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Le cas Handke de Louise L. Lambrichs Un petit livre d'Inventaire/Invention 5 € / 100 pages voir le livre commandez le livre |
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Peter Handke ? Bien sûr, pourquoi ? Autour du Grand Tribunal ? Oui, mais je connaissais déjà le texte. Il était paru sous un autre titre en octobre 2002, dans la Süddeutsche Zeitung. Un titre beaucoup plus « Qui me délivrera de mon préjugé ? » Énigmatique, oui, mais plus juste surtout. Tout Handke se trouve résumé dans cette question. Tu sais tout de même de quelle façon il sest engagé Pas seulement ! Il sest rendu à Belgrade au Salon du Livre, il a cautionné implicitement le régime de Milosevic, dont il a écrit en 1996 quil était un « fléau moins connu » que Tudjman, il La guerre durait depuis cinq ans, tout de même Un an après le massacre de Srebrenica, il demandait encore justice pour la Serbie en se taisant sur les massacres dont ont été victimes les Croates et les Musulmans, et au lieu déclairer le débat il na cessé de brouiller les cartes. Tu noteras dailleurs que dans ce texte, Autour du Grand Tribunal, il cite les phrases de Milosevic sans commentaire, comme si on pouvait les prendre pour argent comptant. Rien que cette phrase : « Le mythe dune Grande Serbie na jamais existé », comment veux-tu que Eh bien justement ! Quen pensera un lecteur profane ? Il se dira : puisque Handke, qui connaît bien le pays, ne dit rien de plus, cest peut-être que Milosevic a raison. Et ce ne sont pas les indications de lecture quil donne à la fin qui le détromperont ! Or quand on sait Tu nas quà lire le Nettoyage ethnique, lanthologie de documents historiques publiée par Grmek, Gjidara et Simac. Tu verras non seulement que le mythe de la Grande Serbie remonte au début du XIXe siècle, mais que cest exactement la politique prônée dans ces textes qua appliquée à la lettre Milosevic. Écoute, chaque fois quil a pris position, cétait du côté serbe. Même en pleine guerre, il a toujours pris la défense exclusive du peuple serbe. Et dans ce texte-ci, tu remarqueras quil na pas bougé dun Non, pas du tout daccord. La littérature nexonère de rien. Dailleurs, tu ne peux rien comprendre à ce texte si tu ne Comment cela, passionnel ? Évidemment, si tu lis lhistoire de cette façon ! Écoute, tu sais que pour des tas de raisons, jai moi-même été très engagée, dès 1990, dans cette guerre. Concernée de très près, disons. Javais des liens à la fois du côté serbe et du côté croate, et certains de ces liens ont même été rompus, ce qui reste Oui, à cause de la guerre. Je te raconterai un jour. Toujours est-il que dès le départ, jai suivi cette guerre de très près et lu pratiquement tout ce qui se publiait sur le Mais non je ne dévie pas ! Comment veux-tu comprendre pourquoi il prend ces positions si tu ne linscris pas dans le contexte de Pourquoi, oui, pourquoi. Cest ma question. Tu es daccord quun écrivain est un être humain comme toi et moi. Donc, à partir du moment où il sort du champ purement littéraire pour saventurer sur le terrain politique, la question, cest de savoir quelle est sa responsabilité décrivain citoyen et pourquoi il sengage de cette façon. Tu ne peux pas dissocier Dabord à mon avis Handke na pas le génie de Céline, le génie langagier je veux dire, et deuxièmement, les écrivains peuvent avoir du talent et être dans la vie des gens, disons, peu recommandables et même parfaitement Pas du tout. Je ne lai jamais vu de ma Cest vrai, cette affaire me tient très à cur. Mais tu as raison, cest une question difficile, très délicate même. À la fois très simple et très compl Tout dépend de quel point de vue on se place. Si tu mavais posé la question il y a quinze ans, je taurais ri au nez. Je taurais dit à peu de chose près ce que dit Handke, dailleurs, dans Jhabite une tour divoire, lorsquil critique Sartre. Je taurais dit que la littérature na pas pour vocation de changer le monde ce qui aurait dailleurs été un contresens par rapport à la position sartrienne, beaucoup plus Oui, bien sûr, le contexte de lépoque était différent... Mais pourquoi Handke a-t-il tenu à prendre à ce point ses distances avec Brecht ? Cest intéressant dailleurs car si tu penses à Arturo Ui, par exemple Aujourdhui ? Je considère que lécrivain est à mille pour cent engagé dans sa parole et dans ses écrits. Tous ses mots lengagent pleinement, même sil ne sait pas très bien ce quil cherche ni de quoi il parle. Cela dit, rien ne le force à se risquer sur la scène politique. Il peut aussi rester dans sa tour divoire. Mais sil en sort, alors il na pas le droit de jouer les artistes naïfs et de dire nimporte qu Daccord. Mais lui est célèbre, et cest sur sa notoriété quil sappuie pour faire valoir son point de vue. La responsabilité nest-elle pas à la mesure de la célébrité ? Ce qui est certain en tout cas, cest que prendre le risque de plaider une cause politique, quand on est écrivain, impose un immense travail extra-littéraire. Il sagit de vie et de mort, tout de même, et de justice. Daider à faire triompher, disons, le parti le moins injuste, non ? Et tu sais bien que En effet, mais il prend publiquement parti, et position. Tu as lu son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina ? Nous avons publié le Nettoyage ethnique chez Fayard en 1993. Le livre de Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, est sorti chez Fayard la même année. Handke habite la France, à Chaville, tout près de Paris. Il publie son Voyage hivernal en 1996. Et ce livre-ci, Autour du Grand Tribunal, chez Fayard note bien, le même éditeur, en 2003. Il faut vraiment quil y mette du sien pour ne pas savoir Cest tout de même de cette guerre que parle Handke, et du procès de Milosevic ! Tu ne peux pas apprécier sa position si tu ne sais pas un peu plus précisément de quoi il parle Mais toi, dis-moi, quen penses-tu de ce texte ? Non, absolument pas. Décousu en apparence, oui, mais en fait, si tu relis son uvre, tu comprends que ce texte entre en parfaite cohérence avec la question qui le travaille depuis toujours. Bien sûr cest ma lecture. Tu sais que pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Serbie a été le premier pays dEurope judenfrei ? Judenfrei. « Libéré des Juifs. » Dès août 1941, en Serbie, la question juive, si jose dire, était réglée. Non, pas seulement. Ladministration serbe sest montrée dune efficacité redoutable, plus encore que ladministration de Vichy. Dans les camps serbes de Bajnica ou de Sajmiste, ces camps qui ont été rasés et dont personne ne parle, les listes des prisonniers étaient tenues en cyrillique. Tu crois quils connaissaient le cyrillique, les Allemands ? Attends une seconde, je te cite mes sources Cest Harald Turner, haut commissaire allemand, qui laffirme, et il en attribue le mérite, justement, au zèle de ladministration serbe. Tu trouveras les références exactes dans un livre de Christopher Browning publié à New York en 1985 et qui sintitule Fateful Months: Essays on the Emergence of the Final Solution. Pas « surtout ». Aussi. Et les Croates, eux, ne le dénient pas, cest toute la différence. Il y a eu Jasenovac, oui, lhorreur aussi. Mais ils lont collectivement reconnue, les autorités croates ont fait publiquement amende honorable. Ils savent, eux, de quoi lhomme est capable. Et cet impensable, ils lexplorent et sont Tiens, il y a un petit texte de Ljubica Stefan, une historienne croate justement, décorée de la Médaille du Juste parmi les nations par lÉtat dIsraël, et qui sintitule Du conte pour enfants à lholocauste. Elle raconte, documents à lappui, comment même les Allemands étaient ahuris de la façon dont les Serbes traitaient les prisonniers juifs, dans les camps. Mais le problème cest quen Serbie, aujourdhui encore, on nen sait rien. Les Serbes ont été élevés dans un déni collectif, ils se vivent comme innocents, et le coupable, cest lautre. Personne ou pratiquement ne sait. Dans les écoles, ça ne senseigne pas. Et en France, la légende gaullienne que nous avons apprise et sur laquelle sest dailleurs appuyé Mitterrand, a masqué cet aspect de lhistoire. Tu te souviens quen pleine guerre de Yougoslavie, pour justifier sa politique proserbe, Mitterrand a déclaré à un journal allemand que la Croatie était du côté du bloc nazi, pas la Serbie ? Cest vrai du point de vue des États, oui encore quil faudrait établir des nuances. LÉtat indépendant de Croatie, contrairement à lÉtat serbe, et à lÉtat français note bien, nétait pas dans la continuité légale de lÉtat croate. Macek et les autres leaders croates ont refusé de collaborer avec les Allemands, et ceux-ci se sont donc appuyés sur le petit parti oustacha pour imposer un nouvel État illégal, dune certaine façon, et dont les Croates nont dailleurs rien retenu après la guerre. Nous, par exemple, nous avons conservé certaines lois de Vichy, puisquil y avait en France cette continuité légale. Eh bien chez eux, pas du tout, rien. Et dès que les Croates ont compris que les Allemands nétaient pas venus pour les libérer de la dictature serbe ce quils avaient cru au départ, et cest pourquoi en effet ils les avaient accueillis à bras ouverts , ils sont entrés en résistance et ont formé le mouvement qui allait libérer le pays. Tito était croate, dailleurs, si tu te souviens. Alors, un certain nombre de Serbes les ont rejoints bien sûr, il y a eu quelques divisions serbes, mais plutôt moins que de croates, je pourrais te donner les chiffres, et quant aux autres Serbes Tu te souviens que de Gaulle soutenait le monarchiste serbe Draza Mihaïlovitch, nest-ce pas ? Parce quils sétaient rencontrés à Saint-Cyr ? Je sais, beaucoup de gens le prétendent, mais daprès les informations que mont données des spécialistes sérieux, il semble que ce soit une légende. Cela dit, de Gaulle le soutenait à la fois par tradition, puisque les Serbes sétaient battus avec nous aux Dardanelles, en 1915, et surtout parce quil détestait Tito, qui était communiste. Et Mihaïlovitch a même été ministre du gouvernement de Londres, figure-toi, comme quoi rien nest jamais blanc ou noir. Maintenant, lis le Nettoyage ethnique. Lis les instructions pour le nettoyage que donne Mihaïlovitch à ses unités de tchetniks en 1941, lis aussi les textes de Nedic, le Pétain serbe. Et tu noteras que ce sont les tchetniks qui, avec Milosevic, reviennent sur le devant de la scène. Après la chute du communisme, cest cette tradition-là qui reprend le dessus en Serb Cest complètement lié au contraire ! Handke est un cas justement parce quil est emboîté, coulé dans cette histoire. On pourrait pratiquement écrire lhistoire de la politique française en Yougoslavie en la calquant sur son Daccord, je voulais juste que tu comprennes que cette légende, suivant laquelle les Serbes auraient tous été résistants et les Croates tous oustachis, est une légende. Une sale légende, profondément injuste à légard du peuple croate. On dit que ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent lhistoire, nest-ce pas ? Eh bien, notre histoire de vainqueurs est tissée de mensonges, disons au moins de demi-mensonges, de préjugés nationaux inscrits dans les mentalités et qui continuent de hanter les ch Bien sûr, mais qui les lit ? Une minorité de gens, nous sommes daccord Et puis cest lhistoire des États européens que nous avons apprise, pas celle des peuples. Celle que jimagine ? Une histoire qui serait, disons, transnationale, et qui montrerait quau-delà de la fracture vainqueurs et vaincus, qui correspond à la logique des États autrement dit à celle de la force parce que cette idée daxe du Bien et du Mal est évidemment dune stupidité sans nom, je suppose que tu es daccord , eh bien cette histoire montrerait que tous les peuples dEurope ont compté des gens courageux qui ont clandestinement résisté et dautres, plus nombreux peut-être, qui ont de façon active ou passive collaboré à lhorreur. Et ça, je pense que nous ignorons encore à quel point. Ceux qui sy intéressent de près le savent un peu, bien sûr, mais ce nest pas lhistoire que lon apprend. Tu ne crois pas quil faudrait sortir de la description pure pour en dégager un sens ? Cest de cela que nous avons besoin : dun sens sur lequel nous appuyer. Peut-être. Mais les leçons de lhistoire font-elles encore partie de lhistoire ? Regarde le cas de Handke. Le problème, cest que pour comprendre les tenants et les aboutissants de ce texte dont tu dis toi-même que tu ne sais trop quoi en penser, il faut lire toute son uvre, retracer son chemin, entendre ce quil dit sans le dire, et ce qui pousse sa plume. Eh bien, disons que Handke mapparaît comme un spécimen caractéristique de notre génération, en tant quelle est issue de cette horreur impensable que fut la Deuxième Guerre mondiale. Dix ans, ce nest rien. Et pour des tas de raisons que je naurai pas le temps de te détailler ici mais enfin tu sais que je suis juive, dorigine à la fois hongroise, autrichienne, belge et un peu française , nous sommes bien les produits de la même histoire. Non, et jai même été baptisée. Pour lapparence, comme pas mal de Juifs non Pour être au-dessus de tout soupçon, quest-ce que tu imagines ? Bien sûr aux yeux des racistes. Trois générations de baptisés, ils exigeaient. Je suis la troisième. À cause des persécutions, ma grand-mère avait fait promettre à ses filles de baptiser tous leurs enfants. Mais du côté de ma mère, tout le monde est juif. Et la sur de ma grand-mère, qui sappelait Rosenthal, a été déportée. De même que lun de mes cousins, le fils dune autre grand-tante. Non, agnostique. Et républicaine. Je te raconterai cela une autre fois, comment jai appris que jétais juive, assez tard en fait, et pas de nimporte quelle façon, mais tu sais quaprès la guerre beaucoup de Juifs nen parlaient plus, les non croyants en particulier, et aussi ceux qui se sentaient protégés par dautres noms Parce que cest un écrivain, évidemment ! Mais jai aussi dautres Les autres raisons ? Jai des liens côté serbe et côté croate, je suis juive, enfin jestime que je suis juive puisque ma mère est juive, même si je nai jamais mis les pieds dans une synagogue ni en Israël, je porte un nom autrichien ou allemand (dans ma famille les deux versions coexistent), et jai été naturalisée française quand jétais enfant, à lâge de six ans. Oui, cest curieux. Tous les terrains. Je ne men suis dailleurs aperçue quassez tard. Et cela explique mon acharnement, bien sûr. Mais lintéressant, cest de savoir où il me mène, non ? Daccord. Tu admets, je suppose, lidée que nous sommes tous déterminés par notre histoire, plus ou moins agis par elle, façonnés par nos expériences précoces, et que si Handke, par exemple, avait été élevé par mes parents, ou dans une famille croate ou sicilienne, il ne se serait pas engagé de la même façon ni sur le même mode ? Minime, la liberté. Infime. Mais enfin, tu acceptes lidée que sil avait été adopté bébé par des Américains ou par des Chinois Nous sommes daccord. Handke est donc, comme chacun de nous, déterminé par son histoire, disons son histoire personnelle inscrite dans lhistoire collective. Ce qui nexcuse rien, note bien, mais ce qui peut permettre de comprendre la logique de sa démarche. Dautre part, il est aussi pourvu dun psychisme soumis à des mécanismes dont, depuis Freud, on connaît un peu les Cest exactement ce que jallais dire. Nous ne savons pas tout, mais nous connaissons certains rouages élémentaires. Or, cest de ce point de vue que je le considère