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Je n'avais guère plus d'une dizaine d'années lorsque mon
père, rentrant un jour de l'Opéra extrêmement ému,
nous conta l'étrange aventure qui venait de lui arriver. Se rendant
pendant l'entracte au foyer, il avait au loin aperçu son frère,
au milieu de la foule. Il faut dire que ce frère était un
jumeau un «vrai» qui habitait Bruxelles, ce
qui ne les empêchait pas tous deux d'entretenir des rapports extrêmement
étroits : ils se téléphonaient régulièrement,
se rendaient souvent visite, tantôt à Paris, tantôt
à Bruxelles, et passaient ensemble toutes leurs vacances. Aussi,
ignorant que son frère avait décidé ce jour-là
de venir à Paris, et qui plus est à l'Opéra, au même
spectacle que lui, mon père fut-il à la fois extrêmement
surpris de le voir et fort heureux de cette rencontre.
La foule cependant était très compacte et mon père
eut, nous dit-il, grand mal à s'y frayer un chemin. Tandis qu'il
avançait péniblement, craignant sans cesse de le perdre
de vue et qu'il s'évanouisse dans la cohue, le visage de son
frère disparaissait parfois derrière d'autres, puis heureusement
réapparaissait, et ce n'est qu'après plusieurs minutes
d'efforts qu'il parvint, enfin, à le rejoindre.
À cet instant de son récit, mon père
s'arrêta. «C'est extraordinaire, dit ma mère, alors
comme ça, il est venu à Paris sans te le dire ?» Prolongeant
notre attente encore de quelques secondes, mon père eut un sourire
sibyllin. Puis d'une voix flottante il fit cette déclaration, aussi
surprenante pour lui que pour nous : «Je me suis aperçu à
ce moment-là que j'étais devant la glace. Celui que j'avais
pris pour mon frère était en réalité mon propre
reflet.»
J'ai souvent pensé que l'éclat de rire
dont il ponctuait toujours ce récit, que je l'entendis fréquemment
raconter par la suite quand on le questionnait sur sa gémellité,
venait exorciser le malaise qu'il avait bel et bien ressenti, ce jour-là,
lorsque sur le point de donner l'accolade à son frère, il
s'était retrouvé face à sa propre image. Dois-je
dire le malaise, ou plutôt la confusion dans tous les sens
du terme ? Confusion identitaire qui me parut toujours moins comique qu'insondable
et angoissante, et dont je mesurai mieux l'aspect terrifiant trente ans
plus tard, quand ce frère jumeau vint à mourir.
Mon oncle est mort chez lui, à Bruxelles. Nous le savions très
malade et à plusieurs reprises, au cours des mois précédents,
nous lui avions les uns et les autres rendu visite. Les derniers temps,
mon père lui parlait encore au téléphone, mais
il ne pouvait plus aller le voir. Il restait à Paris, prostré
dans la souffrance que lui causait la perspective de cette perte impensable,
mais incapable d'y faire face. À la violence que lui faisait
la vie, il répondait par l'inertie. On avait l'impression qu'au
moindre mouvement un peu brutal, il risquait de s'effondrer.
Dans quel état il parvint à gagner Bruxelles après
l'annonce de cette mort, je ne m'en souviens plus. La seule chose que
je me rappelle, c'est sa pâleur effrayante et sa fragilité
extrême lorsqu'il fut question, une fois parvenus chez ma tante,
d'aller «le voir», le saluer une dernière fois.
Mon oncle reposait encore dans sa chambre, voisine du salon où
nous étions tous réunis. Dès notre arrivée,
ma sur et moi sommes allées nous recueillir quelques minutes
devant sa dépouille. Et nous avons éprouvé la même
impression, terrible : celle de voir notre propre père.
Mon père, lui, hésita longtemps. Assis dans un fauteuil,
il murmurait «Je ne peux pas, je ne peux pas le voir», d'une
voix faible et, pour moi, déchirante. Ma mère à ses
côtés le soutenait comme elle pouvait, l'encourageait avec
douceur mais aussi avec fermeté à affronter cette épreuve
qu'elle jugeait nécessaire mais dont aucun de nous, à vrai
dire, ne pouvait mesurer l'ampleur.
Pendant ce temps, dans la chambre voisine, le défilé des
proches se poursuivait.
Quand tout le monde y fut allé, mon père se leva. J'eus
l'impression qu'il titubait. Ma mère le prit par le bras et tous
deux disparurent dans le couloir. Une seconde, j'eus envie de les suivre.
Aujourd'hui encore, j'ignore ce qui me retint : la pudeur ? le respect
des convenances ? ou plutôt la peur de voir mon père s'effondrer
au cours de cette ultime confrontation ?
Il revint aussi blême qu'il était parti. Blême, mais
vivant.
Plus tard dans l'après-midi, je l'entendis
murmurer, avec une espèce d'étonnement dont il ne revenait
pas : «Finalement, de le voir, ça m'a fait du bien.»
Souvent j'ai repensé à cette phrase
singulière. Il me semblait que dans son cas, on ne pouvait l'interpréter
seulement comme la marque du soulagement que l'on peut ressentir après
une épreuve traversée que l'on pensait insurmontable. Dans
son «ça m'a fait du bien», j'entendais autre
chose. Comme l'écho d'une naissance. À soixante-dix ans,
mon père se trouvait pour la première fois seul au monde
j'ai envie de dire seul de son espèce, comme chacun d'entre
nous un individu à part entière, sans double désormais
avec lequel le confondre.
Il est possible que mon oncle, mort, ait pour la première fois
été ressenti par mon père comme un autre véritable.
Il est possible qu'il ait éprouvé ce jour-là un
sentiment d'altérité irréductible, absent jusque-là
de leur relation, et que cela lui ait fait du bien. J'imagine.
Pourtant, les choses ne sont pas si simples. Le deuil
avec le temps accomplissant son travail obscur, mon père déclara
quelques mois plus tard : «Cela va mieux. Maintenant, il est revenu
en moi.» Et en effet, chaque fois que je le voyais, j'étais
frappée par la façon dont les différences physiques
introduites entre eux par l'âge et l'existence, et qui faisaient
qu'aucun de leurs proches n'aurait pu les confondre, s'estompaient progressivement.
Plus je l'observais et plus j'en étais convaincue : mon père
ressemblait de plus en plus à son frère.
