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Qu'un biologiste prélève sur le cadavre frais un minime fragment de tissu, il pourrait en tirer une de ces cultures que nous savons immortelles et rien ne défend absolument d'imaginer que la science perfectionnée de l'avenir puisse refaire à partir de cette culture la personne tout entière, strictement identique à celle qui en avait fourni le principe.

Jean Rostand

Je n'avais guère plus d'une dizaine d'années lorsque mon père, rentrant un jour de l'Opéra extrêmement ému, nous conta l'étrange aventure qui venait de lui arriver. Se rendant pendant l'entracte au foyer, il avait au loin aperçu son frère, au milieu de la foule. Il faut dire que ce frère était un
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jumeau – un «vrai» – qui habitait Bruxelles, ce qui ne les empêchait pas tous deux d'entretenir des rapports extrêmement étroits : ils se téléphonaient régulièrement, se rendaient souvent visite, tantôt à Paris, tantôt à Bruxelles, et passaient ensemble toutes leurs vacances. Aussi, ignorant que son frère avait décidé ce jour-là de venir à Paris, et qui plus est à l'Opéra, au même spectacle que lui, mon père fut-il à la fois extrêmement surpris de le voir et fort heureux de cette rencontre. La foule cependant était très compacte et mon père eut, nous dit-il, grand mal à s'y frayer un chemin. Tandis qu'il avançait péniblement, craignant sans cesse de le perdre de vue et qu'il s'évanouisse dans la cohue, le visage de son frère disparaissait parfois derrière d'autres, puis heureusement réapparaissait, et ce n'est qu'après plusieurs minutes d'efforts qu'il parvint, enfin, à le rejoindre.
À cet instant de son récit, mon père s'arrêta. «C'est extraordinaire, dit ma mère, alors comme ça, il est venu à Paris sans te le dire ?» Prolongeant notre attente encore de quelques secondes, mon père eut un sourire sibyllin. Puis d'une voix flottante il fit cette déclaration, aussi surprenante pour lui
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que pour nous : «Je me suis aperçu à ce moment-là que j'étais devant la glace. Celui que j'avais pris pour mon frère était en réalité mon propre reflet.»
J'ai souvent pensé que l'éclat de rire dont il ponctuait toujours ce récit, que je l'entendis fréquemment raconter par la suite quand on le questionnait sur sa gémellité, venait exorciser le malaise qu'il avait bel et bien ressenti, ce jour-là, lorsque sur le point de donner l'accolade à son frère, il s'était retrouvé face à sa propre image. Dois-je dire le malaise, ou plutôt la confusion – dans tous les sens du terme ? Confusion identitaire qui me parut toujours moins comique qu'insondable et angoissante, et dont je mesurai mieux l'aspect terrifiant trente ans plus tard, quand ce frère jumeau vint à mourir.
Mon oncle est mort chez lui, à Bruxelles. Nous le savions très malade et à plusieurs reprises, au cours des mois précédents, nous lui avions les uns et les autres rendu visite. Les derniers temps, mon père lui parlait encore au téléphone, mais il ne pouvait plus aller le voir. Il restait à Paris, prostré dans
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la souffrance que lui causait la perspective de cette perte impensable, mais incapable d'y faire face. À la violence que lui faisait la vie, il répondait par l'inertie. On avait l'impression qu'au moindre mouvement un peu brutal, il risquait de s'effondrer.
Dans quel état il parvint à gagner Bruxelles après l'annonce de cette mort, je ne m'en souviens plus. La seule chose que je me rappelle, c'est sa pâleur effrayante et sa fragilité extrême lorsqu'il fut question, une fois parvenus chez ma tante, d'aller «le voir», le saluer une dernière fois.
Mon oncle reposait encore dans sa chambre, voisine du salon où nous étions tous réunis. Dès notre arrivée, ma sœur et moi sommes allées nous recueillir quelques minutes devant sa dépouille. Et nous avons éprouvé la même impression, terrible : celle de voir notre propre père.
Mon père, lui, hésita longtemps. Assis dans un fauteuil, il murmurait «Je ne peux pas, je ne peux pas le voir», d'une voix faible et, pour moi, déchirante. Ma mère à ses côtés le soutenait comme elle pouvait, l'encourageait avec douceur mais aussi avec fermeté à affronter cette
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épreuve qu'elle jugeait nécessaire mais dont aucun de nous, à vrai dire, ne pouvait mesurer l'ampleur.
Pendant ce temps, dans la chambre voisine, le défilé des proches se poursuivait.
Quand tout le monde y fut allé, mon père se leva. J'eus l'impression qu'il titubait. Ma mère le prit par le bras et tous deux disparurent dans le couloir. Une seconde, j'eus envie de les suivre. Aujourd'hui encore, j'ignore ce qui me retint : la pudeur ? le respect des convenances ? ou plutôt la peur de voir mon père s'effondrer au cours de cette ultime confrontation ?
Il revint aussi blême qu'il était parti. Blême, mais vivant.
