de Bogdan Bogdanovic, le maire de Belgrade, qui a risqué sa vie à s’opposer au régime et que moi je suis allée entendre, quand il est venu à Paris au début de la guerre, c’est un homme très courageux, Bogdanovic, un type qui avait le culot de dire que cette histoire du Kosovo était un mythe catastrophique, et je peux te dire qu’affirmer une chose pareille devant des Serbes, à l’époque, c’était vraiment jouer sa tête… Pas un mot non plus d’Ivan Djuric, ce jeune historien serbe qui depuis est mort d’un cancer mais qui s’était présenté aux élections contre Milosevic et qui déclarait au début de la guerre « mon peuple est malade » (de cette maladie aussi, je pourrais te parler longuement). Pas un mot de Mirko Kovac, de Radomir Konstantinovic, d’Aljosa Mimica, de Gojko Nikolis, de Mirko Tepavac, de Dragan Veselinov, et j’en passe. Ces Serbes-là, qui ne sont pas les plus nombreux mais qui sont de vrais résistants, et dont quelques textes ont été publiés en France dès 1993, il ne les connaît pas. Et il prétend te donner des indications de lecture pour mieux comprendre.

D’accord, je te les enverrai par fax. Ensuite… ah oui, il veut se connaître et ne fait pas ce qu’il faut pour. Là, tu dois te reporter d’abord au Poids du monde, le journal qu’il publie en 1977. Dans la notice préli-minaire, il écrit ceci : « L’idée qu’un tel reportage d’une conscience individuelle publié sous forme de livre puisse paraître prétentieux est, espérons-le, réfutée par ma conviction que cette conscience (moi) se propose un but ou, pour parler avec emphase, qu’elle veut sans cesse se pénétrer elle-même. » « Sans cesse se pénétrer elle-même », le moins qu’on puisse dire, c’est que la traduction française est percutante.

En faisant l’impasse sur l’inconscient ? Quelle jouissance, en effet ! Qu’on ait cette démarche avant Freud, je le comprends, mais après ? Prétendre qu’on s’intéresse à la philosophie, prétendre vouloir se connaître, et ne pas affronter cette question-là, de son inconscient, tu ne crois pas que c’est… une imposture ? C’est ce que dit Laplace, d’ailleurs, dans Considérations salutaires sur le massacre de Srebrenica, il considère que Handke est un imposteur et je partage son point de vue. Mais Laplace, lui, reste très séduit par l’œuvre littéraire et ne fait pas la même lecture que moi, il a l’air de considérer qu’il y a d’un côté l’écrivain et de l’autre l’homme engagé sans chercher, disons, cette logique générale qui détermine l’ensemble de l’homme engagé… dans son langage, quelque forme qu’il prenne.

Raison de plus pour être vigilant et essayer de savoir ce qu’on dit. D’ailleurs, pour revenir à Handke, son entreprise, si j’ose dire, d’auto-pénétration consciente n’aboutit à rien évidemment, il en convient lui-même. Dix-sept ans plus tard, en 1994, dans Mon année dans la baie de personne, il note ceci : « À bientôt cinquante-six ans, je ne me connais pas. » En l’occurrence, ça n’étonne que lui. Et il ajoute cette phrase assez cocasse, « je crois avoir fait le tour de moi-même », tu avoueras que c’est plutôt comique…