Cette impression vertigineuse culmina quand mon père,
cinq ans plus tard, mourut à son tour. Deux heures avant sa mort,
je me trouvais à son chevet. Malade depuis plusieurs mois, il était
très affaibli, ne parvenait plus à boire et éprouvait
de grandes difficultés à parler. Cependant, il me retenait
près de lui car il voulait me dire quelque chose. Quelque chose
qu'il ne parvenait pas à dire. Il faisait des efforts mais sa voix
était très faible, presque inaudible, comme si la mécanique
même de la parole ne fonctionnait plus. Aussi fus-je extrêmement
saisie quand soudain, il tourna la tête, regarda rapidement derrière
lui et déclara d'une voix forte, incroyablement puissante tout
à coup, et sur le ton de la plus vive exaspération, comme
si on le pressait : «Ça va ! J'arrive !»
Deux heures plus tard, ma mère me téléphonait
: il était mort. Immédiatement, je repensai à ce
«J'arrive !». Avait-il au moment ultime entendu son frère
l'appeler ? Toujours est-il que deux jours plus tard, à la veille
de son enterrement, sa dépouille reposant dans le salon, je fus
frappée par une chose qui me parut incroyable : tandis que dans
l'un de ses profils, je le reconnaissais parfaitement, l'autre était,
à ne pas s'y tromper, celui de son frère.
Troublée par ce qui pouvait n'être après tout qu'une
illusion, j'en fis la remarque à ma sur. Et elle en convint
: le dernier visage que nous présentait notre père semblait
réunir, enfin, ces deux êtres dont les images, bien que
séparées et finalement différentes, avaient tant
de fois été confondues au regard des autres.
* * * Si je n'avais pas grandi dans une famille en miroir
(mon père, comme son frère, avait eu deux filles), si dès
l'enfance, je n'avais eu pour modèle ce couple paternel gémellaire
et très tôt vécu ma singularité comme une bizarrerie
regrettable question qu'il me fallut plus tard élaborer
(j'entends par là cerner la nature du fantasme et faire, dans cette
question identitaire, la part du réel et de l'imaginaire) ,
il est certain que le clonage de la brebis Dolly n'aurait pas rencontré
chez moi ces résonances profondes, à la fois inquiétantes
et familières, qui furent à l'origine de ce roman, À
ton image, publié en 1998. Et c'est aussi, je suppose, parce que
cette élaboration m'avait conduite à faire le deuil du fantasme
narcissique du double que j'ai choisi de traiter ce thème comme
je l'ai fait : en amenant le narrateur, non pas à se cloner lui-même
(ce qui ne le séduit pas), mais à cloner la femme qu'il
aime.
En effet, ne penser le clonage qu'en relation au mythe
de Narcisse, c'est à mon sens en réduire considérablement
la portée imaginaire. Le situer en revanche dans le contexte d'une
relation amoureuse passionnée permettait d'aborder d'autres fantasmes
celui non seulement de l'immortalité, mais de l'amour éternel,
indéfiniment reproductible et d'amener le lecteur à
réfléchir aux questions réelles soulevées
par ces fantasmes, à savoir la relation à l'autre
à son apparence et à son être , la constitution
de la personne humaine, la perte et le deuil ; et, au-delà encore,
au déterminisme de l'éducation (et aux ravages d'une éducation
où la parole n'a pas de place), aux fantasmes que nourrit la technologie
scientifique et aux passages à l'acte qu'elle permet chez des personnes
n'ayant pu élaborer leurs manques et leurs frustrations.
Choisissant le clonage pour prétexte de mon
intrigue, j'avais parfaitement conscience d'aborder un sujet délicat
et inquiétant, mais ce que je ne mesurais pas, c'est à quel
point le fantasme dans notre société était agissant.
J'en veux pour preuve les lectures passionnées, certes, mais la
plupart du temps sommaires, qui ont été faites de cette
histoire. Aux échos qui me sont revenus, j'ai compris et
les articles parus dans la presse ne m'ont pas détrompée
que la plupart des gens confondaient en la matière réel
et imaginaire, réalité et fantasme, j'entends qu'ils croyaient
mordicus que la science avait bel et bien le pouvoir de reproduire une
personne humaine à l'identique. Et quand je parle de la plupart
des gens, je n'exclus pas, il va de soi, les scientifiques eux-mêmes.
C'est pourquoi j'ai décidé d'écrire ce texte. Parce
qu'il me paraît indispensable, si l'on souhaite avancer dans la
réflexion sur le clonage humain, de distinguer nettement ce qui
dans cette question est de l'ordre du réel, ce qui appartient
au registre de l'imaginaire, et quel est dans cette affaire le rôle
de la loi.
Bien entendu, c'est du clonage des individus ou clonage
reproductif que je parle ici, et non de celui des cellules ne pouvant
aboutir à un ftus viable précision nécessaire
puisque le terme clonage est utilisé par les scientifiques en des
sens très divers. Toutefois, c'est bien la question du clonage
des individus qui dans l'imaginaire collectif suscite les pires craintes
et soulève des problèmes éthiques qui ne me semblent
pas avoir été élaborés au moins dans
les médias de façon satisfaisante. Comme si les succès
inouïs de la technique paralysaient la pensée. On observera
d'ailleurs que sur ce point, l'interdiction a d'emblée supplanté
la réflexion. Comme si, face à cette seule idée,
la pensée (politique et scientifique) était frappée
de sidération. Or, comme il fallait s'y attendre, l'interdiction
insuffisamment motivée est déjà en train de produire
des transgressions puisqu'on apprend presque chaque jour qu'ici ou là
ont été réalisées des tentatives de clonage
d'êtres humains. Aussi, plutôt que de continuer à pousser
des cris d'orfraie en montrant du doigt les «monstres» qui
osent commettre ce qui était à proprement parler inconcevable,
paraît-il urgent d'essayer de penser de quoi il s'agit.
L'imaginaire : le clone serait un double, un «frère
jumeau» de l'original génétique
Dans l'imaginaire collectif (auquel, par définition,
ce roman fait appel), le clone serait la «copie conforme»
d'un être humain préexistant, autrement dit une sorte de
double, de «frère jumeau» dit-on couramment, plus jeune
de ce même être. On pourrait donc se reproduire soi-même
? se réincarner ? avoir ainsi accès à une forme d'immortalité
? Si l'on peut se reproduire soi-même, on pourra donc aussi reproduire
les autres : pourquoi pas une sur ou un frère (mort ou vivant)
? un champion de football ou un savant génial ? Et s'il prenait
à quelque fanatique l'envie de reproduire Hitler ou Staline ? On
le voit, sans butée réelle, très vite l'imagination
s'emballe... et s'égare. Car ces scénarios imaginaires,
s'ils reposent sur des rêves archaïques, confondent le sujet
et l'objet, la personne et l'animal, l'identité et le capital génétique,
et n'ont pas de fondement réel. En effet, en admettant que l'on
clone un être humain, qu'en serait-il réellement ?
