François Vergne,
Seine-Saint-Denis
éd. Gallimard, coll. Blanche,
106 pages, 10.52 euros


« Il avait plu toute l'année sous des ciels gris et sales qui se dégageaient à peine au moment du crépuscule, et il avait fait même si froid, et tout avait été si sombre, qu'à la fin du mois d'août on aurait pu se croire en novembre et qu'il avait fallu allumer les lumières à six heures, et même, sa mère avait voulu qu'on remette le chauffage dans la résidence. Mais c'était la rentrée depuis plusieurs jours maintenant et le soleil s'était remis à briller et avec les arbres qui avaient commencé à brunir malgré tout et les feuilles qui tombaient dans les jardins, c'était un temps indéterminé, un temps incertain, et c'était une grande paix qui
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régnait sur les choses, elles remplissaient ces journées immobiles et elles semblaient en même temps s'en détacher à peine, légèrement en suspension au-dessus d'elles, et elle était tout cela qui l'enveloppait et en même temps cela la traversait et parfois se confondait même si étroitement avec elle qu'elle flottait elle-même au-dessus des jardins et des grillages. »
Ainsi débute le premier roman de François Vergne et de la même façon il se poursuit, sur le fil tendu d'une écriture originale et dense, le long d'une centaine de pages sans un paragraphe – à l'exception d'un toutefois, trois pages avant la fin, la fin où nous nous retrouvons, au terme d'une révolution solaire, un an plus tard, « une après-midi d'été ordinaire sur la Seine-Saint-Denis ». Entre-temps c'est bien une révolution intime qui s'est produite – une révolution lente, subtile, souterraine, au terme de laquelle l'univers et les personnages se retrouvent identiques et pourtant très légèrement différents.
S'il fallait le définir en terme de genre, je le classerais – s'agissant des premières amours d'une jeune fille – parmi les romans d'apprentissage. Un roman dont l'originalité, on l'aura compris, réside moins dans le sujet que dans
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le traitement, dans cette langue qui nous introduit à une durée singulière tout en définissant aussi un espace, à la fois extérieur et intérieur, l'espace de ces banlieues semées de gares comme autant de lieux improbables et pourtant bien réels, l'espace aussi de ces cœurs d'adolescents qui rêvent et sans savoir ce qu'ils cherchent se risquent aux banlieues de l'amour.
Pourquoi, plus j'avançais dans cette lecture (et à la relecture l'impression se renforça encore), et plus s'imposait à moi la référence, la filiation proustienne ? Apparemment, tout distingue Seine-Saint-Denis de La Recherche : la longueur du roman (ici, tout juste 110 pages), les lieux et le milieu (ici les banlieues, le prolétariat), l'absence de narrateur, enfin la syntaxe même. Et pourtant la sensibilité, le rapport à la durée et à l'espace, m'y ramenaient sans cesse.
La façon dont la durée s'installe dans la phrase pour traduire cet « éternel présent des choses » (faisant pendant à l'éternel présent de la mémoire du narrateur proustien), au fil d'une respiration lente imprégnée de sensations répétitives (parfums de savonnette et de sueur, odeurs de mousse et de terre mouillée, odeurs liées aussi à la température ambiante, à la chaleur de
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l'appartement et au froid de l'hiver), la façon dont les mêmes images, modifiées par le cours des saisons, viennent rythmer le récit comme autant de repères sensibles (images de gares et de voies ferrées, paysages de banlieue – les barres de la Courneuve, la masse noire des usines et des entrepôts, les hangars d'entretien des TGV, les centres commerciaux, les immeubles d'Ermont, de Sarcelles, de Pierrefitte (où habite la jeune fille), et puis la campagne, parfois, au bord de ces banlieues qui s'enchaînent et se ressemblent, et au-dessus le ciel et les nuages changeant de couleur suivant les heures du jour, et au sol les herbes folles qui poussent au printemps entre les rails et meurent avec l'hiver), oui, ce rapport à l'espace sensible évoque bien celui de Proust.