Plus tard dans l'après-midi, je l'entendis murmurer, avec une espèce d'étonnement dont il ne revenait pas : «Finalement, de le voir, ça m'a fait du bien.»
Souvent j'ai repensé à cette phrase singulière. Il me semblait que dans son cas, on ne pouvait l'interpréter seulement comme la marque du soulagement que l'on peut ressentir après une épreuve traversée que l'on
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pensait insurmontable. Dans son «ça m'a fait du bien», j'entendais autre chose. Comme l'écho d'une naissance. À soixante-dix ans, mon père se trouvait pour la première fois seul au monde – j'ai envie de dire seul de son espèce, comme chacun d'entre nous – un individu à part entière, sans double désormais avec lequel le confondre.
Il est possible que mon oncle, mort, ait pour la première fois été ressenti par mon père comme un autre véritable. Il est possible qu'il ait éprouvé ce jour-là un sentiment d'altérité irréductible, absent jusque-là de leur relation, et que cela lui ait fait du bien. J'imagine.
Pourtant, les choses ne sont pas si simples. Le deuil avec le temps accomplissant son travail obscur, mon père déclara quelques mois plus tard : «Cela va mieux. Maintenant, il est revenu en moi.» Et en effet, chaque fois que je le voyais, j'étais frappée par la façon dont les différences physiques introduites entre eux par l'âge et l'existence, et qui faisaient qu'aucun de leurs proches n'aurait pu les confondre, s'estompaient progressivement. Plus je l'observais et plus j'en étais convaincue : mon père
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ressemblait de plus en plus à son frère.
Cette impression vertigineuse culmina quand mon père, cinq ans plus tard, mourut à son tour. Deux heures avant sa mort, je me trouvais à son chevet. Malade depuis plusieurs mois, il était très affaibli, ne parvenait plus à boire et éprouvait de grandes difficultés à parler. Cependant, il me retenait près de lui car il voulait me dire quelque chose. Quelque chose qu'il ne parvenait pas à dire. Il faisait des efforts mais sa voix était très faible, presque inaudible, comme si la mécanique même de la parole ne fonctionnait plus. Aussi fus-je extrêmement saisie quand soudain, il tourna la tête, regarda rapidement derrière lui et déclara d'une voix forte, incroyablement puissante tout à coup, et sur le ton de la plus vive exaspération, comme si on le pressait : «Ça va ! J'arrive !»
Deux heures plus tard, ma mère me téléphonait : il était mort. Immédiatement, je repensai à ce «J'arrive !». Avait-il au moment ultime entendu son frère l'appeler ? Toujours est-il que deux jours plus tard, à la
veille de son enterrement, sa dépouille reposant dans le salon, je fus frappée
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par une chose qui me parut incroyable : tandis que dans l'un de ses profils, je le reconnaissais parfaitement, l'autre était, à ne pas s'y tromper, celui de son frère.
Troublée par ce qui pouvait n'être après tout qu'une illusion, j'en fis la remarque à ma sœur. Et elle en convint : le dernier visage que nous présentait notre père semblait réunir, enfin, ces deux êtres dont les images, bien que séparées et finalement différentes, avaient tant de fois été confondues au regard des autres.

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Si je n'avais pas grandi dans une famille en miroir (mon père, comme son frère, avait eu deux filles), si dès l'enfance, je n'avais eu pour modèle ce couple paternel gémellaire et très tôt vécu ma singularité comme une bizarrerie regrettable – question qu'il me fallut plus tard élaborer (j'entends par là cerner la nature du fantasme et faire, dans cette question identitaire, la
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part du réel et de l'imaginaire) –, il est certain que le clonage de la brebis Dolly n'aurait pas rencontré chez moi ces résonances profondes, à la fois inquiétantes et familières, qui furent à l'origine de ce roman, À ton image, publié en 1998. Et c'est aussi, je suppose, parce que cette élaboration m'avait conduite à faire le deuil du fantasme narcissique du double que j'ai choisi de traiter ce thème comme je l'ai fait : en amenant le narrateur, non pas à se cloner lui-même (ce qui ne le séduit pas), mais à cloner la femme qu'il aime.
En effet, ne penser le clonage qu'en relation au mythe de Narcisse, c'est à mon sens en réduire considérablement la portée imaginaire. Le situer en revanche dans le contexte d'une relation amoureuse passionnée permettait d'aborder d'autres fantasmes – celui non seulement de l'immortalité, mais de l'amour éternel, indéfiniment reproductible – et d'amener le lecteur à réfléchir aux questions réelles soulevées par ces fantasmes, à savoir la relation à l'autre – à son apparence et à son être –, la constitution de la personne humaine, la perte et le deuil ; et, au-delà encore, au déterminisme de
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l'éducation (et aux ravages d'une éducation où la parole n'a pas de place), aux fantasmes que nourrit la technologie scientifique et aux passages à l'acte qu'elle permet chez des personnes n'ayant pu élaborer leurs manques et leurs frustrations.