Le réel : le clonage est la production d'un mammifère
humain doté du même capital génétique qu'un
autre mammifère humain, préexistant
J'ai dit production et non reproduction, encore moins reproduction à
l'identique. Et j'ai dit mammifère humain parce que jusqu'à
présent, ce qui caractérise tous les hommes de la planète,
c'est d'avoir été conçus par un couple. Or le clone
à proprement parler n'est pas conçu, sinon par une opération
de l'esprit, ou plutôt par une opération imaginaire. Car
l'esprit rationnel, lui, a du mal justement à concevoir l'existence
de cet être humain d'un nouveau genre. J'ai dit mammifère
humain, aussi, parce que du sujet humain qui en résultera, de
la personne qu'il sera, on ne sait rien. Ou plutôt on ne sait
qu'une chose, qui risque en effet de marquer ce sujet comme nul autre
être humain avant lui, c'est qu'il ne s'inscrit pas dans une filiation
directe.
Jusqu'à présent, tous les êtres humains étaient
directement issus d'un homme et d'une femme. Même dans le cas
des procréations médicalement assistées, la technique
ne venait qu'aider le processus naturel de rencontre entre un ovule
et un spermatozoïde permettant la création d'un embryon.
Autrement dit, si pour la première fois la technique médicale
supplantait le rapport sexuel, elle s'inscrivait encore dans sa continuité
en le mimant puisque à l'origine, même si les donneurs
de gamètes restaient inconnus, on savait qu'ils existaient et
se situaient biologiquement juste en amont de l'enfant obtenu.
Dans le cas du clone en revanche, on a affaire à
une filiation indirecte ou plutôt à une absence
de filiation consécutive à une rupture dans la chaîne
générationnelle dans la mesure où, juste en
amont du clone et présidant à son existence, on trouve non
pas un couple fait d'un homme et d'une femme apportant chacun, par l'intermédiaire
de leurs gamètes respectives, une partie de leur héritage
génétique, mais possiblement une, deux, voire
trois personnes ! En effet, sachant que pour faire un clone, il faut un
ovule non fécondé énucléé, le noyau
d'une autre cellule comportant le capital génétique de la
personne «à cloner», et une femme dans laquelle implanter
l'ovule pourvu de ce capital génétique et qui donnera naissance
à l'enfant, on trouvera suivant les cas, juste en amont du clone,
soit une seule personne (et dans ce cas, nécessairement une femme,
si c'est à elle qu'appartiennent aussi bien l'ovule énucléé
que le noyau transféré, et si c'est à elle qu'on
implante cet ovule regarni), soit deux personnes (qui peuvent être
un homme et une femme, mais aussi deux femmes), soit trois personnes,
qui peuvent être un homme et deux femmes mais aussi trois femmes
: l'«original génétique» (homme ou femme, qui
fournit sous la forme du noyau transféré le capital génétique
du clone) ; une femme n°1 (qui fournit l'ovule non fécondé
énucléé qui va accueillir le capital génétique
de cet «original») ; et une femme qui va recevoir l'ovule
ainsi regarni, et qui peut être la femme n°1 mais aussi, pourquoi
pas, une femme n°2. Ainsi, du point de vue réel, en admettant
que la technique soit bien maîtrisée et que ce modèle
fonctionne, ce mammifère humain a des chances de ressembler «comme
un frère (ou une sur)» à l'«original génétique»
mais sans doute pas plus qu'un frère, car le capital génétique
n'est pas tout et l'on ignore l'influence exacte de la cellule hôte
ainsi que, dans une moindre mesure, celle de la mère porteuse.
À cet égard, il est
d'ailleurs intéressant de faire observer que nous sommes retombés,
avec le «tout génétique», dans un modèle
ressemblant comme un frère au modèle À aristotélicien.
Pour Aristote en effet, le seul principe actif, qui donne sa forme à
l'embryon, c'est la semence masculine, et la femme n'aurait dans le processus
de la génération qu'un rôle passif. De même
aujourd'hui, le discours ambiant tend à accréditer l'idée
que seul le capital génétique donne sa forme à l'enfant,
et l'on gomme sans autre forme de procès à la fois le rôle
de la cellule hôte (qui pourtant, lorsqu'on interroge les biologistes,
pourrait bien avoir un impact important) comme celui du milieu
la mère porteuse dans lequel se développe ensuite
l'embryon 1.
La loi : le clone est l'enfant de personne
Le véritable problème du clonage humain,
c'est que l'origine de cet être humain, à l'intérieur
des structures de la parenté telles que nous les concevons en Occident,
est innommable : parce qu'on ne peut pas nommer ses parents qui
est son père ? sa mère ? , parce qu'on ne peut nommer
l'unique voire les deux ou trois personnes intervenant dans sa constitution
(puisqu'on ne peut plus parler de «conception» au sens où
jusqu'ici, la conception d'un enfant a toujours impliqué la recombinaison
de deux génomes, celui d'un homme et d'une femme).
On le voit : non conçu au sens où nous
l'entendons depuis l'origine de l'humanité, le clone est inconcevable.
Tous les repères qui structurent nos sociétés et
notre identité en nous inscrivant dans une lignée humaine
sont ici balayés ou, tout au moins, pris en flagrant délit
de carence. Quel nouveau mode de parenté inventer pour désigner
le lien qui unit le clone à celui ou celle qui lui a donné
son capital génétique ? aux parents de ce dernier ou de
cette dernière (qui constituent aussi, si l'on se place du point
de vue traditionnel, un couple originaire) ? à la femme qui a donné
l'ovule énucléé ? aux parents de celle-ci ? à
celle qui l'a porté ? Et lorsque ce clone humain viendra au monde,
que lui dira-t-on de son origine ? Quels repères lui donnera-t-on,
sur lesquels s'appuyer pour se constituer une identité et une histoire
? De quelle lignée pourra-t-il se réclamer ? Quel statut
aura-t-il dans nos sociétés ? Le véritable problème
éthique et juridique est là, et non ailleurs.
Car il n'y a pas de société humaine sans loi, et le rôle
de la loi est de structurer la société (et par suite le
psychisme des individus qui lui appartiennent) en nommant la place que
chacun y occupe et en définissant ses droits et ses devoirs.