comme un cas ; un exemple paradigmatique de déni de lorigine et qui vient illustrer ce que Freud appelle lautomatisme de répétition. Quelle idée ! Sûrement pas ! Comment en aurais-je les moyens, dailleurs ? Une cure psychanalytique est une aventure intime, une quête enragée disons, une recherche éperdue dans laquelle on sengage corps et âme pour essayer de débusquer, dans sa propre parole, dans ses rêves, dans ses actes, bref, dans ce qui nous agite et nous déborde, les causes dune souffrance intime quon ne supporte plus et dont on ne Ai-je dit quon latteignait ? En tout cas, nous ne sommes pas ici dans ce cadre. Mais il est vrai que jai repéré dans son uvre les effets de ce mécanisme tout à fait ordi Sans doute. Cela dit, ma question sortait aussi du champ de la littérature, puisque je me demandais pourquoi il allait se risquer sur ce terrain qui nest pas le sien. Tu disais au départ que le débat était passionnel. Tu navais pas tort. La façon dont Handke sest engagé, la façon dont il est parti pour la Serbie avec son sac à dos, ressemblait à un Mais pourquoi ne sest-il engagé publiquement quen 1996 ? Pourquoi na-t-il pas réagi au moment du siège de Vukovar, par exemple, en 1991 ? Pourquoi ne sest-il pas indigné du massacre de Srebrenica, au lieu de le mettre en doute ? Pourquoi na-t-il pas été alerté par les discours de Seselj, tout au début de la guerre et même avant, Vojislav Seselj qui avait déclaré au Parlement quil fallait égorger tous les Croates avec une cuiller rouillée ? Note bien que Seselj était élu, et a été réélu sur la foi de ces discours, au Parlement serbe, où il a été applaudi. Et pourquoi Handke na-t-il pas réagi aux discours des dignitaires de lÉglise orthodoxe, qui dès lanniversaire de la bataille de Kosovo, en 1989, nont cessé de mettre de lhuile sur le feu en disant que cétait un crime doublier le crime et en attisant la haine contre les Croates qui Daccord, mais la génération actuelle de Croates se sentait plutôt yougoslave et nétait pas responsable des crimes de la génération précédente, nest-ce pas ? Et pourquoi justement ne sest-il pas inquiété du fait que tous les soirs, aux actualités yougoslaves, on diffusait des documents de la Deuxième Guerre mondiale répétant à lenvi que tous les Croates étaient des oustachis ? Tout cela sest produit dès 90-91, quand tout le monde en France ne sintéressait quà la guerre du Golfe. Mais Handke Précisément. Lui, il connaissait bien la Yougoslavie. Et dès ce moment-là, il aurait dû être effrayé par cette mise en scène montée par Belgrade Nest-il pas un homme de théâtre ? Un homme de mise en scène justement ? Mais non, à ce moment-là il na pas bougé. Au moment de Vukovar en 1991, il na pas moufté. Pendant quatre ans, alors que la Croatie était bombardée et occupée par larmée serbe, on disait encore fédérale à lépoque mais ça ne trompait que ceux qui ne connaissaient pas le pays et qui ne sintéressaient pas vraiment à Ils nont pas seulement bombardé Dubrovnik, mais Sibenik, Zadar, le pont de Maslenica, tu ne te souviens pas ? Toute une partie de la côte dalmate, et puis la Slavonie, Osijek, toutes ces régions que les Serbes convoitaient et dont ils tuaient ou déportaient les populations dans des camps, pendant tout ce temps-là, ce temps pendant lequel nous savions bien, nous, ce qui se passait, on ne la pas entendu. Et en 1995, quasiment au moment du massacre de Srebrenica, sur lequel il y aurait beaucoup à dire, car lEurope aussi en est très responsable, brusquement il a pris son sac à dos pour aller voir le peuple serbe et demander justice pour la Serbie. Cétait la seule chose qui lintéressait. Ce nest tout de même pas banal ! Cest dautant plus curieux quen 1972, dans Jhabite une tour divoire, il critiquait la littérature engagée. Et voilà que brusquement, il sengage lui-même sur le terrain politique. Poussé par quelque chose de plus fort que lui. Cest cette chose-là qui mintéressait. Tu as lu « la Lettre volée » dEdgar Poe, et le séminaire que Lacan a consacré à cette « Histoire extraordinaire » ? Ce nest pas vraiment le mien non plus, remarque, je ne suis pas psychanalyste, mais la psychanalyse fait désormais partie, tu es daccord, du bagage de lhonnête homme. On ne peut tout de même plus gloser sur lhumain, aujourdhui, sans se référer à Freud, nest-ce pas. Pas du tout. Penser lhomme aujourdhui sans se référer aux mécanismes psychiques dont il est le siège me paraît aussi fou que de faire de laéronautique sans connaître les lois de la pesanteur. Note bien que personne nest obligé de penser lhomme ni de faire de laéronautique ! Jessaie de comprendre ce qui pousse Handke. Parce quil me met très en colère. Extrêmement en colère, même. Il me met tellement en colère que je relis quasiment toute son uvre. Comment jen suis arrivée là ? Cest que tu veux la vérité ? Jai limpression parfois que pour reconstruire ce seul cheminement, il me faudrait deux ou trois vies. Eh bien, je devrais te parler dabord de Wajcman et de son livre, Arrivée, départ, que javais lu et relu juste avant de tomber sur larticle de Handke. Il ma, comment dire, oui, chavirée ce livre, cueillie là où je ne savais pas encore à quel point j Mais il ny a pas que Wajcman, il y a aussi Albahari, David Albahari qui a publié à peu près en même temps Goetz et Meyer, un livre fondamental à mon sens, en tout cas pour le débat en qu Bien sûr il ny a pas que des lectures. Il y a aussi ma propre expérience de la guerre et de Vukovar où je suis allée, en 1996, au moment où les Américains sy installaient et où la ville, complètement détruite, était encore occupée par les miliciens serbes, les ruines de Vukovar au bord du Danube, à quelques encablures du village hongrois où ma mère passait ses vacances quand elle était enfant, tu vois, si jessayais de reconstituer ne fût-ce que le premier arrière-plan qui conditionne ma lecture de Handke, nous y serions encore dans trois jours et je naurais pas fini. Je ne peux donc te donner aujourdhui que quelques repères. Et « la Lettre volée » en est un, en loccurrence très éclairant. Bien entendu. Dailleurs, je ne peux pas entrer dans le détail clinique puisquil faudrait que Handke lui-même se livre à ce travail qui apparemment ne lintéresse pas et qui en réalité nintéresse que lui. Je ne puis quutiliser le terme générique de déni, en laissant en suspens la question de savoir sil sagit de forclusion, de refoulement ou de dénég Oublie cela, cest de la clinique, du travail de spécialiste. Disons déni, cest plus simple. « La Lettre volée » ? Dans cette nouvelle, Poe met en scène et cest ce que commente Lacan le processus par lequel se répète un même scénario, suivant une série de déplacements régis par les rapports intersubjectifs liant les différents personnages mobilisés par une lettre dont le contenu ne sera jamais révélé. Au cur de cet automatisme de répétition se trouve un non-dit, une parole en souffrance. Dans la nouvelle de Poe, cest le contenu de la lettre : un contenu que certains connaissent sans le dire (la Reine), dont dautres (le Roi) ignorent jusquà lexistence, et que le lecteur est réduit à imaginer. La seule chose que lon sache, cest que ce contenu, loin dêtre anodin, est absolument déterminant pour lavenir politique du pays. Ah, cest ce que tout le monde imagine bien sûr. Cest toujours ce quon imagine ! Mais quest-ce qui le prouve, hein ? Personne ne la lue, cette lettre, même pas le ministre apparemment. En tout cas, Poe nen dit rien. Et puisquil sagit de la Reine et dun étranger, il pourrait tout aussi bien sagir dun chantage, dun complot, ou dun secret de famille, par exemple. Non, ça na rien à voir avec limagination. Dailleurs est-ce que les mésalliances, les moutons noirs ne sont pas toujours le problème des familles, justement ? En tout cas crois-moi, ces lettres en souffrance ne sont jamais des lettres damour. Donc, le pouvoir va chercher à semparer de cette lettre et là, Poe samuse mais comme lanalyse Lacan, il ne fait pas que samuser : il montre que cette vérité dont le contenu secret sera déterminant dans le processus de répétition du scénario, il suffit de lexhiber sous une autre forme pour quelle échappe à toute investigation traditionnelle et que personne ne la voie. Ainsi, pour échapper aux perquisitions de la police, le ministre de Poe imagine de laisser la lettre recherchée, maquillée, traîner en évidence dans un porte-cartes. Du coup, personne ne la voit. Eh bien, cest très exactement ce qua fait Handke. Tu as lu « Qui me délivrera de mon préjugé ? », nest-ce pas, je veux dire Autour du Grand Tribunal. Dans ce texte, Handke sinterroge longuement sur la question de la culpabilité de Milos Il nécrit pas un essai sur la culpabilité, tu es daccord ? Il glose sur cette question à loccasion des séances du procès intenté à Milosevic, ce qui lui permet de ne rien dire de la culpabilité de Milosevic, au contraire même, puisque tout son discours consiste à sinterroger sur la réalité de la culpabilité des accus Que penserais-tu dun écrivain qui aurait assisté aux séances du procès de Nuremberg, qui ne dirait rien des raisons de ce procès, qui insisterait sur les victimes allemandes innocentes en évitant de parler des camps de concentration, et qui sinterrogerait sur la culpabilité « en général » ? Son préjugé cest donc cela : quun accusé nest jamais aussi coupable quon le croit ou quon le dit. Et quau fond le « monde », comme il dit, ceux qui sérigent en juges ne sont pas moins coupables, dun autre point de vue. Il na pas lair de comprendre au nom de quoi on juge, oui, au nom de quoi, cest bien la question. Ni le rôle de la loi dans la société, finalement. Il pose la question page seize, tu verras. Puis attends, je te lis un passage, tout au début. Il vient de parler des films quil voyait dans sa jeunesse, où les accusés étaient toujours innocents, tu te souviens ? Et il poursuit : « Cette présomption dinnocence [ ] avait peu de chances dêtre démentie ensuite par le déroulement du procès. Même les aveux complets et détaillés de mon accusé lusage du possessif, ici, est pour une fois pertinent ont continué de me faire douter de la réalité de sa culpabilité. La structure de ces films, courants au temps de ma jeunesse et qui se déroulaient dans des tribunaux ou des cellules, ne déterminait pas cest du moins ce que je me plaisais, et me plais encore, à imaginer les doutes que je nourrissais quant à une culpabilité aussi radicale ; cétait bien plutôt ma propre structure ; ma propre réalité ; ma propre nature ou ma constitution. [ ] Cette structure qui est encore la mienne aujourdhui et qui me pousse à considérer celui qui a été condamné sans la moindre ambiguïté ni la moindre faille, voire le condamné à mort déjà sanglé sur son lit où il attend linjection toxique, comme quelquun qui, en tout cas, ne saurait être coupable à ce point : une maladie non pas de jeunesse, mais bien plutôt de toujours, de tout temps ? Une maladie radicale ? Je me pose cette question ici et maintenant avec autant de gravité que de légèreté, sans chercher à donner une réponse ni encore moins en attendre une dautrui. » Il admet donc que ce préjugé est le sien propre, qui lui vient dil ne sait où, mais en même temps, il ne cherche pas à le savoir et il ne veut surtout pas quon lui en dise quoi que ce soit. En même temps ce qui est amusant, cest quil écrit, abondamment même. Et bien entendu, il se trahit. Cest assez curieux, tout de même, un écrivain aujourdhui qui ignore cela Eh bien, que les mots vous trahissent toujours. Ambigu, oui. À double sens. Presque toujours. Tu veux dire une chose, et cest autre chose que lon entend. Ce que tu ne savais pas que tu voulais dire. Même dans le passage que je viens de te citer, tu as remarqué ? De quelle maladie foncière parle-t-il, en fait ? De celle du condamné ou de la sienne propre ? La construction de la phrase ne permet pas de le décider absolument, et tu retrouves la même ambiguïté dans le texte allemand. Évidemment, puisque je le lis ! Il faut bien choisir un sens. Cela dit, on se demande pourquoi toutes ces considérations, nest-ce pas ? Qui doute encore de la culpabilité de laccusé Milosevic ? Et pourquoi lui, Handke, en doute-t-il à ce point ? Les raisons quil donne ensuite ne sont pas très convaincantes. Parce que note bien que sans chercher à donner une réponse concernant cette maladie dont il souffrirait, il en donne une, malgré tout, ce qui est tout à fait dans son style. Tu vois bien quil poursuit : « Comment, sinon, expliquer cette révolte » Ai-je dit le contraire ? En même temps, dire quon ne cherche pas de réponse et sur-le-champ en produire une, nest-ce pas une stratégie pour faire écran à une autre question ? pour éliminer la question en tout cas ? Lexplication quil donne est que son frère a été condamné de façon injuste à ses yeux. Lui-même est juriste et ce qui est intéressant, cest que cette profession entre en parfaite cohérence avec sa problématique intime. Dailleurs tu as vu, il se dit passionné depuis toujours par les procès, fasciné par les prisonniers, visiblement, cette question lobsède. Écoute, nous nallons pas noyer le poisson Nous sommes bien daccord que tous les juristes sont préoccupés par la question de la culpabilité et de la faute, comme les médecins sont travaillés par la question de la maladie et de la mort, mais une fois quon a dit cela, qua-t-on dit ? Une banalité. Il est donc question de pousser la recherche un peu plus loin et de savoir pourquoi, chez lui en particulier En effet. Cela dit, nous nallons pas non plus nous lancer dans une discussion théologique ni débattre de la question de savoir sil faut être ou non fidèle à la foi des ancêtres. En loccurrence, ici et maintenant je veux dire, le péché originel, Dieu, lau-delà, tout cela lui sert de faux-fuyants. De vrais fuyants devrait-on dire dailleurs, car ce sont évidemment des fuites, des évitements, une façon commode déchapper au monde, à cette « terre de merde », comme il dit. Dans le documentaire de Peter Hamm, je ten parlerai. Handke est visiblement ulcéré par le monde et ne cherche quà en sortir, ce que lui permet la religion. Pourquoi sinventer un autre monde sinon pour échapper à la responsabilité quon a dans celui-ci ? Peut-être. En tout cas pour moi, la clé de sa révolte, de son engagement, de son préjugé comme il dit, est évidemment dans son histoire. Oh, je ne dis pas, peut-être y en a-t-il plusieurs. Jai trouvé en tout cas plusieurs indices qui permettent de le cerner de plus près, des indices qui esquissent une constellation logique, disons. Eh bien, pour la plupart des gens de ma génération, Handke est un écrivain de talent. Ils ont aimé ce quil écrivait il y a vingt ou trente ans et quand il sest engagé, ils ont considéré quil avait disjoncté, comme on dit aujourdhui. Or, moi, je prétends quau fondement de son uvre comme de son engagement, cest la même logique qui fonctionne. Il sagit bien de la même personne, non ? Donc, ce qui parle, ce qui écrit et ce qui agit chez lui procède de la même question, comme chez nimporte qui. Je pars de deux postulats : primo, quil est comme tout un chacun déterminé par son histoire ; secundo, que ce quil écrit, sous la forme où il lécrit, est absolument nécessaire, même si lorigine de cette nécessité lui échappe en partie. Bien sûr, mais la question qui mintéresse, cest celle de sa singularité à lui. Quest-ce qui fait quil est à la fois lui, semblable à nul autre, et en même temps, à ce titre, exemplaire. Tu as lu dans ce dernier texte