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Topaze et autres nouvelles, de Murakami Ryû
(Topaze — Le jardin public — Le combiné du téléphone — La fille au nez tordu) Nouvelles inédites en français
Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel,
Inventaire/Invention éditions, oct. 2005. 7,50 €

Quelque chose d’indicible flottait dans
l’atmosphère du hall de cet hôtel.
Quelque chose dans le sol en marbre
d’Ichimatsu, les fresques murales, les chandeliers en cristal, entre les gens qui traversaient le hall et ceux qui attendaient.
Étais-je la seule à ressentir cela ?
C’est sûr que je suis un peu spéciale. Je ne fais pas partie du personnel de l’hôtel. Je ne suis pas non plus une cliente. Je n’ai pas été invitée à une réception. Je suis une sorte de parasite. Je suis une call-girl que les clients
font monter discrètement et, qui plus est, pas pour de la baise ordinaire.
C’est un ami qui m’a raconté ça. Une
histoire de plongée sous-marine. Si vous nagez sur les coraux sans combinaison de plongée, vous risquez d’être piqué par des insectes minuscules, et ça vous fait mal dans tout le corps comme si vous aviez reçu des milliers d’éclats de verre.
J’avais l’impression que des milliers
d’insectes de cette sorte flottaient dans l’hôtel.
— Le pied est un membre très étrange. Impur n’est pas le terme. Vous connaissez
Tanizaki Junichiro? Même Tanizaki Junichiro ne parvient pas à expliquer cette mystérieuse
fascination. Autrement dit, les pieds, et plus particulièrement les orteils, tout en étant d’un usage à peu près nul, jouent un rôle capital dans le maintien du corps entier. Ils sont
absolument nécessaires pour nous permettre de nous tenir droit bien que nous soyons dans l’incapacité totale de saisir quoi que ce soit avec nos orteils. Vous me comprenez ?
L’homme m’avait introduite dans sa chambre et s’était mis à parler. Il ne m’avait pas
proposé de prendre une chaise, et je restais debout à l’écouter parler, lui s’était assis sur l’accoudoir d’un fauteuil.
— L’être humain est constitué de multiples parties. Si vous les observez attentivement, vous vous rendrez compte qu’elles ont toutes une forme assez curieuse. Prenez par exemple l’oreille. Avez-vous vraiment regardé une fois votre oreille ? Moi, je l’ai fait. Je pense que la plupart des gens ne font jamais cette expérience. Ils n’y pensent tout simplement pas. C’est pourtant une expérience très profitable.
L’important est de bien regarder l’oreille de face. Et c’est assez difficile. Cela nécessite un petit dispositif combinant deux miroirs. Comme ça, voyez-vous ? Vous devez ensuite concentrer au minimun une bonne dizaine de minutes votre regard sur cette oreille. Vous finirez ainsi par prendre conscience que cette oreille
possède une forme très fonctionnelle qui
s’accorde parfaitement avec le reste du corps humain. Je m’exprime sans doute d’une
manière assez difficile à comprendre : je veux dire que cette oreille nous convient très
exactement.
J’avais pourtant l’habitude mais j’étais
tendue. Aucune des filles qu’on envoyait dans les hôtels n’avait encore été assassinée. J’avais pourtant une amie qui avait eu très peur. L’homme continuait à parler, il avait une sorte d’écume blanchâtre qui s’accumulait aux coins des lèvres. Il parlait sans regarder dans ma direction.
— C’est la même chose avec le nez, les doigts de la main, les lèvres. Mais pas avec les orteils. Le cas des orteils tranche singulièrement avec le reste du corps humain. Je me suis longtemps interrogé pour essayer d’en trouver la raison. Et j’ai fini par comprendre. Car voyez-vous, lorsque je réfléchis, je pense à fond.