Choisissant le clonage pour prétexte de mon intrigue, j'avais parfaitement conscience d'aborder un sujet délicat et inquiétant, mais ce que je ne mesurais pas, c'est à quel point le fantasme dans notre société était agissant. J'en veux pour preuve les lectures passionnées, certes, mais la plupart du temps sommaires, qui ont été faites de cette histoire. Aux échos qui me sont revenus, j'ai compris – et les articles parus dans la presse ne m'ont pas détrompée – que la plupart des gens confondaient en la matière réel et imaginaire, réalité et fantasme, j'entends qu'ils croyaient mordicus que la science avait bel et bien le pouvoir de reproduire une personne humaine à l'identique. Et quand je parle de la plupart des gens, je n'exclus pas, il va de soi, les scientifiques eux-mêmes.
C'est pourquoi j'ai décidé d'écrire ce texte. Parce qu'il me paraît
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indispensable, si l'on souhaite avancer dans la réflexion sur le clonage humain, de distinguer nettement ce qui dans cette question est de l'ordre du réel, ce qui appartient au registre de l'imaginaire, et quel est dans cette affaire le rôle de la loi.
Bien entendu, c'est du clonage des individus ou clonage reproductif que je parle ici, et non de celui des cellules ne pouvant aboutir à un fœtus viable – précision nécessaire puisque le terme clonage est utilisé par les scientifiques en des sens très divers. Toutefois, c'est bien la question du clonage des individus qui dans l'imaginaire collectif suscite les pires craintes et soulève des problèmes éthiques qui ne me semblent pas avoir été élaborés – au moins dans les médias – de façon satisfaisante. Comme si les succès inouïs de la technique paralysaient la pensée. On observera d'ailleurs que sur ce point, l'interdiction a d'emblée supplanté la réflexion. Comme si, face à cette seule idée, la pensée (politique et scientifique) était frappée de sidération. Or, comme il fallait s'y attendre, l'interdiction insuffisamment motivée est déjà en train de produire des transgressions puisqu'on apprend
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presque chaque jour qu'ici ou là ont été réalisées des tentatives de clonage d'êtres humains. Aussi, plutôt que de continuer à pousser des cris d'orfraie en montrant du doigt les «monstres» qui osent commettre ce qui était à proprement parler inconcevable, paraît-il urgent d'essayer de penser de quoi il s'agit.

L'imaginaire : le clone serait un double, un «frère jumeau» de l'original génétique
Dans l'imaginaire collectif (auquel, par définition, ce roman fait appel), le clone serait la «copie conforme» d'un être humain préexistant, autrement dit une sorte de double, de «frère jumeau» dit-on couramment, plus jeune de ce même être. On pourrait donc se reproduire soi-même ? se réincarner ? avoir ainsi accès à une forme d'immortalité ? Si l'on peut se reproduire soi-même, on pourra donc aussi reproduire les autres : pourquoi pas une sœur ou un frère (mort ou vivant) ? un champion de football ou un savant génial ? Et s'il prenait à quelque fanatique l'envie de reproduire Hitler ou Staline ? On le
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voit, sans butée réelle, très vite l'imagination s'emballe... et s'égare. Car ces scénarios imaginaires, s'ils reposent sur des rêves archaïques, confondent le sujet et l'objet, la personne et l'animal, l'identité et le capital génétique, et n'ont pas de fondement réel. En effet, en admettant que l'on clone un être humain, qu'en serait-il réellement ?

Le réel : le clonage est la production d'un mammifère humain doté du même capital génétique qu'un autre mammifère humain, préexistant
J'ai dit production et non reproduction, encore moins reproduction à l'identique. Et j'ai dit mammifère humain parce que jusqu'à présent, ce qui caractérise tous les hommes de la planète, c'est d'avoir été conçus par un couple. Or le clone à proprement parler n'est pas conçu, sinon par une opération de l'esprit, ou plutôt par une opération imaginaire. Car l'esprit rationnel, lui, a du mal justement à concevoir l'existence de cet être humain d'un nouveau genre. J'ai dit mammifère humain, aussi, parce que du sujet humain qui en résultera, de la personne qu'il sera, on ne sait rien. Ou plutôt
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on ne sait qu'une chose, qui risque en effet de marquer ce sujet comme nul autre être humain avant lui, c'est qu'il ne s'inscrit pas dans une filiation directe.
Jusqu'à présent, tous les êtres humains étaient directement issus d'un homme et d'une femme. Même dans le cas des procréations médicalement assistées, la technique ne venait qu'aider le processus naturel de rencontre entre un ovule et un spermatozoïde permettant la création d'un embryon. Autrement dit, si pour la première fois la technique médicale supplantait le rapport sexuel, elle s'inscrivait encore dans sa continuité en le mimant puisque à l'origine, même si les donneurs de gamètes restaient inconnus, on savait qu'ils existaient et se situaient biologiquement juste en amont de l'enfant obtenu.