Autrement dit, ce qui fait peur, ça n'est pas
le réel, ce pouvoir technique que nous aurions de produire des
clones humains pouvoir d'ailleurs illusoire si l'on imagine qu'il
serait maîtrise de l'être humain ainsi créé
et, par exemple, le pouvoir de reproduire des personnes existantes ; ce
qui fait peur, c'est le fait qu'avec nos références conceptuelles
actuelles, fondées sur le modèle biologique naturel, nous
sommes incapables d'inscrire cet être dans l'humanité, de
le nommer (fils ou fille de, frère ou sur de, etc.), autrement
dit de lui attribuer une identité. Il existe bien des enfants
adoptés dont les géniteurs sont inconnus ? Sans doute, et
il ne faut pas oublier que ces situations sont toujours douloureuses.
Encore savent-ils qu'au départ, ils doivent la vie à un
couple (et ce, même dans les cas d'assistance médicale à
la procréation avec don de gamètes). La différence
fondamentale, dans le cas du clone humain, c'est que biologiquement,
il n'a pas de parents. Et non seulement le clone peut devoir son existence,
suivant la manipulation préalable, à une seule femme (ce
qui nous ramène à la parthénogenèse), à
un homme et une femme (ce qui correspond au seul modèle connu jusqu'à
présent), à deux femmes, voire à trois ! (ou encore
à un homme et deux femmes), mais ceux qui sont partie prenante
de sa mise au monde le savent. Imaginerait-on qu'ils puissent garder cet
inconcevable secret ? Quand on connaît les ravages psychiques produits
par le non-dit sur l'origine dans certaines circonstances (comme dans
le cas des accouchements anonymes), on n'ose imaginer les drames existentiels
et les pathologies psychiques qu'il produirait dans une telle situation.
Toujours est-il qu'à la lumière de la clinique psychanalytique
en ce domaine, on en sait suffisamment pour estimer qu'il s'agit là
d'une solution éthique irrecevable.
Telle est l'atteinte à la dignité humaine
que constitue actuellement le clonage d'êtres humains. Je dis «actuellement»
car je me garderai bien de tirer des plans sur la comète. Qui nous
dit que dans un avenir plus ou moins proche, nos sociétés
n'auront pas élaboré des normes acceptables, permettant
l'intégration et le développement sain de ces êtres
humains d'un nouveau genre ? Qui nous dit même qu'aujourd'hui, dans
des sociétés ayant d'autres repères symboliques que
ceux de nos sociétés occidentales et pensant différemment
les structures de la parenté, un clone ne pourrait pas grandir
et se développer de façon tout à fait normale ? Je
pense par exemple à ces sociétés africaines dont
nous parle Françoise Héritier, et qui ont résolu
d'une façon pour nous impensable, jusqu'ici tout au moins, la question
de la stérilité féminine - allant jusqu'à
gommer la frontière des sexes : «Les femmes qui ont pu, après
plusieurs années de mariage, fournir la preuve de leur stérilité,
rejoignent leur corps familial d'origine, c'est-à-dire le lignage
patrilinéaire dans lequel vivent leurs frères.
Dès lors, elles sont considérées comme un homme, comme un frère parmi les frères. Par ce changement de statut, elles sont susceptibles d'épouser d'autres femmes ( ) Il ne s'agit pas là d'une union homosexuelle accompagnée de rapports charnels, au sens où nous l'entendons. Cela signifie simplement que, statutairement, la femme stérile est un mari, qu'elle est servie par son épouse et que, si enfants il y a, ils sont les siens en tant que père. Et il y a des enfants car un domestique est chargé de féconder l'épouse sans jamais être considéré comme le père de l'enfant à naître ; il est simplement le truchement dont un époux se sert pour avoir un enfant de son épouse 2.» Preuve s'il en est que le modèle biologique, sur lequel s'est articulé de façon de plus en plus étroite notre modèle social, est loin d'être en matière de filiation une référence obligée. Pour revenir à la question du clonage reproductif,
chose me paraît certaine : c'est que l'enjeu de notre civilisation
est de parvenir à penser et à intégrer des progrès
scientifiques qui suivant le principe jusqu'ici jamais démenti
que tout ce qui est possible sera fait seront appliqués.
Penser et intégrer ces progrès techniques
: vers une révolution culturelle ?
Certes, freiner l'application pour prendre le temps
de penser est nécessaire ; en revanche, prôner l'interdiction
simple et définitive me paraît illusoire : l'histoire des
sciences et de la médecine enseigne qu'il n'est pas une découverte
qui ne soit un jour ou l'autre appliquée et ce que nous interdirons,
d'autres ne manqueront pas de le réaliser ; comment alors considérerons-nous
une femme qui reviendra chez nous accoucher d'un clone éventuellement
sans rien en dire ? Et cet enfant, quel regard porterons-nous sur lui
?
Au formidable malaise que suscite
en chacun cette question du clonage reproductif (malaise qui relève
à mon sens, non pas d'arguments rationnels restés jusqu'ici
assez vagues, mais d'une peur inconsciente liée au fait que cette
technique, non pensée, semble comme je le montrerai
lever l'interdit de l'inceste), nos législateurs ont jusqu'à
présent répondu par une interdiction qu'ils ont cherché
à fonder en droit, sur des concepts dont ils reconnaissent eux-mêmes
la fragilité : la notion de «dignité» de la
personne, par exemple, ne connaît aujourd'hui aucune définition
positive, celle d'«humain» (et d'inhumain) voyage de façon
floue entre morale (renvoyant à l'individu) et biologie (renvoyant
à l'espèce) ; quant à la notion de «personne»,
son écho ambigu en français tout au moins
la rend également insuffisante à faire progresser la réflexion
3.
À lire les nombreux textes
publiés sur cette question, j'en suis venue aux conclusions suivantes
: jusqu'ici, nos systèmes de pensée se sont élaborés
à partir de ce fondement réel qu'un être humain doit
sa naissance au rapport sexuel entre un homme et une femme et s'inscrit
ainsi dans une lignée familiale. Autrement dit, le statut individuel,
social, juridique, découlait découle encore
de cette articulation implicite entre le sexuel, le génétique
et le biologique. Nous raisonnions de façon consciente ou
inconsciente à partir de ce fondement-là, naturel,
indiscutable, que personne ne pouvait contester à moins d'être
considéré comme fou 4. Et si
cette question du clonage reproductif déclenche tant de passions,
c'est que chacun ressent bien sans pouvoir en préciser la
raison qu'elle menace ce fondement-là et par là tous
nos repères identitaires, et qu'elle pourrait le rendre fou.
