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Donc, ce qui me frappe, ce nest pas la chose, banale en elle-même et dont Handke évidemment nest pas responsable, ce qui me frappe, cest à la fois cette façon de la dire sans la nommer et que personne ne lait entendue. Et du coup, si tu analyses le texte, tu remarques aussi quil ne se nomme pas lui-même. Il ne dit pas je, ou moi, il dit « lenfant ». « Donner un père à lenfant. » Il ne dit pas par exemple « me donner un père », ni à ce moment-là, ni plus tard dailleurs. À aucun moment dans le texte, le lien nest établi entre lui et cet enfant. Le trou se répercute, dune certaine façon, et tu vas voir quil finit par tout envahir, tous ses textes, tous ses liens, à ses plus proches même. Cest aussi de cette façon, par exemple, quil parlera plus tard de sa fille dans Histoire denfant. Là aussi, il dira toujours « lenfant », jamais « mon enfant », jamais « ma fille ». Comme si cétait le lien de filiation qui était, si jose dire, innommable. Attends. Je dois dabord te dire lidée qui mest immédiatement venue. Ce quillustre le scénario de « la Lettre volée », que Lacan a utilisé pour éclairer à
sa façon la découverte freudienne, cest le dispositif inconscient à lorigine de ce que Freud appelle lautomatisme de répétition. Tu sais quune des choses fondamentales que Freud nous a apprises sur le fonctionnement de lâme humaine, cest que le déni engendre la répétition... sous une autre forme, bien sûr, car le même se répète toujours sous une autre forme, et cest pourquoi on a tant de mal à le repérer. Évidemment, au moment où je découvre, disons, ce pot aux roses, jai limpression eh bien, davoir découvert la clé. Noublie pas que ma question, cest : comment se fait-il que Handke, sous le coup dune espèce dimpulsion que personne ne comprend, sengage du côté dun régime qui adhère à cette idéologie du nettoyage ethnique que je connais bien puisque jen ai en partie édité les textes , cette même idéologie qui a permis en Serbie la mise en uvre si efficace de la solution finale Quoi ? Je considère que ce nest pas comparable.
Eh bien, admets-le. Provisoirement au moins. Écoute, tout au long de cette guerre on na cessé de renvoyer les différents camps dos à dos et le résultat cest quaujourdhui, la plupart des gens ny voient pas plus clair quavant et nont toujours pas compris ce qui sétait passé là-bas. Maintenant tu me demandes mon avis et tu nas rien lu, que les journaux probablement, qui ont défendu tout et son contraire, que puis-je te dire dautre ? Ce que javance, je peux le soutenir. Je peux te donner la bibliographie. Nous pourrions en parler des heures. Mais il faut relire lhistoire, en comprendre la logique profonde. On ne peut tout de même pas résumer en une heure ce que jai mis dix ans à comprendre Ne tai-je pas dit au départ quétant donné la lecture que tu avais de lhistoire, nous aurions probablement des difficultés à nous entendre ? De lhistoire de la Serbie, de lhistoire de la Croatie, de lhistoire de la France, des légendes patriotiques des uns et des autres De la façon dont toutes ces
légendes ont déterminé la politique européenne pendant cette guerre Tu vois bien que tu nas pas le choix. Si tu veux en savoir davantage sur Handke, tu dois accepter ma lecture, provisoirement au moins. Et pour savoir si tu es daccord, il faudra te mettre au travail. Lire ce que jai lu. Penser un peu, ça te Exactement. Donc, demblée, le sentiment que jai en découvrant cela, cest davoir affaire à ce mécanisme de répétition. Je veux dire que Handke, à son insu, paraît être le jouet de ce mécanisme qui lamène à prendre, finalement, des positions comparables à celles de son père, ce père qui ne lui a pas transmis son nom et dont il tait le nom. Sans doute. En même temps, je nen fais pas une vérité, je veux dire cest une intuition. Simplement une intuition. Mon idée, si tu préfères enfin mon idée ! une idée qui sappuie sur de nombreux travaux cliniques de gens qui savent de quoi ils parlent, sur un certain nombre de lectures, sur une expérience
personnelle, bref, une idée tout de même un peu étayée. Cela dit, ce nest pas chez moi une idée arrêtée. Plutôt une question, qui aiguillonne ma curiosité et me pousse à aller plus loin. Parce que je trouve singulier, si lon se réfère à « la Lettre volée » justement, que ce père qui ne la pas reconnu et dont il ne porte pas le nom, ce père qui a donc appartenu au parti nazi, comme beaucoup dAllemands, et qui a soutenu ce régime-là, Handke non seulement en dise si peu de chose Au départ évidemment, jai eu la même réaction que toi. Je me suis dit dans le fond ce gamin est le fruit dune rencontre de passage, un grand amour de passage disons, et la guerre terminée, Monsieur lemployé de Caisse dÉpargne est rentré dans ses foyers et Maria Handke est elle-même rentrée dans le rang et devenue une mère de famille comme toutes les autres, nest-ce pas. Et puis un jour, elle a lâché le morceau, le souvenir du grand amour la travaillait et elle a dit à Peter quil en était le fruit, la trace inoubliable. Tu te souviens quil dit cela, vingt ans plus tard elle se languissait encore du sentiment quelle avait éprouvé
pour cet homme. Vingt ans après malgré bon, enfin, je ne sais pas si cest vrai bien sûr, mais cest ce quil en a retenu. Ah, elle a dû drôlement laimer, ce fils-là. Je ne sais pas. Je me dis cela. Cest ce que me dit son texte. Dabord le fait quil lécrive. Cest une immense déclaration damour, ce livre. Un mausolée, mais aussi une déclaration damour. Absolument désespérée. Oh, rêver, cest beaucoup dire. Mais tu as raison, revenons à la réalité. Je veux dire au texte. Et à la façon dont le déni sexprime. Dabord, pour répondre à ta question, Handke la connu, cet employé de Caisse dÉpargne. Tiens, je te lis le passage du Malheur indifférent où il en parle. « Après mes examens de fin détudes, je vis mon père pour la première fois : avant lheure du rendez-vous, je le croisai par hasard dans la rue, un bout de papier plié sur son nez brûlé par le soleil, des sandales aux pieds, un colley en laisse. Ensuite il rencontra son ancienne maîtresse [la mère de Handke, donc] dans un petit café du village où
elle était née, ma mère excitée, mon père perplexe ; je me tenais à distance près du juke-box, appuyai sur Devil in Disguise dElvis Presley. » Tu te souviens que Handke a écrit plus tard un Essai sur le juke-box ? Tu vois, ce qui est extraordinaire quand tu entres dans son uvre, cest à quel point progressivement le filet se resserre et nous ramène constamment à ce père innommé et à cette enfance terrible, parce que le père officiel Bruno Handke, nétait pas non plus un ange, note bien, il buvait et battait sa femme, il y a dans le Malheur indifférent des scènes dune violence ! Tu devrais Je suppose. Vers 1960, quelque chose comme ça. Et il ne la pas vu quune fois apparemment, il en parle dans un autre passage, écoute : « De notre voyage de vacances à deux, nous avons écrit ensemble une carte postale à ma mère. À tous les endroits où nous nous arrêtions, il répétait que jétais son fils, soucieux avant tout de ne pas nous faire prendre pour des homosexuels (article 175). » Oui, il écrit cela. Parlant de ce père, il écrit aussi : « La vie lavait déçu, il se
retrouvait de plus en plus seul. Jaime les bêtes depuis que je connais les hommes, disait-il, mais il ne le pensait pas vraiment, bien sûr. » Cest tout ce que tu trouves à dire ? Enfin, tu sais tout de même que pour les hommes de ce parti-là, les Juifs étaient moins que des animaux, non ? Eh bien, parce que cest exactement la façon dont Handke voit la question serbe. Tu vois comme lhistoire se répète ? Il doute de la culpabilité des responsables et des Serbes en général, et son argument, cest quon ne peut punir personne parce qualors, il faudrait punir tout le monde. Sous prétexte quon ne peut pas condamner tout le monde, il faudrait ne condamner personne ? Non, cest une position indéfendable. Absolument indéfendable.