Ça, c’est dans ma manière d’être, et penser
les choses à fond est une façon d’entraîner son cerveau. C’est parce que l’homme est capable de marcher sur ses deux jambes qu’il se
distingue et qu’il a pu évoluer par rapport au singe. Les orteils ont donc une fonction
fondamentale et même s’ils sont écrasés sous le poids du corps qu’ils soutiennent, on ne doit pas pour autant les négliger à l’instar de la
surface plantaire du pied ou du fessier. Si vous considérez l’être humain dans son entier,
vous conviendrez qu’un pied est tout à fait
disgracieux. Si belle que puisse être une personne, plus sa beauté vous frappera plus vous trouverez ridicules et grotesques ses orteils. J’aime beaucoup les pieds des Japonaises.
Je vais souvent à l’étranger : les orteils des Occidentales sont si longs qu’ils en deviennent très laids. J’aime mieux les petites chenilles vertes, voyez.
L’homme a regardé mes chaussures. Je portais des talons aiguilles en cuir noir de
sept centimètres de haut comme il en avait fait la demande au téléphone. Est-ce que je peux aller prendre une douche ? demandai-je. La lèvre inférieure de l’homme s’est soudain crispé sous l’effet d’un tic nerveux.
— Une douche ? Mais que dites-vous ?
Ne comprenez-vous donc pas ? Je me demande vraiment à quoi ils pensent maintenant dans ces clubs ! Nous n’allons pas faire l’amour,
et il sera sans doute inutile de vous dévêtir.
Et puis, les odeurs du corps humains sont très importantes, ne pensez-vous pas ?
— D’accord, j’ai répondu. Je commençais à avoir mal aux chevilles. C’était sans doute à cause des talons aiguilles. Je ne portais
quasiment jamais de chaussures à talons si hauts. Le patron du club m’avait présenté ce client comme un pervers, un fétichiste du pied. Le patron aussi était un pervers. Il avait aussi un autre boulot : il travaillait comme interprète d’espagnol. Sa femme qui était plus âgée
que lui travaillait dans ce club. On disait qu’ils
n’étaient pas réellement mariés. Une fois,
c’était dans un autre hôtel où on m’avait envoyée, la femme du patron se trouvait déjà dans la chambre du client quand j’étais arrivée. Elle était ligotée. Ça avait été un boulot
tranquille, je n’avais eu qu’à regarder la femme du patron et le client faire leurs trucs.
L’homme a continué à parler.
Il portait une robe de chambre, brune,
lustrée, comme en portent souvent les
comédiens dans les films américains. Sa peau était pâle. D’une pâleur telle qu’on aurait pu croire qu’il n’avait pas pris le soleil depuis au moins trois ans. Il avait très peu de poils sur les jambes. Il était d’un aspect plutôt minable.
— Puis-je boire une bière ? ai-je demandé. L’homme a paru se réjouir. Il m’a servi un verre et m’a enfin proposé une chaise. Cette fois, il s’est mis à parler de son travail. Il était le
directeur de la troisième plus grosse fabrique de beef jerky de tout Nagoya. Comparé au beef jerky américain, dur et épais, le beef jerky japonais, tendre et fin, est bien meilleur, a déclaré l’homme. Comme je ne réagissais pas à ce qu’il venait de dire, l’homme s’est mis à genoux et s’est penché en avant pour lécher le bout de mes talons aiguilles. Ce type essayait de mâchouiller le cuir de mes chaussures alors qu’il venait de dire que le beef jerky japonais, tendre et fin, était bien meilleur. C’était
vraiment bizarre, et je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire. Quand il a entendu mon rire, j’ai aussitôt senti se contracter les muscles de son dos. Comme un pompier se raidissant en entendant retentir la sirène. Ça aussi, c’était si bizarre que je me suis remise à rire. L’homme a levé les yeux et m’a regardée. Il avait de
la salive qui coulait autour de la bouche. Il
ressemblait à un chien. Et moi, je détestais
les chiens.
— Vous ressemblez à un chien, ai-je dit
en riant. L’homme m’a fixée, puis il s’est débarrassé de sa robe de chambre pour se mettre nu. Il s’est mis à aboyer. Je déteste les chiens,
ai-je ajouté en lui donnant un coup de pied.
L’homme bandait, et la confession a commencé.