Dans le cas du clone en revanche, on a affaire à une filiation indirecte ou plutôt à une absence de filiation consécutive à une rupture dans la chaîne générationnelle dans la mesure où, juste en amont du clone et présidant à son existence, on trouve non pas un couple fait d'un homme et d'une femme
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apportant chacun, par l'intermédiaire de leurs gamètes respectives, une partie de leur héritage génétique, mais – possiblement – une, deux, voire… trois personnes ! En effet, sachant que pour faire un clone, il faut un ovule non fécondé énucléé, le noyau d'une autre cellule comportant le capital génétique de la personne «à cloner», et une femme dans laquelle implanter l'ovule pourvu de ce capital génétique et qui donnera naissance à l'enfant, on trouvera suivant les cas, juste en amont du clone, soit une seule personne (et dans ce cas, nécessairement une femme, si c'est à elle qu'appartiennent aussi bien l'ovule énucléé que le noyau transféré, et si c'est à elle qu'on implante cet ovule regarni), soit deux personnes (qui peuvent être un homme et une femme, mais aussi deux femmes), soit trois personnes, qui peuvent être un homme et deux femmes mais aussi trois femmes : l'«original génétique» (homme ou femme, qui fournit sous la forme du noyau transféré le capital génétique du clone) ; une femme n°1 (qui fournit l'ovule non fécondé énucléé qui va accueillir le capital génétique de cet «original») ; et une femme qui va recevoir l'ovule ainsi regarni, et qui peut être la femme n°1
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mais aussi, pourquoi pas, une femme n°2. Ainsi, du point de vue réel, en admettant que la technique soit bien maîtrisée et que ce modèle fonctionne, ce mammifère humain a des chances de ressembler «comme un frère (ou une sœur)» à l'«original génétique» – mais sans doute pas plus qu'un frère, car le capital génétique n'est pas tout et l'on ignore l'influence exacte de la cellule hôte ainsi que, dans une moindre mesure, celle de la mère porteuse.
À cet égard, il est d'ailleurs intéressant de faire observer que nous sommes retombés, avec le «tout génétique», dans un modèle ressemblant comme un frère au modèle aristotélicien. Pour Aristote en effet, le seul principe actif, qui donne sa forme à l'embryon, c'est la semence masculine, et la femme n'aurait dans le processus de la génération qu'un rôle passif. De même aujourd'hui, le discours ambiant tend à accréditer l'idée que seul le capital génétique donne sa forme à l'enfant, et l'on gomme sans autre forme de procès à la fois le rôle de la cellule hôte (qui pourtant, lorsqu'on interroge les biologistes, pourrait bien avoir un impact important) comme celui du milieu – la mère porteuse – dans lequel se développe ensuite l'embryon 1.
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La loi : le clone est l'enfant de personne
Le véritable problème du clonage humain, c'est que l'origine de cet être humain, à l'intérieur des structures de la parenté telles que nous les concevons en Occident, est innommable : parce qu'on ne peut pas nommer ses parents – qui est son père ? sa mère ? –, parce qu'on ne peut nommer l'unique voire les deux ou trois personnes intervenant dans sa constitution (puisqu'on ne peut plus parler de «conception» au sens où jusqu'ici, la conception d'un enfant a toujours impliqué la recombinaison de deux génomes, celui d'un homme et d'une femme).
On le voit : non conçu au sens où nous l'entendons depuis l'origine de l'humanité, le clone est inconcevable. Tous les repères qui structurent nos sociétés et notre identité en nous inscrivant dans une lignée humaine sont ici balayés ou, tout au moins, pris en flagrant délit de carence. Quel nouveau mode de parenté inventer pour désigner le lien qui unit le clone à celui ou celle qui lui a donné son capital génétique ? aux parents de ce dernier ou de cette dernière (qui constituent aussi, si l'on se place du point de vue
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traditionnel, un couple originaire) ? à la femme qui a donné l'ovule énucléé ? aux parents de celle-ci ? à celle qui l'a porté ? Et lorsque ce clone humain viendra au monde, que lui dira-t-on de son origine ? Quels repères lui donnera-t-on, sur lesquels s'appuyer pour se constituer une identité et une histoire ? De quelle lignée pourra-t-il se réclamer ? Quel statut aura-t-il dans nos sociétés ? Le véritable problème éthique – et juridique – est là, et non ailleurs. Car il n'y a pas de société humaine sans loi, et le rôle de la loi est de structurer la société (et par suite le psychisme des individus qui lui appartiennent) en nommant la place que chacun y occupe et en définissant ses droits et ses devoirs.