Eh bien parce qu’il n’a cessé d’en faire le tour, justement, mais en se gardant bien d’y entrer ! C’est comme le tribunal, tiens, Autour du Grand Tribunal, finalement le titre n’est pas si mal trouvé, là aussi il tourne autour sans jamais entrer dans le vif du problème. En même temps, tout en faisant ce constat, il continue bien sûr de souffrir de sa maladie qu’il n’a pas explorée, et il appelle de ses vœux une « métamorphose ». Alors moi évidemment, en lisant ce livre, une seconde j’ai espéré, je me suis dit qu’il allait peut-être enfin se confronter à ce qui le travaille. Mais non, le verrou était là, écoute : « La nouvelle métamorphose, je la voudrais sans douleur. Il ne faut pas que se renouvellent ces années d’étranglement entrecoupé d’instants d’extrême clarté, comme il y a vingt ans. Il me semble d’ailleurs que cela ne se produit qu’une fois dans la vie : ou l’intéressé sombre corps et biens, ou il dépérit pour devenir un mort-vivant, l’un de ces méchants désespérés qui ne sont pas si rares – je les reconnais à leur langage, et ils me sont proches –, ou bien, justement, il se métamorphose. »
Il y a beaucoup de choses, dans ces quelques lignes. D’abord, tu entends qu’il ne veut pas souffrir. Autrement dit, il n’y aura pas de métamorphose, puisque toute métamorphose est extrêmement coûteuse, intimement je veux dire. Il a l’air de confondre métamorphose et déguisement, mutation et travestissement, réalité et mise en scène. Ensuite, puisqu’il n’a pas sombré corps et biens et puisqu’il n’y a pas de métamorphose, il lui reste le destin des morts-vivants, dont il se sent proche, dit-il. Et ça, ça me paraît assez juste. Parce que pour vivre vraiment, il faut parfois se confronter à ce qui vous fait souffrir, justement, et qui au départ ne se laisse pas identifier, ne se laisse pas nommer.

Là, on arrive au cœur de cette constellation logique dont je te parlais. C’est intéressant parce que cela permet de comprendre, enfin je ne sais pas, peut-être, disons plus largement la logique où sont ces gens…

Oui, lui, d’autres, enfin tous ces gens qui doutent encore, ces gens qui ne veulent pas savoir, cette plaie… inqualifiable, tiens. Je ne trouve pas le mot tant ça me... Je dois dire que quand j’ai découvert ça, chez Handke, j’ai été estomaquée. Mais là, si tu veux l’approcher, saisir où il est et comprendre comment il s’engage, tu es obligé de replacer ses textes… dans le contexte de l’époque – désolée, la formule n’est pas très heureuse mais elle est juste. Il publie Mon année dans la baie de personne en 1994, en Allemagne. La traduction française paraît un peu plus tard. Dans ce gros livre il parle surtout de cette banlieue de Paris, Chaville, où il vit depuis longtemps. On croit donc que c’est ça le sujet. Mais le sujet d’un livre, tu l’as compris maintenant, c’est comme dans une phrase, tu as le sujet apparent et le sujet réel. L’histoire de cette banlieue est donc le sujet apparent. Et le sujet réel en l’occurrence, c’est toujours le même, à savoir que Handke se vit comme un réprouvé, comme s’il faisait partie de la banlieue de l’histoire, comme cet étranger déchu qu’est le Colporteur, tu te souviens ? Bon, au moment où il écrit Mon année dans la baie de personne, la guerre en Yougoslavie dure depuis plus de trois ans et lui ne s’est pas encore publiquement engagé, son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina ne paraîtra que deux ans plus tard. Voici ce qu’il écrit : « Dans les livres que j’ai écrits depuis que j’ai abandonné mon métier de juriste, c’est moi, plus ou moins, qui suis le héros. Si j’ai réussi, cela ne m’a été possible que parce que j’étais le personnage d’un livre. Chaque fois que, dans la vie, je devais être aussi protagoniste, je n’ai pas tenu le coup. Encore et toujours, je m’en suis cru capable et j’ai essayé de l’être, meneur de jeu dans l’équipe de l’école, orateur à l’assemblée générale des étudiants, défenseur devant les assises, puis seul diplomate en poste à l’étranger osant se dresser contre son maître suprême, le président fédéral ; et aussi comme amant, parfois même homme à femmes, puis époux, père, maître d’ouvrage, jardinier, propriétaire de vignobles. Après des débuts pour ainsi dire convaincants, je n’ai pas tardé, chaque fois, à sortir de mon rôle. Comme héros ou personne agissante, une fois passée la première ivresse de l’action, je devenais un escroc. J’inter-rompais le jeu que j’avais pourtant commencé sous le signe de la totalité d’une vie. » Il a donc parfaitement identifié dans sa vie intime ce phénomène de répétition, mais il se contente de le constater et de l’exhiber, sans s’interroger sur ce mécanisme. Entre parenthèses, ce qu’il dit me paraît juste aussi pour son œuvre littéraire. Là aussi, il a commencé « sous le signe de la totalité d’une vie » et ensuite, après le Malheur indifférent en gros, dans les années soixante-dix en tout cas, il a, selon ses propres termes, « interrompu le jeu ». Enfin, c’est ma lecture. Donc, en 1994, il sait que dès qu’il s’engage dans la vie, il finit par y jouer un rôle d’escroc.