— Vous ne me croirez sans doute pas, mais je suis un chien. Déjà à l’école primaire, je savais que je n’étais pas un être humain mais un chien. Le carnet détaillant mon pedigree comportait quatorze pages, mais c’était un faux. En réalité, je suis un bâtard. C’est mon père qui me l’a appris. Mon père tenait une école de bouliers. « Je suis désolé de t’avoir menti si longtemps, mais tu es un bâtard », m’a t-il confié.
— Votre père n’était pas un chien ? ai-je demandé en prenant une seconde bière dans
le frigo. Dans les mini-bars de cet hôtel, on pouvait trouver des bières de tous les pays
du monde. J’ai pris une San Miguel.
— Je ne sais pas pour mon père. Nous avons très peu eu l’occasion de parler ensemble. C’était un homme sévère et froid.
— Et votre mère ?
— Ma mère tenait la caisse chez un
marchand de tofu situé tout près de chez nous. Et c’est avec son salaire qu’elle a pu m’envoyer dans une université nationale et c’est grâce à elle que je suis devenu ce que je suis.
— Votre mère était une chienne ?
— Ma mère ne m’a rien confié à ce sujet. C’était une femme silencieuse. Mon père, en plus du local qui servait à son école de bouliers, louait une chambre pas très loin de là, où il faisait venir sa maîtresse. C’est bien les maîtresses !
— Qu’est-ce qui est bien ?
— Elle ne montrait pas qu’elle souffrait. Elle avait de très jolis pieds. On a de jolis pieds quand on ne souffre pas. Je me suis redressé sur deux pattes pour observer les deux pieds de cette femme, et c’est ainsi que je suis
devenu un être humain.
— Vous vouliez voir ses orteils ?
— Exactement. C’est comme ça que j’ai commencé à marcher sur deux jambes. C’est une histoire très connue dans mon quartier.
Je suis même passé dans une émission de
télévision intitulée Terebi-Joky et on m’a offert une guitare. Le matin, il faisait encore froid comme en hiver bien qu’on était déjà au printemps. Je hurlais pour appeler l’été parce que l’été venu, je pensais que je pourrais à nouveau voir les pieds de la maîtresse de mon père. L’eau du ruisseau était limpide. Les pissenlits commençaient à fleurir. Une lune vague flottait sur les champs de colza. Les carpes de mai (1) nageaient haut dans le ciel. Un bonze s’était pendu de honte. J’allais prendre des grenouilles dans les marécages. Et lorsque ce petit vieux, appelé Kashima, a annoncé au bulletin météo que la saison des pluies était bientôt terminée, j’ai compris que mon été tant attendu allait enfin venir et que la maîtresse de mon père finirait par ne plus enfiler de bas : c’est ainsi que j’ai pu devenir un être humain. Voilà mon histoire.
L’homme avait parlé comme s’il était
halluciné, et je n’ai pas écouté ce qu’il racontait. Je lui ai enfoncé une nouvelle fois mon pied dans la bouche. J’ai compris le plaisir qu’on pouvait trouver à enfoncer quelque chose dans la bouche d’un être humain. Je me suis
dit que je lui enfoncerais bien le combiné du téléphone dans la bouche. Il accepta que je lui enfonce cinq minutes le combiné du téléphone à la condition que j’ôte mes bas. Écoutez vous
autres, je vais vous faire entendre une chose fort intéressante, ai-je dit au patron du club et à sa femme. J’ai demandé à l’homme d’ouvrir grande la bouche, et j’y ai fourré le combiné. J’ai accédé ensuite à la demande du type qui venait de me demander, le téléphone enfoncé dans la bouche, de lui planter le talon de ma
chaussure dans l’anus. L’homme a éjaculé.
Je ne me sentais pas excitée comme d’habitude. Pourtant, dans ce boulot, ça m’excitait
toujours lorsque le type éjaculait. Une éjaculation était comme une fête. C’était comme un décollage de fusée, un feu d’artifice. Mais avec le combiné dans la bouche et le bruit bizarre que produisait le contact du plastique sur ses
dents, ça ne m’excitait pas du tout de le voir éjaculer. Il me faisait penser à un distributeur automatique.
— Qu’est-ce que c’était ? a demandé la femme du patron. Je lui ai décrit la scène, et elle m’a conseillé de le lui mettre dans l’anus.
