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Topaze et autres nouvelles, de Murakami Ryû
(Topaze — Le jardin public — Le combiné du téléphone — La fille au nez tordu) Nouvelles inédites en français
Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel,
Inventaire/Invention éditions, oct. 2005. 7,50 €

Comme je ne veux pas qu’on se méprenne, je dis au client qu’autrefois j’ai été jolie. Le type fait au choix une drôle de tête ou bien se met à rire, et moi je préfére encore qu’il se moque de moi.
Mais je mens lorsque je dis ça. Je n’ai jamais été jolie autrefois, même s’il y avait
des filles encore plus laides, plus vulgaires
et plus pouffes que moi. Une fois seulement, un client riche m’a invitée à dîner dans un restaurant français où j’ai avalé une soupe froide, en fait un truc assez dense qui s’étageait sur
trois niveaux et qui s’appelait Parissoise ou Vichyssoise. C’était un restaurant français assez douteux. Un boui-boui répugnant. Le chef, un jeune gars, mâchonnait un chewing-gum et faisait des bulles en maniant la poêle à frire derrière le comptoir. Je ne connais pas d’autres restaurants français, mais je suis sûre qu’il doit exister des endroits plus raffinés que ce trou sordide.
Lorsque j’étais gamine, on classait les filles en trois groupes comme cette soupe à trois étages. Il y avait les jolies filles (les gosses de riches), les filles ordinaires et les pouffes. J’suis prête à le jurer sur Dieu, mais je faisais partie des filles ordinaires. J’avais absolument rien d’anormal. Alors que parmi mes collègues,
il y a pas mal de filles qui traînent derrrière
elle un passé chargé. Des filles qui ont chopé des maladies bizarres ou qui se sont fait
massacrer par de vieux cons. À moi, elles en parlent toujours à la légère de leur passé, mais je crois que c’est pour elles une manière de le conjurer.
Mon père était employé de bureau. Il avait une voiture. Il jouait au golf. Il élevait un
caniche. Et dans ce bled du nord du Kanto
où l’hiver soufflait un vent glacial, il donnait
l’impression d’être un homme de la ville. Il y avait une véranda adossée à notre maison — c’était rare dans le village —, et l’été, on y
faisait souvent des feux d’artifice. Le sol était cimenté. Ça craignait rien. Les feux d’artifice laissaient des taches sombres sur le ciment,
et ces petites traces noires sont pour moi
synonymes de bonheur.
Lors de ma première année de cycle
universitaire court, j’ai habité avec un étudiant
d’extrême droite couvert de tatouages. Je crois que cela avait un rapport avec mon père qui s’était suicidé trois ans plus tôt. Mon père aimait beaucoup tailler les poils de son caniche, et d’ailleurs mon père était un homme qui
ressemblait à son chien. Ce caniche était très affectueux avec moi et je l’aimais bien quoique je n’aimais pas trop les caniches et encore moins les hommes style caniche. Moi, j’aimais les hommes forts. L’étudiant d’extrême droite faisait partie du club de karaté de notre
université. C’était un bâtard et un pervers, et quand il a essayé de m’enculer après m’avoir enduit l’anus de savon Lux démaquillant, je me suis mise à pleurer. Je me suis débattue. Il m’a brisé une omoplate et écrasé le nez avec la tranche de la main. Il m’a plaquée six mois plus tard pour aller donner des cours de karaté dans l’armée de l’air iranienne. Une fois, il m’a envoyé une photo sur laquelle on le voyait au garde-à-vous dans une rangée de soldats à la peau sombre, en uniforme kaki, la kalachnikov en bandoulière. Mais à cette époque, je vivais déjà avec un autre homme.
Cet homme était chauffeur de taxi. Il avait dix ans de plus que moi. On dira ce qu’on
voudra mais c’était un homme style caniche qui portait toute l’année une ceinture de flanelle autour du ventre. Il disait qu’à force de
conduire, son estomac se tassait, et c’était la raison pour laquelle il mettait toujours cette
flanelle. Cet homme voulait se marier avec moi. Moi, j’étais pas si bête et j’arrivais pas à faire confiance à un type qui disait vouloir se marier avec moi. Pourtant, j’ai passé six ans avec ce type genre caniche. Il travaillait beaucoup et m’a payé plein de choses : un imperméable
en vinyle, un tailleur en matière synthétique, un manteau 90% polyester, un collier en coquillage et en corail. Il travaillait seize heures par jour. Un vrai caniche n’aurait jamais
travaillé autant car les caniches sont avant tout des animaux de compagnie. Cet homme qui rentrait crevé du boulot allait d’abord se relaxer dans un sauna ouvert vingt-quatre heures sur
vingt-quatre. Il avalait ensuite les brochettes froides de poulet que j’achetais à un marchand ambulant devant la gare, il buvait sa bière
puis, après m’avoir parlé des clients qu’il avait pris dans la journée, il me grimpait dessus sans même prendre la peine d’ôter sa flanelle. Et pendant ce temps, je pensais à mon homme (celui qui appartenait au club de karaté et
qui avait voulu m’enculer avec du savon Lux démaquillant) en train de tirer sur des êtres humains avec son pistolet mitrailleur.