Sincère ? Mais qu’est-ce que c’est, la sincérité, quand on est dans le déni permanent et qu’on ne veut rien en savoir ? Une excuse ? Hitler aussi était sincère !

Sans doute. Il n’empêche que c’est sur de tels hommes que s’appuie ce genre de régime. Attends, tu vas voir. Il sait donc en 1994 que dès qu’il s’engage dans la vie, il finit par y jouer un rôle d’escroc, il va même plus loin puisqu’il écrit : « Je suis trop brusque pour être protagoniste dans la vie sociale. Comme héros dans les affaires du jour, je suis un danger public », et il va jusqu’à prendre de bonnes résolutions puisqu’il écrit aussi : « Dans la vie, la place qui est la mienne est celle d’un spectateur, et dans l’écriture, je me mettrai moins en action qu’auparavant, je serai essentiellement un chroniqueur, aussi bien de l’année qui se déroule ici dans cette région que des amis qui forment un large cercle au-delà des collines, et je garderai aussi vis-à-vis de moi-même la distance et le ton du chroniqueur », mais bien sûr, il ne s’y tient pas. Tu commences à connaître le personnage. Comme disait Queneau, tu causes tu causes… donc il cause et ce qu’il dit ne porte pas à conséquence et il s’empresse même de faire le contraire puisque un an plus tard il part pour la Serbie et publie, en 1996, son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, dans lequel il demande « Justice pour la Serbie ». Autrement dit, il s’engage dans la vie, sur le terrain politique… du côté des escrocs bien sûr, et il va s’y montrer en effet un « danger public » – avec une certaine insistance, note bien, puisque ce texte, Autour du Grand Tribunal, est tout de même, sous couvert de témoignage, un tissu de demi-mensonges et de contrevérités qui demanderait à être disséqué et commenté phrase par phrase, et au fond duquel on retrouverait toujours cette question, centrale, de son déni à lui et de son ambivalence foncière, de sa fascination malheureuse, disons, pour les criminels nazis.

Trop loin ? Écoute, tu as le livre sous les yeux ? Regarde page dix-sept, ça commence en bas, cette phrase, il vient d’évoquer ces assassins au teint bronzé, aux cheveux hirsutes et aux yeux brillants, tous ces condamnés qu’il allait voir dans les prisons, et il parle maintenant de cet ancien chef du camp de concentration de Wilna/Vilnius qui lui a demandé de venir le voir, auquel il rend visite, donc, « entre compatriotes » comme il dit, parce qu’ils sont tous les deux autrichiens, et qui lui a raconté, c’est page dix-huit maintenant, « qu’il avait jadis sauvé des Juifs à W., ou en tout cas », écoute ce petit bout de phrase qui arrive après le plaidoyer pour son frère condamné selon lui injustement, « ou en tout cas qu’il les avait épargnés à partir du moment où il s’agissait de “Juifs spécialisés”, c’est-à-dire de main-d’œuvre qualifiée, de techniciens, etc. » et ce type demande à Handke de faire quelque chose pour lui. Non mais qu’est-ce que ça veut dire, de dire les choses comme

Mais tu entends ça ? Tu vois, c’est tout Handke ça, tout son style, Handke tel qu’en lui-même… Des « Juifs spécialisés », qu’est-ce que cela veut dire, hein ? Que ce salopard a sauvé des ouvriers spécialisés quand il en avait besoin, et bien qu’ils soient juifs ! C’est tout. Et après cela, il prétend avoir sauvé des Juifs et demande à Handke de faire quelque chose pour lui, sous ce prétexte-là !

Ça, tu penses bien qu’il n’en dit rien ! En tout cas, la demande n’a pas l’air de le scandaliser, il a même l’air de la trouver assez recevable, finalement…

Ça, je dois dire, c’est le plus joli mensonge qu’il ait trouvé, et auquel se sont laissés prendre ses plus proches amis, même son traducteur, remarquable par ailleurs, Georges-Arthur Goldschmidt qui, lui, me paraît de bonne foi. Attends, j’ai noté une phrase de Goldschmidt, la voici : « L’œuvre de Peter Handke fait voir ce qui est, elle rétablit les faits par l’extrême précision de l’écriture. » Tu vas voir de quelle façon il rétablit les faits ! Tu vas voir comment il la décrit, la réalité !