Autrement dit, ce qui fait peur, ça n'est pas le réel, ce pouvoir technique que nous aurions de produire des clones humains – pouvoir d'ailleurs illusoire si l'on imagine qu'il serait maîtrise de l'être humain ainsi créé et, par exemple, le pouvoir de reproduire des personnes existantes ; ce qui fait peur, c'est le fait qu'avec nos références conceptuelles actuelles, fondées sur le modèle biologique naturel, nous sommes incapables d'inscrire cet être
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dans l'humanité, de le nommer (fils ou fille de, frère ou sœur de, etc.), autrement dit de lui attribuer une identité. Il existe bien des enfants adoptés dont les géniteurs sont inconnus ? Sans doute, et il ne faut pas oublier que ces situations sont toujours douloureuses. Encore savent-ils qu'au départ, ils doivent la vie à un couple (et ce, même dans les cas d'assistance médicale à la procréation avec don de gamètes). La différence fondamentale, dans le cas du clone humain, c'est que biologiquement, il n'a pas de parents. Et non seulement le clone peut devoir son existence, suivant la manipulation préalable, à une seule femme (ce qui nous ramène à la parthénogenèse), à un homme et une femme (ce qui correspond au seul modèle connu jusqu'à présent), à deux femmes, voire à trois ! (ou encore à un homme et deux femmes), mais ceux qui sont partie prenante de sa mise au monde le savent. Imaginerait-on qu'ils puissent garder cet inconcevable secret ? Quand on connaît les ravages psychiques produits par le non-dit sur l'origine dans certaines circonstances (comme dans le cas des accouchements anonymes), on n'ose imaginer les drames existentiels et les pathologies psychiques qu'il
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produirait dans une telle situation. Toujours est-il qu'à la lumière de la clinique psychanalytique en ce domaine, on en sait suffisamment pour estimer qu'il s'agit là d'une solution éthique irrecevable.
Telle est l'atteinte à la dignité humaine que constitue actuellement le clonage d'êtres humains. Je dis «actuellement» car je me garderai bien de tirer des plans sur la comète. Qui nous dit que dans un avenir plus ou moins proche, nos sociétés n'auront pas élaboré des normes acceptables, permettant l'intégration et le développement sain de ces êtres humains d'un nouveau genre ? Qui nous dit même qu'aujourd'hui, dans des sociétés ayant d'autres repères symboliques que ceux de nos sociétés occidentales et pensant différemment les structures de la parenté, un clone ne pourrait pas grandir et se développer de façon tout à fait normale ? Je pense par exemple à ces sociétés africaines dont nous parle Françoise Héritier, et qui ont résolu d'une façon pour nous impensable, jusqu'ici tout au moins, la question de la stérilité féminine - allant jusqu'à gommer la frontière des sexes : «Les femmes qui ont pu, après plusieurs années de mariage, fournir la preuve de
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leur stérilité, rejoignent leur corps familial d'origine, c'est-à-dire le lignage patrilinéaire dans lequel vivent leurs frères.
Dès lors, elles sont considérées comme un homme, comme un frère parmi les frères. Par ce changement de statut, elles sont susceptibles d'épouser d'autres femmes (…) Il ne s'agit pas là d'une union homosexuelle accompagnée de rapports charnels, au sens où nous l'entendons. Cela signifie simplement que, statutairement, la femme stérile est un mari, qu'elle est servie par son épouse et que, si enfants il y a, ils sont les siens en tant que père. Et il y a des enfants car un domestique est chargé de féconder l'épouse sans jamais être considéré comme le père de l'enfant à naître ; il est simplement le truchement dont un époux se sert pour avoir un enfant de son épouse 2.» Preuve s'il en est que le modèle biologique, sur lequel s'est articulé de façon de plus en plus étroite notre modèle social, est loin d'être en matière de filiation une référence obligée.
Pour revenir à la question du clonage reproductif, chose me paraît certaine : c'est que l'enjeu de notre civilisation est de parvenir à penser et à
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intégrer des progrès scientifiques qui – suivant le principe jusqu'ici jamais démenti que tout ce qui est possible sera fait – seront appliqués.

Penser et intégrer ces progrès techniques : vers une révolution culturelle ?
Certes, freiner l'application pour prendre le temps de penser est nécessaire ; en revanche, prôner l'interdiction simple et définitive me paraît illusoire : l'histoire des sciences et de la médecine enseigne qu'il n'est pas une découverte qui ne soit un jour ou l'autre appliquée et ce que nous interdirons, d'autres ne manqueront pas de le réaliser ; comment alors considérerons-nous une femme qui reviendra chez nous accoucher d'un clone – éventuellement sans rien en dire ? Et cet enfant, quel regard porterons-nous sur lui ?
Au formidable malaise que suscite en chacun cette question du clonage reproductif (malaise qui relève à mon sens, non pas d'arguments rationnels restés jusqu'ici assez vagues, mais d'une peur inconsciente liée au fait que
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cette technique, non pensée, semble – comme je le montrerai – lever l'interdit de l'inceste), nos législateurs ont jusqu'à présent répondu par une interdiction qu'ils ont cherché à fonder en droit, sur des concepts dont ils reconnaissent eux-mêmes la fragilité : la notion de «dignité» de la personne, par exemple, ne connaît aujourd'hui aucune définition positive, celle d'«humain» (et d'inhumain) voyage de façon floue entre morale (renvoyant à l'individu) et biologie (renvoyant à l'espèce) ; quant à la notion de «personne», son écho ambigu – en français tout au moins – la rend également insuffisante à faire progresser la réflexion 3.