Et en même temps, nous sommes aux antipodes : car ces repères sensibles qui rythment le récit, s'ils s'articulent dans l'esprit du lecteur, ne font sens pour aucun des personnages. Aucun « Je », ici, pour les relier, aucune subjectivité, aucune mémoire singulière pour les absorber, les intégrer et en faire un univers intérieur vivant, cohérent. Tout au contraire : sous son regard à elle, « elle » la jeune fille jamais désignée autrement que par ce pronom moins personnel qu'un
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prénom, « elle » dont il est bien dit que « rien ne rentrait dans sa tête », toutes ces images défilent et se juxtaposent sans qu'aucune frontière, aucun cadre, aucune relation particulière ne les mettent en perspective. Ce qu'exprime bien la phrase longue, généralement dépourvue de subordonnées (ou alors relatives, mais rares, aucune n'introduisant de rapports de cause à effet, de conséquence, de temps ou de conditionnel), une phrase où d'innombrables propositions descriptives reliées uniquement par des conjonctions (« et », « mais ») situent toutes ces images et jusqu'aux sensations sur le même plan : paysages réels, présents, souvenirs, images de la télévision, tout semble sous son regard avoir le même statut de sorte que rien ne distingue réalité objective et subjective ; comme si les deux ordres se confondaient. Et au lieu d'une subjectivité occupant, comme chez Proust, une position centrale au cœur du monde et l'organisant, on a ici affaire à une subjectivité décentrée, expulsée dans le réel et comme fondue à lui pour y éclater, une subjectivité devenue incapable d'y faire surgir ces réseaux de sens si caractéristiques de l'univers proustien. Effet obtenu sans doute par le fait que nous ne sommes plus ici dans le règne de
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l'introspection ou de la pensée, mais d'un regard qui glisse sur tout ce qu'il rencontre, paysages, êtres, choses, sans y rencontrer aucune aspérité à laquelle s'accrocher, aucune brèche par où en pénétrer l'apparence et en découvrir le mystère, un regard qui cherche pourtant parce que si perdue, si indistincte soit-elle au cœur des choses et des autres, n'y occupant aucune place privilégiée, elle cherche quelque chose, cette jeune fille, quelque chose qu'elle ignore et qui fait qu'elle ne se lasse pas de regarder.
Et c'est bientôt alors comme si les choses et les êtres, sous ce regard, n'étaient plus reliées que par l'attente, le désir. Un désir cherchant son objet. Cherchant dans le corps des hommes ou des jeunes gens qu'elle croise, et qui parfois la font rêver, à s'inscrire dans le monde pour y tisser quelque chose qui pourrait être de la vie, la trame d'une existence. Un désir qui par instants semble avoir le pouvoir de faire entrer tout ce monde, à la surface duquel elle glisse, à l'intérieur d'elle.
Il y a quelque chose de très beau, et de très juste, dans la façon subtile de montrer ainsi le désir à l'œuvre, à sa racine pourrait-on dire, dans ce qu'il a de
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nécessaire et d'inéluctable, et qui fonctionne à l'insu du sujet. Le désir comme préalable à toute vie subjective, comme sésame de toute existence. Et qui bien sûr n'est jamais aussi « brut » – au sens où il n'a pas encore fait l'objet d'une expérience subjective – qu'à cette période charnière de l'adolescence. Et c'est bien aussi ce que montre Vergne, jusqu'au bout pourrait-on dire : que le désir brut, satisfait sans ouvrir à un autre lien, ne change pas vraiment la vie. L'acte accompli – l'acte qui est parfois uniquement ce que vise un jeune homme, en quête de sa propre jouissance – la frustration demeure pour la jeune fille s'il n'a pas donné lieu à une rencontre d'un autre type, et fait découvrir tout ensemble l'amour et le plaisir.
