Lettre à vendre
Louise
L. Lambrichs
Évidemment, j'ai tout de suite
décroché mon téléphone pour appeler
ma mère. Moins pour la réponse - je la connaissais
- que pour la suite, la mémoire qu'éveillerait ce
nom. Papa l'a connu ? - Bien sûr. - Et toi
? - Oh, ce n'était pas un homme qui se confiait facilement,
c'était un homme réservé je veux dire -
elle rit -, très beau, sympathique, avec une sorte de
noblesse
Silence, et puis son rire encore, plus espiègle
cette fois. Son bureau, chez Gallimard, donnait sur la rue, au
rez-de-chaussée. Alors il sortait par la fenêtre et
partait se promener pendant que tout le monde le croyait dans son
bureau
Ce souvenir, j'imagine, lui en rappelle d'autres,
comparables, concernant mon père et dont j'ai eu vent. Ce
vent de folie douce qui soufflait dans mon enfance, à l'époque
où l'édition se laissait encore travailler de l'intérieur
par la fantaisie qu'y distillaient les écrivains et où
la rue Sébastien-Bottin résonnait de leurs rires.
Puis elle évoque les hussards bien sûr, Blondin, l'anecdote
du chauffeur, enfin cette jeune femme ravissante au nom étrange
qui se trouvait dans la voiture avec lui, au moment de l'accident.
Mais là ses souvenirs sont plus flous et elle en parle beaucoup
moins bien que Marie. La Reine du silence, tu dois le lire. -
Tu me le passeras ? - Dès que j'aurai terminé mon
papier. Je raccroche. Comment parler de ce livre ?
J'imagine différentes entrées en matière, rêve
à une sorte de lettre ouverte, chère Marie Nimier,
l'homme et le monde que vous décrivez, les thèmes
que vous abordez - non, ridicule. Il est vrai pourtant qu'avec ce
livre elle m'est soudain incroyablement proche, Marie Nimier. Si
proche que la forme habituelle de l'article critique me paraît
brusquement incongrue. Je tourne autour de cet objet qui me paraît
parfait, associant pudeur et radicalité dans une justesse
à couper le souffle. Il y a du tour de force dans ce livre-là,
ce ton qu'au fil des pages elle a trouvé pour faire exister
ce père-là, qu'elle a eu sans l'avoir. Et je retourne
le livre. " Marie Nimier, auteur de huit romans publiés
aux éditions Gallimard, ose avec ce nouveau livre s'attacher
à la figure de son père, Roger Nimier. " S'attacher,
je bute sur le mot qui à mes yeux dit le contraire de ce
qu'elle a cherché - et réussi - à faire. Disons,
de ce qu'elle ne pouvait pas ne pas faire à moins de renoncer
à exister : se détacher de cette figure écrasante,
pour tant de raisons jamais dites - et qui ne peuvent se faire entendre
qu'à mi-mots bien pesés. Noblesse, élégance,
réserve - ma mère, de loin, n'a retenu que le meilleur.
D'autres l'ont approché de plus près. " Violent
"
" menteur "
" désinvolte
", dit le prière d'insérer. Divinement séduisant
sans doute. Non, Marie ne " s'attache " pas à
la figure de son père. Son écriture à la fois
précise et mesurée amène au contraire cette
figure contrastée à se détacher d'elle-même
comme de la légende dont sont toujours nimbées les
morts brutales d'hommes jeunes, en particulier lorsqu'ils sont des
écrivains infiniment doués. Roger Nimier connut la
célébrité à vingt-cinq ans. Sa mort
à l'âge de trente-sept ans en compagnie d'une jeune
romancière ravissante, l'Aston Martin qui s'écrase
contre le parapet d'un pont, les corps des deux jeunes gens photographiés
dans Paris-Match évoquent La fureur de vivre. Mais
aujourd'hui, ce n'est pas un énième roman qui dira
ce que Marie, de cette histoire qui l'a modelée, a à
dire.
Comment fait-on, à cinq ans, pour survivre
non seulement à la perte brutale d'un tel père, mais
à toutes les paroles qui s'échangent autour du disparu
? Nimier. Longtemps Marie signe Ni-er en allongeant le m - la façon
dont elle raconte le moment où elle s'en aperçoit
me touche infiniment. Oui, écrire a toujours à voir,
d'une façon ou d'une autre, avec la levée ou la consolidation
de dénis. Trop dire ou dissimuler. Sans compter ceux qui
exhibent pour mieux maquiller. Entre ces deux écueils, Charybde
et Scylla de l'écriture, la plume s'aventure à tracer
un chemin. Histoire d'inscrire un passage.
Décidément, s'attacher n'est pas le mot qui convient.
Plus juste aurait été s'attaquer, comme on s'attaque
à une tâche démesurée. Pourquoi le rédacteur
du prière d'insérer l'a-t-il écarté
? À cause de sa violence ? A-t-il confondu attaquer quelqu'un
et s'attaquer à ? Marie Nimier n'attaque pas son père
- elle fait beaucoup mieux : elle explore, autour du vide laissé
par sa disparition brutale et prématurée, les mots
qui l'entourent, les souvenirs déposés dans les mémoires,
et toutes ces traces pesées, ajustées, font advenir
non pas l'écrivain séduisant auréolé
de sa légende, mais un homme qui fait un peu peur, impressionnant
absent, souriant rejetant, le père qu'il fut, et ne fut pas,
pour cette petite fille.