Qu’est-ce que j’en sais ! Peut-être pas… Cela dit, ce n’est pas à moi de le savoir, c’est à lui. Après tout il publie, il prend ses risques, non ? Il est responsable de ce qu’il écrit en tout cas. Et moi, je le lis. Et quand je lis quelqu’un, j’aime bien savoir quel crédit je peux accorder à ce qu’il dit. Chacun à sa place, n’est-ce pas.

Bon, Goldschmidt pense donc que la précision de l’écriture de Handke rétablit les faits… Tu vas voir. Je reviens à Mon année dans la baie de personne, si tu veux bien. Nous sommes en 1994. Et dans ce livre, voici le passage sur lequel je tombe… Il est en train d’évoquer certaines « nuits de [sa] vie » et tout à coup, il écrit cela : « Ainsi cette soirée il y a quelques années avec mes deux amis à Dubrovnik, en Yougoslavie. J’y avais été invité pour mon cinquantième anniversaire… » Tu penses bien qu’en lisant cela, je sursaute !

Ah, voilà ! Tu vois ce que c’est, de lire la littérature comme si ça n’avait rien à voir avec la réalité… Évidemment, c’est là-dessus qu’il mise, remarque… Et le plus grave, c’est que ça marche !

C’est bien parce que c’est toi… Bon, il va fêter son cinquantième anniversaire à Dubrovnik. Fais le calcul.

Le 6 décembre 1942. Son cinquantième anniversaire tombe le 6 décembre 1992.

Et alors, le 6 décembre 1991, juste un an plus tôt, a eu lieu le plus gros bombardement de Dubrovnik par les nationalistes serbes. C’est une curieuse coïncidence évidemment, mais on peut se demander si ce n’est pas cela qu’il va fêter, aussi, avec ses amis serbes… En tout cas, il s’y rend à ce moment-là. Et moi qui y suis allée quatre ans plus tard, en 1996, je peux te dire que la région était encore dévastée. On ne pouvait pas se promener dans les environs sans voir des palais et des maisons en ruines partout. Tu n’as qu’à relire l’article publié par Yves Heller dans Le Monde, pratiquement au moment où Handke va y fêter son anniversaire…

Oui, quasiment. L’article est daté du 17 décembre 1992, onze jours après l’anniversaire de Handke. Heller fait un reportage dans la région un an après, ils s’y trouvaient donc au même moment. Lis son article, tu le trouveras sur le site du Monde, dans les archives. Il décrit les destructions systématiques, la façon dont toute la région a été ravagée. Et je peux te dire que ce que j’ai vu moi-même quatre ans plus tard ressemblait encore à ce que décrit Heller. Il n’y avait que le ravissant port de Cavtat qui était indemne, et pour une raison simple : c’était le quartier général des forces serbo-monténégrines.

Eh bien, tu sais que Handke déclare à plusieurs reprises que l’écrivain est là pour décrire ce qu’il voit. Alors évidemment, je lis ça avec l’intérêt que tu imagines. Que va-t-il décrire ? Les ruines, les maisons éventrées, les décombres omniprésents, tout ce que décrit Heller, il ne peut pas ne pas les voir, tout de même… Eh bien non, il n’en dit rien. Pas un mot. Il raconte comment il doit retrouver deux amis, « le lecteur » et « l’architecte », il raconte comment il se promène avec eux « de localité en localité », et dans le même temps il décrit un pays paisible, où il ne s’est rien passé. Je ne peux pas tout te citer, c’est trop long. Lis toi-même, tu verras. C’est stupéfiant.