Ah, mais cest que nous nen sommes quau début de lhistoire ! Et puis, il dit la chose, mais il ne la nomme pas. Pas du tout. Cest même essentiel. Fondamental. Tu as lair doublier que pour un écrivain, le choix de chaque mot compte. Donc, en 1972, cette vérité lui échappe, à moitié comme tu las vu. Sous le coup du traumatisme et là il faut lire aussi Ferenczi et les travaux des psychanalystes qui sintéressent à la clinique du traumatisme , il parle de son hébétude à ce moment-là, tu te souviens, et pris dans ce mouvement il soulève par mégarde un coin du voile, la perte de sa mère lui arrache son secret, si tu veux. Mais ensuite, le voile retombe et le déni sinstalle. Et non seulement il sinstalle, mais il envahit tout comment dire, tout son psychisme. Un gigantesque scotome troue son regard sur le monde, et cest toute son uvre qui en est marquée. Je tai parlé de ce documentaire de Peter Hamm, le Joueur mélancolique, diffusé sur Arte le 6 décembre 2002. Note bien que dans ce documentaire, il se
révolte contre le bombardement de Belgrade par lOTAN, mais sur les raisons de ces bombardements, rien. Il se fait filmer en train de se baigner dans les eaux de la Drina, à quelques kilomètres de Srebrenica, trois ou quatre ans après les massacres, mais sur les horreurs dont ont été victimes les musulmans de Bosnie de la part des tchetniks serbes, rien. Les victimes, ce sont les Serbes, toujours les Serbes. En 2002, il en est resté là. Il na pas avancé dun pouce. Et tu le vois bien aussi dans ce texte dont tu me parlais, Autour du Grand Tribunal, bien que Milosevic soit sous les verrous, il insiste encore sur les victimes serbes, dont selon lui on ne parlerait pas assez. Ah, sûrement ! Mais de quoi ? Parce que cest toute la question : de quoi ont-ils été victimes, les Serbes, tu peux me le dire ? Absolument pas. Et non seulement ce nest pas évident, mais à mon avis cest faux. Dailleurs, je te ferais remarquer que tu nas pas répondu à ma question. Je ne te demandais pas de qui ils ont été victimes, mais de quoi. Parce quà
mon avis, tout le problème Tu sais, le fameux « Grand Mécanisme de lHistoire », dont parle Dobrica Cosic Oui, lécrivain nationaliste grand-serbe, celui qui a été président de la Yougoslavie au début de la guerre, eh bien, on peut le démonter ce méca Daccord. La seule chose que je voulais dire, pour le moment, cest que ce mécanisme qui a très largement joué sur le plan collectif, Handke en est dune certaine façon lillustration singulière. Mais jen étais ah oui, à la façon dont le déni sinstalle et envahit tout son champ de vision. Ce douloureux secret, il la donc laissé filtrer dans le Malheur indifférent, en 1972, et maintenant, écoute la façon dont, dans ce documentaire en 2002, trente ans plus tard, sa vie est reconstruite. Le texte il est vrai nest pas de lui, mais ce film lui étant entièrement consacré, tu admettras quil a probablement contribué à lélaboration des textes
ou en tout cas, quil y a souscrit et les a avalisés. Voici ce que dit la voix off de ses origines : « La commune de Griffen, en Carinthie du Sud, est toute proche de la frontière slovène. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la majorité de la population y était encore austro-slovène et mélangeait les deux langues. Ce sont des hameaux éparpillés autour dun village central auquel une modernisation forcée a ôté tout caractère. Peter Handke est né là, le 6 décembre 1942, dans la maison de son grand-père, au pied du château. Sa mère, Maria Handke, part à Berlin avec son fils en 1944, et revient à Griffen en 1948 avec lui, sa fille cadette Monica, et son mari Bruno Handke, revenu sain et sauf de la guerre. Elle donne bientôt naissance à un troisième enfant. La famille Handke vit chez le grand-père slovène [...], figure déterminante dans lenfance de Peter. Plus tard, dans un de ses livres, il lui attribuera un véritable rôle de père. » Nest-ce pas fascinant ? Eh bien, tout le texte est agencé pour que le téléspectateur non averti, qui ne connaît pas le Malheur indifférent ou la lu dun il distrait, comme « de la littérature », y entende une histoire banale, lisse, celle dune femme accouchant
pendant la guerre loin de son mari parti au front, puis allant le chercher et revenant chez elle avec lui et un second enfant. Tu vois bien : le père de Handke, lemployé de Caisse dÉpargne, est maintenant gommé, rayé de lhistoire. Il ny a pas de mensonge explicite, remarque, puisque Bruno Handke y est bien défini comme le mari de Maria, et non comme le père de Peter. Le rédacteur a bien pesé ses mots, comme tu vois. Et celui qui prend le rôle de père, cest le grand-père maternel Je nen déduis rien darrêté, je continue de lire, découter, et de le chercher, lui. Jessaie de savoir où il est, ce qui pousse sa plume. Et jentends cela. Ce trou dans un premier temps, et maintenant, ce trou bouché disons, lissé. Ce déni manifeste et qui visiblement détermine lensemble de sa vie et de son uvre, peut-être. Oui, mon hypothèse à moi bien sûr, que je revendique, mais que jespère bien te faire entendre mais revenons à ton texte, Autour du Grand Tribunal. Noublie
pas que moi aussi, je suis partie de cet article, dans lequel il narrive pas à considérer Milosevic comme un coupable. Si tu le lis en essayant de te mettre dans sa peau, en entendant, je dirais, laccent de vérité qui est le sien, autrement dit si tu essaies de faire abstraction de tes opinions et si tu admets que ce quil dit est pour lui absolument nécessaire, tu entends bien quil se heurte à un obstacle intérieur, intérieur à lui-même, je veux dire. Il le dit, dailleurs, puisquil parle dune maladie foncière qui serait peut-être la sienne, mais dont il ne veut pas savoir en même temps doù elle vient. Dune certaine façon, il est très clair. La seule différence entre lui et moi, cest que moi, je veux savoir. Disons, jessaie de savoir. Alors je ne vais pas fouiller dans ses tiroirs bien sûr, et je ne vais pas non plus lui poser de questions puisque jai toutes les raisons de penser quil ny répondra pas. En revanche, je mappuie sur les textes quil a rendus publics et qui, à ce titre, appartiennent à tout le monde. Bref, je le lis. Maintenant, tu te souviens que dans ce texte censé parler du procès de Milosevic, il parle beaucoup des films relatant des procès, des héros de ces films, des accusés innocents par principe, et tu nas pas compris, disais-tu, où il
voulait en venir. Tu trouvais cela décousu. Moi aussi, évidemment, ces desiderata mont au départ prodigieusement agacée. Jy voyais une espèce de complaisance gratuite, une sorte de Je pense que ça na rien de gratuit, au contraire, cest même intimement lié à cette problématique intime, aussi profondément intime quaussi résolument déniée. Tu vas voir. « Dans ma jeunesse, avant même dentreprendre mes études de droit » et le fait quil soit juriste sinscrit parfaitement, comme je te le disais, dans cette logique générale qui a fini par mapparaître « je fréquentais avec enthousiasme les prétoires et les parloirs des prisons. En outre, je ne ratais jamais un film dont laction se déroulait dans les salles daudience ou les pénitenciers. [ ] Mais sagissait-il vraiment denthousiasme ou nétait-ce pas plutôt lenvie de connaître des sensations fortes dans lennui qui était le mien voire celui de lEurope centrale ? Peu importe : je tenais à voir tous ces accusés, dans la vie comme dans les films. Je voulais pouvoir contempler le visage du ou des accusés, de près si possible, et si possible en gros plan. »
Intéressant, non ? Il est visiblement fasciné. Ce nest tout de même pas le cas de tout le monde Je continue. « Et il est significatif, peut-être, quen règle générale, dans les films de cette époque il y a trente, quarante ou cinquante ans , les accusés tout comme les condamnés et les prisonniers pouvaient encore incarner les héros de lhistoire. » « au sourire si doux. » Tu y es. Pas du tout. Tu y es, je te dis. Écoute la suite. « Si, en ce temps-là, ils apparaissaient comme tels » comme des héros, donc « cest notamment parce quils avaient été accusés bien que non coupables et condamnés bien quinnocents. Lhistoire était celle de cette innocence ; les films dautrefois étaient avant tout le récit du combat pour leur innocence et, en fin de compte, pour sa révélation [ ] Cette présomption dinnocence, présente dès le début dans la tête, nintervenait pas seulement au cours des procès montrés par ces films, mais aussi dans ce quil est convenu dappeler la vie. » Et voilà.
