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La Reine du Silence
de Marie Nimier

Gallimard, 176 p., 14,50 €.

 


Lettre à vendre
                                          Louise L. Lambrichs

 

Évidemment, j'ai tout de suite décroché mon téléphone pour appeler ma mère. Moins pour la réponse - je la connaissais - que pour la suite, la mémoire qu'éveillerait ce nom. Papa l'a connu ? - Bien sûr. - Et toi ? - Oh, ce n'était pas un homme qui se confiait facilement, c'était un homme réservé je veux dire - elle rit -, très beau, sympathique, avec une sorte de noblesse… Silence, et puis son rire encore, plus espiègle cette fois. Son bureau, chez Gallimard, donnait sur la rue, au rez-de-chaussée. Alors il sortait par la fenêtre et partait se promener pendant que tout le monde le croyait dans son bureau… Ce souvenir, j'imagine, lui en rappelle d'autres, comparables, concernant mon père et dont j'ai eu vent. Ce vent de folie douce qui soufflait dans mon enfance, à l'époque où l'édition se laissait encore travailler de l'intérieur par la fantaisie qu'y distillaient les écrivains et où la rue Sébastien-Bottin résonnait de leurs rires. Puis elle évoque les hussards bien sûr, Blondin, l'anecdote du chauffeur, enfin cette jeune femme ravissante au nom étrange qui se trouvait dans la voiture avec lui, au moment de l'accident. Mais là ses souvenirs sont plus flous et elle en parle beaucoup moins bien que Marie. La Reine du silence, tu dois le lire. - Tu me le passeras ? - Dès que j'aurai terminé mon papier. Je raccroche. Comment parler de ce livre ?
J'imagine différentes entrées en matière, rêve à une sorte de lettre ouverte, chère Marie Nimier, l'homme et le monde que vous décrivez, les thèmes que vous abordez - non, ridicule. Il est vrai pourtant qu'avec ce livre elle m'est soudain incroyablement proche, Marie Nimier. Si proche que la forme habituelle de l'article critique me paraît brusquement incongrue. Je tourne autour de cet objet qui me paraît parfait, associant pudeur et radicalité dans une justesse à couper le souffle. Il y a du tour de force dans ce livre-là, ce ton qu'au fil des pages elle a trouvé pour faire exister ce père-là, qu'elle a eu sans l'avoir. Et je retourne le livre. " Marie Nimier, auteur de huit romans publiés aux éditions Gallimard, ose avec ce nouveau livre s'attacher à la figure de son père, Roger Nimier. " S'attacher, je bute sur le mot qui à mes yeux dit le contraire de ce qu'elle a cherché - et réussi - à faire. Disons, de ce qu'elle ne pouvait pas ne pas faire à moins de renoncer à exister : se détacher de cette figure écrasante, pour tant de raisons jamais dites - et qui ne peuvent se faire entendre qu'à mi-mots bien pesés. Noblesse, élégance, réserve - ma mère, de loin, n'a retenu que le meilleur. D'autres l'ont approché de plus près. " Violent "… " menteur "… " désinvolte ", dit le prière d'insérer. Divinement séduisant sans doute. Non, Marie ne " s'attache " pas à la figure de son père. Son écriture à la fois précise et mesurée amène au contraire cette figure contrastée à se détacher d'elle-même comme de la légende dont sont toujours nimbées les morts brutales d'hommes jeunes, en particulier lorsqu'ils sont des écrivains infiniment doués. Roger Nimier connut la célébrité à vingt-cinq ans. Sa mort à l'âge de trente-sept ans en compagnie d'une jeune romancière ravissante, l'Aston Martin qui s'écrase contre le parapet d'un pont, les corps des deux jeunes gens photographiés dans Paris-Match évoquent La fureur de vivre. Mais aujourd'hui, ce n'est pas un énième roman qui dira ce que Marie, de cette histoire qui l'a modelée, a à dire.

Comment fait-on, à cinq ans, pour survivre non seulement à la perte brutale d'un tel père, mais à toutes les paroles qui s'échangent autour du disparu ? Nimier. Longtemps Marie signe Ni-er en allongeant le m - la façon dont elle raconte le moment où elle s'en aperçoit me touche infiniment. Oui, écrire a toujours à voir, d'une façon ou d'une autre, avec la levée ou la consolidation de dénis. Trop dire ou dissimuler. Sans compter ceux qui exhibent pour mieux maquiller. Entre ces deux écueils, Charybde et Scylla de l'écriture, la plume s'aventure à tracer un chemin. Histoire d'inscrire un passage.
Décidément, s'attacher n'est pas le mot qui convient. Plus juste aurait été s'attaquer, comme on s'attaque à une tâche démesurée. Pourquoi le rédacteur du prière d'insérer l'a-t-il écarté ? À cause de sa violence ? A-t-il confondu attaquer quelqu'un et s'attaquer à ? Marie Nimier n'attaque pas son père - elle fait beaucoup mieux : elle explore, autour du vide laissé par sa disparition brutale et prématurée, les mots qui l'entourent, les souvenirs déposés dans les mémoires, et toutes ces traces pesées, ajustées, font advenir non pas l'écrivain séduisant auréolé de sa légende, mais un homme qui fait un peu peur, impressionnant absent, souriant rejetant, le père qu'il fut, et ne fut pas, pour cette petite fille.
Sur ce chemin exigeant où elle s'est engagée, Marie affronte d'abord la mémoire des autres - c'est le temps des questions : l'occasion de découvrir quelques gouffres insoupçonnés, auxquels les autres ont été confrontés. Le frère aîné par exemple, fils de la même mère mais d'un autre lit, qui des années plus tard raconte à sa petite sœur comment, convoqué chez le directeur de sa pension, il s'est entendu dire " Votre père est mort " sans oser demander de quel père il s'agissait. " Oui, qui était mort dans l'accident, son père ou son beau-père ? Notre mère au téléphone avait dû parler de "son mari" au directeur du collège, un religieux qui, n'étant pas au courant de son premier mariage, et par conséquent de son divorce, avait simplement transmis l'information telle qu'il l'avait reçue. Mon frère comprit qu'il n'obtiendrait pas la réponse au sein de l'établissement, à moins de raconter l'histoire familiale, ce qu'il redoutait par-dessus tout. Il n'y avait plus qu'à attendre. La tristesse, il était habitué. Le silence aussi. " Imagine-t-on les déserts intérieurs que traverse un enfant qui, une semaine durant, est le siège d'une telle incertitude ?