quil est fasciné par les criminels, les accusés, les procès. Partons de là puisque nous navons pas le temps de reprendre chacun de ses livres dans le détail. Je vais donc essayer de tesquisser le cadre, à partir de quelques points qui mont paru significatifs. Si tu lis le Colporteur, son deuxième roman, tu verras que ce thème nest pas nouveau comme il le dit lui-même dailleurs. Cest un roman très étrange, le Colporteur un roman qui vous plonge dans un univers dune grande violence, mais une violence froide, décrite comme un rapport de police, ou plutôt un rapport de justice. Il est question dun meurtre dont on ne comprend ni les tenants ni les aboutissants, les personnages ne portent pas de nom mais sont toujours désignés par des étiquettes sociales comme le colporteur, justement, ce colporteur qui est un « étranger déchu », dit Handke, un étranger qui ne fait pas partie de lhistoire et qui se contente dy faire irruption. Tout cela, au départ, est assez énigmatique. Maintenant, pour essayer de te mettre dans la peau dun écrivain qui écrit un tel livre, tu dois, je dirais, te glisser dans son regard. Voir le monde comme il le voit. Et quand tu lis le Colporteur de cette façon, ce que tu vois est terrifiant. Parce que cest un monde absolument dépourvu de sens. Un monde où les faits ne sont reliés entre eux par aucune idée. Un monde où des crimes ont lieu sans quon en sache les raisons, les motivations, qui les commet et qui les subit, et en même temps cest un monde clos, qui nouvre sur aucun imaginaire collectif, partageable. Ce regard-là, qui se perçoit surtout dans ses premiers romans, est à mon sens le regard le plus vrai, le plus authentique, le plus foncier de Handke. Plus que détaché, cest un regard désaffecté, sidéré. Un regard denfant traumatisé, incapable de donner sens aux images qui défilent sous ses yeux. Vingt-cinq ans. Tu as raison de poser la question parce quà lépoque, la mère de Handke vit encore et je pense jy reviendrai si nous avons le temps que beaucoup de passages énigmatiques évoquent assez directement des scènes traumatiques de son enfance dont il ne peut parler ouvertement. Non, bien sûr. Et en même temps, de façon plus ou moins déguisée, plus ou moins consciente même, on ne parle jamais que de soi, à partir de soi en tout cas. La question, cest de savoir ce quon en fait, la capacité quon a de sélargir le regard, de samplifier la voix. La littérature nest jamais quun cryptage, nest-ce pas, un cryptage plus ou moins délibéré, plus ou moins raffiné. Je tai annoncé que ma lecture sortait du champ littéraire. Je ne parle donc pas de ce cryptage qui fait, du point de vue littéraire, lessentiel, à savoir son talent ou son savoir-faire, son style, sa voix. Puisquun écrivain nest-ce pas, cest avant tout une voix. Une langue, oui, mais pas seulement. Il y a des langues sourdes, mortes, qui ne renvoient aucun écho. Savantes parfois, éblouissantes même, et pourtant momifiées. Un écrivain pour moi, cest quelquun dont la langue reste toujours vive, rétive, parce quelle est traversée par une voix qui le dépasse. Cest cela. Pour ce qui concerne Handke, admettons que ces qualités, dont nous pourrions discuter en détail, soient plus ou moins acquises. Elles ne lexonèrent en rien, toutefois, de ses prises de position politiques. Jessaie donc de comprendre où il est, lui. Les premiers romans, les plus énigmatiques et à mon sens les plus intéressants, ne permettent pas vraiment de le savoir et en même temps, ils donnent accès à ce monde intérieur qui est le sien, foncier comme je te le disais. Un monde à la fois clos et éclaté, angoissant, violent, où rien ne fait sens. Un monde désubjectivé, pourrait-on dire. Évidemment, tout le monde nest pas porteur dun pareil monde intérieur. Il faut bien quil y ait des raisons, nest-ce pas. Mais quinvente-t-on, dans le fond ? Cest une question. Tu crois quon invente une histoire, par exemple ? On en a lillusion, sans doute, et cette illusion permet dailleurs davancer, cest sur elle que lon sappuie, mais qui nous dit quon ne raconte pas toujours la même histoire, sous une autre forme ? La nouveauté est presque toujours un leurre, la seule chose que lon invente parfois cest une langue, un rythme propre, une voix singulière, qui fait advenir un univers caché. Cet univers au fond est toujours le même, on le réinvente à chaque livre mais cest toujours le même. Même quand on croit saventurer ailleurs, il vous rattrape. Pour revenir à Handke, le premier livre, et le seul à mon sens qui donne accès aux soubassements de ce monde intérieur, cest le Malheur indifférent. Paradoxalement, même sil y parle de sa mère, cest son livre le plus profondément autobiographique. La clé, si clé il y a, et cest celle en tout cas qui oriente ma lecture, est ici. Tu vas Daccord. Tu es prêt ? Nous sommes en 1972. Handke vient de perdre sa mère. Il a déjà publié plusieurs livres, les Frelons, son premier roman, puis le Colporteur, dont je te parlais, enfin lAngoisse du gardien de but au moment du penalty, qui sera adapté au cinéma et lui vaudra une large notoriété. Il a exactement trente ans. Il sest rendu célèbre par des happenings, il prend part aux débats publics et sattaque volontiers aux divers establishments, y compris littéraires, il sen prend notamment à Sartre et à sa notion de « littérature engagée », qui lui paraît dépourvue de sens, cest un jeune auteur très prometteur, perçu comme un contestataire et assimilé à la jeunesse de lépoque qui croit se reconnaître en lui, et il recevra dailleurs le prix Büchner cette même année 1972. Il est habité dune espèce de rage dont on ne sait trop doù elle lui vient, mais qui fait que sa voix porte. Cest dans ce contexte quil publie le Malheur indifférent. À mon avis cest lun de ses plus beaux textes. Il vibre vrai. Je te lis les premières lignes : « Sous la rubrique faits divers il y avait ceci dans un numéro du dimanche de la Volkszeitung de Carinthie : Une mère de famille de A. (commune de G.), âgée de 51 ans, sest suicidée dans la nuit de vendredi à samedi en absorbant une dose massive de somnifères. Voilà près de sept semaines que ma mère est morte, je voudrais me mettre au travail avant que le besoin décrire sur elle, qui était si fort au moment de lenterrement, ne se transforme à nouveau en ce silence hébété qui fut ma réaction à la nouvelle de son suicide. » le Malheur indifférent, comme tu vois, nest pas un roman au sens littéraire du Parce que dun autre point de vue, on peut le lire comme un chapitre de son roman familial, cette fiction que chacun commence par construire et sur laquelle Bien entendu. le Malheur indifférent est donc le récit quécrit Handke, en janvier et février 72, quelques semaines après la mort de sa mère. Maintenant, tu es dans sa peau. Avec son texte, il te la livre. Tu oublies qui tu es et tu ty glisses. Bien sûr, tu noublies pas complètement. En toile de fond, tu as ta propre expérience, qui taide à lincarner. Tu nes donc plus tout à fait toi et tu nes pas tout à fait lui. Tu flottes dans lentre-deux. Le lecteur, en toi, est aussi un autre. Tu pardonne-moi de te poser une question un peu indiscrète, as-tu déjà perdu quelquun de proche ? je veux dire de très proche ? Cest très bien, cela taidera. Tu te glisses donc dans cette peau-là. Tu es écrivain. Et toi aussi tu as perdu un être cher, très cher, qui était le centre de ta vie, et lorsque cette personne est morte, toi aussi tu as éprouvé ce besoin décrire, au bord de la tombe. La mort, quand on ose la regarder en face, produit ce genre deffets. Elle vous ouvre lintérieur. Les autres parlent et cest insupportable, tu sais bien quil ny a que toi à savoir qui est celui qui vient de quitter le monde. Et à la face du monde, tu as besoin de le dire. Mais ce nest pas de lautre que tu parles bien sûr, cest de toi. Toujours de toi. Du rapport que toi, tu avais avec cet autre-là. Et de cette part de toi que tu as enterrée avec lui. Cette mémoire quil avait de toi, ce quil ta dit à toi seul et ce quil aurait pu te dire encore, ce quil savait de toi que tu ignorais toi-même, et les souvenirs communs quil avait conservés et que toi, tu as oubliés. Alors bien sûr, ce nest pas directement sur ce sujet que tu écris, tu as limpression que cest de lautre que tu parles, dailleurs mille et un souvenirs te reviennent où tu le revois, et tu voudrais ressusciter cela, enfin le meilleur, ce qui te paraît le plus digne dêtre retenu, le plus juste, pour le faire vivre là, dans ton texte, limmortaliser dune certaine façon. Et pour que les autres le voient comme tu las vu. Mais cest évidemment ton éclairage à toi, ton regard. Et quand on lit un écrivain, cest cela quon lit. Maria Handke, tu penses bien que tout le monde sen moque. Si elle nétait pas la mère de Peter, personne nen aurait jamais entendu parler. Donc, ce qui compte, cest lui. Lécrivain. En nous parlant de sa mère, il ne nous parle que de lui. Au-delà du texte, cest cela que jécoute. Ce quil dit. La façon dont il en parle. Tu comprends ? Ne prends pas la mouche, voyons, jessaie de me faire comprendre. Cest parfois si difficile, si Mais tout le monde souffre ! Tout le monde a du talent ! Lécrivain, lui, est écrivain simplement parce quil sest découvert ce goût-là, ce talent-là, largement répandu. Et parce quil a décidé, pour mille et une raisons qui tiennent à son histoire particulière, à ses rencontres, à ses lectures, de le faire fructifier, de le travailler chaque jour. Dautres font de la musique, de la peinture, du dessin, de la sculpture, que sais-je encore ? Parfois ce nest quun hobby, et parfois du grand art. Mais cest toujours une façon de faire avec sa souffrance intime qui na pas à être étalée sur la place publique (car elle est à la fois banale et obscène), une façon de la dépasser en la métabolisant, de la sublimer. Pour la partager avec lhumanité entière. Sois calme ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille Oui, disons que la souffrance travaillée, élaborée, transformée, métabolisée, de vulgaire plomb quelle était au départ, peut parfois devenir de lor. Ainsi on la voit et dans le même temps, on ne la voit plus. Écoute Artaud. Baudelaire. Mallarmé. Écoute Céline, aussi. Quelle folie meurtrière et tu sais lhorreur de ses positions politiques. Mais quelle tendresse aussi parfois. Et quel travail, surtout. Après tant de brouillons jetés (il le disait et je le crois sans peine), quel génie de la langue qui semble couler de source, naturelle, « parlée ». Dune justesse mesurée à la virgule près. Dune vérité hurlante. Cest que la vérité singulière passe, pour être entendue par tous, par la plus grande des illusions. Celle quon ne voit pas. Quon ne peut pas même imaginer. Depuis la nuit des temps. En deux mots, pourquoi ? Désillusion ? Bien sûr Au fond, je me demande si le déni nest pas la question même de lartiste. Je dirais, par définition. Puisque cest cela quil ne cesse, par son travail obstiné, quotidien, de mettre en acte. Montrer sans faire voir. Faire entendre lessentiel sans raconter. Parvenir à une épure si parfaite quelle hurlera sa vérité à la face du monde qui ny verra que du feu mais qui en percevra le souffle, tout de même. Et laccent. Cest pourquoi aussi la vérité est sa grande affaire. Sa question. Celle quil traquera partout, où quil aille. Lobjet de sa quête. Celle au nom de laquelle il sengagera. « Jaccuse ! », hurle Zola à la France antisémite. Au nom de la vérité à laquelle il croit, il risque sa vie. Tu sais quil ly laissera. Sil y risque sa vie, nest-ce pas que lenjeu, pour lui, est vital ? Cette quête-là, vois-tu, ne souffre pas la demi-mesure. Peu importe sur quel déni originel, particulier, elle senracine (je dis peu importe car cest là une affaire de vie privée, banale), ce qui compte, cest la puissance que lartiste va déployer, à travers son uvre et son travail, pour lever ce déni qui la déjà tué une première fois et faire advenir, à travers son uvre et sa vérité particulière qui sy trouve enchâssée et cryptée, une vérité plus ample, plus large, universelle au sens où chacun, où quil vive et à quelque époque que ce soit, en perçoive encore, au fond de lui, lécho, et en soit frap Oui, mais la littérature diffère des autres arts en ce quelle sinscrit dans le langage. Si tu admets que toute uvre dart est métabolisation dune souffrance intime, si tu considères toute forme artistique comme un cryptage, tu vois bien que derrière un tableau, une sculpture, une symphonie, lindividu quest lartiste, avec son histoire particulière, est protégé par son outil même. Je veux dire quon ne peut pas comprendre grand-chose des causes de sa souffrance à moins quil en parle ailleurs , on peut tout juste la voir, lentendre, parfois limaginer en se trompant toujours. Les mots en revanche, si cryptés soient-ils, trahissent autrement. Ils parlent. Et parfois, moins ils en disent, plus ils en révèlent. Mais de cette histoire individuelle qui a priori nintéresse personne et sûrement pas lhumanité entière, de cette souffrance particulière où ils senracinent, ils parlent toujours. Eh bien, disons que ce qui intéresse la littérature, cest la qualité du cryptage, la puissance formelle qui tirera sa force à la fois de lépure extrême et de la vérité, de lexigence de vérité qui la porte. La maladie originelle disparaît ainsi derrière luvre qui, den révéler le cur tout en masquant ou travestissant ce quelle a de plus conjoncturel, prendra une portée universelle. Tu ne peux rien comprendre si tu ne tinscris pas dans la durée. Eh bien parce que luvre témoigne du trajet, parfois mouvementé, que fait lartiste pour faire advenir cette vérité, lui trouver son cryptage particulier, sa forme singulière. Sur ce chemin où il sengage sans savoir ce quil cherche, au départ tout au moins, il est seul. Absolument seul. Et guetté par toutes sortes dembûches, de miroirs aux alouettes, de mirages quil va devoir déjouer, à force de caractère et dexigence intérieure sil ne veut pas que son objectif, vital, lui échappe. Pièges extérieurs, bien sûr, que sont les autres, les médias, le monde, les flatteurs comme les détracteurs, qui prennent le plus souvent des vessies pour des lanternes. Mais pièges intérieurs aussi puisque cette vérité quil tente de faire advenir, cette vérité qui est la sienne et sur laquelle pèse un déni originel, il en ignore la nature et se trouve partagé entre le besoin vital de la dire et langoisse extrême où le plonge, intimement, la perspective dy être confronté. Cest pourquoi, plus il sen approchera sil arrive à vaincre en lui les résistances dont il est le siège et qui le poussent aussi, à chaque coin de phrase, à prendre sa propre vessie pour une lanterne (et à pisser de la copie) , plus la forme quil lui donnera pour lapprivoiser sera aboutie, convaincante, souveraine. Et susceptible de survivre. Oui, à ce titre, la littérature me paraît infiniment plus risquée. En faisant du langage son outil de travail, en publiant (car on peut aussi écrire et ne pas publier), lécrivain sexpose à être lu et à ce que soit éventuellement entendu ce qui lui a échappé. Cest un risque, dont il doit être prêt à assumer les conséquences même si au départ il ne les mesure pas. Autrement dit, même si sa propre souffrance lui fait horreur, même si sa vérité lui fait horreur, il doit savoir quau bout du compte, lenjeu de sa démarche et de son art est cette vérité et quen sy aventurant, cest ce risque-là quil a pris, qui ne supporte aucun compromis ; cette vérité à moitié sue, en