Ainsi l'année écoulée et l'expérience traversée ne l'auront pas vraiment transformée. Dans l'« éternel présent des choses » dont comme chacun elle fait partie s'est tout juste effectuée une révolution minuscule au regard de l'éternité, une révolution insuffisante encore pour modifier le regard. Et pourtant ce pas franchi, si imperceptible soit-il dans l'immensité du réel et si infime soit-il au regard d'une existence, n'est-il pas le prélude à l'avènement d'une personne
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adulte ? à l'instauration d'un autre rapport au monde et aux autres ?
Au-delà de l'aventure particulière, c'est peut-être aussi plus généralement le rapport contemporain au monde qui est questionné par Vergne ; un rapport que la « civilisation de l'image » a ancré dans le regard et déplacé, l'arrachant aux activités plus traditionnelles de la lecture et de l'écriture par lesquelles passaient plus volontiers, autrefois, l'élaboration subjective ; un rapport qui s'est aussi trouvé décentré, bien sûr – mais autrement – par l'avènement de la psychanalyse (je pense à cette fameuse « blessure narcissique » venant apprendre à l'homme, non seulement que la Terre n'est pas au centre de l'univers et que lui-même descend du singe, mais qu'il n'est même pas maître – vu les déterminismes inconscients – de sa propre vie intérieure). Or il est certain que cette « peste » – comme Freud lui-même qualifiait la psychanalyse – a eu des effets dans la littérature, fût-ce inconscients précisément ; et particulièrement dans la littérature romanesque, où l'on a vu au cours du XXe siècle le narrateur d'abord omniprésent, tout-puissant, deus ex machina (et victime de la même illusion que le savant à la fin du XIXe siècle) progressivement se déliter pour disparaître, et
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le roman psychologique (je veux dire par là le roman fondé sur la psychologie traditionnelle) perdre peu à peu à la fois de sa consistance et de sa pertinence. Ainsi peuvent se lire les expériences surréalistes comme ce qu'on a appelé le Nouveau roman : comme les effets de ce décentrement, comme les errances imaginaires d'une subjectivité détrônée en quête d'un nouveau rapport au monde.
Quand est venue se superposer à la révolution psychanalytique la dictature de l'image (cette dictature pouvant s'interpréter après coup comme une résistance, un refus de savoir ce qu'il en est au fond, sous l'apparence), l'image omniprésente nous transformant à notre insu en voyeurs polymorphes, la quête romanesque s'est ancrée dans le regard. Qu'y a-t-il sous l'apparence des choses que l'on ne peut saisir et qui pourtant se perçoit déjà, dans l'apparence même ? Qu'y a-t-il dans ce monde objectif, ce monde des choses, quand aucun sujet, aucun « Je » vivant ne vient les agencer, les relier, leur donner sens ? « … malgré l'apparence de la vie, et dehors ce présent éternel, au cœur des choses, et dans leur apparence elle-même, la mort quand même, le mystère de la mort »,
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répond Vergne.
« Malgré l'apparence de la vie… » En effet. Parce que cette apparence, qui est la vie biologique pourrait-on dire, est aussi bien vie que mort promise, le cycle des saisons parcouru le montre bien, et que seule la vie psychique, qui ferait vivre ces choses autrement en les pensant et non plus en les effleurant d'un regard incapable de les pénétrer, ressemble à l'idée que nous, humains, pouvons nous faire de la vie, fût-elle imaginaire.
Tel est l'enjeu du désir : de pénétrer l'apparence des êtres qui autrement ne seraient que choses au même titre que tout le reste, et de transfigurer par la rencontre à laquelle il ouvre parfois ce monde réel, plus mort que vif, dont nous faisons aussi partie.
En nous projetant dans ce regard qui ne sait pas ce qu'il voit, en nous offrant du monde où nous vivons ce miroir éclaté, c'est peut-être aussi à en recoller d'une autre façon les morceaux que nous invite le romancier – et à chaque lecteur sa façon, sans doute –, pour nous rassembler et nous inventer, de cette place nouvelle où l'histoire nous a malgré nous propulsés, un autre regard.

Révolution minuscule / Louise L. Lambrichs

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