Or, du fait des nouvelles techniques d'assistance
médicale à la procréation et notamment de la possibilité
avérée depuis Dolly du clonage reproductif,
ce fondement a bel et bien commencé de voler en éclats :
en dissociant dans un premier temps le sexuel de la naissance d'un être
humain (subrepticement d'abord par l'insémination artificielle,
puis de façon plus manifeste par la Fécondation In Vitro),
puis en mettant en évidence la possibilité de créer
un être humain sans en repasser par la nécessaire rencontre
de deux gamètes (une féminine et une masculine), les sciences
de la vie et la technique médicale ont définitivement ébranlé
les bases naturelles sur lesquelles reposaient jusqu'à présent
nos systèmes de pensée et l'organisation de nos sociétés.
Ce qui paraissait fou est devenu possible : qu'on puisse obtenir un être
humain à partir d'une seule femme, de deux femmes voire de trois,
ou encore d'un homme et de deux femmes, un être humain qui non seulement
ne devrait pas la vie à un rapport sexuel (réel ou mimé),
mais dont on ne pourrait biologiquement définir le père
et la mère, n'est plus un scénario délirant (même
s'il nous paraît tel) mais fait aujourd'hui partie des possibilités
réelles. Or il ne faut pas s'y tromper : de cette onde de choc,
nous ne reviendrons pas. Il nous reste donc à en tirer le meilleur
parti j'entends, le parti le plus civilisateur.
Si l'on survole l'évolution qui s'est produite
au XXe siècle, on remarque que la vérité de la science
s'est imposée avec une force croissante, marquant nos sociétés
jusque dans l'ordre familial : ainsi, alors que de tout temps il y eut
des épouses enceintes de leurs amants, la notion d'enfant adultérin
n'a longtemps pas existé : il suffisait qu'un enfant soit né
à l'intérieur du mariage pour être, par là-même,
reconnu comme l'enfant du mari. Le lien social, symbolique, primait. Certes,
on construisait des théories fantaisistes pour sauver les apparences
et l'honneur de l'époux en expliquant les incohérences manifestes
(grossesses anormalement longues en cas d'absence du mari, «visions»
de la femme prétendument capables de modifier le ftus et
d'expliquer des ressemblances autrement inexplicables, etc.), mais il
n'empêche qu'on affirmait ainsi, de concert (les femmes en alléguant
ces théories et les hommes en les acceptant), le primat du social
sur le biologique, la priorité de la cohésion familiale
sur la jouissance. À quelque égarement de la chair qu'il
dût son existence, l'enfant avait un statut qui l'inscrivait dans
la société, un père dont il portait le nom, et une
mère porteuse du mystère et parfois du secret de son origine
supporté, suivant l'adage pater semper incertus, depuis
toujours. Il existait, autrement dit, entre l'ordre du réel et
le cadre symbolique solidement affirmé, un espace d'incertitude
qui laissait à tout individu l'espace psychique imaginaire indispensable
pour s'inventer, à l'intérieur du réseau de ses propres
déterminants historiques, une identité et une existence
propres.
Les avancées scientifiques unanimement
reçues comme un progrès eurent à cet égard
des effets considérables. La vérité scientifique
promue au rang de vérité collective supérieure à
toute autre, les théories ad hoc soutenant l'ordre social furent,
à la lumière des connaissances nouvelles, rapidement détrônées
: impossible bientôt d'admettre que le fait de croiser le facteur
tous les matins pouvait seul expliquer la ressemblance de l'enfant avec
cet homme ; et impossible également d'alléguer de mystérieux
mécanismes de latence pour expliquer des grossesses en l'absence
avérée du mari. La science nous ouvrait les yeux et à
ses vérités les faits ayant acquis force de loi ,
chacun devait se rendre, quitte à bouleverser l'ordre social. Et
c'est encore sous l'empire de ces vérités que nous vivons
lorsque nous recherchons la paternité de tel ou tel qui n'en veut
rien reconnaître parfois jusque dans les cimetières
! , grâce à des analyses de plus en plus sophistiquées.
Mais qu'affirment-elles, ces «vérités»-là
? Qu'avoir un enfant ne résulte pas du désir partagé
par un homme et une femme de fonder une famille, mais s'articule avant
tout sur la jouissance sexuelle, fût-elle aveugle et sans projet,
sans autre fin qu'elle-même. D'où il ne faut guère
s'étonner, aujourd'hui, que les couples homosexuels réclament
le droit d'adopter : si paradoxal que cela paraisse, c'est bien la conséquence
logique du primat du savoir scientifique, tel que nous nous y sommes soumis
: puisque je jouis avec untel ou unetelle, j'ai le droit d'avoir un enfant
«avec lui» ou «avec elle». Et ce primat de la
jouissance socialement consacré aujourd'hui par le PACS
est devenu si puissant qu'à s'y opposer, on s'expose à
se voir taxer d'intolérance.
Il n'est pas inutile de rappeler ici que les avancées
de la science ont également produit, au cours de ce même
XXe siècle, des dérives sans précédent : car
c'est bien sur ses «vérités» (détournées,
certes, et instrumentalisées, mais auréolées néanmoins
de son pouvoir) que se sont articulées les idéologies les
plus meurtrières, visant à éliminer en masse et de
façon aussi méthodique que «scientifique», des
peuples entiers. Où je vois que la science, pour progresser souvent
utilement dans la maîtrise du réel, est non seulement impuissante
à nous offrir quelque modèle social que ce soit, mais qu'à
faire primer ses vérités sous forme de faits impensés
ou mal pensés sur nos valeurs civilisatrices, elle expose
nos sociétés à une perte complète de leurs
repères (qui explique la résurgence du religieux dans ses
formes les plus extrêmes) et à une décadence à
laquelle, me semble-t-il, nous n'échapperons qu'à la condition
d'une révolution culturelle profonde, déjà entamée
sans doute à notre insu, mais qu'il nous faudra accompagner en
faisant preuve d'autant de rigueur, de souci de tolérance que d'invention.
Que cette révolution est déjà
entamée, j'en veux pour preuve le magistral article testamentaire
de Mirko Grmek, qu'il publia quelques semaines avant sa mort et qui s'intitule
«La troisième révolution scientifique». Paru
à l'origine dans une revue suisse essentiellement destinée
aux spécialistes, il m'a paru utile de le verser pour alimenter
la réflexion collective qui s'impose aujourd'hui à
la connaissance du plus grand nombre. C'est pourquoi je le publie en annexe
à ce texte : comme l'horizon de cette histoire (puisque le clonage
illustre bien cette maîtrise nouvelle acquise sur l'information
comme part du réel), mais aussi comme relance pour notre élaboration
future.