Nous y sommes. Dans la vie. Réfléchis. Tu es né en 1942. En 1945-46, tu as trois quatre ans. Tu es un petit garçon qui na pas été reconnu par son père, ce père qui était membre de ce parti-là. À la radio, on parle dun grand procès. Dun procès pour crimes contre lhumanité, auquel le procès de Milosevic fait évidemment écho. Tu crois vraiment que les accusés de ce procès, ce procès qui, lui, était bien réel, dans la vie comme il dit, étaient présumés innocents ? Tu ne crois pas que ce qui travaille ce petit garçon, cest la question de la culpabilité de son père, qui nest pas un héros ? Cette fascination quil a pour les accusés, ce besoin de les croire innocents, cest tout de même singulier, non ? Enfin, tu vois bien quil reconstruit un roman ! Tu vois bien que toutes ces considérations sur ces accusés non coupables et ces condamnés bien quinnocents, qui lui viennent au moment où il est censé rendre compte du procès pour crimes contre lhumanité quon intente à Milosevic, sont des rationalisations qui viennent une fois de plus, comment dire, masquer cette
question cruciale, recouvrir une fois de plus le trou initial ! Tu connais lhistoire, tout de même ! Je nai jamais dit le contraire. Mais je tai dit aussi que ma lecture sortait du champ littéraire et que je voulais comprendre pourquoi il sétait engagé de ce côté-là, quest-ce qui le poussait, et pourquoi il écrivait ce texte, Autour du Grand Tribunal, ce texte décousu comme tu disais mais pas décousu du tout, en fait, simplement tu ne vois pas le fil parce que ce nest pas du fil blanc, cest comme un fil de nylon, un fil invisible dont jai limpression davoir attrapé un bout et que je suis en train dessayer de tirer. Alors la question, cest de savoir ce qui tintéresse, toi. As-tu envie de gloser sur le talent de Handke ? sur sa sensibilité décorché vif ? sur son style ? Ou as-tu envie dessayer de comprendre qui il est, où il est, et pourquoi il prend encore la défense du peuple serbe, à un moment donné de lhistoire où ce peuple a reconduit à quatre reprises à sa tête un président tel que Milosevic ? Nous sommes ici sur le terrain politique, ne loublie pas. Le terrain non pas de son talent, mais de sa
responsabilité citoyenne. Certes. Ah, ça non ! De son origine, daccord. Mais il est responsable de ce quil fait de son histoire, il est responsable de sa parole, des textes quil publie, des positions quil prend... ou alors, personne nest responsable de rien, et la société civile nexiste plus. Souviens-toi dHabermas. Lui aussi est un fils de dignitaire nazi. Et pourtant, que je sache, cest un honnête homme. Où je veux en venir ? Disons que jai plusieurs réponses. La première, cest que jaimerais te faire percevoir ce mécanisme à la fois ordinaire et vertigineux qui organise, me semble-t-il, aussi bien luvre que lengagement de Handke. Oui. Et de répétition du même sous une autre forme. Disons que cest un fil que je te propose, qui présente lavantage dapporter une cohérence générale à un
ensemble qui paraissait jusquici disparate, je veux dire luvre littéraire, lengagement politique, les propos Handke, sa révolte, etc., et à partir de ce fil tu pourras toi-même relire lensemble de son uvre et reconstruire son chemin, si cela tintéresse, je te dirai en tout cas la façon dont moi je le perçois aujourdhui. Au-delà de Handke, jaimerais en venir à faire penser. Penser ce quest la création littéraire, en tant quelle est non seulement nécessaire mais vitale, penser ce quest un écrivain et ce quil fait, penser aussi ce quest, pour un écrivain, lengagement politique, la responsabilité quil prend lorsquil accomplit ce saut, et ce que cela suppose comme travail. Handke lui-même aborde la question, si tu ten souviens, puisquil se demande si lécrivain nest pas le témoin le plus suspect qui soit. Mais il ne creuse pas. Il napprofondit pas. Or je pense aussi que sur ce sujet-là, il y aurait beaucoup à dire. Tu vois bien quen une heure, nous ne parviendrons jamais à faire le tour de la question. Sans compter quil faudrait aussi aborder cette question des victimes Eh bien, parce que cette question est centrale dans le raisonnement ou plutôt
dans labsence de raisonnement de Handke ; comme un peu chez toi, dailleurs, ma-t-il semblé, et comme chez beaucoup de gens de notre génération. Tu disais quil nest pas responsable de son origine, et sur ce point je suis daccord avec toi. Mais il vient un moment où lon est responsable de ses actes, de ses paroles, de son histoire. Le problème de Handke nest-il pas de se vivre lui-même comme une victime de lhistoire ? de son histoire et de lHistoire avec un grand H ? Quelle cause plaide-t-il, en fait ? Lorsquil sindigne du sort du peuple serbe quil considère comme une victime, sa révolte nest-elle pas de la même nature que cette rage quil éprouve, dit-il, contre lÉtat allemand et qui se retrouve, selon ses propres termes, dans tous ses livres ? Autrement dit, lorsquil prend son sac à dos, sous le coup dune passion irraisonnée, dans une espèce de passage à lacte semble-t-il, nest-ce pas la cause même du peuple allemand pendant la Deuxième Guerre mondiale quil va, à son insu, défendre ? ou la cause plutôt de ces populations austro-slovènes dont il est issu ? Quaurait-il pensé dun écrivain qui serait parti en Allemagne avec son sac à dos, en 1942, et qui aurait écrit un livre demandant Justice pour lAllemagne
sous prétexte quil y avait des villages où vivaient des Allemands qui nétaient pas pour grand-chose dans ce qui arrivait ? Considère-t-il que ceux qui, comme son grand-père semble-t-il, ont voté pour Hitler, étaient aussi des victimes de lHistoire ? Attends, tu nas pas encore tous les fils. Si je te donne une réponse tout de suite, tu ne vas pas entendre le reste. Daccord, revenons aux textes. À cette constellation logique dont je te parlais. Comme tu las compris, le nom de son père, ce père qui appartenait à ce parti-là, ne lui a pas été transmis. Handke le désigne comme lEmployé de Caisse dÉpargne. Lui-même, dans le Malheur indifférent, se désigne comme « lenfant ». Maintenant, si tu lis son uvre en te souvenant de cela, tu ne peux pas ne pas faire le lien avec ce qui fait létrangeté de son univers. Cette question du nom, de la nomination, y est absolument centrale. Dabord, la plupart des personnages ne portent pas de nom mais sont désignés comme lEmployé de
Caisse dÉpargne par une étiquette, disons, sociale au sens large. Tu as non seulement le colporteur, mais le voyageur, larchitecte, le lecteur, lécrivain, lenfant, le mari, et jen passe. Les patronymes sont extrêmement rares, et lorsquils existent, ils obéissent certainement à des choix, conscients ou inconscients, liés aussi à sa propre histoire. Disons que je le déduis de ma propre expérience décrivain, et certains indices confirment cette intuition. Le personnage principal de Lheure de la sensation vraie, par exemple, un des rares personnages à porter un nom, sappelle Gregor, comme un de ses oncles morts pour Hitler. Non, la notion deffet littéraire est une invention duniversitaire. Le seul effet, pour un écrivain, cest leffet de justesse. Pour Handke, ne pas donner de nom à ses personnages est la seule façon juste de sexprimer. Juste et nécessaire. Cest pourquoi il lutilise. Moi, je me demande pourquoi ce qui est juste pour lui est étrange pour nous, et pourquoi cest cela qui lui paraît juste, à lexclusion de
tout autre choix. Ensuite, si tu le lis, tu remarqueras que ce thème du nom revient, de façon récurrente, dans tous ses livres. Attends Dans Après-midi dun écrivain, par exemple, il écrit ceci : « Si en cet instant précis quelquun lui avait demandé comment il sappelait, sa réponse aurait été : Je nai pas de nom et il aurait dit cela avec tant de sérieux que celui qui linterrogeait aurait compris sur-le-champ. » Ou encore : « Oui, être débarrassé de son nom était exaltant » Il parle aussi du « besoin de réfléchir avant que son nom lui revienne » Il dit encore : « La serveuse elle aussi avait bien sûr un jour su son nom. Mais elle lavait oublié depuis longtemps. » La serveuse, ça ne te rappelle rien ? Je ne peux pas tout te citer mais, tiens, dans le Colporteur encore : « Même les noms des objets refusent de lui revenir » et dans cette phrase, il souligne lui-même le mot « noms », cest dire sil y tient ! Dans Mon année dans la baie de personne, encore récemment donc, puisquil publie ce livre en 1994, il chante un « niemands land », un pays « sans nom » et sans histoire. Et tu trouveras dautres exemples. Une fois la chose repérée, on ne voit plus quelle. Et je peux te dire quelle est omniprésente, cest hallucinant. On a le