partie ignorée, et qui risque, par le biais de la lecture des autres, de lui revenir en boomerang, non sans violence évidemment. Cest pourquoi il aura à cur (sil nest pas complètement inconscient) de penser et peser ses mots et de ne saventurer que pour autant quil est capable de supporter les effets de ce quil publiera sachant que ces effets risquent évidemment de dépasser ses Daccord, Handke raconte donc lhistoire de sa mère. Son père le grand-père de Handke vit en Carinthie, dans le sud de lAutriche. Il est dorigine slovène attends, une parenthèse. Tu te souviens peut-être que pendant cette guerre de Yougoslavie, on a tout de suite dit que la mère de Handke était slovène. Si, mais le dire ainsi a brouillé le jugement puisque la Slovénie sétait justement dressée contre Belgrade pour conquérir son indépendance et a priori, en se disant dorigine slovène, Handke avait lair dêtre, disons, des deux côtés, ce qui permettait de penser non pas quil était impartial puisque limpartialité est un leurre, mais au moins quil était plus apte quun autre à peser le pour et le contre et à prendre, par conséquent, le parti le plus juste. Or il nest pas slovène de Slovénie, il fait partie en réalité des populations slovènes installées dans le sud de lAutriche, en Carinthie, et qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale Attends, je vais te lire ce quécrit Robert Schuman, en 1934, dans un rapport quil envoie au Quai dOrsay. Mais puisque je te dis que tu ne peux rien comprendre à son cas si tu ne fais pas le lien avec lhistoire dont il est issu ! Et lhistoire, ce nest pas seulement lhistoire individuelle, cest aussi lhistoire collective dans laquelle elle sinscrit Une seconde. Juste pour te donner larrière-plan. La toile de fond du tableau. Schuman parle de la politique étrangère menée par la Yougoslavie de lépoque, en 1934, donc. Le texte se trouve dans le Nettoyage ethnique, le volume dont je tai parlé. Schuman fait à lépoque un voyage en Croatie et en Slovénie et il décrit les effets catastrophiques de la dictature dAlexandre sur les populations de ces deux républiques, il est dailleurs opposé à la visite du dictateur serbe en France, mais comme tu sais, le Quai dOrsay maintiendra linvitation et Alexandre se fera assassiner à Marseille. Je passe là-dessus, tu pourras lire. Maintenant, il évoque la Carinthie et cela intéresse directement les ancêtres de Handke. Écoute : « Inutile dinsister sur les événements récents qui dénotent un rapprochement du gouvernement de Belgrade avec lAllemagne. Je retiens le fait que, lors du putsch du 25 juillet à Vienne, des centaines dhitlériens armés sont venus de Yougoslavie envahir la Carinthie ; il est exclu que la police serbe nait pas été au courant. Le ton de toute la presse yougoslave était, sous prétexte dhostilité à légard de la politique italienne, franchement favorable aux putschistes. Les Croates, par contre, sont hostiles à lAnschluss comme, dailleurs, à toute expansion italienne qui se ferait nécessairement à leurs dépens. Ils reprochent à la France de soutenir une dictature qui ne lui donne aucune garantie de stabilité et de fidélité » etc. Tu liras la suite. Cest intéressant, non ? En 1934. En pleine montée du nazisme, autrement dit. Donc, tu vois, la Carinthie est déjà sous cette influence-là. Ça ne dit rien encore des choix individuels, mais cela esquisse latmosphère générale. Tu noteras que la France na pas varié, puisque lhistoire sest répétée exactement de la même façon en 1991, où Mitterrand a soutenu Belgrade contre Zagreb. Donc, pour revenir à Handke, son grand-père fait partie de ces populations de Carinthie, austro-slovènes disons, plutôt que slovènes. Il est charpentier, de milieu modeste par conséquent. Il a deux fils, les oncles maternels de Handke, Gregor et Johann. Dans le Malheur indifférent, Handke dit seulement quils ont été tués « au début de la Seconde Guerre mondiale ». Cest chez lui un thème récurrent, qui revient dans dautres livres comme un leitmotiv, cette révolte, disons, contre le fait que ces populations dorigine slave aient été « victimes » je mets le mot entre guillemets parce quil mériterait de nombreux commentaires , victimes, donc, de la politique menée par le IIIe Reich. Dans le Joueur mélancolique, un documentaire de Peter Hamm diffusé sur Arte le 6 décembre 2002, pour les soixante ans de Handke, il est à la fois plus précis et plus flou. Voici ce quil déclare : « Le récit affectueux de ma mère sur ses deux frères quelle aimait a marqué mon enfance. Ces deux garçons sont morts pour Hitler alors quils étaient slaves et plutôt tentés par le maquis. Ma mère me racontait tout ça sans aucune rage, juste avec une tristesse pleine damour. Mais face à lHistoire, jen ai retenu, ou il sy est ajouté, une véritable rage. Jai une rage foncière, je crois, contre ce qui est allemand, contre lAllemagne comme État. Jamais je naccepterai cela. Sinon je ne suis pas contre lÉtat, pas anarchiste, mais ce qui a à voir avec lÉtat en Allemagne, jen ai horreur et ça pourrait me rendre fou de rage, pour ainsi dire. Mais cette rage, naturellement, nest pas Ce nest pas forcément avec ça quon peut faire de la bonne littérature. Mais cette rage intervient, que je le veuille ou non, dans tous mes textes. » Tu as entendu ? « Morts pour Hitler » mais « plutôt tentés par le maquis » ? Il y a tout de même un abîme entre les deux, non ? Nous sommes daccord. Et puis, la rage dont je te parlais au début, la voici. Une rage qui pourrait le rendre fou, note bien. Il ne précise pas vraiment sa nature, son origine, mais il la relie à lHistoire avec un grand H et à lÉtat allemand. Cest encore assez vague mais nous sommes sur la bonne piste. Je reviens à la mère, la sur, donc, de ces deux hommes morts pour Hitler. Vers quinze ou seize ans, elle quitte le domicile familial pour « apprendre la cuisine dans un hôtel du lac » et sengager comme serveuse. Suit lévocation, dans un style impressionniste, de cette jeunesse insouciante, je te lis : « La vie en ville : robes courtes (de quatre sous), souliers à talons hauts, permanente et clips aux oreilles, une joie de vivre insouciante. Même un séjour à létranger ! femme de chambre en Forêt-Noire, beaucoup dadorateurs, pas délu ! Sortir, danser, se distraire, être gaie : une manière détourdir la crainte de la sexualité ; et pas un ne me plaisait. Le travail, les distractions ; le cur gros, le cur léger, à la radio Hitler avait une voix agréable. » Dautant que Handke ne fait pas de commentaire. Il est, il écrit, il sécrit dans la peau de sa mère. Attends, écoute cette phrase : « Cest à la rigueur dans la vie des rêves que lhistoire de ma mère peut devenir fugitivement saisissable : alors ses sentiments deviennent physiques à un point tel que je les vis comme son double et que je midentifie à eux » Cest exactement cela. Ce texte reconstruit ce sentiment-là. Cette proximité, cette fusion primordiale. Comme beaucoup dautres, sa mère est donc séduite par Hitler, et ce texte donne le sentiment vague que Handke est aussi un peu séduit par Hitler. Mais quest-ce que cest, un « choix littéraire » ? Cest sa peau, te dis-je. À trente ans, il est dans cette peau-là. Ou plutôt dans la peau de lenfant quil est encore, et qui comprend si bien sa mère quil est à lintérieur delle, complètement identifié à elle. Ce nest pas un jugement moral que je te donne, cest ce quexprime le texte. Je te signale au passage que Milosevic est aussi fils dune mère suicidée. Ce serait trop simple, bien sûr ! Mais enfin, cest un élément du tableau qui ne me paraît pas anodin. Nous en sommes à la jeunesse de la mère. Je cite. « Le 10 avril 1938 : le Oui allemand ! [Ici, il ouvre les guillemets. On comprend quil sagit de la reconstitution dun communiqué de presse.] À 16 h 15 mn le Führer est apparu après un passage triomphal dans les rues de Klagenfurt aux accents de la marche de Badenweiler. Lenthousiasme des masses paraissait sans bornes. Les milliers de drapeaux à croix gammée des établissements balnéaires et des villas se reflétaient dans le Wörther See déjà libéré des glaces » Toujours pas de commentaire. Il reconstitue la réalité, enfin, la réalité telle quil peut se la représenter daprès ce qui lui en a été transmis. Je passe quelques lignes dans le même style puis il ouvre les guillemets : « Il faut que ton bulletin de vote soit comme ça le 10 avril : tu mettras de grosses croix dans le grand rond en dessous du OUI. » En 1938. Et lui est né en 1942. La mère de Handke ? Dix-huit ans. Après coup, je me suis demandé si elle avait le droit de vote à lépoque et si cest bien delle quil sagit ou plutôt de ses frères. Enfin disons que cette injonction, cétait le mot dordre qui circulait dans la famille. Il me semble quon peut lentendre ainsi. De la propagande ? Peut-être. Cela dit, la suite de lhistoire laisse penser que les grands-parents de Handke se sont prononcés pour le rattachement de lAutriche à lAllemagne hitlérienne. Mais ce nest pas à eux que je mintéresse, cest à Handke. Je continue ? « Nous étions assez excités, racontait ma mère. On faisait pour la première fois lexpérience de la communauté. Même lennui des jours de semaine prenait lambiance dun jour de fête, jusquaux heures tardives de la nuit. » Je passe la suite. Tu entends la nostalgie de cette époque. En partie, sûrement. Handke dit dailleurs quelle ne sintéressait pas à la politique. Mais pour lui aussi, à ses yeux je veux dire, cette période semble plutôt faste puisque dans ce texte, son regard se confond avec celui quil prête à sa mère. Or ce qui me met mal à laise, cest quà trente ans il ne dise pas un mot qui témoigne, disons, de sa position à lui. Dun minimum de distance par rapport à ce contexte politique, justement. Mais attends, tu vas comprendre. En 1942, Maria a vingt-deux ans. LAnschluss a eu lieu, la guerre bat son plein. Une guerre dont, à lévidence, elle ne comprend pas les enjeux. Et enfin, jouvre les guillemets, « le premier amour : pour un Allemand du parti, employé de Caisse dÉpargne dans le civil, qui avait un petit prestige en tant quofficier payeur et presque aussitôt une grossesse. Il était marié, elle laimait, dun grand amour, écoutait tout ce quil lui disait. Elle lui présenta ses parents, fit avec lui des promenades dans les environs, lui tint compagnie dans sa solitude de soldat. Il était plein dattentions pour moi, et je navais pas peur de lui comme des autres hommes. Il décidait, elle consentait à tout. [ ] ils lisaient ensemble un livre intitulé Au coin du feu. [ ] Elle riait toute seule à lidée quelle avait été amoureuse un jour et amoureuse de cet homme. Il était plus petit quelle, beaucoup plus âgé, presque chauve [ ] couple disparate, ridicule et malgré tout elle se languissait encore vingt ans après dun sentiment semblable à celui quelle avait éprouvé pour ce scribe de Caisse dÉpargne à cause de quelques misérables prévenances intéressées. » Tu as entendu ? Le trou. Le mot qui nest pas dit. Ah, mais cest que la chose est dite, tout de même. Et puis, tu as bien compris que cet homme était marié. Il ne peut pas reconnaître lenfant. Elle va donc chercher en effet un homme qui acceptera de lui donner son nom. Cest cela. Bruno Handke. Un Allemand de la Wehrmacht. Elle aura dautres enfants avec lui mais Peter, le premier, nest pas de lui. Attends, comment dit-il cela ? Écoute « Peu avant laccouchement, ma mère épousa un sous-officier de la Wehrmacht qui la VÉNÉRAIT depuis longtemps et se moquait bien de cet enfant quelle allait avoir dun autre. Ce sera elle, avait-il pensé en la voyant et il avait aussitôt parié avec ses camarades quil laurait, ou plutôt quelle le prendrait. Il lui déplaisait profondément, mais on lui inculqua le sens du devoir (donner un père à lenfant) Je croyais que de toute façon il mourrait à la guerre, racontait-elle. Mais brusquement jai tout de même eu peur pour lui. » Ai-je dit que cétait original ? La vie dans ce quelle a de plus douloureux est souvent banale, tu sais, ce nest pas la question. La question, cest que Handke dit la chose sans dire le mot. Si bien que la chose, personne ne lentend. Cest le premier point qui me frappe. Après avoir lu ce passage, jai appelé tous mes amis qui avaient lu le Malheur indifférent. Eh bien, la chose en question navait retenu lattention de personne. Personne ne le savait. Pas seulement. Mais que ce géniteur, ce père biologique comme on dit, était un « Allemand du parti ». Je ne veux rien dire. Jentends, cest tout. Et surtout quon ne lait pas entendu ! Il est vrai quà lépoque, en 1972, quand on disait de quelquun quil était « du parti », on pensait au parti communiste. Toutefois en Autriche, en 1942 Donc, ce qui me frappe, ce nest pas la chose, banale en elle-même et dont Handke évidemment nest pas responsable, ce qui me frappe, cest à la fois cette façon de la dire sans la nommer et que personne ne lait entendue. Et du coup, si tu analyses le texte, tu remarques aussi quil ne se nomme pas lui-même. Il ne dit pas je, ou moi, il dit « lenfant ». « Donner un père à lenfant. » Il ne dit pas par exemple « me donner un père », ni à ce moment-là, ni plus tard dailleurs. À aucun moment dans le texte, le lien nest établi entre lui et cet enfant. Le trou se répercute, dune certaine façon, et tu vas voir quil finit par tout envahir, tous ses textes, tous ses liens, à ses plus proches même. Cest aussi de cette façon, par exemple, quil parlera plus tard de sa fille dans Histoire denfant. Là aussi, il dira toujours « lenfant », jamais « mon enfant », jamais « ma fille ». Comme si cétait le lien de filiation qui était, si jose dire, innommable. Attends. Je dois dabord te dire lidée qui mest immédiatement venue. Ce quillustre le scénario de « la Lettre volée », que Lacan a utilisé pour éclairer à sa façon la découverte freudienne, cest le dispositif inconscient à lorigine de ce que Freud appelle lautomatisme de répétition. Tu sais quune des choses fondamentales que Freud nous a apprises sur le fonctionnement de lâme humaine, cest que le déni engendre la répétition... sous une autre forme, bien sûr, car le même se répète toujours sous une autre forme, et cest pourquoi on a tant de mal à le repérer. Évidemment, au moment où je découvre, disons, ce pot aux roses, jai limpression eh bien, davoir découvert la clé. Noublie pas que ma question, cest : comment se fait-il que Handke, sous le coup dune espèce dimpulsion que personne ne comprend, sengage du côté dun régime qui adhère à cette idéologie du nettoyage ethnique que je connais bien puisque jen ai en partie édité les textes , cette même idéologie qui a permis en Serbie la mise en uvre si efficace de la solution finale Quoi ? Je considère que ce nest pas comparable. Eh bien, admets-le. Provisoirement au moins. Écoute, tout au long de cette guerre on na cessé de renvoyer les différents camps dos à dos et le résultat cest quaujourdhui, la plupart des gens ny voient pas plus clair quavant et nont toujours pas compris ce qui sétait passé là-bas. Maintenant tu me demandes mon avis et tu nas rien lu, que les journaux probablement, qui ont défendu tout et son contraire, que puis-je te dire dautre ? Ce que javance, je peux le soutenir. Je peux te donner la bibliographie. Nous pourrions en parler des heures. Mais il faut relire lhistoire, en comprendre la logique profonde. On ne peut tout de même pas résumer en une heure ce que jai mis dix ans à comprendre Ne tai-je pas dit au départ quétant donné la lecture que tu avais de