— Et n’oublie pas de prendre un polaroid !
Le type a protesté. Il avait peur qu’une fois le combiné entré on ne puisse plus l’extraire à cause de sa forme.
J’ai accepté, comme je le lui avais promis,
de me déchausser et d’ôter mes bas. J’ai
commandé à l’homme de le faire lui-même avec sa bouche. Il m’a mordue une fois sur la cuisse, et j’ai exigé qu’il reprenne le combiné du téléphone dans la bouche cinq minutes de plus. J’avais envie de faire entendre le bruit si curieux que cela produisait à un ami. Je lui ai
téléphoné. J’avais vécu six mois avec cet homme. Il jouait de la basse. Il était à présent le gigolo de la patronne d’un restaurant de fugu d’Akasaka et roulait en Saab, une voiture de fabrication suédoise. Cet homme, je l’avais invité dans un restaurant de viande grillée avec l’argent que j’avais reçu de mon premier boulot au club, et lorsque je lui avais raconté le détail de la séance, il avait vomi tout ce qu’il avait mangé. Il était resté impuissant environ trois jours. Et moi, c’est depuis ce jour-là que je ne peux plus avaler de Yuke binbinba (2).
— Dis donc, qu’est-ce que c’était ? C’est
intéressant. On aurait dit des mots, mais ça
faisait comme une chanson ou de la musique,
a dit mon ex-petit ami.
— De la musique ?
— Les râles de ce type, ça donne une
mélodie pas mal !
— Moi, j’ai pas entendu...
— Moi, si.
— Tu as chanté ? ai-je demandé au type
allongé sur le sol, occupé à lécher la plante
de mes pieds. L’homme a dit non, qu’il n’avait pas eu le loisir de chanter quoi que ce soit vu qu’il avait failli s’étrangler.
— Il dit qu’il n’a pas chanté.
— Si, ça c’était une chanson !
— T’es complétement fait ?
— Non, J’ai rien pris.
— T’es bourré ?
— Je suis en train de lire les nouvelles économiques du Nihon Keizai sur mon ordinateur.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Rien. De toute façon, j’ai rien bu.
— T’as vraiment entendu une mélodie ?
— Oui, un truc dans le genre Vangelis.
— Des synthétiseurs ?
— Oui, comme dans Blade Runner, le film qu’on a vu ensemble.
— Le film de la nuit du cinéma ?
— Exactement. Tu t’en souviens ?
— À Ginza ?
— Oui, on avait acheté un croissant à la
viande.
— Ah, c’était super bon !
— On avait aussi bu du lait, mais il était un peu tourné.
— Oui oui, c’est ça. Ah ! C’était super bien!
— Ce type, il a du talent. Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ? Il travaille pas dans la musique par hasard ?
— Pas du tout ! Il fabrique du beef jerky. Très tendre et très fin, le meilleur beef jerky du monde... Quand il a entendu ce que je
disais au téléphone, le type a paru très heureux et a acquiescé. Puis il a commencé à passer
sa langue entre mes orteils et s’est mis à les lécher avec application.
— J’aimerais bien l’enregistrer... Si ça donne quelque chose, on réussira à le vendre. J’ai pas mal de relations chez TBS. On arrivera bien à en faire le thème musical d’un programme de télé. Ils en cherchent toujours.
— Peut-être, mais ce n’est pas facile de lui fourrer l’appareil dans la bouche.
— Demande-lui quand même.
J’ai proposé au fétichiste de le branler avec mes deux pieds à condition qu’il reprenne une denière fois le combiné dans sa bouche. Il a accepté. Il a enfourné l’appareil et j’ai attrapé sa bite avec mes pieds : je me suis mise à le masturber. Le type venait d’éjaculer et sa bite était flasque. Ce que j’étais en train de faire consistait plus à pétrir de la pâte de riz qu’à masturber une bite. J’arrivais à rien. Mon ex-petit ami a dit qu’il n’avait pas entendu de mélodie cette fois. Le type que j’étais en train de branler a dit à son tour qu’il ne tenait pas
le combiné dans la même position que tout à l’heure. Mon copain a dit que si on réussissait un bon enregistrement, avec les relations qu’il avait dans la presse et les agences de pub,
il y avait de grandes chances que les ventes de beef jerky fasse un bond prodigieux.