Quant à la question qui nous
occupe ici, à savoir le clonage reproductif, l'axe principal de
cette élaboration me paraît esquissé par la démonstration
que Grmek apporte, comme à rebours, de la fragilité des
idéologies fondées sur des «vérités»
scientifiques 5. L'idéologie marxiste
en effet, portée par la vague d'optimisme scientifique qui traversa
le XIXe siècle, déborda largement sur le XXe et confina
dans un scientisme instaurant la vérité scientifique comme
valeur première, se fondait sur la certitude (considérée
comme définitive) que le réel se compose uniquement de matière
et d'énergie, et tout le système élaboré par
Marx repose sur cette «vérité»
provisoire
! En montrant aujourd'hui qu'il existe une troisième composante
du réel, qu'à défaut de meilleur terme on appelle
l'information, Grmek non seulement sape les bases d'un système
de pensée sur lequel se fondèrent plus d'une révolution
entraînant des millions de morts, mais remet en cause à
mon sens la démarche même consistant à vouloir
fonder un système social en raison scientifique. Si le réel
mis au jour par les sciences et de mieux en mieux maîtrisé
par les technologies constitue un pôle de référence
dont on ne peut se passer, il n'est porteur en lui-même d'aucune
valeur justifiant la place de vérité supérieure que
lui a accordée l'époque moderne au contraire : comme
l'ont prouvé les grandes dérives idéologiques du
siècle dernier, c'est penser génétique ou biologique
qui est régressif. Ce qui fonde la civilisation, c'est la loi,
autrement dit le symbolique, le système inventé et mis en
place par le législateur et qui, considérant l'individu
comme un sujet de droit, le considère comme une personne à
part entière et lui accorde un statut social. C'est à partir
de ce statut, qui depuis la Déclaration des droits de l'homme confère
à tout individu une égalité symbolique avec tous
les autres hommes (et il faut bien l'affirmer haut et fort cette égalité,
contre le réel, puisque les inégalités physiologiques,
biologiques et génétiques, elles, sont flagrantes) qu'un
enfant se repère dans sa lignée et prend sa place dans la
société. Et c'est moins la forme du nez ou des oreilles
qui façonne nos repères et détermine nos identifications,
que le nom que nous portons et qui nous a été donné
par ceux qui désiraient nous le transmettre.
Autrement dit le clonage reproductif,
loin de m'apparaître comme une monstruosité «en soi»
(qu'est-ce qu'un «fait en soi» sinon un fait qui n'est pas
pensé ?), est un procédé révolutionnaire qui,
s'il parvient à dépasser les problèmes techniques
qu'il pose encore (les clones auront-ils la même espérance
de vie que les autres humains ? ou seront-ils comme on le craint encore
victimes d'un vieillissement prématuré ? 6),
nous invite à terme à repenser la notion de parenté
dans notre société en réaffirmant dans le
droit-fil de la Déclaration des droits de l'homme le primat
du symbolique sur le réel de la science.
D'une certaine façon d'ailleurs, cette révolution
culturelle (consécutive sans doute à la troisième
révolution scientifique dont parle Grmek et que nous sommes en
train de vivre) a déjà commencé, avec le PACS précisément,
qui reconnaît les foyers homosexuels et si la France ne leur
a pas encore accordé le droit d'adopter, c'est déjà
chose faite, par exemple, en Suède et aux Pays-Bas. Dans ces pays,
le législateur s'est donc écarté du modèle
naturel pour donner au désir d'enfant de ces couples stériles
un cadre légal leur permettant de fonder, à leur tour, une
famille. N'est-ce pas déjà une façon d'affirmer que
ce qui fonde la loi, désormais, n'est plus le modèle naturel
mais le désir de transmettre son nom, sa culture, son héritage
? Notons que les enfants de ces couples seront d'emblée confrontés
à la vérité de leur origine, en tant qu'elle est
distincte du désir dont ils ont été l'objet. En ce
sens, on peut se demander s'il ne s'agit pas là d'une étape
transitoire vers l'acceptation du clonage reproductif.
Toutefois, en introduisant comme je l'ai montré
une rupture dans le processus naturel de la génération,
le clone pose de nouveaux problèmes : comment lui expliquera-t-on
son origine (sachant que les enfants adoptés par les couples homosexuels,
étant issus d'une gamète féminine et d'une gamète
masculine, auront toujours à leur disposition un scénario
imaginaire correspondant au modèle naturel) ? Quelle représentation
lui en offrira-t-on ? Faudra-t-il inventer un nouveau mode de filiation
? Quel nom portera le clone ? Celui du donneur du noyau de la cellule
? Celui de la femme qui en accouchera ? Celui de l'homme ou de la femme
qui partagera, avec la femme enceinte, le projet familial ? Le débat
est ouvert, et il n'est pas trop tôt pour y convoquer anthropologues
et psychanalystes, juristes et philosophes. Ceux-ci ne devront pas, d'ailleurs,
se pencher seulement sur le statut des clones et la façon de les
intégrer dans le processus générationnel ; ils devront
réfléchir également sur les cadres d'application
de cette technique, autrement dit sur ce que l'on autorisera et sur ce
que l'on interdira. Car autoriser le clonage reproductif ne signifie pas
permettre n'importe quoi. Toute technique comporte un champ d'application
acceptable, et des dérives qu'il faut combattre.