Sur ce chemin exigeant où elle s'est engagée, Marie
affronte d'abord la mémoire des autres - c'est le temps des
questions : l'occasion de découvrir quelques gouffres insoupçonnés,
auxquels les autres ont été confrontés. Le
frère aîné par exemple, fils de la même
mère mais d'un autre lit, qui des années plus tard
raconte à sa petite sur comment, convoqué chez
le directeur de sa pension, il s'est entendu dire " Votre père
est mort " sans oser demander de quel père il s'agissait.
" Oui, qui était mort dans l'accident, son père
ou son beau-père ? Notre mère au téléphone
avait dû parler de "son mari" au directeur du collège,
un religieux qui, n'étant pas au courant de son premier mariage,
et par conséquent de son divorce, avait simplement transmis
l'information telle qu'il l'avait reçue. Mon frère
comprit qu'il n'obtiendrait pas la réponse au sein de l'établissement,
à moins de raconter l'histoire familiale, ce qu'il redoutait
par-dessus tout. Il n'y avait plus qu'à attendre. La tristesse,
il était habitué. Le silence aussi. " Imagine-t-on
les déserts intérieurs que traverse un enfant qui,
une semaine durant, est le siège d'une telle incertitude
?
Mais il n'y a pas
que les mots déposés dans la mémoire des autres.
Ces mots-là on peut toujours s'en arranger, en prendre et
en laisser puisque avec le temps les mémoires se remanient
et négocient comme elles peuvent leurs absences et leurs
oublis.
Plus bouleversants en revanche sont parfois les mots écrits,
quand des années plus tard ils remontent à la surface
et semblent brutalement venir donner du sens à ce qui n'en
avait pas. " Comment expliquer enfin ce plongeon dans la
Seine qui à tous - moi y compris - parut inexplicable ? Je
n'ai pas envie d'en parler longuement ici, mais l'évoquer
au moins, ne pas faire l'impasse. Je venais d'avoir 25 ans. Je me
suis jetée du pont de l'Alma en pleine nuit après
avoir avalé quatre boîtes de barbituriques. Je n'avais
pas de chagrin d'amour, j'étais en bonne santé, je
travaillais dans une troupe de théâtre musical aux
États-Unis, et ça marchait bien pour nous. Alors pourquoi
cette certitude qu'il fallait en finir ? " Puis le temps
qui passe, des années peut-être. Et enfin - le hasard
? " Tout a commencé par le regard pétillant
du marchand de journaux, mardi dernier. Il avait quelque chose à
me montrer, quelque chose qu'il avait mis de côté à
mon intention. (
) La Gazette du collectionneur. "
Un romancier aurait inventé cette histoire qu'on ne l'aurait
pas cru.
D'abord le trouble, à la perspective de cette vente annoncée
de manuscrits et de lettres signées de la main de Roger Nimier.
Puis le malaise, comme face à une obscénité
mal cernée. Comment le passé d'un père peut-il
être volé à ses héritiers directs et
passer d'une main étrangère à l'autre après
avoir fait l'objet de tractations commerciales ? " Tu aimerais,
toi, que l'on vende ta correspondance personnelle à n'importe
qui ? Au plus offrant ? " Mais il arrive que les héritiers
aient besoin d'argent, ce qui ne les empêche pas de respecter
l'histoire des autres. Ainsi fut offerte à Marie la possibilité
de consulter les lettres, avant leur dispersion.
Non, Marie Nimier n'interroge pas " avec gravité le
destin de cet écrivain " que fut Roger Nimier, Marie
en vérité ne touche pas à l'écrivain,
sa statue restera intacte, comme sa légende. Quelques-uns
sauront seulement, grâce à elle, que cet écrivain-là,
comme bien d'autres de sa génération, n'avait aucune
idée de l'impact des mots sur la chair humaine. Or c'est
cela que dit Marie et qui mérite en effet de briser le silence
: le poids des mots, en particulier ceux qui vous ont accueillis
au monde.
Feuilletant les lettres à vendre, la voici qui tombe sur
" une feuille jaunie à en-tête de la NRF. Elle
était datée du 27 août, le lendemain de ma naissance.
Mon père travaillait à cette époque avec Louis
Malle sur le scénario d'Ascenseur pour l'échafaud.
J'attendis d'être seule pour découvrir le contenu
de la lettre. Je pris une longue inspiration et commençai
à la lire comme on ouvre un cadeau, dénouant soigneusement
le ruban pour faire durer le plaisir. Après avoir parlé
de choses et d'autres, mon père annonçait ainsi mon
arrivée au monde :
" Au fait, Nadine a eu une fille hier.
J'ai été immédiatement la noyer dans la Seine
pour ne plus en entendre parler.
À bientôt, j'espère.
Roger Nimier" ".
J'ai dit que ce livre m'avait rendu Marie Nimier
incroyablement proche. J'aurais pu dire, aussi, inaccessible. Comme
peut l'être une petite fille qui se tait et vous regarde droit
dans les yeux sans sourire. Curieusement, c'est exactement l'effet
que me fait ce livre, une fois refermé. Comme s'il était
elle. Comme si, d'avoir réussi à y faire exister cet
homme brillant et paradoxal qui eut tant de mal à être,
pour elle, un père, son texte avait réussi du même
coup à incarner cette petite fille muette qu'elle était
en face de lui, " la Reine du Silence " comme il l'avait
baptisée. Avec ce livre superbe dont on imagine qu'il marquera,
dans son uvre, non seulement une pause comme elle le suggère,
mais un tournant, Marie Nimier rompt le charme où l'enfermait
la parole de son père et brise le silence dont on imagine
qu'il fut, des années durant, la prison transparente dont
seule la littérature lui permettait de sortir.
L.L.L.