— Tu pourrais pas essayer de lui mettre le combiné juste sous la glotte ?
J’ai fait comme il m’a demandé. J’ai perçu la voix de mon ex-petit copain dans le recepteur. Il avait l’air très excité. Il avait entendu
la mélodie. J’ai écouté l’enregistrement. Le
type aussi. On entendait rien d’autre qu’un
raclement de gorge. Le type n’arrivait pas à bander et il m’a demandé de lui stimuler l’anus avec mes orteils. J’ai commencé par refuser prétextant que de la merde allait se coller sous mes ongles. Le type s’est mis à pleurer : Et dire les efforts que j’ai faits pour faire plaisir à ton petit ami ! Il a proposé d’ajouter dix mille yens au tarif convenu, et je l’ai laissé faire. L’homme a enfoncé mon gros orteil dans son anus. Il a aussitôt eu une érection et a éjaculé dans cette position pour la seconde fois.
En se rhabillant, le type m’a proposé d’aller prendre un verre au bar situé au sous-sol de l’hôtel.
Le bar était plein. L’homme a bu un scotch on the rocks, et j’ai pris un cocktail sans alcool appelé Shirley Temple. L’homme a proposé que nous nous racontions l’expérience qui nous avait le plus terrorisé jusqu’à présent. Moi, je lui ai raconté comment j’avais été suivie par un type en bicyclette le jour où j’avais acheté une radiocassette à Akihabara.
— Ce type, c’était un yakusa ?
— Non, pas du tout. Sur sa bicyclette, cet homme tout comme moi avait l’air très pressé. Pourquoi me suivez vous ? lui ai-je demandé
en me retournant. J’ai vu la tête du type se figer. Eh bien, vous ne savez pas ce qu’il m’a répondu en hurlant ? Ne marchez pas au milieu du trottoir !
Comme je disais cela, le fétichiste et tous les autres clients du bar installés au comptoir se sont mis à rire aux éclats en me regardant.
— Je n’utilise que du bœuf japonais pour
la viande de mes beef jerky. J’ai un contrat
d’exclusivité avec un éleveur du côté de Nagoya. Je ne prends que de la qualité supérieure. Je surveille la croissance des veaux, et ils sont sélectionnés par un professionnel : celui-ci, celui-ci et celui-ci, vous voyez le sérieux ! J’avais un ami qui travaillait dans
une banque et qui s’appellait Kawarazaki. Je l’avais connu sur un terrain de golf. Il venait manger à la maison, il m’invitait chez lui. Il adorait les kimuchi (3). Vraiment, il adorait ça.
Même si nous mangions un sukuyaki, il y avait nécessairement des kimuchi sur la table ! Il en mettait sur le tofu. Il disait qu’il en mangeait trois cent soixante-cinq jours par an. Il avait une haleine désastreuse. Je ne sais pas si
c’était pour cette raison, toujours est-il qu’il
ne s’entendait pas très bien avec sa femme
qui ressemblait beaucoup à Wakiko Kano. J’ai plusieurs fois assisté chez eux à des scènes assez violentes. Je n’avais rien fait pourtant. Moi, le sexe ordinaire, ça ne m’intéresse pas trop. Plus tard, il a été hospitalisé pendant
deux mois, mais il n’a pas réussi à se rétablir : il est mort. Sa veuve est retournée vivre à Gifu, dans son village natal. Elle m’a plusieurs fois écrit pour m’inviter à venir assister à la chasse aux cormorans ou à des choses dans le genre, mais je n’y suis jamais allé. Et puis plus rien jusqu’à il y a six mois. J’allais voir les veaux comme j’en ai l’habitude. Eh bien, parmi les veaux, il y en avait un qui ressemblait à
Kawarazaki. Il est assez difficile de dire en quoi un être humain peut ressembler à un veau.