lhistoire, nous aurions probablement des difficultés à nous entendre ? De lhistoire de la Serbie, de lhistoire de la Croatie, de lhistoire de la France, des légendes patriotiques des uns et des autres De la façon dont toutes ces légendes ont déterminé la politique européenne pendant cette guerre Tu vois bien que tu nas pas le choix. Si tu veux en savoir davantage sur Handke, tu dois accepter ma lecture, provisoirement au moins. Et pour savoir si tu es daccord, il faudra te mettre au travail. Lire ce que jai lu. Penser un peu, ça te Exactement. Donc, demblée, le sentiment que jai en découvrant cela, cest davoir affaire à ce mécanisme de répétition. Je veux dire que Handke, à son insu, paraît être le jouet de ce mécanisme qui lamène à prendre, finalement, des positions comparables à celles de son père, ce père qui ne lui a pas transmis son nom et dont il tait le nom. Sans doute. En même temps, je nen fais pas une vérité, je veux dire cest une intuition. Simplement une intuition. Mon idée, si tu préfères enfin mon idée ! une idée qui sappuie sur de nombreux travaux cliniques de gens qui savent de quoi ils parlent, sur un certain nombre de lectures, sur une expérience personnelle, bref, une idée tout de même un peu étayée. Cela dit, ce nest pas chez moi une idée arrêtée. Plutôt une question, qui aiguillonne ma curiosité et me pousse à aller plus loin. Parce que je trouve singulier, si lon se réfère à « la Lettre volée » justement, que ce père qui ne la pas reconnu et dont il ne porte pas le nom, ce père qui a donc appartenu au parti nazi, comme beaucoup dAllemands, et qui a soutenu ce régime-là, Handke non seulement en dise si peu de chose Au départ évidemment, jai eu la même réaction que toi. Je me suis dit dans le fond ce gamin est le fruit dune rencontre de passage, un grand amour de passage disons, et la guerre terminée, Monsieur lemployé de Caisse dÉpargne est rentré dans ses foyers et Maria Handke est elle-même rentrée dans le rang et devenue une mère de famille comme toutes les autres, nest-ce pas. Et puis un jour, elle a lâché le morceau, le souvenir du grand amour la travaillait et elle a dit à Peter quil en était le fruit, la trace inoubliable. Tu te souviens quil dit cela, vingt ans plus tard elle se languissait encore du sentiment quelle avait éprouvé pour cet homme. Vingt ans après malgré bon, enfin, je ne sais pas si cest vrai bien sûr, mais cest ce quil en a retenu. Ah, elle a dû drôlement laimer, ce fils-là. Je ne sais pas. Je me dis cela. Cest ce que me dit son texte. Dabord le fait quil lécrive. Cest une immense déclaration damour, ce livre. Un mausolée, mais aussi une déclaration damour. Absolument désespérée. Oh, rêver, cest beaucoup dire. Mais tu as raison, revenons à la réalité. Je veux dire au texte. Et à la façon dont le déni sexprime. Dabord, pour répondre à ta question, Handke la connu, cet employé de Caisse dÉpargne. Tiens, je te lis le passage du Malheur indifférent où il en parle. « Après mes examens de fin détudes, je vis mon père pour la première fois : avant lheure du rendez-vous, je le croisai par hasard dans la rue, un bout de papier plié sur son nez brûlé par le soleil, des sandales aux pieds, un colley en laisse. Ensuite il rencontra son ancienne maîtresse [la mère de Handke, donc] dans un petit café du village où elle était née, ma mère excitée, mon père perplexe ; je me tenais à distance près du juke-box, appuyai sur Devil in Disguise dElvis Presley. » Tu te souviens que Handke a écrit plus tard un Essai sur le juke-box ? Tu vois, ce qui est extraordinaire quand tu entres dans son uvre, cest à quel point progressivement le filet se resserre et nous ramène constamment à ce père innommé et à cette enfance terrible, parce que le père officiel Bruno Handke, nétait pas non plus un ange, note bien, il buvait et battait sa femme, il y a dans le Malheur indifférent des scènes dune violence ! Tu devrais Je suppose. Vers 1960, quelque chose comme ça. Et il ne la pas vu quune fois apparemment, il en parle dans un autre passage, écoute : « De notre voyage de vacances à deux, nous avons écrit ensemble une carte postale à ma mère. À tous les endroits où nous nous arrêtions, il répétait que jétais son fils, soucieux avant tout de ne pas nous faire prendre pour des homosexuels (article 175). » Oui, il écrit cela. Parlant de ce père, il écrit aussi : « La vie lavait déçu, il se retrouvait de plus en plus seul. Jaime les bêtes depuis que je connais les hommes, disait-il, mais il ne le pensait pas vraiment, bien sûr. » Cest tout ce que tu trouves à dire ? Enfin, tu sais tout de même que pour les hommes de ce parti-là, les Juifs étaient moins que des animaux, non ? Eh bien, parce que cest exactement la façon dont Handke voit la question serbe. Tu vois comme lhistoire se répète ? Il doute de la culpabilité des responsables et des Serbes en général, et son argument, cest quon ne peut punir personne parce qualors, il faudrait punir tout le monde. Sous prétexte quon ne peut pas condamner tout le monde, il faudrait ne condamner personne ? Non, cest une position indéfendable. Absolument indéfendable. Ah, mais cest que nous nen sommes quau début de lhistoire ! Et puis, il dit la chose, mais il ne la nomme pas. Pas du tout. Cest même essentiel. Fondamental. Tu as lair doublier que pour un écrivain, le choix de chaque mot compte. Donc, en 1972, cette vérité lui échappe, à moitié comme tu las vu. Sous le coup du traumatisme et là il faut lire aussi Ferenczi et les travaux des psychanalystes qui sintéressent à la clinique du traumatisme , il parle de son hébétude à ce moment-là, tu te souviens, et pris dans ce mouvement il soulève par mégarde un coin du voile, la perte de sa mère lui arrache son secret, si tu veux. Mais ensuite, le voile retombe et le déni sinstalle. Et non seulement il sinstalle, mais il envahit tout comment dire, tout son psychisme. Un gigantesque scotome troue son regard sur le monde, et cest toute son uvre qui en est marquée. Je tai parlé de ce documentaire de Peter Hamm, le Joueur mélancolique, diffusé sur Arte le 6 décembre 2002. Note bien que dans ce documentaire, il se révolte contre le bombardement de Belgrade par lOTAN, mais sur les raisons de ces bombardements, rien. Il se fait filmer en train de se baigner dans les eaux de la Drina, à quelques kilomètres de Srebrenica, trois ou quatre ans après les massacres, mais sur les horreurs dont ont été victimes les musulmans de Bosnie de la part des tchetniks serbes, rien. Les victimes, ce sont les Serbes, toujours les Serbes. En 2002, il en est resté là. Il na pas avancé dun pouce. Et tu le vois bien aussi dans ce texte dont tu me parlais, Autour du Grand Tribunal, bien que Milosevic soit sous les verrous, il insiste encore sur les victimes serbes, dont selon lui on ne parlerait pas assez. Ah, sûrement ! Mais de quoi ? Parce que cest toute la question : de quoi ont-ils été victimes, les Serbes, tu peux me le dire ? Absolument pas. Et non seulement ce nest pas évident, mais à mon avis cest faux. Dailleurs, je te ferais remarquer que tu nas pas répondu à ma question. Je ne te demandais pas de qui ils ont été victimes, mais de quoi. Parce quà mon avis, tout le problème Tu sais, le fameux « Grand Mécanisme de lHistoire », dont parle Dobrica Cosic Oui, lécrivain nationaliste grand-serbe, celui qui a été président de la Yougoslavie au début de la guerre, eh bien, on peut le démonter ce méca Daccord. La seule chose que je voulais dire, pour le moment, cest que ce mécanisme qui a très largement joué sur le plan collectif, Handke en est dune certaine façon lillustration singulière. Mais jen étais ah oui, à la façon dont le déni sinstalle et envahit tout son champ de vision. Ce douloureux secret, il la donc laissé filtrer dans le Malheur indifférent, en 1972, et maintenant, écoute la façon dont, dans ce documentaire en 2002, trente ans plus tard, sa vie est reconstruite. Le texte il est vrai nest pas de lui, mais ce film lui étant entièrement consacré, tu admettras quil a probablement contribué à lélaboration des textes ou en tout cas, quil y a souscrit et les a avalisés. Voici ce que dit la voix off de ses origines : « La commune de Griffen, en Carinthie du Sud, est toute proche de la frontière slovène. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la majorité de la population y était encore austro-slovène et mélangeait les deux langues. Ce sont des hameaux éparpillés autour dun village central auquel une modernisation forcée a ôté tout caractère. Peter Handke est né là, le 6 décembre 1942, dans la maison de son grand-père, au pied du château. Sa mère, Maria Handke, part à Berlin avec son fils en 1944, et revient à Griffen en 1948 avec lui, sa fille cadette Monica, et son mari Bruno Handke, revenu sain et sauf de la guerre. Elle donne bientôt naissance à un troisième enfant. La famille Handke vit chez le grand-père slovène [...], figure déterminante dans lenfance de Peter. Plus tard, dans un de ses livres, il lui attribuera un véritable rôle de père. » Nest-ce pas fascinant ? Eh bien, tout le texte est agencé pour que le téléspectateur non averti, qui ne connaît pas le Malheur indifférent ou la lu dun il distrait, comme « de la littérature », y entende une histoire banale, lisse, celle dune femme accouchant pendant la guerre loin de son mari parti au front, puis allant le chercher et revenant chez elle avec lui et un second enfant. Tu vois bien : le père de Handke, lemployé de Caisse dÉpargne, est maintenant gommé, rayé de lhistoire. Il ny a pas de mensonge explicite, remarque, puisque Bruno Handke y est bien défini comme le mari de Maria, et non comme le père de Peter. Le rédacteur a bien pesé ses mots, comme tu vois. Et celui qui prend le rôle de père, cest le grand-père maternel Je nen déduis rien darrêté, je continue de lire, découter, et de le chercher, lui. Jessaie de savoir où il est, ce qui pousse sa plume. Et jentends cela. Ce trou dans un premier temps, et maintenant, ce trou bouché disons, lissé. Ce déni manifeste et qui visiblement détermine lensemble de sa vie et de son uvre, peut-être. Oui, mon hypothèse à moi bien sûr, que je revendique, mais que jespère bien te faire entendre mais revenons à ton texte, Autour du Grand Tribunal. Noublie pas que moi aussi, je suis partie de cet article, dans lequel il narrive pas à considérer Milosevic comme un coupable. Si tu le lis en essayant de te mettre dans sa peau, en entendant, je dirais, laccent de vérité qui est le sien, autrement dit si tu essaies de faire abstraction de tes opinions et si tu admets que ce quil dit est pour lui absolument nécessaire, tu entends bien quil se heurte à un obstacle intérieur, intérieur à lui-même, je veux dire. Il le dit, dailleurs, puisquil parle dune maladie foncière qui serait peut-être la sienne, mais dont il ne veut pas savoir en même temps doù elle vient. Dune certaine façon, il est très clair. La seule différence entre lui et moi, cest que moi, je veux savoir. Disons, jessaie de savoir. Alors je ne vais pas fouiller dans ses tiroirs bien sûr, et je ne vais pas non plus lui poser de questions puisque jai toutes les raisons de penser quil ny répondra pas. En revanche, je mappuie sur les textes quil a rendus publics et qui, à ce titre, appartiennent à tout le monde. Bref, je le lis. Maintenant, tu te souviens que dans ce texte censé parler du procès de Milosevic, il parle beaucoup des films relatant des procès, des héros de ces films, des accusés innocents par principe, et tu nas pas compris, disais-tu, où il voulait en venir. Tu trouvais cela décousu. Moi aussi, évidemment, ces desiderata mont au départ prodigieusement agacée. Jy voyais une espèce de complaisance gratuite, une sorte de Je pense que ça na rien de gratuit, au contraire, cest même intimement lié à cette problématique intime, aussi profondément intime quaussi résolument déniée. Tu vas voir. « Dans ma jeunesse, avant même dentreprendre mes études de droit » et le fait quil soit juriste sinscrit parfaitement, comme je te le disais, dans cette logique générale qui a fini par mapparaître « je fréquentais avec enthousiasme les prétoires et les parloirs des prisons. En outre, je ne ratais jamais un film dont laction se déroulait dans les salles daudience ou les pénitenciers. [ ] Mais sagissait-il vraiment denthousiasme ou nétait-ce pas plutôt lenvie de connaître des sensations fortes dans lennui qui était le mien voire celui de lEurope centrale ? Peu importe : je tenais à voir tous ces accusés, dans la vie comme dans les films. Je voulais pouvoir contempler le visage du ou des accusés, de près si possible, et si possible en gros plan. » Intéressant, non ? Il est visiblement fasciné. Ce nest tout de même pas le cas de tout le monde Je continue. « Et il est significatif, peut-être, quen règle générale, dans les films de cette époque il y a trente, quarante ou cinquante ans , les accusés tout comme les condamnés et les prisonniers pouvaient encore incarner les héros de lhistoire. » « au sourire si doux. » Tu y es. Pas du tout. Tu y es, je te dis. Écoute la suite. « Si, en ce temps-là, ils apparaissaient comme tels » comme des héros, donc « cest notamment parce quils avaient été accusés bien que non coupables et condamnés bien quinnocents. Lhistoire était celle de cette innocence ; les films dautrefois étaient avant tout le récit du combat pour leur innocence et, en fin de compte, pour sa révélation [ ] Cette présomption dinnocence, présente dès le début dans la tête, nintervenait pas seulement au cours des procès montrés par ces films, mais aussi dans ce quil est convenu dappeler la vie. » Et voilà. Nous y sommes. Dans la vie. Réfléchis. Tu es né en 1942. En 1945-46, tu as trois quatre ans. Tu es un petit garçon qui na pas été reconnu par son père, ce père qui était membre de ce parti-là. À la radio, on parle dun grand procès. Dun procès pour crimes contre lhumanité, auquel le procès de Milosevic fait évidemment écho. Tu crois vraiment que les accusés de ce procès, ce procès qui, lui, était bien réel, dans la vie comme il dit, étaient présumés innocents ? Tu ne crois pas que ce qui travaille ce petit garçon, cest la question de la culpabilité de son père, qui nest pas un héros ? Cette fascination quil a pour les accusés, ce besoin de les croire innocents, cest tout de même singulier, non ? Enfin, tu vois bien quil reconstruit un roman ! Tu vois bien que toutes ces considérations sur ces accusés non coupables et ces condamnés bien quinnocents, qui lui viennent au moment où il est censé rendre compte du procès pour crimes contre lhumanité quon intente à Milosevic, sont des rationalisations qui viennent une fois de plus, comment dire, masquer cette question cruciale, recouvrir une fois de plus le trou initial ! Tu connais lhistoire, tout de même ! Je nai jamais dit le contraire. Mais je tai dit aussi que ma lecture sortait du champ littéraire et que je voulais comprendre pourquoi il sétait engagé de ce côté-là, quest-ce qui le poussait, et pourquoi il écrivait ce texte, Autour du Grand Tribunal, ce texte décousu comme tu disais mais pas décousu du tout, en fait, simplement tu ne vois pas le fil parce que ce nest pas du fil blanc, cest comme un fil de nylon, un fil invisible dont jai limpression davoir attrapé un bout et que je suis en train dessayer de tirer. Alors la question, cest de savoir ce qui tintéresse, toi. As-tu envie de gloser sur le talent de Handke ? sur sa sensibilité décorché vif ? sur son style ? Ou as-tu envie dessayer de