sentiment que tout sorganise, chez lui, autour de cette faille identitaire, existentielle, déterminée par le nom de ce père-là, qui ne lui a pas été transmis, et dont comme tu las entendu dans le texte du récent documentaire de Peter Hamm il finit par dénier jusquà lexistence. Ce qui est intéressant, cest la façon dont ce déni imprègne toute son écriture, et finalement ses propos. Dans Histoire denfant par exemple, quil publie en 1981, il met en scène un personnage, « ladulte », qui aurait voulu être juif et se sent incapable de transmettre quelque tradition que ce soit parce quil souffre, dit-il, dêtre lui-même descendant dun « non-peuple ». Dun côté, il utilise toutes sortes de périphrases pour ne pas écrire le mot « juif », et de lautre, il inscrit « lenfant » une petite fille dans une école juive dont elle se fait exclure quand débute lenseignement religieux. Tu vois donc ce mécanisme de répétition à luvre, ce qui ne lui a pas été transmis il ne peut pas non plus le transmettre et du coup ce quil transmet, cest ce trou, cet innommable de la filiation, ce quexprime le fait que « lenfant » ici ne le désigne plus lui, mais sa fille. Or, par son refus daffronter sa propre histoire, ce refus qui est aussi une passion, cette « passion
de lignorance » dont parle Freud, il se condamne lui-même à la répétition puisque ce quil transmet, à son insu, cest son déni même. Tu comprends comment lhistoire se répète, de génération en génération, quand on ne veut rien savoir dabord de sa propre histoire, de la place quon y occupe, puis plus largement de lhistoire ? Quil sagit dune passion, tu lentends dans ses propos sur lhistoire. Quand il aborde ce sujet il devient violent, injurieux même, tiens, écoute ce passage dHistoire denfant, il parle de « ladulte » : « et voici quil maudit tous ces vauriens dêtres qui ont besoin de lhistoire pour leur biographie : il maudit aussi lhistoire elle-même et labjure pour sa part à tout jamais ». Et là tu retrouves sa rage, il parle aussi des « réaleux » et des « jean-fouille » qui tentent de le ramener à la réalité, parce que visiblement il a dans son entourage des gens qui savent bien que lhistoire, on ne peut labjurer, tout simplement parce quelle nous détermine et que quand on ne veut rien en savoir, elle vous rattrape au tournant. Alors bien sûr, le « poids du monde » qui pèse sur ses épaules, cest lhistoire, son histoire à lui prise dans cette histoire épouvantable, et quand on refuse de sy confronter, de lélaborer, non
seulement son histoire personnelle mais lhistoire collective, quand on refuse de sengager dans ce travail immense et douloureux, eh bien cest ainsi quon part avec son sac à dos pour défendre une dictature et de prétendues victimes innocentes qui soutiennent le pire et sèment la mort au nom de leurs mythes nationaux Disons quon a limpression davoir affaire à la source de cette maladie foncière sur laquelle il sinterroge, tout en disant quil ne cherche pas de réponse, ce qui est logique puisque cest la position à laquelle il nous a habitués : Handke, tu las compris, ne veut pas savoir. Il veut poser des questions, comme les enfants, mais en même temps il ne veut pas savoir ce qui le concerne. Il préfère croire en Dieu et demander pitié. Eh bien, parce quil le dit lui-même ! Cest au début du documentaire de Peter Hamm encore, écoute : « Sans la pitié, pas décriture. Mais on ne peut pas dire sans arrêt : Jai pitié. Mieux vaut dire : Seigneur, aie pitié de nous, comme
on dit à la messe. Cest un précepte aussi pour la littérature profane. Au fond, la littérature na pas à être profane. Elle peut, elle doit faire semblant dêtre profane, elle doit jouer le jeu parce que cest le jeu, mais au fond, vraiment, elle na pas à être profane. » Bon dieu ! Quand jentends cela, cela me met en rage! Mais parce que cest dune hypocrisie épouvantable ! Tu penses quavant décrire son plaidoyer pour la Serbie, il a eu pitié des morts de Vukovar et de Srebrenica ? de ces morts causés par le régime quil allait soutenir et quont longtemps soutenu la majorité des Serbes ? Tu ne trouves pas que cest une façon assez commode de se blanchir la conscience ? Ah, la pitié de Handke, elle est drôlement orientée Et puis Tiens, lui qui est autrichien, il devrait tout de même se souvenir de Stefan Zweig, son compatriote, et de la « pitié dangereuse », tu ne crois pas ? Stefan Zweig désespéré par le déshonneur que le IIIe Reich inflige à son pays et qui sexilera puis finalement Ah, sans doute, mais toute la différence, cest quil ne se pensait pas comme
tel ! Pas du tout. Il y a le fait dêtre victime et il y a Wajcman dit cela beaucoup mieux que moi. Lis le post-scriptum dArrivée, départ. En substance, il dit quil y a le fait dêtre objectivement victime de quelque chose, ce qui court les rues, et le fait de revendiquer ce statut de victime, dadhérer à cette identité, ce qui est tout autre chose. Entre le fait objectif et cette position subjective, il y a selon lui un abîme, et je suis daccord avec lui. Or cet abîme, Handke ne le voit pas. Pas plus quil nentend, probablement, celui qui sépare « morts pour Hitler » de « plutôt tentés par le maquis ». Il paraît fasciné par cette idée de « victime innocente », quelle expression ! qui incarne le modèle héroïque moderne, et semble se vivre lui-même comme un innocent, ce qui me paraît la meilleure garantie de répétition de ce pire quil sempresse daller cautionner. De ce point de vue-là, il est très représentatif de notre époque et cest pourquoi son cas donne à réfléchir.
Tu vois, tu nes jamais content ! Quand je te dis que tout Handke sarticule à ce déni foncier concernant son origine, tu me dis que cest réducteur, autrement dit trop simple, et quand je te donne un aperçu des multiples ramifications de ce mécanisme, qui sinfiltre comme une pieuvre dans tous les registres de lexistence et détermine toute une façon de penser et de se penser soi-même, de parler, dagir, de voir le monde, tu trouves soudain que cest trop compliqué Mais non je ne mélange pas, jessaie de tindiquer disons, les points de repères qui permettent de le situer. Handke se précipite en 1995 en Serbie, en 1996 il prend le parti du peuple serbe, il défend Milosevic, il se rend à son procès, il publie à ce sujet un texte que tu juges décousu, et moi je te dis que tout cela est parfaitement cohérent, logique. Mon sentiment, puisque jai suivi cette guerre de près, est que Handke dénie ce qui sest passé. Il dénie la responsabilité de Belgrade comme celle du peuple qui a élu à quatre reprises Milosevic. Il dénie la nature de la politique menée par la Serbie pendant dix ans, autrement dit cette idéologie du nettoyage ethnique qui marque lhistoire serbe
depuis le XIXe siècle et dont lorigine pourrait remonter au traumatisme collectif qua constitué pour le peuple serbe la défaite contre les Turcs, la fameuse bataille du Champ des Merles en 1389. Il dénie les massacres. Il dénie la compétence du tribunal pénal international pour juger ces criminels. En même temps il souffre profondément, cest évident (ce qui nexcuse rien, mais je le constate, il suffit de lentendre parler pour le reconnaître), et il est dune ambivalence assez difficile à supporter. Dun côté, il ne cesse de dire quil veut se connaître, et de lautre, il ne veut pas affronter ce que cette connaissance lui imposerait de remises en question. Il ne cherche pas de réponse, comme il le dit, mais il en donne de fausses, bien entendu, ou en tout cas de trop partielles, qui masquent lessentiel. Dun côté, il critique fortement les médias, et de lautre, il en profite et y publie de longs articles. Il est toujours des deux côtés. Il crache dans la soupe et il la boit. Cest une position. Et il préfère aller régler ses comptes personnels sur la place publique, ni vu ni connu, au risque de semer encore la confusion en plaidant une cause indéfendable.