J’en ai pourtant vu des milliers. Je suis capable
de saisir les caractéristiques de chacun. Une tête de veau n’a vraiment rien à voir avec
celle d’un être humain. Et pourtant, ce jour-là, je suis tombé en arrêt devant ce veau qui
manifestement me rappelait quelqu’un. Il me regardait avec un air méfiant. Il avait les yeux très bridés et il s’est mis à meugler longuement Meuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuh ! Il ne
cessait de me dévisager. J’ai aussitôt pensé à Kawarazaki. Le veau lui ressemblait. Plus je
le regardais, plus il lui ressemblait. C’était effrayant. Je me suis dit que je ne pouvais pas rater l’occasion. J’ai demandé à un employé d’aller acheter des kimuchi. En général, les veaux ne mangent pas de kimuchi. Je les
ai mélangés avec de la paille et je me suis
approché de ce veau. Et cette fois, il a beuglé de joie : Meuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuh et il a tout avalé. Ensuite, j’ai essayé avec les kimuchi seuls, sans les mélanger à autre chose. Meuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuh. Il a tout mangé ! J’en avais les jambes flageolantes.
J’ai crié : Eh, c’est toi Kawarazaki ? J’ai
aussitôt acheté ce veau et j’ai prévenu sa veuve qui habite à Sekiishi près de Gifu pour lui demander de venir avec une photo. La veuve n’avait pas souvent l’occasion de voir des veaux alors quand je lui ai dit que celui-ci ressemblait à son mari, elle est restée perplexe. Vous croyez ? a t-elle dit.
— Et qu’est devenu ce veau, ai-je demandé.
— J’en ai bien sûr fait du beef jerky, a répondu l’homme.
— J’ai conservé la tête pensant l’offrir à
la veuve. Mais, ce n’est pas de très bon goût, m’a t-elle dit. Et c’était vrai, moi aussi, je
trouvais ça écœurant, alors j’en ai fait donà une école primaire pour qu’elle serve de modèle dans les classes de dessin.
L’homme s’est massé l’articulation de la mâchoire.
Je suis retournée au club. La femme du patron avait préparé du riz collant à l’occidentale. Elle y avait mis du fromage, et ça m’a réchauffé le corps. Un peu avant minuit, on m’a donné le nom d’un client, et je suis ressortie pour retourner à l’hôtel. Le client était un
oculiste. Il m’a demandé de le ficeler comme un rôti de porc, mais comme je n’avais encore jamais ficelé de rôti — en fait je suis assez
maladroite pour ligoter — ça m’a crevée. Ça m’excite parfois de ficeler un client, surtout si le client est jeune et du genre qui me plaît.
L’oculiste n’était pas très âgé, mais il était déjà chauve. Il puait de la gueule aussi. Ça m’a pris quarante minutes pour l’attacher avec les
quatorze cordes. Il n’était pas très bavard. Quand je l’ai fait rouler sur le lit, l’oculiste avait l’air d’un objet abandonné. On aurait dit un meuble. Il lui a fallu dix minutes environ après que je l’ai libéré pour que sa circulation
sanguine retrouve un rythme normal. Je me suis prodigieusement ennuyée. Quand il a fini par se mettre à bander, j’ai joué un moment à lui souffler la fumée d’une cigarette dans le sexe. Mais ça m’a bientôt lassée et j’ai allumé la télévision. Mais tous les programmes étaient déjà terminés. J’ai rappelé mon ex-petit ami.
Il m’a fait écouter les râles du fétichiste qu’il avait remixés pour en faire un morceau de musique. Je n’avais encore jamais entendu une chose pareille. Ça ressemblait au cri d’un gros animal ou au ressac des vagues. J’ai fermé
les yeux et j’ai écouté cette musique. C’était répétitif. Le son du piano était planant comme un scintillement d’étoiles dans l’Univers. C’était bon. J’avais l’impression d’être transportée
au loin. J’ai rouvert brusquement les yeux et devant moi se tenait cette momie, ce maso dont le corps frissonnait doucement tandis que je lui enfonçais un doigt dans l’anus.
(1) Koi nobori : Carpes de papier que l’on hisse sur des mâts, le 5 mai, jour des enfants.
(2) Yuke binbinba : Plat coréen à base de foie de bœuf cru. (3) Kimuchi : Chou blanc épicé et très fortement aillé. Spécialité coréenne.
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