C’est tout ce que tu trouves à dire ? Mais c’est du faux témoignage ! Du négationnisme au présent ! Ah, il peut s’interroger en effet sur la valeur des témoignages d’écrivain ! Existe-t-il témoin plus suspect qu’un écrivain ?, c’est à peu près en ces termes qu’il commence Autour du Grand Tribunal, et en citant Kafka qui plus est, histoire de dire… enfin, le name dropping comme disent les Anglo-Saxons, on sait bien à quoi cela sert parfois… Mais qu’espère-t-il, en écrivant ces pages, tu peux me le dire ? Quelle jouissance y trouve-t-il, hein ? Il doit bien supposer, tout de même, que d’autres liront, dans dix ou vingt ans, et qu’on pourra dire : Tenez, Handke est allé à Dubrovnik à cette époque-là, c’est un écrivain qui décrit le monde qu’il voit, et voilà ce qu’il a vu. N’est-ce pas une preuve qu’il ne s’est rien passé ? Non, franchement, c’est abject.

L’ai-je attaqué en justice ? Non, nous sommes d’accord. Il est libre de sa parole et moi aussi. Je suis donc libre de dire ce que j’en pense et de quelle façon je l’ai lu. Le débat est ouvert. Au public de juger et, comme disait Sartre, de prendre ses responsabilités. Et puis, je te ferai remarquer que sa liberté d’écrivain lui permettait de situer cette histoire ailleurs ou dans une ville imaginaire, mais non, il choisit Dubrovnik, précisément Dubrovnik, et à ce moment-là, à cette date-là. Et il compte évidemment sur la bêtise et l’ignorance des lecteurs qui n’y verront que du feu…

D’abord, en 1994, il glisse son couplet négationniste dans un livre sur la banlieue de Paris, et bien sûr le stratagème, une fois de plus, passe inaperçu. Nous sommes toujours dans ce même scénario de « la Lettre volée » présentée sous une autre forme, dont le contenu reste ignoré et que personne ne voit, et le déni se consolide. Ensuite, il s’enhardit. En 1996, au printemps, je vais à Vukovar et à mon retour, je lis son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, qui vient de sortir. Et bien sûr, comme tous les gens qui suivent de près ce qui se passe en Yougoslavie, ce livre me met en fureur. Mais je ne comprends pas encore à quoi cela correspond. Cela dit, à l’époque, je n’imaginais pas qu’il y était allé, à Dubrovnik, et bien avant d’écrire ce livre. Maintenant, si tu relis son texte, il est encore plus ahurissant. Écoute ça : « Et encore une de ces questions de parasite : qu’en était-il vraiment de Dubrovnik ? La merveilleuse petite cuvette urbaine ou ville en cuvette de la côte dalmate a-t-elle vraiment été bombardée et détruite à coups de canon au début de l’hiver 1991 ? ou bien – ce qui est déjà suffisamment grave – canonnée épisodiquement ? Ou bien, les objectifs bombardés étaient-ils situés hors des épaisses murailles de la ville ? et y eut-il des tirs égarés, trop ou pas assez tendus, volontaires ou involontaires, dont il a été tenu compte (cela aussi déjà suffisamment grave) ? » Tu as vu ces questions ? Alors qu’il est allé sur les lieux à peine un an après, alors qu’il a vu les destructions massives, il ose encore… Tu sais à quoi cela me fait penser ?

Mais ça devrait préoccuper tout le monde, non ? Et il a le front de dire « ces questions de parasite »… Il est vraiment comme ces gens qui se demandent si les fours crématoires ont réellement existé.

Peut-être, mais la différence, c’est que moi, je sais d’où elle vient, cette rage. Et je ne me considère pas comme une victime de l’histoire.

Objectivement tu peux dire ça puisque à ce titre, j’aurais en effet quelques raisons historiques de me considérer comme une victime. Et en même temps, pas une seconde. Pas une seconde je ne parlerais au nom du fait que je serais, comme tu dis, une « victime » ou que j’appartiendrais à un peuple de victimes. Ce langage-là m’insupporte, il pue la contrition, le sacrifice, la pitié sirupeuse, tout ce que je déteste. C’est même assez paradoxal, finalement.

Que les Juifs soient souvent, aujourd’hui, les plus révoltés, et que ce soient les fils de bourreaux qui jouent les victimes et regrettent de ne pas être juifs. C’est un curieux renversement, tu ne trouves pas ? Sûrement compréhensible, mais sur lequel il faudrait se pencher un peu. La culpabilité les hante, ils n’en sortent pas. Il n’est pas impossible d’ailleurs
que le devoir de mémoire, ce slogan qu’on nous rabâche aujourd’hui, n’ait fait que renforcer cette culpabilité.