Le chauffeur de taxi m’a emmenée jusqu’à son village natal. Il voulait me présenter à
ses parents. À cette époque, je n’avais que vingt-trois ans. Sa famille était originaire de l’île de Shikoku et j’ai eu le mal de mer sur le bateau. C’était la première fois que je montais sur un bateau et j’ai été tout de suite malade. Mais cette nausée n’avait rien de désagréable. Je n’arrivais pas à savoir si les sensations que me procuraient mon corps que je ne contrôlais plus étaient agréables ou non. J’ai vomi tout ce que j’ai pu. Lui ne cessait de me répéter qu’il avait économisé avec patience pendant deux mois pour ce voyage. Il me le répétait encore pendant que je dégueulais, et là je me suis
dit que cet abruti pouvait bien crever. Je
l’apercevais, par le hublot des toilettes, qui se tenait sur le pont, appuyé au bastingage.
J’avais les doigts recouverts de bile — c’était amer —, et lorsqu’un gars en uniforme des
forces d’autodéfense japonaises est passé près de lui, je lui ai demandé à voix basse d’avoir
l’obligeance de balancer cet homme par-dessus bord. Ses parents habitaient la première
maison que l’on apercevait au sommet d’une pente. Le père m’a tout de suite demandé dans son patois ce qui était arrivé à mon nez. Je
n’avais même pas eu le temps de boire une gorgée du thé que la mère venait de nous
servir. Je ne lui pardonnerai jamais. J’avais encore la nausée, mais comparé à ça, c’était rien, et j’ai été soudain fatiguée du chauffeur de taxi avec qui je sortais pourtant depuis
quatre ans et demi. Son père puait la
transpiration : il n’avait aucun droit de me questionner sur mon nez. On a passé une nuit là, et le lendemain j’ai dit à l’homme que je voulais rentrer à Tokyo. Lui, il avait prévu
de passer trois nuits : il voulait me montrer le pont suspendu, le jardin botanique et le
belvédère.
De retour à Tokyo, l’homme m’a annoncé que je n’avais pas fait une très bonne impression à ses parents, et moi je lui ai répondu
qu’il y avait rien de plus nul qu’un type qui
se permettait de faire allusion à mon nez la
première fois qu’il me voyait. L’homme m’a frappée. C’était la première fois en quatre ans
et demi qu’on vivait ensemble. Mais comme
j’avais eu l’habitude d’être battue par le type qui faisait du karaté, je ne me suis pas affolée. C’était l’hiver. De l’eau était à chauffer dans une bouilloire sur le poêle à pétrole. J’ai raconté à l’homme qui semblait réellement déprimé
pourquoi j’avais le nez tordu. J’ai aussi raconté pas mal d’autres choses et même, en me
marrant, comment mon étudiant d’extrême droite m’enculait et comment je le suçais tous les jours. Le chauffeur de taxi s’est emparé de la bouilloire et a balancé l’eau brûlante dans ma direction. Il a atteint le bout de mes pieds et je me suis mise à sautiller sur place en tournant sur moi-même. Je chialais. Mais en sautillant, j’ai repensé à la bite de mon karatéka. L’homme a apporté des glaçons et des bandes au menthol. Il m’a demandé pardon une bonne centaine de fois en pleurnichant si bien que j’ai entrepris de déboutonner la braguette de son jeans pour me faire pardonner. Le type n’avait pas très envie que je le suce et m’a demandé d’arrêter, mais il a fini par se laisser faire.
Le jour où ça faisait juste six mois que
j’avais avorté de l’enfant de cet homme, j’ai été prise d’une subite envie de sandales roses et
je suis entrée dans le premier magasin de chaussures. Lorsque la vendeuse a aperçu les traces de brûlure sur mes pieds nus, c’est
d’un homme dont j’ai soudain eu envie. J’ai téléphoné à la société de taxi, mais on m’a
dit que mon chauffeur était sorti et j’ai fini par coucher avec un inconnu qui m’avait abordée dans la rue à Ginza. C’est la première fois qu’on m’a donné de l’argent pour ça.