comprendre qui il est, où il est, et pourquoi il prend encore la défense du peuple serbe, à un moment donné de lhistoire où ce peuple a reconduit à quatre reprises à sa tête un président tel que Milosevic ? Nous sommes ici sur le terrain politique, ne loublie pas. Le terrain non pas de son talent, mais de sa responsabilité citoyenne. Certes. Ah, ça non ! De son origine, daccord. Mais il est responsable de ce quil fait de son histoire, il est responsable de sa parole, des textes quil publie, des positions quil prend... ou alors, personne nest responsable de rien, et la société civile nexiste plus. Souviens-toi dHabermas. Lui aussi est un fils de dignitaire nazi. Et pourtant, que je sache, cest un honnête homme. Où je veux en venir ? Disons que jai plusieurs réponses. La première, cest que jaimerais te faire percevoir ce mécanisme à la fois ordinaire et vertigineux qui organise, me semble-t-il, aussi bien luvre que lengagement de Handke. Oui. Et de répétition du même sous une autre forme. Disons que cest un fil que je te propose, qui présente lavantage dapporter une cohérence générale à un ensemble qui paraissait jusquici disparate, je veux dire luvre littéraire, lengagement politique, les propos Handke, sa révolte, etc., et à partir de ce fil tu pourras toi-même relire lensemble de son uvre et reconstruire son chemin, si cela tintéresse, je te dirai en tout cas la façon dont moi je le perçois aujourdhui. Au-delà de Handke, jaimerais en venir à faire penser. Penser ce quest la création littéraire, en tant quelle est non seulement nécessaire mais vitale, penser ce quest un écrivain et ce quil fait, penser aussi ce quest, pour un écrivain, lengagement politique, la responsabilité quil prend lorsquil accomplit ce saut, et ce que cela suppose comme travail. Handke lui-même aborde la question, si tu ten souviens, puisquil se demande si lécrivain nest pas le témoin le plus suspect qui soit. Mais il ne creuse pas. Il napprofondit pas. Or je pense aussi que sur ce sujet-là, il y aurait beaucoup à dire. Tu vois bien quen une heure, nous ne parviendrons jamais à faire le tour de la question. Sans compter quil faudrait aussi aborder cette question des victimes Eh bien, parce que cette question est centrale dans le raisonnement ou plutôt dans labsence de raisonnement de Handke ; comme un peu chez toi, dailleurs, ma-t-il semblé, et comme chez beaucoup de gens de notre génération. Tu disais quil nest pas responsable de son origine, et sur ce point je suis daccord avec toi. Mais il vient un moment où lon est responsable de ses actes, de ses paroles, de son histoire. Le problème de Handke nest-il pas de se vivre lui-même comme une victime de lhistoire ? de son histoire et de lHistoire avec un grand H ? Quelle cause plaide-t-il, en fait ? Lorsquil sindigne du sort du peuple serbe quil considère comme une victime, sa révolte nest-elle pas de la même nature que cette rage quil éprouve, dit-il, contre lÉtat allemand et qui se retrouve, selon ses propres termes, dans tous ses livres ? Autrement dit, lorsquil prend son sac à dos, sous le coup dune passion irraisonnée, dans une espèce de passage à lacte semble-t-il, nest-ce pas la cause même du peuple allemand pendant la Deuxième Guerre mondiale quil va, à son insu, défendre ? ou la cause plutôt de ces populations austro-slovènes dont il est issu ? Quaurait-il pensé dun écrivain qui serait parti en Allemagne avec son sac à dos, en 1942, et qui aurait écrit un livre demandant Justice pour lAllemagne sous prétexte quil y avait des villages où vivaient des Allemands qui nétaient pas pour grand-chose dans ce qui arrivait ? Considère-t-il que ceux qui, comme son grand-père semble-t-il, ont voté pour Hitler, étaient aussi des victimes de lHistoire ? Attends, tu nas pas encore tous les fils. Si je te donne une réponse tout de suite, tu ne vas pas entendre le reste. Daccord, revenons aux textes. À cette constellation logique dont je te parlais. Comme tu las compris, le nom de son père, ce père qui appartenait à ce parti-là, ne lui a pas été transmis. Handke le désigne comme lEmployé de Caisse dÉpargne. Lui-même, dans le Malheur indifférent, se désigne comme « lenfant ». Maintenant, si tu lis son uvre en te souvenant de cela, tu ne peux pas ne pas faire le lien avec ce qui fait létrangeté de son univers. Cette question du nom, de la nomination, y est absolument centrale. Dabord, la plupart des personnages ne portent pas de nom mais sont désignés comme lEmployé de Caisse dÉpargne par une étiquette, disons, sociale au sens large. Tu as non seulement le colporteur, mais le voyageur, larchitecte, le lecteur, lécrivain, lenfant, le mari, et jen passe. Les patronymes sont extrêmement rares, et lorsquils existent, ils obéissent certainement à des choix, conscients ou inconscients, liés aussi à sa propre histoire. Disons que je le déduis de ma propre expérience décrivain, et certains indices confirment cette intuition. Le personnage principal de Lheure de la sensation vraie, par exemple, un des rares personnages à porter un nom, sappelle Gregor, comme un de ses oncles morts pour Hitler. Non, la notion deffet littéraire est une invention duniversitaire. Le seul effet, pour un écrivain, cest leffet de justesse. Pour Handke, ne pas donner de nom à ses personnages est la seule façon juste de sexprimer. Juste et nécessaire. Cest pourquoi il lutilise. Moi, je me demande pourquoi ce qui est juste pour lui est étrange pour nous, et pourquoi cest cela qui lui paraît juste, à lexclusion de tout autre choix. Ensuite, si tu le lis, tu remarqueras que ce thème du nom revient, de façon récurrente, dans tous ses livres. Attends Dans Après-midi dun écrivain, par exemple, il écrit ceci : « Si en cet instant précis quelquun lui avait demandé comment il sappelait, sa réponse aurait été : Je nai pas de nom et il aurait dit cela avec tant de sérieux que celui qui linterrogeait aurait compris sur-le-champ. » Ou encore : « Oui, être débarrassé de son nom était exaltant » Il parle aussi du « besoin de réfléchir avant que son nom lui revienne » Il dit encore : « La serveuse elle aussi avait bien sûr un jour su son nom. Mais elle lavait oublié depuis longtemps. » La serveuse, ça ne te rappelle rien ? Je ne peux pas tout te citer mais, tiens, dans le Colporteur encore : « Même les noms des objets refusent de lui revenir » et dans cette phrase, il souligne lui-même le mot « noms », cest dire sil y tient ! Dans Mon année dans la baie de personne, encore récemment donc, puisquil publie ce livre en 1994, il chante un « niemands land », un pays « sans nom » et sans histoire. Et tu trouveras dautres exemples. Une fois la chose repérée, on ne voit plus quelle. Et je peux te dire quelle est omniprésente, cest hallucinant. On a le sentiment que tout sorganise, chez lui, autour de cette faille identitaire, existentielle, déterminée par le nom de ce père-là, qui ne lui a pas été transmis, et dont comme tu las entendu dans le texte du récent documentaire de Peter Hamm il finit par dénier jusquà lexistence. Ce qui est intéressant, cest la façon dont ce déni imprègne toute son écriture, et finalement ses propos. Dans Histoire denfant par exemple, quil publie en 1981, il met en scène un personnage, « ladulte », qui aurait voulu être juif et se sent incapable de transmettre quelque tradition que ce soit parce quil souffre, dit-il, dêtre lui-même descendant dun « non-peuple ». Dun côté, il utilise toutes sortes de périphrases pour ne pas écrire le mot « juif », et de lautre, il inscrit « lenfant » une petite fille dans une école juive dont elle se fait exclure quand débute lenseignement religieux. Tu vois donc ce mécanisme de répétition à luvre, ce qui ne lui a pas été transmis il ne peut pas non plus le transmettre et du coup ce quil transmet, cest ce trou, cet innommable de la filiation, ce quexprime le fait que « lenfant » ici ne le désigne plus lui, mais sa fille. Or, par son refus daffronter sa propre histoire, ce refus qui est aussi une passion, cette « passion de lignorance » dont parle Freud, il se condamne lui-même à la répétition puisque ce quil transmet, à son insu, cest son déni même. Tu comprends comment lhistoire se répète, de génération en génération, quand on ne veut rien savoir dabord de sa propre histoire, de la place quon y occupe, puis plus largement de lhistoire ? Quil sagit dune passion, tu lentends dans ses propos sur lhistoire. Quand il aborde ce sujet il devient violent, injurieux même, tiens, écoute ce passage dHistoire denfant, il parle de « ladulte » : « et voici quil maudit tous ces vauriens dêtres qui ont besoin de lhistoire pour leur biographie : il maudit aussi lhistoire elle-même et labjure pour sa part à tout jamais ». Et là tu retrouves sa rage, il parle aussi des « réaleux » et des « jean-fouille » qui tentent de le ramener à la réalité, parce que visiblement il a dans son entourage des gens qui savent bien que lhistoire, on ne peut labjurer, tout simplement parce quelle nous détermine et que quand on ne veut rien en savoir, elle vous rattrape au tournant. Alors bien sûr, le « poids du monde » qui pèse sur ses épaules, cest lhistoire, son histoire à lui prise dans cette histoire épouvantable, et quand on refuse de sy confronter, de lélaborer, non seulement son histoire personnelle mais lhistoire collective, quand on refuse de sengager dans ce travail immense et douloureux, eh bien cest ainsi quon part avec son sac à dos pour défendre une dictature et de prétendues victimes innocentes qui soutiennent le pire et sèment la mort au nom de leurs mythes nationaux Disons quon a limpression davoir affaire à la source de cette maladie foncière sur laquelle il sinterroge, tout en disant quil ne cherche pas de réponse, ce qui est logique puisque cest la position à laquelle il nous a habitués : Handke, tu las compris, ne veut pas savoir. Il veut poser des questions, comme les enfants, mais en même temps il ne veut pas savoir ce qui le concerne. Il préfère croire en Dieu et demander pitié. Eh bien, parce quil le dit lui-même ! Cest au début du documentaire de Peter Hamm encore, écoute : « Sans la pitié, pas décriture. Mais on ne peut pas dire sans arrêt : Jai pitié. Mieux vaut dire : Seigneur, aie pitié de nous, comme on dit à la messe. Cest un précepte aussi pour la littérature profane. Au fond, la littérature na pas à être profane. Elle peut, elle doit faire semblant dêtre profane, elle doit jouer le jeu parce que cest le jeu, mais au fond, vraiment, elle na pas à être profane. » Bon dieu ! Quand jentends cela, cela me met en rage! Mais parce que cest dune hypocrisie épouvantable ! Tu penses quavant décrire son plaidoyer pour la Serbie, il a eu pitié des morts de Vukovar et de Srebrenica ? de ces morts causés par le régime quil allait soutenir et quont longtemps soutenu la majorité des Serbes ? Tu ne trouves pas que cest une façon assez commode de se blanchir la conscience ? Ah, la pitié de Handke, elle est drôlement orientée Et puis Tiens, lui qui est autrichien, il devrait tout de même se souvenir de Stefan Zweig, son compatriote, et de la « pitié dangereuse », tu ne crois pas ? Stefan Zweig désespéré par le déshonneur que le IIIe Reich inflige à son pays et qui sexilera puis finalement Ah, sans doute, mais toute la différence, cest quil ne se pensait pas comme tel ! Pas du tout. Il y a le fait dêtre victime et il y a Wajcman dit cela beaucoup mieux que moi. Lis le post-scriptum dArrivée, départ. En substance, il dit quil y a le fait dêtre objectivement victime de quelque chose, ce qui court les rues, et le fait de revendiquer ce statut de victime, dadhérer à cette identité, ce qui est tout autre chose. Entre le fait objectif et cette position subjective, il y a selon lui un abîme, et je suis daccord avec lui. Or cet abîme, Handke ne le voit pas. Pas plus quil nentend, probablement, celui qui sépare « morts pour Hitler » de « plutôt tentés par le maquis ». Il paraît fasciné par cette idée de « victime innocente », quelle expression ! qui incarne le modèle héroïque moderne, et semble se vivre lui-même comme un innocent, ce qui me paraît la meilleure garantie de répétition de ce pire quil sempresse daller cautionner. De ce point de vue-là, il est très représentatif de notre époque et cest pourquoi son cas donne à réfléchir. Tu vois, tu nes jamais content ! Quand je te dis que tout Handke sarticule à ce déni foncier concernant son origine, tu me dis que cest réducteur, autrement dit trop simple, et quand je te donne un aperçu des multiples ramifications de ce mécanisme, qui sinfiltre comme une pieuvre dans tous les registres de lexistence et détermine toute une façon de penser et de se penser soi-même, de parler, dagir, de voir le monde, tu trouves soudain que cest trop compliqué Mais non je ne mélange pas, jessaie de tindiquer disons, les points de repères qui permettent de le situer. Handke se précipite en 1995 en Serbie, en 1996 il prend le parti du peuple serbe, il défend Milosevic, il se rend à son procès, il publie à ce sujet un texte que tu juges décousu, et moi je te dis que tout cela est parfaitement cohérent, logique. Mon sentiment, puisque jai suivi cette guerre de près, est que Handke dénie ce qui sest passé. Il dénie la responsabilité de Belgrade comme celle du peuple qui a élu à quatre reprises Milosevic. Il dénie la nature de la politique menée par la Serbie pendant dix ans, autrement dit cette idéologie du nettoyage ethnique qui marque lhistoire serbe depuis le XIXe siècle et dont lorigine pourrait remonter au traumatisme collectif qua constitué pour le peuple serbe la défaite contre les Turcs, la fameuse bataille du Champ des Merles en 1389. Il dénie les massacres. Il dénie la compétence du tribunal pénal international pour juger ces criminels. En même temps il souffre profondément, cest évident (ce qui nexcuse rien, mais je le constate, il suffit de lentendre parler pour le reconnaître), et il est dune ambivalence assez difficile à supporter. Dun côté, il ne cesse de dire quil veut se connaître, et de lautre, il ne veut pas affronter ce que cette connaissance lui imposerait de remises en question. Il ne cherche pas de réponse, comme il le dit, mais il en donne de fausses, bien entendu, ou en tout cas de trop partielles, qui masquent lessentiel. Dun côté, il critique fortement les médias, et de lautre, il en profite et y publie de longs articles. Il est toujours des deux côtés. Il crache dans la soupe et il la boit. Cest une position. Et il préfère aller régler ses comptes personnels sur la place publique, ni vu ni connu, au risque de semer encore la confusion en plaidant une cause indéfendable. Ça métonnerait. Visiblement, ce nest pas de ça quil vit. Cela dit, cette position, tu la retrouves partout : il prend la défense du peuple serbe, mais il ne dit pas un mot du Cercle de Belgrade par exemple, et des vrais résistants serbes, qui dénoncent les mythes meurtriers qui enflamment le pays et sur lesquels sappuie le régime. Il prétend quil veut se connaître, mais il ne fait rien pour ou, tout au moins, il sarrête en chemin. Il sait aussi quil est un escroc, mais ça ne lempêche pas de sengager du côté des escrocs, évidemment. Et pour couronner le tout, il fait carrément du négationnisme au présent. Les textes, rien que les textes. Tu vas voir. Daccord. Cela dit, je ne fais que tesquisser le cadre à partir duquel il faudrait reprendre chaque livre et se livrer à une analyse plus fine. Sur le fait quil ne cite pas les gens du Cercle de Belgrade, tu nas quà