Le devoir de mémoire ? Le dire de cette façon finit par résonner comme un contresens. Comme si la mémoire pouvait faire l’objet d’un devoir. « Quelque part » comme on disait autrefois, ça ne rime à rien finalement.

Eh bien là… où ça n’arrive pas à se souvenir, justement. Là où ça résiste parce que c’est impensable, là où ça n’a pas été transmis par les pères. Ce que tu apprends à l’école, ça peut aider bien sûr, mais ça ne résout pas le problème. Ce qui compte, c’est ce qui se passe dans les familles. Ce qui se transmet et ce qui ne se transmet pas. Ce qui se cache au fond des placards. Et ça…

Bien sûr. Absolument essentiel, même. Mais comment est-ce entendu ? C’est tout de même ça la question. Tu connais la blague du père qui raconte à son fils comment on fait les enfants ?

Eh bien, il lui explique tout. Enfin, le principe, comment on fait. Et le gamin écoute. Et le père lui dit : Tu as bien compris ? Et le fils dit oui, j’ai compris. Et le père insiste : Tu as bien compris que c’est de cette façon qu’on fait les enfants ? Le fils opine, réfléchit, puis il ajoute : Mais il y a tout de même une chose que tu ne me feras jamais croire, c’est que tu as fait ça avec maman. Eh bien l’histoire de la Shoah, c’est la même chose. Il y a une chose qu’ils ne croiront
jamais, ceux qui dénient et doutent encore, c’est que chez eux, dans leurs familles, il y avait peut-être des gens pas très nets et qui n’ont rien dit. Et qui se sont fabriqués après coup des légendes héroïques. Alors tu penses bien que ce qu’on leur raconte à l’école, ça glisse… Mais ce qu’ils devraient savoir ces gens-là, ce qu’on devrait leur apprendre, c’est, primo, que nos pères n’étaient pas des héros, et secundo que la Shoah, eh bien, il n’y a même pas besoin de s’en souvenir puisque… tiens, tu veux que je te dise ce que c’est, la Shoah ?

Je sais, tant pis. Pour moi, la Shoah, c’est… le hardware de l’humain, voilà ce que c’est. Même pas nécessaire de le mettre dans la mémoire vive. Parce que c’est avec ça que nous vivons. Quoi qu’on fasse. Qu’on s’en souvienne ou pas. On naît et on vit avec cette réalité-là, que nous faisons partie d’une espèce capable de ça. De cette horreur-là. Et quand on ne s’en souvient pas, ça s’en souvient pour nous puisque c’est inscrit en nous. S’il y a une leçon à retenir de l’histoire, c’est celle-là.

Non non, pas tous coupables, pas du tout ! Tous capables de ça, c’est différent.

Eh bien, de considérer qu’un autre, sous prétexte qu’il pense différemment, sous prétexte qu’il a une autre histoire, d’autres croyances, une autre culture, est inférieur, et qu’on aurait le droit de l’éliminer. La shoah c’est le comble, si tu veux, pas l’incomparable, non pas du tout l’incomparable, ce mot-là je ne le supporte plus, il a fait tant de ravages, mais le comble, oui, le comble absolu. Et en dessous, il y a des degrés. Et chaque fois justement, tu dois comparer. Tu ne dois jamais cesser de comparer. Dès que tu sens ce truc-là dans les discours, dans le regard, si tu es un honnête homme, tu dois hurler. Tu dois savoir qu’au bout de compte, l’horizon si tu veux, c’est ça, qui n’est pas dit. Qui n’est même pas dicible. La Shoah, pour moi, c’est la lettre volée de l’humanité. Pas vraiment une lettre d’amour, comme tu vois.