Comment les définirons-nous ? Qu'accepterons-nous et qu'interdirons-nous ? En effet si le clonage, en tant que technique permettant d'aboutir à la naissance d'un être humain porteur du même capital génétique qu'un autre 7, ne me paraît en lui-même pas plus (ni moins) monstrueux que de conserver comme nous le faisons depuis des années des embryons congelés en attente d'un hypothétique projet de vie, il existe à l'évidence des situations menaçantes pour l'équilibre psychique des futurs clones : ainsi faudra-t-il réfléchir, sans doute, à la façon de transposer l'interdit de l'inceste dans ce nouveau système, en interdisant le clonage des membres de la famille faisant fonction de grand-père, de grand-mère, d'oncle et de tante, et de frère et sur. (Notons que dans les débats sur le clonage reproductif, ce ne sont jamais ces questions-là pourtant essentielles qui sont abordées.) Si, aujourd'hui, la seule application médicale concernerait la stérilité masculine, il n'est pas interdit de réfléchir, plus loin, à cette question du choix du génome et de l'anonymat éventuel : est-il supportable de savoir de qui l'enfant cloné est le clone ? À qui donnera-t-on le «choix» de ce génome ? Quelles procédures imposerons-nous ? Le donneur du génome aura-t-il le droit de connaître son clone ou ce don sera-t-il accompli dans l'anonymat ? Créera-t-on des «banques» de noyaux sélectionnés et considérés comme viables ? Interdirons-nous le choix du sexe ? Si certaines interdictions s'imposent d'emblée à l'esprit comme celle de la fabrication en série dans un projet qui ne serait pas un désir d'enfant mais d'instrumentalisation de l'être humain d'autres exigent une réflexion plus approfondie, déjà menée en partie, d'ailleurs, pour l'Assistance Médicale à la Procréation (AMP) avec don de gamètes. En quoi ignorer le donneur du génome serait-il plus ou moins difficile à vivre que d'ignorer l'identité du donneur de sperme ? Quant à penser que le clonage reproductif pourrait à terme représenter un danger pour notre espèce, voilà qui me paraît du pur fantasme : le plus sûr n'est-il pas que l'immense majorité des millions d'habitants de notre planète continueront de faire des enfants en faisant l'amour ? À moins bien sûr qu'ils soient dans les siècles à venir évangélisés par une Église convertie à la science et voyant dans cette technique une façon d'éviter l'uvre de chair Toute plaisanterie mise à part, il me paraît
tout aussi ironique de prôner l'interdiction du clonage par crainte
de racisme ou de purification ethnique et d'imaginer, par exemple, que
les clones pourraient constituer une classe (pour ne pas dire une race
!) particulière d'humains susceptibles d'être réduits
en esclavage, d'être éliminés en masse, voire de vouloir
nous éliminer nous-mêmes (à moins d'en faire d'emblée
des hors-la-loi - ce qui serait le résultat paradoxal d'une interdiction
mondiale) : l'humanité a-t-elle attendu ces percées scientifiques
pour se livrer aux génocides et aux massacres massifs ? Le «pire»
n'est-il pas déjà arrivé et ne se produit-il pas
encore chaque jour dans le monde ? Et d'ores et déjà, qui
empêcherait je ne sais quel malade mental d'élaborer une
théorie ségrégative différenciant les humains
issus d'un rapport sexuel et ceux devant leur existence à une technique
d'AMP ? Le seul rempart contre ces dérives toujours possibles
laïques, religieuses voire sectaires , ce sont les textes ;
des textes affirmant les principes civilisateurs qui jusqu'ici ont été
les nôtres, à savoir l'égalité de tous les
hommes et de toutes les femmes devant la loi, même si nous savons
tous que cette égalité n'existe pas dans la nature. Et une
fois que nous aurons élaboré la façon la plus cohérente
de l'inscrire dans l'ordre des générations et de lui donner
un nom et les droits afférents à ce nom, je ne vois personnellement
pas de difficulté particulière à considérer
qu'un enfant obtenu par clonage est égal, devant la loi, à
un enfant issu d'AMP ou à un enfant né d'un rapport sexuel.
Ce qui me paraît monstrueux, en revanche
monstrueux et en même temps terriblement humain, inévitable
et depuis toujours inévité, quels que soient les principes
édictés et les bonnes intentions conscientes , c'est
de considérer un être humain non pas comme un sujet à
part entière auquel on ouvrirait l'avenir pour lui donner toutes
ses chances de mener une existence digne, aussi libre que possible et
relativement créative, mais comme un objet ou comme un autre, préexistant.
Un pur objet de satisfaction narcissique, par exemple, ou encore un autre
soi-même ce qui est le lot commun de nombre d'enfants, regardés
et élevés par leurs parents comme l'instrument de leur propre
ambition. Au fait, n'a-t-on pas tendance à idéaliser aujourd'hui
le désir d'enfant, plus trouble dans ses ramifications inconscientes
qu'on ne veut l'admettre, et a-t-on vraiment besoin de transférer
un génome pour fabriquer des clones ? La plupart des hommes ne
font-ils pas des enfants, depuis toujours, pour se reproduire ? accomplir
à la deuxième génération ce que la première
a manqué ? dresser leur progéniture à régler
leurs propres comptes restés en souffrance ? à sauvegarder
et à faire fructifier leur capital ? à prendre des revanches
dans des combats où ils ont eux-mêmes échoué
? Il suffit d'interroger les psychanalystes : leurs divans sont pleins
de «clones», des clones psychiques qui n'ont pas eu leur chance
propre, auxquels aucun espace de liberté intérieure n'a
été accordé et qui, devenus adultes, se battent contre
les impasses créées par leur histoire, par une éducation
qui les a meurtris et, au sens le plus strict, aliénés c'est-à-dire
contraints, pour être aimés et survivre, d'être un
autre et d'accomplir les désirs d'un autre. Et je crois, moi, que
l'horreur qu'inspire aujourd'hui le clonage reproductif et que nous attribuons
à tort à la technique biomédicale pourrait bien prendre
sa source, en grande partie, dans l'expérience refoulée
et l'horreur inconsciente qui en résulte (plus largement partagées
qu'on ne l'imagine) d'être pris pour un autre et sommé de
répéter une vie déjà vécue, de mener
une existence déjà planifiée au lieu de s'inventer
la sienne et d'accomplir son propre destin. Pris pour un autre, mais pas
n'importe quel autre bien entendu : car en l'espèce il s'agit presque
toujours d'un proche parent, d'un père ou d'une mère, d'un
oncle ou d'une tante, d'un frère ou d'une sur. Au fait, si
nous autorisions le clonage reproductif en cadrant son application, c'est-à-dire
en interdisant le clonage de proches parents connus, y aurait-il autant
de candidats pour cette technique ? Est-ce que tout un chacun, lorsqu'il
laisse libre cours à son imagination et pense en secret clonage
reproductif pour son propre compte, ne songe pas d'emblée à
quelqu'un de sa famille et n'est-il pas, déjà, dans la transgression
et l'inceste imaginaires ? Je ne dis pas que cette idée, il ne
la repousse pas aussitôt. Mais qu'elle lui vienne à l'esprit
ne fût-ce que pour l'écarter avec horreur (ou dans
un éclat de rire de conjuration) , n'est-ce pas suffisant
pour se passer de plus ample discours ?
Il n'y a pas, en l'occurrence, que l'ambigu désir
des candidats au clonage à interroger, et celui des scientifiques
n'est pas moins suspect : au-delà du désir de maîtrise
du réel (source de tout progrès depuis l'origine des temps)
et de la curiosité de savoir si «ça marche»,
leur malaise touchant cette question du clonage reproductif ne vient-il
pas d'un inavouable désir d'en savoir plus que ce qu'autorise ce
que l'on appelle, suivant une formule dont il conviendrait de préciser
le contenu, le «respect de la personne» ? Savoir, par exemple,
quels points communs et quelles différences présenteraient
les caractères respectifs et les existences du clone et du cloné
? Si respecter une personne, c'est non seulement respecter son corps mais
respecter sa vie subjective en lui laissant, à l'intérieur
d'un cadre éducatif à la fois ferme et souple, l'espace
psychique indispensable au développement de ses facultés
créatrices propres, alors la question qui se pose est à
la fois de savoir ce que l'on fera de la connaissance éventuelle
que l'on aura de la vie du cloné (ceux qui feront fonction de parents
du clone, par exemple, devront-ils y avoir accès ? oui ? non ?
si oui, dès le départ ? à la majorité du clone
? ou bien ces informations devront-elles être réservées
au clone lui-même, s'il le désire ? et dans ce cas, à
partir de quand ?) et de quelle façon on pensera et présentera
le clonage (en faisant la part de ce que l'on ignore), autrement dit de
quelle façon on pensera et transmettra la notion même de
déterminisme génétique.