te reporter à la fin dAutour du Grand Tribunal. Il y donne quelques indications de lecture. Pas un mot de Bogdan Bogdanovic, le maire de Belgrade, qui a risqué sa vie à sopposer au régime et que moi je suis allée entendre, quand il est venu à Paris au début de la guerre, cest un homme très courageux, Bogdanovic, un type qui avait le culot de dire que cette histoire du Kosovo était un mythe catastrophique, et je peux te dire quaffirmer une chose pareille devant des Serbes, à lépoque, cétait vraiment jouer sa tête Pas un mot non plus dIvan Djuric, ce jeune historien serbe qui depuis est mort dun cancer mais qui sétait présenté aux élections contre Milosevic et qui déclarait au début de la guerre « mon peuple est malade » (de cette maladie aussi, je pourrais te parler longuement). Pas un mot de Mirko Kovac, de Radomir Konstantinovic, dAljosa Mimica, de Gojko Nikolis, de Mirko Tepavac, de Dragan Veselinov, et jen passe. Ces Serbes-là, qui ne sont pas les plus nombreux mais qui sont de vrais résistants, et dont quelques textes ont été publiés en France dès 1993, il ne les connaît pas. Et il prétend te donner des indications de lecture pour mieux comprendre. Daccord, je te les enverrai par fax. Ensuite ah oui, il veut se connaître et ne fait pas ce quil faut pour. Là, tu dois te reporter dabord au Poids du monde, le journal quil publie en 1977. Dans la notice préli-minaire, il écrit ceci : « Lidée quun tel reportage dune conscience individuelle publié sous forme de livre puisse paraître prétentieux est, espérons-le, réfutée par ma conviction que cette conscience (moi) se propose un but ou, pour parler avec emphase, quelle veut sans cesse se pénétrer elle-même. » « Sans cesse se pénétrer elle-même », le moins quon puisse dire, cest que la traduction française est percutante. En faisant limpasse sur linconscient ? Quelle jouissance, en effet ! Quon ait cette démarche avant Freud, je le comprends, mais après ? Prétendre quon sintéresse à la philosophie, prétendre vouloir se connaître, et ne pas affronter cette question-là, de son inconscient, tu ne crois pas que cest une imposture ? Cest ce que dit Laplace, dailleurs, dans Considérations salutaires sur le massacre de Srebrenica, il considère que Handke est un imposteur et je partage son point de vue. Mais Laplace, lui, reste très séduit par luvre littéraire et ne fait pas la même lecture que moi, il a lair de considérer quil y a dun côté lécrivain et de lautre lhomme engagé sans chercher, disons, cette logique générale qui détermine lensemble de lhomme engagé dans son langage, quelque forme quil prenne. Raison de plus pour être vigilant et essayer de savoir ce quon dit. Dailleurs, pour revenir à Handke, son entreprise, si jose dire, dauto-pénétration consciente naboutit à rien évidemment, il en convient lui-même. Dix-sept ans plus tard, en 1994, dans Mon année dans la baie de personne, il note ceci : « À bientôt cinquante-six ans, je ne me connais pas. » En loccurrence, ça nétonne que lui. Et il ajoute cette phrase assez cocasse, « je crois avoir fait le tour de moi-même », tu avoueras que cest plutôt comique Eh bien parce quil na cessé den faire le tour, justement, mais en se gardant bien dy entrer ! Cest comme le tribunal, tiens, Autour du Grand Tribunal, finalement le titre nest pas si mal trouvé, là aussi il tourne autour sans jamais entrer dans le vif du problème. En même temps, tout en faisant ce constat, il continue bien sûr de souffrir de sa maladie quil na pas explorée, et il appelle de ses vux une « métamorphose ». Alors moi évidemment, en lisant ce livre, une seconde jai espéré, je me suis dit quil allait peut-être enfin se confronter à ce qui le travaille. Mais non, le verrou était là, écoute : « La nouvelle métamorphose, je la voudrais sans douleur. Il ne faut pas que se renouvellent ces années détranglement entrecoupé dinstants dextrême clarté, comme il y a vingt ans. Il me semble dailleurs que cela ne se produit quune fois dans la vie : ou lintéressé sombre corps et biens, ou il dépérit pour devenir un mort-vivant, lun de ces méchants désespérés qui ne sont pas si rares je les reconnais à leur langage, et ils me sont proches , ou bien, justement, il se métamorphose. » Il y a beaucoup de choses, dans ces quelques lignes. Dabord, tu entends quil ne veut pas souffrir. Autrement dit, il ny aura pas de métamorphose, puisque toute métamorphose est extrêmement coûteuse, intimement je veux dire. Il a lair de confondre métamorphose et déguisement, mutation et travestissement, réalité et mise en scène. Ensuite, puisquil na pas sombré corps et biens et puisquil ny a pas de métamorphose, il lui reste le destin des morts-vivants, dont il se sent proche, dit-il. Et ça, ça me paraît assez juste. Parce que pour vivre vraiment, il faut parfois se confronter à ce qui vous fait souffrir, justement, et qui au départ ne se laisse pas identifier, ne se laisse pas nommer. Là, on arrive au cur de cette constellation logique dont je te parlais. Cest intéressant parce que cela permet de comprendre, enfin je ne sais pas, peut-être, disons plus largement la logique où sont ces gens Oui, lui, dautres, enfin tous ces gens qui doutent encore, ces gens qui ne veulent pas savoir, cette plaie inqualifiable, tiens. Je ne trouve pas le mot tant ça me... Je dois dire que quand jai découvert ça, chez Handke, jai été estomaquée. Mais là, si tu veux lapprocher, saisir où il est et comprendre comment il sengage, tu es obligé de replacer ses textes dans le contexte de lépoque désolée, la formule nest pas très heureuse mais elle est juste. Il publie Mon année dans la baie de personne en 1994, en Allemagne. La traduction française paraît un peu plus tard. Dans ce gros livre il parle surtout de cette banlieue de Paris, Chaville, où il vit depuis longtemps. On croit donc que cest ça le sujet. Mais le sujet dun livre, tu las compris maintenant, cest comme dans une phrase, tu as le sujet apparent et le sujet réel. Lhistoire de cette banlieue est donc le sujet apparent. Et le sujet réel en loccurrence, cest toujours le même, à savoir que Handke se vit comme un réprouvé, comme sil faisait partie de la banlieue de lhistoire, comme cet étranger déchu quest le Colporteur, tu te souviens ? Bon, au moment où il écrit Mon année dans la baie de personne, la guerre en Yougoslavie dure depuis plus de trois ans et lui ne sest pas encore publiquement engagé, son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina ne paraîtra que deux ans plus tard. Voici ce quil écrit : « Dans les livres que jai écrits depuis que jai abandonné mon métier de juriste, cest moi, plus ou moins, qui suis le héros. Si jai réussi, cela ne ma été possible que parce que jétais le personnage dun livre. Chaque fois que, dans la vie, je devais être aussi protagoniste, je nai pas tenu le coup. Encore et toujours, je men suis cru capable et jai essayé de lêtre, meneur de jeu dans léquipe de lécole, orateur à lassemblée générale des étudiants, défenseur devant les assises, puis seul diplomate en poste à létranger osant se dresser contre son maître suprême, le président fédéral ; et aussi comme amant, parfois même homme à femmes, puis époux, père, maître douvrage, jardinier, propriétaire de vignobles. Après des débuts pour ainsi dire convaincants, je nai pas tardé, chaque fois, à sortir de mon rôle. Comme héros ou personne agissante, une fois passée la première ivresse de laction, je devenais un escroc. Jinter-rompais le jeu que javais pourtant commencé sous le signe de la totalité dune vie. » Il a donc parfaitement identifié dans sa vie intime ce phénomène de répétition, mais il se contente de le constater et de lexhiber, sans sinterroger sur ce mécanisme. Entre parenthèses, ce quil dit me paraît juste aussi pour son uvre littéraire. Là aussi, il a commencé « sous le signe de la totalité dune vie » et ensuite, après le Malheur indifférent en gros, dans les années soixante-dix en tout cas, il a, selon ses propres termes, « interrompu le jeu ». Enfin, cest ma lecture. Donc, en 1994, il sait que dès quil sengage dans la vie, il finit par y jouer un rôle descroc. Sincère ? Mais quest-ce que cest, la sincérité, quand on est dans le déni permanent et quon ne veut rien en savoir ? Une excuse ? Hitler aussi était sincère ! Sans doute. Il nempêche que cest sur de tels hommes que sappuie ce genre de régime. Attends, tu vas voir. Il sait donc en 1994 que dès quil sengage dans la vie, il finit par y jouer un rôle descroc, il va même plus loin puisquil écrit : « Je suis trop brusque pour être protagoniste dans la vie sociale. Comme héros dans les affaires du jour, je suis un danger public », et il va jusquà prendre de bonnes résolutions puisquil écrit aussi : « Dans la vie, la place qui est la mienne est celle dun spectateur, et dans lécriture, je me mettrai moins en action quauparavant, je serai essentiellement un chroniqueur, aussi bien de lannée qui se déroule ici dans cette région que des amis qui forment un large cercle au-delà des collines, et je garderai aussi vis-à-vis de moi-même la distance et le ton du chroniqueur », mais bien sûr, il ne sy tient pas. Tu commences à connaître le personnage. Comme disait Queneau, tu causes tu causes donc il cause et ce quil dit ne porte pas à conséquence et il sempresse même de faire le contraire puisque un an plus tard il part pour la Serbie et publie, en 1996, son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, dans lequel il demande « Justice pour la Serbie ». Autrement dit, il sengage dans la vie, sur le terrain politique du côté des escrocs bien sûr, et il va sy montrer en effet un « danger public » avec une certaine insistance, note bien, puisque ce texte, Autour du Grand Tribunal, est tout de même, sous couvert de témoignage, un tissu de demi-mensonges et de contrevérités qui demanderait à être disséqué et commenté phrase par phrase, et au fond duquel on retrouverait toujours cette question, centrale, de son déni à lui et de son ambivalence foncière, de sa fascination malheureuse, disons, pour les criminels nazis. Trop loin ? Écoute, tu as le livre sous les yeux ? Regarde page dix-sept, ça commence en bas, cette phrase, il vient dévoquer ces assassins au teint bronzé, aux cheveux hirsutes et aux yeux brillants, tous ces condamnés quil allait voir dans les prisons, et il parle maintenant de cet ancien chef du camp de concentration de Wilna/Vilnius qui lui a demandé de venir le voir, auquel il rend visite, donc, « entre compatriotes » comme il dit, parce quils sont tous les deux autrichiens, et qui lui a raconté, cest page dix-huit maintenant, « quil avait jadis sauvé des Juifs à W., ou en tout cas », écoute ce petit bout de phrase qui arrive après le plaidoyer pour son frère condamné selon lui injustement, « ou en tout cas quil les avait épargnés à partir du moment où il sagissait de Juifs spécialisés, cest-à-dire de main-duvre qualifiée, de techniciens, etc. » et ce type demande à Handke de faire quelque chose pour lui. Non mais quest-ce que ça veut dire, de dire les choses comme Mais tu entends ça ? Tu vois, cest tout Handke ça, tout son style, Handke tel quen lui-même Des « Juifs spécialisés », quest-ce que cela veut dire, hein ? Que ce salopard a sauvé des ouvriers spécialisés quand il en avait besoin, et bien quils soient juifs ! Cest tout. Et après cela, il prétend avoir sauvé des Juifs et demande à Handke de faire quelque chose pour lui, sous ce prétexte-là ! Ça, tu penses bien quil nen dit rien ! En tout cas, la demande na pas lair de le scandaliser, il a même lair de la trouver assez recevable, finalement Ça, je dois dire, cest le plus joli mensonge quil ait trouvé, et auquel se sont laissés prendre ses plus proches amis, même son traducteur, remarquable par ailleurs, Georges-Arthur Goldschmidt qui, lui, me paraît de bonne foi. Attends, jai noté une phrase de Goldschmidt, la voici : « Luvre de Peter Handke fait voir ce qui est, elle rétablit les faits par lextrême précision de lécriture. » Tu vas voir de quelle façon il rétablit les faits ! Tu vas voir comment il la décrit, la réalité ! Quest-ce que jen sais ! Peut-être pas Cela dit, ce nest pas à moi de le savoir, cest à lui. Après tout il publie, il prend ses risques, non ? Il est responsable de ce quil écrit en tout cas. Et moi, je le lis. Et quand je lis quelquun, jaime bien savoir quel crédit je peux accorder à ce quil dit. Chacun à sa place, nest-ce pas. Bon, Goldschmidt pense donc que la précision de lécriture de Handke rétablit les faits Tu vas voir. Je reviens à Mon année dans la baie de personne, si tu veux bien. Nous sommes en 1994. Et dans ce livre, voici le passage sur lequel je tombe Il est en train dévoquer certaines « nuits de [sa] vie » et tout à coup, il écrit cela : « Ainsi cette soirée il y a quelques années avec mes deux amis à Dubrovnik, en Yougoslavie. Jy avais été invité pour mon cinquantième anniversaire » Tu penses bien quen lisant cela, je sursaute ! Ah, voilà ! Tu vois ce que cest, de lire la littérature comme si ça navait rien à voir avec la réalité Évidemment, cest là-dessus quil mise, remarque Et le plus grave, cest que ça marche ! Cest bien parce que cest toi Bon, il va fêter son cinquantième anniversaire à Dubrovnik. Fais le calcul. Le 6 décembre 1942. Son cinquantième anniversaire tombe le 6 décembre 1992. Et alors, le 6 décembre 1991, juste un an plus tôt, a eu lieu le plus gros bombardement de Dubrovnik par les nationalistes serbes. Cest une curieuse coïncidence évidemment, mais on peut se demander si ce nest pas cela quil va fêter, aussi, avec ses amis serbes En tout cas, il sy rend à ce moment-là. Et moi qui y suis allée quatre ans plus tard, en 1996, je peux te dire que la région était encore dévastée. On ne pouvait pas se promener dans les environs sans voir des palais et des maisons en ruines partout. Tu nas quà relire larticle publié par Yves Heller dans Le Monde, pratiquement au moment où Handke va y fêter son anniversaire Oui, quasiment. Larticle est daté du 17 décembre 1992, onze jours après lanniversaire de Handke. Heller fait un reportage dans la région un an après, ils sy trouvaient donc au même moment. Lis son article, tu le trouveras sur le site du Monde, dans les archives. Il décrit les destructions systématiques, la façon dont toute la région a été ravagée. Et je peux te dire que ce que jai vu moi-même quatre ans plus tard ressemblait encore à ce que décrit Heller. Il ny avait que le ravissant port de Cavtat qui était indemne, et pour une raison simple : cétait le quartier général des forces serbo-monténégrines. Eh bien, tu sais que Handke déclare à plusieurs reprises que lécrivain est là pour décrire ce quil voit. Alors évidemment, je lis ça avec lintérêt que tu imagines. Que va-t-il décrire ? Les ruines, les maisons éventrées, les décombres omniprésents, tout ce que décrit Heller, il ne peut pas ne pas les voir, tout de même Eh bien non, il nen dit rien. Pas un mot. Il raconte comment il doit retrouver deux amis, « le lecteur » et « larchitecte », il raconte comment il se promène avec eux « de localité en localité », et dans le même temps il décrit un pays paisible, où il ne sest rien passé. Je ne peux pas tout te citer, cest trop long. Lis toi-même, tu verras. Cest stupéfiant. Cest tout ce que tu trouves à dire ? Mais cest du faux témoignage ! Du négationnisme au présent ! Ah, il peut sinterroger en effet sur la valeur des témoignages décrivain ! Existe-t-il témoin plus suspect quun écrivain ?, cest à peu près en ces termes quil