Ça métonnerait. Visiblement, ce nest pas de ça quil vit. Cela dit, cette position, tu la retrouves partout : il prend la défense du peuple serbe, mais il ne dit pas un mot du Cercle de Belgrade par exemple, et des vrais résistants serbes, qui dénoncent les mythes meurtriers qui enflamment le pays et sur lesquels sappuie le régime. Il prétend quil veut se connaître, mais il ne fait rien pour ou, tout au moins, il sarrête en chemin. Il sait aussi quil est un escroc, mais ça ne lempêche pas de sengager du côté des escrocs, évidemment. Et pour couronner le tout, il fait carrément du négationnisme au présent. Les textes, rien que les textes. Tu vas voir. Daccord. Cela dit, je ne fais que tesquisser le cadre à partir duquel il faudrait reprendre chaque livre et se livrer à une analyse plus fine. Sur le fait quil ne cite pas les gens du Cercle de Belgrade, tu nas quà te reporter à la fin dAutour du Grand Tribunal. Il y donne quelques indications de lecture. Pas un mot de Bogdan Bogdanovic, le maire de Belgrade, qui a risqué sa vie à sopposer au
régime et que moi je suis allée entendre, quand il est venu à Paris au début de la guerre, cest un homme très courageux, Bogdanovic, un type qui avait le culot de dire que cette histoire du Kosovo était un mythe catastrophique, et je peux te dire quaffirmer une chose pareille devant des Serbes, à lépoque, cétait vraiment jouer sa tête Pas un mot non plus dIvan Djuric, ce jeune historien serbe qui depuis est mort dun cancer mais qui sétait présenté aux élections contre Milosevic et qui déclarait au début de la guerre « mon peuple est malade » (de cette maladie aussi, je pourrais te parler longuement). Pas un mot de Mirko Kovac, de Radomir Konstantinovic, dAljosa Mimica, de Gojko Nikolis, de Mirko Tepavac, de Dragan Veselinov, et jen passe. Ces Serbes-là, qui ne sont pas les plus nombreux mais qui sont de vrais résistants, et dont quelques textes ont été publiés en France dès 1993, il ne les connaît pas. Et il prétend te donner des indications de lecture pour mieux comprendre. Daccord, je te les enverrai par fax. Ensuite ah oui, il veut se connaître et ne fait pas ce quil faut pour. Là, tu dois te reporter dabord au Poids du monde,
le journal quil publie en 1977. Dans la notice préli-minaire, il écrit ceci : « Lidée quun tel reportage dune conscience individuelle publié sous forme de livre puisse paraître prétentieux est, espérons-le, réfutée par ma conviction que cette conscience (moi) se propose un but ou, pour parler avec emphase, quelle veut sans cesse se pénétrer elle-même. » « Sans cesse se pénétrer elle-même », le moins quon puisse dire, cest que la traduction française est percutante. En faisant limpasse sur linconscient ? Quelle jouissance, en effet ! Quon ait cette démarche avant Freud, je le comprends, mais après ? Prétendre quon sintéresse à la philosophie, prétendre vouloir se connaître, et ne pas affronter cette question-là, de son inconscient, tu ne crois pas que cest une imposture ? Cest ce que dit Laplace, dailleurs, dans Considérations salutaires sur le massacre de Srebrenica, il considère que Handke est un imposteur et je partage son point de vue. Mais Laplace, lui, reste très séduit par luvre littéraire et ne fait pas la même lecture que moi, il a lair de considérer quil y a dun côté lécrivain et de lautre lhomme engagé sans chercher, disons, cette
logique générale qui détermine lensemble de lhomme engagé dans son langage, quelque forme quil prenne. Raison de plus pour être vigilant et essayer de savoir ce quon dit. Dailleurs, pour revenir à Handke, son entreprise, si jose dire, dauto-pénétration consciente naboutit à rien évidemment, il en convient lui-même. Dix-sept ans plus tard, en 1994, dans Mon année dans la baie de personne, il note ceci : « À bientôt cinquante-six ans, je ne me connais pas. » En loccurrence, ça nétonne que lui. Et il ajoute cette phrase assez cocasse, « je crois avoir fait le tour de moi-même », tu avoueras que cest plutôt comique Eh bien parce quil na cessé den faire le tour, justement, mais en se gardant bien dy entrer ! Cest comme le tribunal, tiens, Autour du Grand Tribunal, finalement le titre nest pas si mal trouvé, là aussi il tourne autour sans jamais entrer dans le vif du problème. En même temps, tout en faisant ce constat, il continue bien sûr de souffrir de sa maladie quil na pas explorée, et il appelle
de ses vux une « métamorphose ». Alors moi évidemment, en lisant ce livre, une seconde jai espéré, je me suis dit quil allait peut-être enfin se confronter à ce qui le travaille. Mais non, le verrou était là, écoute : « La nouvelle métamorphose, je la voudrais sans douleur. Il ne faut pas que se renouvellent ces années détranglement entrecoupé dinstants dextrême clarté, comme il y a vingt ans. Il me semble dailleurs que cela ne se produit quune fois dans la vie : ou lintéressé sombre corps et biens, ou il dépérit pour devenir un mort-vivant, lun de ces méchants désespérés qui ne sont pas si rares je les reconnais à leur langage, et ils me sont proches , ou bien, justement, il se métamorphose. » Il y a beaucoup de choses, dans ces quelques lignes. Dabord, tu entends quil ne veut pas souffrir. Autrement dit, il ny aura pas de métamorphose, puisque toute métamorphose est extrêmement coûteuse, intimement je veux dire. Il a lair de confondre métamorphose et déguisement, mutation et travestissement, réalité et mise en scène. Ensuite, puisquil na pas sombré corps et biens et puisquil ny a pas de métamorphose, il lui reste le destin des morts-vivants, dont il se sent proche, dit-il. Et ça, ça me paraît assez juste. Parce que pour vivre
vraiment, il faut parfois se confronter à ce qui vous fait souffrir, justement, et qui au départ ne se laisse pas identifier, ne se laisse pas nommer. Là, on arrive au cur de cette constellation logique dont je te parlais. Cest intéressant parce que cela permet de comprendre, enfin je ne sais pas, peut-être, disons plus largement la logique où sont ces gens Oui, lui, dautres, enfin tous ces gens qui doutent encore, ces gens qui ne veulent pas savoir, cette plaie inqualifiable, tiens. Je ne trouve pas le mot tant ça me... Je dois dire que quand jai découvert ça, chez Handke, jai été estomaquée. Mais là, si tu veux lapprocher, saisir où il est et comprendre comment il sengage, tu es obligé de replacer ses textes dans le contexte de lépoque désolée, la formule nest pas très heureuse mais elle est juste. Il publie Mon année dans la baie de personne en 1994, en Allemagne. La traduction française paraît un peu plus tard. Dans ce gros livre il parle surtout de cette banlieue de Paris, Chaville, où il vit depuis longtemps. On croit donc