Sous une autre forme ? Eh bien si justement, à mon avis quelque chose du même ordre s’est répété, sous nos yeux, et personne n’a voulu le voir, justement parce qu’on était dans cette idée-là, d’incomparable. Le problème, vois-tu, c’est que notre génération n’a pas appris cela. Elle n’a pas vraiment compris que la question juive dépassait largement la question du destin particulier du peuple juif et que c’était la question même de l’homme. Antelme a essayé de le dire et d’autres aussi, Primo Levi, mais c’était trop tôt, trop frais peut-être, si difficile à entendre. Et notre génération a dû faire avec les mensonges, les demi-vérités, les légendes, et dans ce fatras les fils de bourreaux se sont empêtrés dans une culpabilité sans nom. Beaucoup se sont mis au travail bien sûr, ont fouillé, fouiné, mais les autres, écrasés par ce poids-là, le poids de ce qui ne leur avait pas été transmis par leurs pères, sont restés dans une confusion mentale aussi pitoyable qu’insupportable. Et Handke fait partie de ceux-là. Ceux qui au lieu d’élaborer la question et de se révolter contre la faute de leurs pères, préfèrent pleurer, gémir, prier… tu te souviens de Vigny… et répéter, en allant soutenir ceux qui font la même chose.

Sous une autre forme, exactement. Tu n’as qu’à lire le Nettoyage ethnique, tu verras. Qu’est-ce que c’est, éliminer les « non-Serbes », sinon éliminer l’autre parce qu’il est un autre ? parce qu’il appartient à une autre communauté, parce qu’il adhère à d’autres croyances, parce qu’il est issu d’une autre histoire, parce qu’il est différent de toi ? D’ailleurs, si la solution finale a si bien été réalisée en Serbie, c’est aussi parce que les Juifs étaient des « non-Serbes ». La politique d’extermination s’inscrivait parfaitement dans cette tradition, dans cette façon, je dirais, d’impenser l’autre en tant qu’autre.

Non. Absolument pas. Comprendre, c’est comprendre. Je peux comprendre un pédophile. Je peux comprendre un assassin en série. Je peux même comprendre Milosevic. Tout l’humain m’intéresse, jusque dans ses aspects les plus inhumains. Mais comprendre, ce n’est ni adhérer, ni absoudre. Personne n’empêchait Handke de poursuivre tranquillement son œuvre littéraire. En s’engageant sur le terrain politique, il accomplit un saut. A priori, pourquoi pas ? Un écrivain peut éprouver ce genre de nécessité, de s’engager pour une cause. Mais s’il le fait, alors il doit travailler, se documenter, peser ses mots. Il ne peut pas se permettre de jouer de sa notoriété pour faire partager publiquement ses états d’âme sans savoir ce qu’il va défendre et pourquoi, au nom de quoi. Tu ne crois pas ?