À lire les nombreux textes publiés sur cette question, j'en suis venue aux conclusions suivantes : jusqu'ici, nos systèmes de pensée se sont élaborés à partir de ce fondement réel qu'un être humain doit sa naissance au rapport sexuel entre un homme et une femme et s'inscrit ainsi dans une lignée familiale. Autrement dit, le statut individuel, social, juridique, découlait – découle encore – de cette articulation implicite entre le sexuel, le génétique et le biologique. Nous raisonnions – de façon consciente ou inconsciente – à
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partir de ce fondement-là, naturel, indiscutable, que personne ne pouvait contester à moins d'être considéré comme fou 4. Et si cette question du clonage reproductif déclenche tant de passions, c'est que chacun ressent bien – sans pouvoir en préciser la raison – qu'elle menace ce fondement-là et par là tous nos repères identitaires, et qu'elle pourrait le rendre fou.
Or, du fait des nouvelles techniques d'assistance médicale à la procréation et notamment de la possibilité – avérée depuis Dolly – du clonage reproductif, ce fondement a bel et bien commencé de voler en éclats : en dissociant dans un premier temps le sexuel de la naissance d'un être humain (subrepticement d'abord par l'insémination artificielle, puis de façon plus manifeste par la Fécondation In Vitro), puis en mettant en évidence la possibilité de créer un être humain sans en repasser par la nécessaire rencontre de deux gamètes (une féminine et une masculine), les sciences de la vie et la technique médicale ont définitivement ébranlé les bases naturelles sur lesquelles reposaient jusqu'à présent nos systèmes de pensée et l'organisation de nos sociétés. Ce qui paraissait fou est devenu
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possible : qu'on puisse obtenir un être humain à partir d'une seule femme, de deux femmes voire de trois, ou encore d'un homme et de deux femmes, un être humain qui non seulement ne devrait pas la vie à un rapport sexuel (réel ou mimé), mais dont on ne pourrait biologiquement définir le père et la mère, n'est plus un scénario délirant (même s'il nous paraît tel) mais fait aujourd'hui partie des possibilités réelles. Or il ne faut pas s'y tromper : de cette onde de choc, nous ne reviendrons pas. Il nous reste donc à en tirer le meilleur parti – j'entends, le parti le plus civilisateur.
Si l'on survole l'évolution qui s'est produite au XXe siècle, on remarque que la vérité de la science s'est imposée avec une force croissante, marquant nos sociétés jusque dans l'ordre familial : ainsi, alors que de tout temps il y eut des épouses enceintes de leurs amants, la notion d'enfant adultérin n'a longtemps pas existé : il suffisait qu'un enfant soit né à l'intérieur du mariage pour être, par là-même, reconnu comme l'enfant du mari. Le lien social, symbolique, primait. Certes, on construisait des théories fantaisistes pour sauver les apparences et l'honneur de l'époux en expliquant les incohérences
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manifestes (grossesses anormalement longues en cas d'absence du mari, «visions» de la femme prétendument capables de modifier le fœtus et d'expliquer des ressemblances autrement inexplicables, etc.), mais il n'empêche qu'on affirmait ainsi, de concert (les femmes en alléguant ces théories et les hommes en les acceptant), le primat du social sur le biologique, la priorité de la cohésion familiale sur la jouissance. À quelque égarement de la chair qu'il dût son existence, l'enfant avait un statut qui l'inscrivait dans la société, un père dont il portait le nom, et une mère porteuse du mystère et parfois du secret de son origine supporté, suivant l'adage pater semper incertus, depuis toujours. Il existait, autrement dit, entre l'ordre du réel et le cadre symbolique solidement affirmé, un espace d'incertitude qui laissait à tout individu l'espace psychique imaginaire indispensable pour s'inventer, à l'intérieur du réseau de ses propres déterminants historiques, une identité et une existence propres.
Les avancées scientifiques – unanimement reçues comme un progrès – eurent à cet égard des effets considérables. La vérité scientifique promue au
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rang de vérité collective supérieure à toute autre, les théories ad hoc soutenant l'ordre social furent, à la lumière des connaissances nouvelles, rapidement détrônées : impossible bientôt d'admettre que le fait de croiser le facteur tous les matins pouvait seul expliquer la ressemblance de l'enfant avec cet homme ; et impossible également d'alléguer de mystérieux mécanismes de latence pour expliquer des grossesses en l'absence avérée du mari. La science nous ouvrait les yeux et à ses vérités – les faits ayant acquis force de loi –, chacun devait se rendre, quitte à bouleverser l'ordre social. Et c'est encore sous l'empire de ces vérités que nous vivons lorsque nous recherchons la paternité de tel ou tel qui n'en veut rien reconnaître – parfois jusque dans les cimetières ! –, grâce à des analyses de plus en plus sophistiquées.