Mais il n'y a pas que les mots déposés dans la mémoire des autres. Ces mots-là on peut toujours s'en arranger, en prendre et en laisser puisque avec le temps les mémoires se remanient et négocient comme elles peuvent leurs absences et leurs oublis.
Plus bouleversants en revanche sont parfois les mots écrits, quand des années plus tard ils remontent à la surface et semblent brutalement venir donner du sens à ce qui n'en avait pas. " Comment expliquer enfin ce plongeon dans la Seine qui à tous - moi y compris - parut inexplicable ? Je n'ai pas envie d'en parler longuement ici, mais l'évoquer au moins, ne pas faire l'impasse. Je venais d'avoir 25 ans. Je me suis jetée du pont de l'Alma en pleine nuit après avoir avalé quatre boîtes de barbituriques. Je n'avais pas de chagrin d'amour, j'étais en bonne santé, je travaillais dans une troupe de théâtre musical aux États-Unis, et ça marchait bien pour nous. Alors pourquoi cette certitude qu'il fallait en finir ? " Puis le temps qui passe, des années peut-être. Et enfin - le hasard ? " Tout a commencé par le regard pétillant du marchand de journaux, mardi dernier. Il avait quelque chose à me montrer, quelque chose qu'il avait mis de côté à mon intention. (…) La Gazette du collectionneur. "
Un romancier aurait inventé cette histoire qu'on ne l'aurait pas cru.
D'abord le trouble, à la perspective de cette vente annoncée de manuscrits et de lettres signées de la main de Roger Nimier. Puis le malaise, comme face à une obscénité mal cernée. Comment le passé d'un père peut-il être volé à ses héritiers directs et passer d'une main étrangère à l'autre après avoir fait l'objet de tractations commerciales ? " Tu aimerais, toi, que l'on vende ta correspondance personnelle à n'importe qui ? Au plus offrant ? " Mais il arrive que les héritiers aient besoin d'argent, ce qui ne les empêche pas de respecter l'histoire des autres. Ainsi fut offerte à Marie la possibilité de consulter les lettres, avant leur dispersion.
Non, Marie Nimier n'interroge pas " avec gravité le destin de cet écrivain " que fut Roger Nimier, Marie en vérité ne touche pas à l'écrivain, sa statue restera intacte, comme sa légende. Quelques-uns sauront seulement, grâce à elle, que cet écrivain-là, comme bien d'autres de sa génération, n'avait aucune idée de l'impact des mots sur la chair humaine. Or c'est cela que dit Marie et qui mérite en effet de briser le silence : le poids des mots, en particulier ceux qui vous ont accueillis au monde.
Feuilletant les lettres à vendre, la voici qui tombe sur " une feuille jaunie à en-tête de la NRF. Elle était datée du 27 août, le lendemain de ma naissance. Mon père travaillait à cette époque avec Louis Malle sur le scénario d'Ascenseur pour l'échafaud. J'attendis d'être seule pour découvrir le contenu de la lettre. Je pris une longue inspiration et commençai à la lire comme on ouvre un cadeau, dénouant soigneusement le ruban pour faire durer le plaisir. Après avoir parlé de choses et d'autres, mon père annonçait ainsi mon arrivée au monde :
" Au fait, Nadine a eu une fille hier.
J'ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler.
À bientôt, j'espère.
Roger Nimier"
".

J'ai dit que ce livre m'avait rendu Marie Nimier incroyablement proche. J'aurais pu dire, aussi, inaccessible. Comme peut l'être une petite fille qui se tait et vous regarde droit dans les yeux sans sourire. Curieusement, c'est exactement l'effet que me fait ce livre, une fois refermé. Comme s'il était elle. Comme si, d'avoir réussi à y faire exister cet homme brillant et paradoxal qui eut tant de mal à être, pour elle, un père, son texte avait réussi du même coup à incarner cette petite fille muette qu'elle était en face de lui, " la Reine du Silence " comme il l'avait baptisée. Avec ce livre superbe dont on imagine qu'il marquera, dans son œuvre, non seulement une pause comme elle le suggère, mais un tournant, Marie Nimier rompt le charme où l'enfermait la parole de son père et brise le silence dont on imagine qu'il fut, des années durant, la prison transparente dont seule la littérature lui permettait de sortir.

L.L.L.



Louise L. Lambrichs / Lettre à vendre
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