Comme convenu, je t’envoie la bibliographie. Elle est loin d’être exhaustive, mais elle te servira de base de départ. Je t’ai indiqué les ouvrages dans leur ordre chronologique de parution, je te dirai pourquoi quand nous en reparlerons.
Alain Finkielkraut,
Comment peut-on être croate ?, Paris, Gallimard, 1992.
Paul Garde,
Vie et mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard, 1992.
Jacques Rupnik,
De Sarajevo à Sarajevo, Bruxelles, éditions Complexes, 1992.
Joseph Krulic,
Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Bruxelles, éditions Complexes, 1993.
Annie Le Brun,
Les assassins et leurs miroirs, Paris, Jean-Jacques Pauvert au Terrain Vague, 1993.
Mirko D. Grmek, Marc Gjidara, Neven Simac,
le Nettoyage ethnique, documents sur une idéologie serbe, Fayard, 1993 pour la première édition ; Points-histoire (Seuil), 2002, avec une préface de Paul Garde, pour la deuxième édition. (C’est dans cette anthologie que tu trouveras, à la fin, quelques textes des membres du Cercle de Belgrade, les vrais opposants serbes de l’époque. Il contient aussi le fameux Mémorandum de l’Académie serbe de 1987. Entre parenthèses, tu te souviens que Handke demande, dans Autour du Grand Tribunal, si on peut prendre un écrivain au sérieux. Et dans les indications de lecture qu’il donne à la fin, il parle justement du Mémorandum et ose écrire, en 2003, qu’il ne l’a pas encore lu d’un bout à l’autre. À partir de là, comment peut-on en effet le prendre, lui, au sérieux ?)
Le Livre noir de l’ex-Yougoslavie, Paris, Arléa, 1993.
Zlatko Dizdarevic,
Journal de guerre, Spengler, 1993.
Véronique Nahoum-Grappe (dir.),
Vukovar Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Paris, Esprit, 1993.
Jacques Julliard,
Ce fascisme qui vient, Paris, Seuil, 1994.
Bertrand Liaudet,
L’État français et la purification ethnique : entre capitulation et collaboration, Observatoire des conflits et des crises (samizdat), Paris, 1994. (Tous ses textes sont consultables sur internet.)
Bernard-Henri Lévy,
La pureté dangereuse, Paris, Grasset, 1994.
Pierre Hassner,
La violence et la paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique. Paris, Esprit, 1995.
Yves Heller,
Des brasiers mal éteints, Le Monde éditions, 1997.
Yves Laplace,
Considérations salutaires sur le massacre de Srebrenica, Paris, Seuil, 1998.
Florence Hartmann,
Milosevic. La diagonale du fou, Paris, Denoël, 1999.
Paul Garde,
Fin de siècle dans les Balkans, Paris, Odile Jacob, 2001.
Mirko D. Grmek,
La guerre comme maladie sociale et autres textes politiques, Paris, Seuil, 2001. (Ici, l’indication de date est trompeuse car il s’agit d’un recueil d’articles dont les premiers sont parus dès 1991.)
Je te conseille aussi, si tu ne l’as pas lu :
Christopher R. Browning, Les hommes ordinaires, Paris, Les Belles Lettres, 1994.
Enfin, il y a également les livres parus à l’Âge d’Homme. C’est l’éditeur de Milosevic, de Dobrica Cosic, et d’une façon générale des principaux défenseurs de la cause nationaliste grand-serbe.
Ceux-là, je te les indique parce qu’il faut toujours essayer de comprendre la façon dont raisonnent les défenseurs du pire. Cela dit, il faut aussi apprendre à les lire, car ce sont de très habiles et même parfois, comme tu dirais, de “sincères” manipulateurs. Tu trouveras à leurs côtés quelques Français, dont certains sont des amis de Handke. J’ai hésité à te donner tous les noms, tu sais ce que je pense des listes, mais puisqu’ils figurent sur les couvertures des livres, c’est la seule façon de donner la référence bibliographique exacte, telle que l’éditeur et les auteurs eux-mêmes l’ont voulue.
Dimitri T. Analis, Alexandre Astruc, Nora Beloff, Jean Besse, Patrick Besson, Jean-Paul Bled, Jean-Marie Domenach, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd,
de l’Académie française, Duc Thomas Foran de Saint-Bar, Sarah Frydman, Georges Haldas, Jean-Edern Hallier, Jacques Heers, Stéphane Hoffmann, Jérôme Leroy, Edward Limonov, Bernard Lugan, Gilles Martin-Chauffier, Gabriel Matzneff, Ange-Mathieu Mezzadri, Frédéric Musso, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Jean Raspail, Yak Rivais, Daniel S. Schiffer, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Françoise Xenakis, Alexandre Zinoviev, Les Serbes et nous (sous titre : 31 écrivains contre les tartuffes), L’Âge d’Homme, Lausanne, 1996.
Patrick Besson, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd,
de l’Académie française, Jérôme Leroy, Gabriel Matzneff, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Daniel S. Schiffer, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Avec les Serbes, L’Âge d’Hhomme, Lausanne, 1996.
Dimitri T. Analis, Charles Aznavour, Patrick Besson, Jean-Paul Bled, Gérard Courant, Louis Dalmas, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd, de l’Académie française, Gilles Galliez, Jean-Edern Hallier, Peter Handke, Marcel Jullian, Jacques Laurent, de l’Académie française, Edward Limonov, Bernard Lugan, Gabriel Matzneff, Pierre Moustiers,
Milena Nokovitch, Alain Paucard, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff,
Éloge des Serbes, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1997.
Ah oui, j’ai oublié Védrine… C’est normal, note bien, son chapitre sur « la tragédie yougoslave » m’a mise dans une telle colère ! Encore chez Fayard, lui aussi, je te donne la référence : Hubert Védrine,
Les mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996. Tu y trouveras le résumé de la doxa mitterrandienne vichyssoise. Le plus insupportable à mon avis, c’est peut-être le mépris que respire ce texte, tu me diras ce que tu en penses. On en reparle très vite.
Bonne lecture !






Le cas Handke / Louise L. Lambrichs







Louise L. Lambrichs, Le cas Handke
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