Mais qu'affirment-elles, ces «vérités»-là ? Qu'avoir un enfant ne résulte pas du désir partagé par un homme et une femme de fonder une famille, mais s'articule avant tout sur la jouissance sexuelle, fût-elle aveugle et sans projet, sans autre fin qu'elle-même. D'où il ne faut guère s'étonner,
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aujourd'hui, que les couples homosexuels réclament le droit d'adopter : si paradoxal que cela paraisse, c'est bien la conséquence logique du primat du savoir scientifique, tel que nous nous y sommes soumis : puisque je jouis avec untel ou unetelle, j'ai le droit d'avoir un enfant «avec lui» ou «avec elle». Et ce primat de la jouissance – socialement consacré aujourd'hui par le PACS – est devenu si puissant qu'à s'y opposer, on s'expose à se voir taxer d'intolérance.
Il n'est pas inutile de rappeler ici que les avancées de la science ont également produit, au cours de ce même XXe siècle, des dérives sans précédent : car c'est bien sur ses «vérités» (détournées, certes, et instrumentalisées, mais auréolées néanmoins de son pouvoir) que se sont articulées les idéologies les plus meurtrières, visant à éliminer en masse et de façon aussi méthodique que «scientifique», des peuples entiers. Où je vois que la science, pour progresser souvent utilement dans la maîtrise du réel, est non seulement impuissante à nous offrir quelque modèle social que ce soit, mais qu'à faire primer ses vérités – sous forme de faits impensés ou
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mal pensés – sur nos valeurs civilisatrices, elle expose nos sociétés à une perte complète de leurs repères (qui explique la résurgence du religieux dans ses formes les plus extrêmes) et à une décadence à laquelle, me semble-t-il, nous n'échapperons qu'à la condition d'une révolution culturelle profonde, déjà entamée sans doute à notre insu, mais qu'il nous faudra accompagner en faisant preuve d'autant de rigueur, de souci de tolérance que d'invention.
Que cette révolution est déjà entamée, j'en veux pour preuve le magistral article testamentaire de Mirko Grmek, qu'il publia quelques semaines avant sa mort et qui s'intitule «La troisième révolution scientifique». Paru à l'origine dans une revue suisse essentiellement destinée aux spécialistes, il m'a paru utile de le verser – pour alimenter la réflexion collective qui s'impose aujourd'hui – à la connaissance du plus grand nombre. C'est pourquoi je le publie en annexe à ce texte : comme l'horizon de cette histoire (puisque le clonage illustre bien cette maîtrise nouvelle acquise sur l'information comme part du réel), mais aussi comme relance pour notre élaboration future.
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Quant à la question qui nous occupe ici, à savoir le clonage reproductif, l'axe principal de cette élaboration me paraît esquissé par la démonstration que Grmek apporte, comme à rebours, de la fragilité des idéologies fondées sur des «vérités» scientifiques 5. L'idéologie marxiste en effet, portée par la vague d'optimisme scientifique qui traversa le XIXe siècle, déborda largement sur le XXe et confina dans un scientisme instaurant la vérité scientifique comme valeur première, se fondait sur la certitude (considérée comme définitive) que le réel se compose uniquement de matière et d'énergie, et tout le système élaboré par Marx repose sur cette «vérité»… provisoire ! En montrant aujourd'hui qu'il existe une troisième composante du réel, qu'à défaut de meilleur terme on appelle l'information, Grmek non seulement sape les bases d'un système de pensée sur lequel se fondèrent plus d'une révolution entraînant des millions de morts, mais remet en cause – à mon sens – la démarche même consistant à vouloir fonder un système social en raison scientifique. Si le réel mis au jour par les sciences et de mieux en mieux maîtrisé par les technologies constitue un pôle de référence
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dont on ne peut se passer, il n'est porteur en lui-même d'aucune valeur justifiant la place de vérité supérieure que lui a accordée l'époque moderne – au contraire : comme l'ont prouvé les grandes dérives idéologiques du siècle dernier, c'est penser génétique ou biologique qui est régressif. Ce qui fonde la civilisation, c'est la loi, autrement dit le symbolique, le système inventé et mis en place par le législateur et qui, considérant l'individu comme un sujet de droit, le considère comme une personne à part entière et lui accorde un statut social. C'est à partir de ce statut, qui depuis la Déclaration des droits de l'homme confère à tout individu une égalité symbolique avec tous les autres hommes (et il faut bien l'affirmer haut et fort cette égalité, contre le réel, puisque les inégalités physiologiques, biologiques et génétiques, elles, sont flagrantes) qu'un enfant se repère dans sa lignée et prend sa place dans la société. Et c'est moins la forme du nez ou des oreilles qui façonne nos repères et détermine nos identifications, que le nom que nous portons et qui nous a été donné par ceux qui désiraient nous le transmettre.