que cest ça le sujet. Mais le sujet dun livre, tu las compris maintenant, cest comme dans une phrase, tu as le sujet apparent et le sujet réel. Lhistoire de cette banlieue est donc le sujet apparent. Et le sujet réel en loccurrence, cest toujours le même, à savoir que Handke se vit comme un réprouvé, comme sil faisait partie de la banlieue de lhistoire, comme cet étranger déchu quest le Colporteur, tu te souviens ? Bon, au moment où il écrit Mon année dans la baie de personne, la guerre en Yougoslavie dure depuis plus de trois ans et lui ne sest pas encore publiquement engagé, son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina ne paraîtra que deux ans plus tard. Voici ce quil écrit : « Dans les livres que jai écrits depuis que jai abandonné mon métier de juriste, cest moi, plus ou moins, qui suis le héros. Si jai réussi, cela ne ma été possible que parce que jétais le personnage dun livre. Chaque fois que, dans la vie, je devais être aussi protagoniste, je nai pas tenu le coup. Encore et toujours, je men suis cru capable et jai essayé de lêtre, meneur de jeu dans léquipe de lécole, orateur à lassemblée générale des étudiants, défenseur devant les assises, puis seul diplomate en poste à létranger osant se
dresser contre son maître suprême, le président fédéral ; et aussi comme amant, parfois même homme à femmes, puis époux, père, maître douvrage, jardinier, propriétaire de vignobles. Après des débuts pour ainsi dire convaincants, je nai pas tardé, chaque fois, à sortir de mon rôle. Comme héros ou personne agissante, une fois passée la première ivresse de laction, je devenais un escroc. Jinter-rompais le jeu que javais pourtant commencé sous le signe de la totalité dune vie. » Il a donc parfaitement identifié dans sa vie intime ce phénomène de répétition, mais il se contente de le constater et de lexhiber, sans sinterroger sur ce mécanisme. Entre parenthèses, ce quil dit me paraît juste aussi pour son uvre littéraire. Là aussi, il a commencé « sous le signe de la totalité dune vie » et ensuite, après le Malheur indifférent en gros, dans les années soixante-dix en tout cas, il a, selon ses propres termes, « interrompu le jeu ». Enfin, cest ma lecture. Donc, en 1994, il sait que dès quil sengage dans la vie, il finit par y jouer un rôle descroc. Sincère ? Mais quest-ce que cest, la sincérité, quand on est dans le déni
permanent et quon ne veut rien en savoir ? Une excuse ? Hitler aussi était sincère ! Sans doute. Il nempêche que cest sur de tels hommes que sappuie ce genre de régime. Attends, tu vas voir. Il sait donc en 1994 que dès quil sengage dans la vie, il finit par y jouer un rôle descroc, il va même plus loin puisquil écrit : « Je suis trop brusque pour être protagoniste dans la vie sociale. Comme héros dans les affaires du jour, je suis un danger public », et il va jusquà prendre de bonnes résolutions puisquil écrit aussi : « Dans la vie, la place qui est la mienne est celle dun spectateur, et dans lécriture, je me mettrai moins en action quauparavant, je serai essentiellement un chroniqueur, aussi bien de lannée qui se déroule ici dans cette région que des amis qui forment un large cercle au-delà des collines, et je garderai aussi vis-à-vis de moi-même la distance et le ton du chroniqueur », mais bien sûr, il ne sy tient pas. Tu commences à connaître le personnage. Comme disait Queneau, tu causes tu causes donc il cause et ce quil dit ne porte pas à conséquence et il sempresse même de faire
le contraire puisque un an plus tard il part pour la Serbie et publie, en 1996, son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, dans lequel il demande « Justice pour la Serbie ». Autrement dit, il sengage dans la vie, sur le terrain politique du côté des escrocs bien sûr, et il va sy montrer en effet un « danger public » avec une certaine insistance, note bien, puisque ce texte, Autour du Grand Tribunal, est tout de même, sous couvert de témoignage, un tissu de demi-mensonges et de contrevérités qui demanderait à être disséqué et commenté phrase par phrase, et au fond duquel on retrouverait toujours cette question, centrale, de son déni à lui et de son ambivalence foncière, de sa fascination malheureuse, disons, pour les criminels nazis. Trop loin ? Écoute, tu as le livre sous les yeux ? Regarde page dix-sept, ça commence en bas, cette phrase, il vient dévoquer ces assassins au teint bronzé, aux cheveux hirsutes et aux yeux brillants, tous ces condamnés quil allait voir dans les prisons, et il parle maintenant de cet ancien chef du camp de concentration de Wilna/Vilnius qui lui a demandé de venir le voir, auquel il rend
visite, donc, « entre compatriotes » comme il dit, parce quils sont tous les deux autrichiens, et qui lui a raconté, cest page dix-huit maintenant, « quil avait jadis sauvé des Juifs à W., ou en tout cas », écoute ce petit bout de phrase qui arrive après le plaidoyer pour son frère condamné selon lui injustement, « ou en tout cas quil les avait épargnés à partir du moment où il sagissait de Juifs spécialisés, cest-à-dire de main-duvre qualifiée, de techniciens, etc. » et ce type demande à Handke de faire quelque chose pour lui. Non mais quest-ce que ça veut dire, de dire les choses comme Mais tu entends ça ? Tu vois, cest tout Handke ça, tout son style, Handke tel quen lui-même Des « Juifs spécialisés », quest-ce que cela veut dire, hein ? Que ce salopard a sauvé des ouvriers spécialisés quand il en avait besoin, et bien quils soient juifs ! Cest tout. Et après cela, il prétend avoir sauvé des Juifs et demande à Handke de faire quelque chose pour lui, sous ce prétexte-là ! Ça, tu penses bien quil nen dit rien ! En tout cas, la demande na pas lair de
le scandaliser, il a même lair de la trouver assez recevable, finalement Ça, je dois dire, cest le plus joli mensonge quil ait trouvé, et auquel se sont laissés prendre ses plus proches amis, même son traducteur, remarquable par ailleurs, Georges-Arthur Goldschmidt qui, lui, me paraît de bonne foi. Attends, jai noté une phrase de Goldschmidt, la voici : « Luvre de Peter Handke fait voir ce qui est, elle rétablit les faits par lextrême précision de lécriture. » Tu vas voir de quelle façon il rétablit les faits ! Tu vas voir comment il la décrit, la réalité ! Quest-ce que jen sais ! Peut-être pas Cela dit, ce nest pas à moi de le savoir, cest à lui. Après tout il publie, il prend ses risques, non ? Il est responsable de ce quil écrit en tout cas. Et moi, je le lis. Et quand je lis quelquun, jaime bien savoir quel crédit je peux accorder à ce quil dit. Chacun à sa place, nest-ce pas.
Bon, Goldschmidt pense donc que la précision de lécriture de Handke rétablit les faits Tu vas voir. Je reviens à Mon année dans la baie de personne, si tu veux bien. Nous sommes en 1994. Et dans ce livre, voici le passage sur lequel je tombe Il est en train dévoquer certaines « nuits de [sa] vie » et tout à coup, il écrit cela : « Ainsi cette soirée il y a quelques années avec mes deux amis à Dubrovnik, en Yougoslavie. Jy avais été invité pour mon cinquantième anniversaire » Tu penses bien quen lisant cela, je sursaute ! Ah, voilà ! Tu vois ce que cest, de lire la littérature comme si ça navait rien à voir avec la réalité Évidemment, cest là-dessus quil mise, remarque Et le plus grave, cest que ça marche ! Cest bien parce que cest toi Bon, il va fêter son cinquantième anniversaire à Dubrovnik. Fais le calcul. Le 6 décembre 1942. Son cinquantième anniversaire tombe le 6 décembre 1992.