Pour me résumer, il m'apparaît que le clonage reproductif,
en tant que technique biomédicale, s'inscrit dans le droit-fil
de l'assistance médicale à la procréation qui,
depuis un quart de siècle, a développé divers procédés
pour permettre à des couples stériles, par d'autres moyens
que le rapport sexuel, d'avoir des enfants.
La particularité de cette technique est d'introduire une rupture
dans le processus naturel de la génération de notre espèce
: dans la mesure où jusqu'à présent, tout être
humain était le produit de la recombinaison de deux génomes,
on ne peut plus dans le cas du clone parler, au sens strict, de génération,
ni de reproduction au sens traditionnel, mais de production.
Si le clonage reproductif est possible sans risques majeurs, alors il
sera réalisé.
Face aux avancées scientifiques
et techniques, de plus en plus rapides et spectaculaires, deux attitudes
sont possibles : soit freiner des quatre fers en répondant par
une interdiction globale, soit tenter de penser ces avancées dans
une perspective historique et chercher à les inscrire dans une
société future respectant nos valeurs. Interdire de façon
massive en refusant d'examiner les différents cas de figure possibles
me paraît le résultat d'une peur inélaborée
s'accompagnant d'une forme de sidération : c'est admettre que l'on
est dépassé et incapable de penser ce que propose la technique.
Cette attitude est à la fois vaine (les techniques finissant toujours
par être appliquées) et extrêmement dangereuse : car
c'est s'exposer suivant un mécanisme bien connu à
provoquer ce que l'on craint et prétend combattre. Or que faut-il
craindre ? Non pas, à mon sens, la «réification de
la reproduction humaine», comme le déclarait une psychanalyste
dénonçant depuis longtemps ces nouvelles techniques 8,
mais la réification et l'objectivation de la personne, du sujet
humain né par le truchement (souvenons-nous de la leçon
de ces sociétés africaines) de ces techniques ; et l'utilisation
incontrôlée de ce truchement à des fins inconscientes
(transgression de l'interdit de l'inceste).
Aussi, plutôt que de raisonner l'esprit hanté par notre
histoire sanglante en imaginant des dérives génocidaires
qui sont déjà arrivées et se produisent encore
chaque jour dans le monde, me paraît-il plus judicieux d'inverser
la problématique : et si la réflexion à laquelle
nous contraint le clonage allait engendrer, justement, un modèle
de société faisant table rase de ces idéologies
monstrueuses qui s'articulaient précisément sur la biologie
et nous permettre de réaffirmer avec plus de force les valeurs
fondatrices de notre civilisation ? N'oublions pas que les progrès
scientifiques et techniques représentent simplement une maîtrise
accrue du réel et ne sont, à ce titre, porteurs en eux-mêmes
d'aucune valeur ; en revanche, en tant que leur application engage notre
responsabilité, ils sont toujours une convocation à penser
et constituent, à cet égard, une mise à l'épreuve
de ces valeurs. Une chose est certaine : l'intérêt scientifique
et même humain d'une telle technique est loin
d'être nul. Car s'il était pratiqué dans des cadres
législatifs transformés mais répondant à nos
valeurs éthiques de respect de la personne en tant que sujet de
son histoire, le clonage humain ferait sûrement tomber quelques
illusions supplémentaires et montrerait très probablement,
par exemple, que l'on peut «cloner Einstein» (c'est-à-dire
produire un être humain ayant le même capital génétique
que lui, mais n'ayant pas la même cellule de base, ne l'oublions
pas) sans obtenir pour autant un savant génial. Ainsi serait battue
en brèche une certaine pensée opératoire du «tout
génétique». On comprendrait enfin ce que beaucoup
savent déjà, mais que d'autres trop nombreux veulent ignorer,
à savoir que la personne humaine est ce que fait d'elle son histoire,
dans laquelle elle se reconnaît et qui n'est pas reproductible.
Et la dignité de l'individu, du sujet, pourrait y gagner quelques
nouveaux galons. Est-ce là une vision trop idéaliste de
la question ?
Je terminerai sur cette question de l'identité.
Plus fascinante que l'idée narcissique de duplication du même
est à mon sens l'idée que chaque clone dix, vingt,
cent... d'une même personne pourrait donner autant de personnes
différentes. Pour moi, c'est là que réside le véritable
vertige fantasmatique aussi, bien sûr, mais d'une autre richesse
: ne vous êtes-vous jamais demandé qui vous seriez
si, à la naissance, vous aviez été élevé
dans un autre pays, dans une autre langue et une autre culture ? par d'autres
parents, vous ayant mieux ou moins aimés ? quels seraient alors
vos références, vos goûts, vos idées, vos projets,
votre métier ? Cette conscience obscure que nous avons de la fragilité
de notre identité, cette idée qu'au départ nous avions
en puissance des milliers de vies possibles et contenions donc des milliers
de personnes possibles, différentes de celle que nous sommes devenus,
est peut-être la plus déstabilisante. Car c'est là
le cur de l'expérience existentielle : pour survivre, et
vivre vraiment, s'engager dans la vie et y faire son chemin, il a fallu
s'accepter, et faire le deuil de ces milliers, de ces milliards de possibles.
Faire le deuil. C'est bien de cela qu'il est question. Si la réflexion
sur le clonage humain pouvait contribuer à ce que l'humanité
fasse son deuil de l'immortalité, c'est alors qu'elle accomplirait
une révolution sans précédent dans l'histoire de
la pensée. Car il ne faut pas se leurrer : ce ne sont pas les révolutions
techniques en soi qui sont dangereuses, ce sont les révolutions
techniques qui ne s'accompagnent pas de révolutions dans la pensée.
Encore faut-il, ces dernières, être capable de les accomplir.
À notre image / Louise
L. Lambrichs
Septembre 2002
Du même auteur dans la revue: un texte publié par Inventaire/Invention édition Chemin faisant, une lecture du livre Seine-Saint-Denis de François Vergne Louise L. Lambrichs, À notre image © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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