Autrement dit le clonage reproductif, loin de m'apparaître comme une
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monstruosité «en soi» (qu'est-ce qu'un «fait en soi» sinon un fait qui n'est pas pensé ?), est un procédé révolutionnaire qui, s'il parvient à dépasser les problèmes techniques qu'il pose encore (les clones auront-ils la même espérance de vie que les autres humains ? ou seront-ils comme on le craint encore victimes d'un vieillissement prématuré ? 6), nous invite à terme à repenser la notion de parenté dans notre société en réaffirmant – dans le droit-fil de la Déclaration des droits de l'homme – le primat du symbolique sur le réel de la science.
D'une certaine façon d'ailleurs, cette révolution culturelle (consécutive sans doute à la troisième révolution scientifique dont parle Grmek et que nous sommes en train de vivre) a déjà commencé, avec le PACS précisément, qui reconnaît les foyers homosexuels – et si la France ne leur a pas encore accordé le droit d'adopter, c'est déjà chose faite, par exemple, en Suède et aux Pays-Bas. Dans ces pays, le législateur s'est donc écarté du modèle naturel pour donner au désir d'enfant de ces couples stériles un cadre légal leur permettant de fonder, à leur tour, une famille. N'est-ce pas
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déjà une façon d'affirmer que ce qui fonde la loi, désormais, n'est plus le modèle naturel mais le désir de transmettre – son nom, sa culture, son héritage ? Notons que les enfants de ces couples seront d'emblée confrontés à la vérité de leur origine, en tant qu'elle est distincte du désir dont ils ont été l'objet. En ce sens, on peut se demander s'il ne s'agit pas là d'une étape transitoire vers l'acceptation du clonage reproductif.
Toutefois, en introduisant comme je l'ai montré une rupture dans le processus naturel de la génération, le clone pose de nouveaux problèmes : comment lui expliquera-t-on son origine (sachant que les enfants adoptés par les couples homosexuels, étant issus d'une gamète féminine et d'une gamète masculine, auront toujours à leur disposition un scénario imaginaire correspondant au modèle naturel) ? Quelle représentation lui en offrira-t-on ? Faudra-t-il inventer un nouveau mode de filiation ? Quel nom portera le clone ? Celui du donneur du noyau de la cellule ? Celui de la femme qui en accouchera ? Celui de l'homme ou de la femme qui partagera, avec la femme enceinte, le projet familial ? Le débat est ouvert, et il n'est pas trop tôt pour y
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convoquer anthropologues et psychanalystes, juristes et philosophes. Ceux-ci ne devront pas, d'ailleurs, se pencher seulement sur le statut des clones et la façon de les intégrer dans le processus générationnel ; ils devront réfléchir également sur les cadres d'application de cette technique, autrement dit sur ce que l'on autorisera et sur ce que l'on interdira. Car autoriser le clonage reproductif ne signifie pas permettre n'importe quoi. Toute technique comporte un champ d'application acceptable, et des dérives qu'il faut combattre.
Comment les définirons-nous ? Qu'accepterons-nous et qu'interdirons-nous ? En effet si le clonage, en tant que technique permettant d'aboutir à la naissance d'un être humain porteur du même capital génétique qu'un autre 7, ne me paraît en lui-même pas plus (ni moins) monstrueux que de conserver comme nous le faisons depuis des années des embryons congelés en attente d'un hypothétique projet de vie, il existe à l'évidence des situations menaçantes pour l'équilibre psychique des futurs clones : ainsi faudra-t-il réfléchir, sans doute, à la façon de transposer l'interdit de l'inceste dans ce
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nouveau système, en interdisant le clonage des membres de la famille faisant fonction de grand-père, de grand-mère, d'oncle et de tante, et de frère et sœur. (Notons que dans les débats sur le clonage reproductif, ce ne sont jamais ces questions-là – pourtant essentielles – qui sont abordées.) Si, aujourd'hui, la seule application médicale concernerait la stérilité masculine, il n'est pas interdit de réfléchir, plus loin, à cette question du choix du génome et de l'anonymat éventuel : est-il supportable de savoir de qui l'enfant cloné est le clone ? À qui donnera-t-on le «choix» de ce génome ? Quelles procédures imposerons-nous ? Le donneur du génome aura-t-il le droit de connaître son clone ou ce don sera-t-il accompli dans l'anonymat ? Créera-t-on des «banques» de noyaux sélectionnés et considérés comme viables ? Interdirons-nous le choix du sexe ? Si certaines interdictions s'imposent d'emblée à l'esprit – comme celle de la fabrication en série dans un projet qui ne serait pas un désir d'enfant mais d'instrumentalisation de l'être humain – d'autres exigent une réflexion plus approfondie, déjà menée en partie, d'ailleurs, pour l'Assistance Médicale à la Procréation (AMP) avec don de
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gamètes. En quoi ignorer le donneur du génome serait-il plus ou moins difficile à vivre que d'ignorer l'identité du donneur de sperme ? Quant à penser que le clonage reproductif pourrait à terme représenter un danger pour notre espèce, voilà qui me paraît du pur fantasme : le plus sûr n'est