Et alors, le 6 décembre 1991, juste un an plus tôt, a eu lieu le plus gros bombardement de Dubrovnik par les nationalistes serbes. Cest une curieuse coïncidence évidemment, mais on peut se demander si ce nest pas cela quil va fêter, aussi, avec ses amis serbes En tout cas, il sy rend à ce moment-là. Et moi qui y suis allée quatre ans plus tard, en 1996, je peux te dire que la région était encore dévastée. On ne pouvait pas se promener dans les environs sans voir des palais et des maisons en ruines partout. Tu nas quà relire larticle publié par Yves Heller dans Le Monde, pratiquement au moment où Handke va y fêter son anniversaire Oui, quasiment. Larticle est daté du 17 décembre 1992, onze jours après lanniversaire de Handke. Heller fait un reportage dans la région un an après, ils sy trouvaient donc au même moment. Lis son article, tu le trouveras sur le site du Monde, dans les archives. Il décrit les destructions systématiques, la façon dont toute la région a été ravagée. Et je peux te dire que ce que jai vu moi-même quatre ans plus tard ressemblait encore à ce que décrit Heller. Il ny avait
que le ravissant port de Cavtat qui était indemne, et pour une raison simple : cétait le quartier général des forces serbo-monténégrines. Eh bien, tu sais que Handke déclare à plusieurs reprises que lécrivain est là pour décrire ce quil voit. Alors évidemment, je lis ça avec lintérêt que tu imagines. Que va-t-il décrire ? Les ruines, les maisons éventrées, les décombres omniprésents, tout ce que décrit Heller, il ne peut pas ne pas les voir, tout de même Eh bien non, il nen dit rien. Pas un mot. Il raconte comment il doit retrouver deux amis, « le lecteur » et « larchitecte », il raconte comment il se promène avec eux « de localité en localité », et dans le même temps il décrit un pays paisible, où il ne sest rien passé. Je ne peux pas tout te citer, cest trop long. Lis toi-même, tu verras. Cest stupéfiant. Cest tout ce que tu trouves à dire ? Mais cest du faux témoignage ! Du négationnisme au présent ! Ah, il peut sinterroger en effet sur la valeur des témoignages décrivain ! Existe-t-il témoin plus suspect quun écrivain ?, cest à
peu près en ces termes quil commence Autour du Grand Tribunal, et en citant Kafka qui plus est, histoire de dire enfin, le name dropping comme disent les Anglo-Saxons, on sait bien à quoi cela sert parfois Mais quespère-t-il, en écrivant ces pages, tu peux me le dire ? Quelle jouissance y trouve-t-il, hein ? Il doit bien supposer, tout de même, que dautres liront, dans dix ou vingt ans, et quon pourra dire : Tenez, Handke est allé à Dubrovnik à cette époque-là, cest un écrivain qui décrit le monde quil voit, et voilà ce quil a vu. Nest-ce pas une preuve quil ne sest rien passé ? Non, franchement, cest abject. Lai-je attaqué en justice ? Non, nous sommes daccord. Il est libre de sa parole et moi aussi. Je suis donc libre de dire ce que jen pense et de quelle façon je lai lu. Le débat est ouvert. Au public de juger et, comme disait Sartre, de prendre ses responsabilités. Et puis, je te ferai remarquer que sa liberté décrivain lui permettait de situer cette histoire ailleurs ou dans une ville imaginaire, mais non, il choisit Dubrovnik, précisément Dubrovnik, et à ce moment-là, à cette date-là. Et il compte évidemment sur la bêtise et lignorance
des lecteurs qui ny verront que du feu Dabord, en 1994, il glisse son couplet négationniste dans un livre sur la banlieue de Paris, et bien sûr le stratagème, une fois de plus, passe inaperçu. Nous sommes toujours dans ce même scénario de « la Lettre volée » présentée sous une autre forme, dont le contenu reste ignoré et que personne ne voit, et le déni se consolide. Ensuite, il senhardit. En 1996, au printemps, je vais à Vukovar et à mon retour, je lis son Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, qui vient de sortir. Et bien sûr, comme tous les gens qui suivent de près ce qui se passe en Yougoslavie, ce livre me met en fureur. Mais je ne comprends pas encore à quoi cela correspond. Cela dit, à lépoque, je nimaginais pas quil y était allé, à Dubrovnik, et bien avant décrire ce livre. Maintenant, si tu relis son texte, il est encore plus ahurissant. Écoute ça : « Et encore une de ces questions de parasite : quen était-il vraiment de Dubrovnik ? La merveilleuse petite cuvette urbaine ou ville en cuvette de la côte dalmate a-t-elle vraiment été bombardée et détruite à coups de canon au début de lhiver
1991 ? ou bien ce qui est déjà suffisamment grave canonnée épisodiquement ? Ou bien, les objectifs bombardés étaient-ils situés hors des épaisses murailles de la ville ? et y eut-il des tirs égarés, trop ou pas assez tendus, volontaires ou involontaires, dont il a été tenu compte (cela aussi déjà suffisamment grave) ? » Tu as vu ces questions ? Alors quil est allé sur les lieux à peine un an après, alors quil a vu les destructions massives, il ose encore Tu sais à quoi cela me fait penser ? Mais ça devrait préoccuper tout le monde, non ? Et il a le front de dire « ces questions de parasite » Il est vraiment comme ces gens qui se demandent si les fours crématoires ont réellement existé. Peut-être, mais la différence, cest que moi, je sais doù elle vient, cette rage. Et je ne me considère pas comme une victime de lhistoire. Objectivement tu peux dire ça puisque à ce titre, jaurais en effet quelques
raisons historiques de me considérer comme une victime. Et en même temps, pas une seconde. Pas une seconde je ne parlerais au nom du fait que je serais, comme tu dis, une « victime » ou que jappartiendrais à un peuple de victimes. Ce langage-là minsupporte, il pue la contrition, le sacrifice, la pitié sirupeuse, tout ce que je déteste. Cest même assez paradoxal, finalement. Que les Juifs soient souvent, aujourdhui, les plus révoltés, et que ce soient les fils de bourreaux qui jouent les victimes et regrettent de ne pas être juifs. Cest un curieux renversement, tu ne trouves pas ? Sûrement compréhensible, mais sur lequel il faudrait se pencher un peu. La culpabilité les hante, ils nen sortent pas. Il nest pas impossible dailleurs que le devoir de mémoire, ce slogan quon nous rabâche aujourdhui, nait fait que renforcer cette culpabilité. Le devoir de mémoire ? Le dire de cette façon finit par résonner comme un contresens. Comme si la mémoire pouvait faire lobjet dun devoir. « Quelque part » comme on disait autrefois, ça ne rime à rien finalement.
Eh bien là où ça narrive pas à se souvenir, justement. Là où ça résiste parce que cest impensable, là où ça na pas été transmis par les pères. Ce que tu apprends à lécole, ça peut aider bien sûr, mais ça ne résout pas le problème. Ce qui compte, cest ce qui se passe dans les familles. Ce qui se transmet et ce qui ne se transmet pas. Ce qui se cache au fond des placards. Et ça Bien sûr. Absolument essentiel, même. Mais comment est-ce entendu ? Cest tout de même ça la question. Tu connais la blague du père qui raconte à son fils comment on fait les enfants ? Eh bien, il lui explique tout. Enfin, le principe, comment on fait. Et le gamin écoute. Et le père lui dit : Tu as bien compris ? Et le fils dit oui, jai compris. Et le père insiste : Tu as bien compris que cest de cette façon quon fait les enfants ? Le fils opine, réfléchit, puis il ajoute : Mais il y a tout de même une chose que tu ne me feras jamais croire, cest que tu as fait ça avec maman. Eh bien lhistoire de la Shoah, cest la même chose. Il y a une chose quils ne
croiront jamais, ceux qui dénient et doutent encore, cest que chez eux, dans leurs familles, il y avait peut-être des gens pas très nets et qui nont rien dit. Et qui se sont fabriqués après coup des légendes héroïques. Alors tu penses bien que ce quon leur raconte à lécole, ça glisse Mais ce quils devraient savoir ces gens-là, ce quon devrait leur apprendre, cest, primo, que nos pères nétaient pas des héros, et secundo que la Shoah, eh bien, il ny a même pas besoin de sen souvenir puisque tiens, tu veux que je te dise ce que cest, la Shoah ? Je sais, tant pis. Pour moi, la Shoah, cest le hardware de lhumain, voilà ce que cest. Même pas nécessaire de le mettre dans la mémoire vive. Parce que cest avec ça que nous vivons. Quoi quon fasse. Quon sen souvienne ou pas. On naît et on vit avec cette réalité-là, que nous faisons partie dune espèce capable de ça. De cette horreur-là. Et quand on ne sen souvient pas, ça sen souvient pour nous puisque cest inscrit en nous. Sil y a une leçon à retenir de lhistoire, cest celle-là.
Non non, pas tous coupables, pas du tout ! Tous capables de ça, cest différent. Eh bien, de considérer quun autre, sous prétexte quil pense différemment, sous prétexte quil a une autre histoire, dautres croyances, une autre culture, est inférieur, et quon aurait le droit de léliminer. La shoah cest le comble, si tu veux, pas lincomparable, non pas du tout lincomparable, ce mot-là je ne le supporte plus, il a fait tant de ravages, mais le comble, oui, le comble absolu. Et en dessous, il y a des degrés. Et chaque fois justement, tu dois comparer. Tu ne dois jamais cesser de comparer. Dès que tu sens ce truc-là dans les discours, dans le regard, si tu es un honnête homme, tu dois hurler. Tu dois savoir quau bout de compte, lhorizon si tu veux, cest ça, qui nest pas dit. Qui nest même pas dicible. La Shoah, pour moi, cest la lettre volée de lhumanité. Pas vraiment une lettre damour, comme tu vois. Sous une autre forme ? Eh bien si justement, à mon avis quelque chose du
même ordre sest répété, sous nos yeux, et personne na voulu le voir, justement parce quon était dans cette idée-là, dincomparable. Le problème, vois-tu, cest que notre génération na pas appris cela. Elle na pas vraiment compris que la question juive dépassait largement la question du destin particulier du peuple juif et que cétait la question même de lhomme. Antelme a essayé de le dire et dautres aussi, Primo Levi, mais cétait trop tôt, trop frais peut-être, si difficile à entendre. Et notre génération a dû faire avec les mensonges, les demi-vérités, les légendes, et dans ce fatras les fils de bourreaux se sont empêtrés dans une culpabilité sans nom. Beaucoup se sont mis au travail bien sûr, ont fouillé, fouiné, mais les autres, écrasés par ce poids-là, le poids de ce qui ne leur avait pas été transmis par leurs pères, sont restés dans une confusion mentale aussi pitoyable quinsupportable. Et Handke fait partie de ceux-là. Ceux qui au lieu délaborer la question et de se révolter contre la faute de leurs pères, préfèrent pleurer, gémir, prier tu te souviens de Vigny et répéter, en allant soutenir ceux qui font la même chose.