commence Autour du Grand Tribunal, et en citant Kafka qui plus est, histoire de dire enfin, le name dropping comme disent les Anglo-Saxons, on sait bien à quoi cela sert parfois Mais quespère-t-il, en écrivant ces pages, tu peux me le dire ? Quelle jouissance y trouve-t-il, hein ? Il doit bien supposer, tout de même, que dautres liront, dans dix ou vingt ans, et quon pourra dire : Tenez, Handke est allé à Dubrovnik à cette époque-là, cest un écrivain qui décrit le monde quil voit, et voilà ce quil a vu. Nest-ce pas une preuve quil ne sest rien passé ? Non, franchement, cest abject. Lai-je attaqué en justice ? Non, nous sommes daccord. Il est libre de sa parole et moi aussi. Je suis donc libre de dire ce que jen pense et de quelle façon je lai lu. Le débat est ouvert. Au public de juger et, comme disait Sartre, de prendre ses responsabilités. Et puis, je te ferai remarquer que sa liberté décrivain lui permettait de situer cette histoire ailleurs ou dans une ville imaginaire, mais non, il choisit Dubrovnik, précisément Dubrovnik, et à ce moment-là, à cette date-là. Et il compte évidemment sur la bêtise et lignorance des lecteurs qui ny verront que du feu Dabord, en 1994, il glisse son couplet négationniste dans un livre sur la banlieue de Paris, et bien sûr le stratagème, une fois de plus, passe inaperçu. Nous sommes toujours dans ce même scénario de « la Lettre volée » présentée sous une autre forme, dont le contenu reste ignoré et que personne ne voit, et le déni se consolide. Ensuite, il senhardit. En 1996, au printemps, je vais à Vukovar et à mon retour, je lis son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, qui vient de sortir. Et bien sûr, comme tous les gens qui suivent de près ce qui se passe en Yougoslavie, ce livre me met en fureur. Mais je ne comprends pas encore à quoi cela correspond. Cela dit, à lépoque, je nimaginais pas quil y était allé, à Dubrovnik, et bien avant décrire ce livre. Maintenant, si tu relis son texte, il est encore plus ahurissant. Écoute ça : « Et encore une de ces questions de parasite : quen était-il vraiment de Dubrovnik ? La merveilleuse petite cuvette urbaine ou ville en cuvette de la côte dalmate a-t-elle vraiment été bombardée et détruite à coups de canon au début de lhiver 1991 ? ou bien ce qui est déjà suffisamment grave canonnée épisodiquement ? Ou bien, les objectifs bombardés étaient-ils situés hors des épaisses murailles de la ville ? et y eut-il des tirs égarés, trop ou pas assez tendus, volontaires ou involontaires, dont il a été tenu compte (cela aussi déjà suffisamment grave) ? » Tu as vu ces questions ? Alors quil est allé sur les lieux à peine un an après, alors quil a vu les destructions massives, il ose encore Tu sais à quoi cela me fait penser ? Mais ça devrait préoccuper tout le monde, non ? Et il a le front de dire « ces questions de parasite » Il est vraiment comme ces gens qui se demandent si les fours crématoires ont réellement existé. Peut-être, mais la différence, cest que moi, je sais doù elle vient, cette rage. Et je ne me considère pas comme une victime de lhistoire. Objectivement tu peux dire ça puisque à ce titre, jaurais en effet quelques raisons historiques de me considérer comme une victime. Et en même temps, pas une seconde. Pas une seconde je ne parlerais au nom du fait que je serais, comme tu dis, une « victime » ou que jappartiendrais à un peuple de victimes. Ce langage-là minsupporte, il pue la contrition, le sacrifice, la pitié sirupeuse, tout ce que je déteste. Cest même assez paradoxal, finalement. Que les Juifs soient souvent, aujourdhui, les plus révoltés, et que ce soient les fils de bourreaux qui jouent les victimes et regrettent de ne pas être juifs. Cest un curieux renversement, tu ne trouves pas ? Sûrement compréhensible, mais sur lequel il faudrait se pencher un peu. La culpabilité les hante, ils nen sortent pas. Il nest pas impossible dailleurs que le devoir de mémoire, ce slogan quon nous rabâche aujourdhui, nait fait que renforcer cette culpabilité. Le devoir de mémoire ? Le dire de cette façon finit par résonner comme un contresens. Comme si la mémoire pouvait faire lobjet dun devoir. « Quelque part » comme on disait autrefois, ça ne rime à rien finalement. Eh bien là où ça narrive pas à se souvenir, justement. Là où ça résiste parce que cest impensable, là où ça na pas été transmis par les pères. Ce que tu apprends à lécole, ça peut aider bien sûr, mais ça ne résout pas le problème. Ce qui compte, cest ce qui se passe dans les familles. Ce qui se transmet et ce qui ne se transmet pas. Ce qui se cache au fond des placards. Et ça Bien sûr. Absolument essentiel, même. Mais comment est-ce entendu ? Cest tout de même ça la question. Tu connais la blague du père qui raconte à son fils comment on fait les enfants ? Eh bien, il lui explique tout. Enfin, le principe, comment on fait. Et le gamin écoute. Et le père lui dit : Tu as bien compris ? Et le fils dit oui, jai compris. Et le père insiste : Tu as bien compris que cest de cette façon quon fait les enfants ? Le fils opine, réfléchit, puis il ajoute : Mais il y a tout de même une chose que tu ne me feras jamais croire, cest que tu as fait ça avec maman. Eh bien lhistoire de la Shoah, cest la même chose. Il y a une chose quils ne croiront jamais, ceux qui dénient et doutent encore, cest que chez eux, dans leurs familles, il y avait peut-être des gens pas très nets et qui nont rien dit. Et qui se sont fabriqués après coup des légendes héroïques. Alors tu penses bien que ce quon leur raconte à lécole, ça glisse Mais ce quils devraient savoir ces gens-là, ce quon devrait leur apprendre, cest, primo, que nos pères nétaient pas des héros, et secundo que la Shoah, eh bien, il ny a même pas besoin de sen souvenir puisque tiens, tu veux que je te dise ce que cest, la Shoah ? Je sais, tant pis. Pour moi, la Shoah, cest le hardware de lhumain, voilà ce que cest. Même pas nécessaire de le mettre dans la mémoire vive. Parce que cest avec ça que nous vivons. Quoi quon fasse. Quon sen souvienne ou pas. On naît et on vit avec cette réalité-là, que nous faisons partie dune espèce capable de ça. De cette horreur-là. Et quand on ne sen souvient pas, ça sen souvient pour nous puisque cest inscrit en nous. Sil y a une leçon à retenir de lhistoire, cest celle-là. Non non, pas tous coupables, pas du tout ! Tous capables de ça, cest différent. Eh bien, de considérer quun autre, sous prétexte quil pense différemment, sous prétexte quil a une autre histoire, dautres croyances, une autre culture, est inférieur, et quon aurait le droit de léliminer. La shoah cest le comble, si tu veux, pas lincomparable, non pas du tout lincomparable, ce mot-là je ne le supporte plus, il a fait tant de ravages, mais le comble, oui, le comble absolu. Et en dessous, il y a des degrés. Et chaque fois justement, tu dois comparer. Tu ne dois jamais cesser de comparer. Dès que tu sens ce truc-là dans les discours, dans le regard, si tu es un honnête homme, tu dois hurler. Tu dois savoir quau bout de compte, lhorizon si tu veux, cest ça, qui nest pas dit. Qui nest même pas dicible. La Shoah, pour moi, cest la lettre volée de lhumanité. Pas vraiment une lettre damour, comme tu vois. Sous une autre forme ? Eh bien si justement, à mon avis quelque chose du même ordre sest répété, sous nos yeux, et personne na voulu le voir, justement parce quon était dans cette idée-là, dincomparable. Le problème, vois-tu, cest que notre génération na pas appris cela. Elle na pas vraiment compris que la question juive dépassait largement la question du destin particulier du peuple juif et que cétait la question même de lhomme. Antelme a essayé de le dire et dautres aussi, Primo Levi, mais cétait trop tôt, trop frais peut-être, si difficile à entendre. Et notre génération a dû faire avec les mensonges, les demi-vérités, les légendes, et dans ce fatras les fils de bourreaux se sont empêtrés dans une culpabilité sans nom. Beaucoup se sont mis au travail bien sûr, ont fouillé, fouiné, mais les autres, écrasés par ce poids-là, le poids de ce qui ne leur avait pas été transmis par leurs pères, sont restés dans une confusion mentale aussi pitoyable quinsupportable. Et Handke fait partie de ceux-là. Ceux qui au lieu délaborer la question et de se révolter contre la faute de leurs pères, préfèrent pleurer, gémir, prier tu te souviens de Vigny et répéter, en allant soutenir ceux qui font la même chose. Sous une autre forme, exactement. Tu nas quà lire le Nettoyage ethnique, tu verras. Quest-ce que cest, éliminer les « non-Serbes », sinon éliminer lautre parce quil est un autre ? parce quil appartient à une autre communauté, parce quil adhère à dautres croyances, parce quil est issu dune autre histoire, parce quil est différent de toi ? Dailleurs, si la solution finale a si bien été réalisée en Serbie, cest aussi parce que les Juifs étaient des « non-Serbes ». La politique dextermination sinscrivait parfaitement dans cette tradition, dans cette façon, je dirais, dimpenser lautre en tant quautre. Non. Absolument pas. Comprendre, cest comprendre. Je peux comprendre un pédophile. Je peux comprendre un assassin en série. Je peux même comprendre Milosevic. Tout lhumain mintéresse, jusque dans ses aspects les plus inhumains. Mais comprendre, ce nest ni adhérer, ni absoudre. Personne nempêchait Handke de poursuivre tranquillement son uvre littéraire. En sengageant sur le terrain politique, il accomplit un saut. A priori, pourquoi pas ? Un écrivain peut éprouver ce genre de nécessité, de sengager pour une cause. Mais sil le fait, alors il doit travailler, se documenter, peser ses mots. Il ne peut pas se permettre de jouer de sa notoriété pour faire partager publiquement ses états dâme sans savoir ce quil va défendre et pourquoi, au nom de quoi. Tu ne crois pas ? Comme convenu, je tenvoie la bibliographie. Elle est loin dêtre exhaustive, mais elle te servira de base de départ. Je tai indiqué les ouvrages dans leur ordre chronologique de parution, je te dirai pourquoi quand nous en reparlerons. Alain Finkielkraut, Comment peut-on être croate ?, Paris, Gallimard, 1992. Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard, 1992. Jacques Rupnik, De Sarajevo à Sarajevo, Bruxelles, éditions Complexes, 1992. Joseph Krulic, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Bruxelles, éditions Complexes, 1993. Annie Le Brun, Les assassins et leurs miroirs, Paris, Jean-Jacques Pauvert au Terrain Vague, 1993. Mirko D. Grmek, Marc Gjidara, Neven Simac, le Nettoyage ethnique, documents sur une idéologie serbe, Fayard, 1993 pour la première édition ; Points-histoire (Seuil), 2002, avec une préface de Paul Garde, pour la deuxième édition. (Cest dans cette anthologie que tu trouveras, à la fin, quelques textes des membres du Cercle de Belgrade, les vrais opposants serbes de lépoque. Il contient aussi le fameux Mémorandum de lAcadémie serbe de 1987. Entre parenthèses, tu te souviens que Handke demande, dans Autour du Grand Tribunal, si on peut prendre un écrivain au sérieux. Et dans les indications de lecture quil donne à la fin, il parle justement du Mémorandum et ose écrire, en 2003, quil ne la pas encore lu dun bout à lautre. À partir de là, comment peut-on en effet le prendre, lui, au sérieux ?) Le Livre noir de lex-Yougoslavie, Paris, Arléa, 1993. Zlatko Dizdarevic, Journal de guerre, Spengler, 1993. Véronique Nahoum-Grappe (dir.), Vukovar Sarajevo La guerre en ex-Yougoslavie, Paris, Esprit, 1993. Jacques Julliard, Ce fascisme qui vient, Paris, Seuil, 1994. Bertrand Liaudet, LÉtat français et la purification ethnique : entre capitulation et collaboration, Observatoire des conflits et des crises (samizdat), Paris, 1994. (Tous ses textes sont consultables sur internet.) Bernard-Henri Lévy, La pureté dangereuse, Paris, Grasset, 1994. Pierre Hassner, La violence et la paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique. Paris, Esprit, 1995. Yves Heller, Des brasiers mal éteints, Le Monde éditions, 1997. Yves Laplace, Considérations salutaires sur le massacre de Srebrenica, Paris, Seuil, 1998. Florence Hartmann, Milosevic. La diagonale du fou, Paris, Denoël, 1999. Paul Garde, Fin de siècle dans les Balkans, Paris, Odile Jacob, 2001. Mirko D. Grmek, La guerre comme maladie sociale et autres textes politiques, Paris, Seuil, 2001. (Ici, lindication de date est trompeuse car il sagit dun recueil darticles dont les premiers sont parus dès 1991.) Je te conseille aussi, si tu ne las pas lu : Christopher R. Browning, Les hommes ordinaires, Paris, Les Belles Lettres, 1994. Enfin, il y a également les livres parus à lÂge dHomme. Cest léditeur de Milosevic, de Dobrica Cosic, et dune façon générale des principaux défenseurs de la cause nationaliste grand-serbe. Ceux-là, je te les indique parce quil faut toujours essayer de comprendre la façon dont raisonnent les défenseurs du pire. Cela dit, il faut aussi apprendre à les lire, car ce sont de très habiles et même parfois, comme tu dirais, de sincères manipulateurs. Tu trouveras à leurs côtés quelques Français, dont certains sont des amis de Handke. Jai hésité à te donner tous les noms, tu sais ce que je pense des listes, mais puisquils figurent sur les couvertures des livres, cest la seule façon de donner la référence bibliographique exacte, telle que léditeur et les auteurs eux-mêmes lont voulue. Dimitri T. Analis, Alexandre Astruc, Nora Beloff, Jean Besse, Patrick Besson, Jean-Paul Bled, Jean-Marie Domenach, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd, de lAcadémie française, Duc Thomas Foran de Saint-Bar, Sarah Frydman, Georges Haldas, Jean-Edern Hallier, Jacques Heers, Stéphane Hoffmann, Jérôme Leroy, Edward Limonov, Bernard Lugan, Gilles Martin-Chauffier, Gabriel Matzneff, Ange-Mathieu Mezzadri, Frédéric Musso, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Jean Raspail, Yak Rivais, Daniel S. Schiffer, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Françoise Xenakis, Alexandre Zinoviev, Les Serbes et nous (sous titre : 31 écrivains contre les tartuffes), LÂge dHomme, Lausanne, 1996. Patrick Besson, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd, de lAcadémie française, Jérôme Leroy, Gabriel Matzneff, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Daniel S. Schiffer, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Avec les Serbes, LÂge dHhomme, Lausanne, 1996. Dimitri T. Analis, Charles Aznavour, Patrick Besson, Jean-Paul Bled, Gérard Courant, Louis Dalmas, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd, de lAcadémie française, Gilles Galliez, Jean-Edern Hallier, Peter Handke, Marcel Jullian, Jacques Laurent, de lAcadémie française, Edward Limonov, Bernard Lugan, Gabriel Matzneff, Pierre Moustiers, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Éloge des Serbes, LÂge dHomme, Lausanne, 1997. Ah oui, jai oublié Védrine Cest normal, note bien, son chapitre sur « la tragédie yougoslave » ma mise dans une telle colère ! Encore chez Fayard, lui aussi, je te donne la référence : Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996. Tu y trouveras le résumé de la doxa mitterrandienne vichyssoise. Le plus insupportable à mon avis, cest peut-être le mépris que respire ce texte, tu me diras ce que tu en penses. On en reparle très vite. Bonne lecture ! Le cas Handke / Louise L. Lambrichs
Louise L. Lambrichs, Le cas Handke © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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