Sous une autre forme, exactement. Tu nas quà lire le Nettoyage ethnique, tu verras. Quest-ce que cest, éliminer les « non-Serbes », sinon éliminer lautre parce quil est un autre ? parce quil appartient à une autre communauté, parce quil adhère à dautres croyances, parce quil est issu dune autre histoire, parce quil est différent de toi ? Dailleurs, si la solution finale a si bien été réalisée en Serbie, cest aussi parce que les Juifs étaient des « non-Serbes ». La politique dextermination sinscrivait parfaitement dans cette tradition, dans cette façon, je dirais, dimpenser lautre en tant quautre. Non. Absolument pas. Comprendre, cest comprendre. Je peux comprendre un pédophile. Je peux comprendre un assassin en série. Je peux même comprendre Milosevic. Tout lhumain mintéresse, jusque dans ses aspects les plus inhumains. Mais comprendre, ce nest ni adhérer, ni absoudre. Personne nempêchait Handke de poursuivre tranquillement son uvre littéraire. En sengageant sur le terrain politique, il accomplit un saut. A priori, pourquoi pas ? Un écrivain peut éprouver ce genre de nécessité, de sengager pour une
cause. Mais sil le fait, alors il doit travailler, se documenter, peser ses mots. Il ne peut pas se permettre de jouer de sa notoriété pour faire partager publiquement ses états dâme sans savoir ce quil va défendre et pourquoi, au nom de quoi. Tu ne crois pas ? Comme convenu, je tenvoie la bibliographie. Elle est loin dêtre exhaustive, mais elle te servira de base de départ. Je tai indiqué les ouvrages dans leur ordre chronologique de parution, je te dirai pourquoi quand nous en reparlerons. Alain Finkielkraut, Comment peut-on être croate ?, Paris, Gallimard, 1992. Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, Paris, Fayard, 1992. Jacques Rupnik, De Sarajevo à Sarajevo, Bruxelles, éditions Complexes, 1992. Joseph Krulic, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Bruxelles, éditions Complexes, 1993. Annie Le Brun, Les assassins et leurs miroirs, Paris, Jean-Jacques Pauvert au Terrain Vague, 1993.
Mirko D. Grmek, Marc Gjidara, Neven Simac, le Nettoyage ethnique, documents sur une idéologie serbe, Fayard, 1993 pour la première édition ; Points-histoire (Seuil), 2002, avec une préface de Paul Garde, pour la deuxième édition. (Cest dans cette anthologie que tu trouveras, à la fin, quelques textes des membres du Cercle de Belgrade, les vrais opposants serbes de lépoque. Il contient aussi le fameux Mémorandum de lAcadémie serbe de 1987. Entre parenthèses, tu te souviens que Handke demande, dans Autour du Grand Tribunal, si on peut prendre un écrivain au sérieux. Et dans les indications de lecture quil donne à la fin, il parle justement du Mémorandum et ose écrire, en 2003, quil ne la pas encore lu dun bout à lautre. À partir de là, comment peut-on en effet le prendre, lui, au sérieux ?) Le Livre noir de lex-Yougoslavie, Paris, Arléa, 1993. Zlatko Dizdarevic, Journal de guerre, Spengler, 1993. Véronique Nahoum-Grappe (dir.), Vukovar Sarajevo La guerre en ex-Yougoslavie, Paris, Esprit, 1993. Jacques Julliard, Ce fascisme qui vient, Paris, Seuil, 1994.
Bertrand Liaudet, LÉtat français et la purification ethnique : entre capitulation et collaboration, Observatoire des conflits et des crises (samizdat), Paris, 1994. (Tous ses textes sont consultables sur internet.) Bernard-Henri Lévy, La pureté dangereuse, Paris, Grasset, 1994. Pierre Hassner, La violence et la paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique. Paris, Esprit, 1995. Yves Heller, Des brasiers mal éteints, Le Monde éditions, 1997. Yves Laplace, Considérations salutaires sur le massacre de Srebrenica, Paris, Seuil, 1998. Florence Hartmann, Milosevic. La diagonale du fou, Paris, Denoël, 1999. Paul Garde, Fin de siècle dans les Balkans, Paris, Odile Jacob, 2001. Mirko D. Grmek, La guerre comme maladie sociale et autres textes politiques, Paris, Seuil, 2001. (Ici, lindication de date est trompeuse car il sagit dun recueil darticles dont les premiers sont parus dès 1991.) Je te conseille aussi, si tu ne las pas lu : Christopher R. Browning, Les hommes ordinaires, Paris, Les Belles Lettres, 1994.
Enfin, il y a également les livres parus à lÂge dHomme. Cest léditeur de Milosevic, de Dobrica Cosic, et dune façon générale des principaux défenseurs de la cause nationaliste grand-serbe. Ceux-là, je te les indique parce quil faut toujours essayer de comprendre la façon dont raisonnent les défenseurs du pire. Cela dit, il faut aussi apprendre à les lire, car ce sont de très habiles et même parfois, comme tu dirais, de sincères manipulateurs. Tu trouveras à leurs côtés quelques Français, dont certains sont des amis de Handke. Jai hésité à te donner tous les noms, tu sais ce que je pense des listes, mais puisquils figurent sur les couvertures des livres, cest la seule façon de donner la référence bibliographique exacte, telle que léditeur et les auteurs eux-mêmes lont voulue. Dimitri T. Analis, Alexandre Astruc, Nora Beloff, Jean Besse, Patrick Besson, Jean-Paul Bled, Jean-Marie Domenach, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd, de lAcadémie française, Duc Thomas Foran de Saint-Bar, Sarah Frydman, Georges Haldas, Jean-Edern Hallier, Jacques Heers, Stéphane Hoffmann, Jérôme Leroy, Edward Limonov, Bernard Lugan, Gilles Martin-Chauffier,
Gabriel Matzneff, Ange-Mathieu Mezzadri, Frédéric Musso, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Jean Raspail, Yak Rivais, Daniel S. Schiffer, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Françoise Xenakis, Alexandre Zinoviev, Les Serbes et nous (sous titre : 31 écrivains contre les tartuffes), LÂge dHomme, Lausanne, 1996. Patrick Besson, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd, de lAcadémie française, Jérôme Leroy, Gabriel Matzneff, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Daniel S. Schiffer, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Avec les Serbes, LÂge dHhomme, Lausanne, 1996. Dimitri T. Analis, Charles Aznavour, Patrick Besson, Jean-Paul Bled, Gérard Courant, Louis Dalmas, Frédéric Dutourd, Jean Dutourd, de lAcadémie française, Gilles Galliez, Jean-Edern Hallier, Peter Handke, Marcel Jullian, Jacques Laurent, de lAcadémie française, Edward Limonov, Bernard Lugan, Gabriel Matzneff, Pierre Moustiers, Milena Nokovitch, Alain Paucard, Thierry Séchan, Vladimir Volkoff, Éloge des Serbes, LÂge dHomme, Lausanne, 1997.
Ah oui, jai oublié Védrine Cest normal, note bien, son chapitre sur « la tragédie yougoslave » ma mise dans une telle colère ! Encore chez Fayard, lui aussi, je te donne la référence : Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996. Tu y trouveras le résumé de la doxa mitterrandienne vichyssoise. Le plus insupportable à mon avis, cest peut-être le mépris que respire ce texte, tu me diras ce que tu en penses. On en reparle très vite. Bonne lecture ! Le cas Handke / Louise L. Lambrichs Née en 1952, Louise L. Lambrichs est lauteur de nombreux romans (Journal dHannah, Le jeu du roman, À ton image, etc.). Si la littérature est indéniablement son domaine de prédilection, son imaginaire romanesque se nourrit dexpériences, denquêtes et de réflexions ayant trait à la médecine, à la maladie ou encore à lhistoire et à la vérité historique.
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