J’aimais montrer aux hommes la chéloïde rose sur mon pied droit. Cette cicatrice était très jolie. Elle avait une couleur assez particulière, un rose pâle et fragile comme un bouton de rose. Je me suis mise à attendre l’homme qui embrasserait ma chéloïde. L’année suivante, j’ai quitté le chauffeur de taxi. Il avait eu
un accident de la circulation et devait porter une minerve pour lui maintenir le cou et,
malgré ça, il avait toujours envie de baiser, mais je le repoussais. Un jour, il a de nouveau essayé de me frapper, mais cette fois, je lui ai brisé un doigt et lui ai craché au visage. Et
c’est ainsi que je suis devenue une prostituée. À cette époque, je m’étais acheté un sac à main qui m’avait coûté environ trois cent mille yens et j’avais pleinement confiance en moi.
Au début, je servais surtout d’escort-girl, mais mon onzième client a embrassé ma
chéloïde et m’a ligotée avec la ceinture d’un peignoir de bain. La seconde fois que je l’ai
rencontré, il m’a ligotée avec une ceinture en cuir et m’a versé de la cire fondue sur le corps. J’ai joui et j’ai commencé à travailler pour un club SM situé dans le quartier d’Asakusa. J’avais vingt-cinq ans et quatre mois.
Un peu après mes vingt-six ans, un jour, l’homme qui m’avait brisé le nez m’a téléphoné. J’avais tellement envie de te revoir que j’ai
téléphoné chez ta mère et elle m’a donné ton numéro de téléphone, il a dit. Il a débarqué tout de suite chez moi, dans mon appartement à Yoyogi. Il était barbu et, malgré sa barbe qui me rapait le corps, j’avais du mal à croire qu’il y avait sept années que nous ne nous étions pas revus. Il m’a parlé de la guérilla, c’était très intéressant. Le lendemain, il est reparti. Il n’est jamais plus revenu. Mais depuis ce jour, lorsque je tombe à la télé sur les infos et qu’on parle
du Proche-Orient, je me sens proche de la cause arabe.
Kayoko avait quatre ans de plus que moi. C’était une fille assez connue qui tournait pas mal de vidéos pornos. On est devenues amies
et c’est elle qui m’a débauchée du club où je travaillais comme régulière pour venir bosser dans le sien. Deux jours plus tard, moi aussi, j’ai tourné dans une vidéo. À cheval sur une bouteille de Fanta raisin posée sur le sol, on m’a demandé de me masturber pendant quatre heures. Kayoko, les autres filles et les gens de l’équipe m’ont tous félicitée. Et même le jeune garçon qui s’occupait des éclairages. Il m’a dit qu’une actrice était vraiment bonne quand elle parvenait à donner ce qu’elle avait dans les
tripes. On a marché ensuite tous les deux dans Shinjuku en direction du canal. Et cette nuit, je ne sais pas si c’était parce que je m’étais trop masturbée, j’ai couché avec lui. J’avais bu à m’en rendre malade. Il y avait beaucoup de
livres dans la pièce qu’occupait ce garçon. Quand je lui ai parlé de la guérilla que menait mon karatéka, il a réellement eu l’air intéressé. Je lui ai aussi parlé de mon nez tordu et de ma chéloïde et, comme il m’a dit que c’était en fait des atouts pour moi, j’ai décidé de lui proposer qu’on vive ensemble dans mon appartement.
Il était originaire de Hokkaido et prenait des cours dans une école de photographie. Il avait la peau blanche comme celle d’une femme.
Il était cultivé et intelligent. Il s’appelait Toru. Toru me respectait parce que ce n’était pas mon corps que je vendais dans les clubs SM.
Il m’a prise en photo. Il aimait surtout faire
des portraits de moi dans les jardins publics déserts, sur le quai d’une gare après le
passage du dernier train, dans un immeuble
en ruine où plus personne ne vivait. Il aimait ce genre d’endroits. Il me demandait de me tenir droite et prenait une photo. Toru m’emmenait au cinéma, au concert, au théâtre. Il me
présentait à ses amis, mais la quatrième fois que j’ai eu l’occasion de tourner dans une vidéo, Toru avait aussi été embauché comme assistant éclairagiste (parce que Toru avait du mal à accepter que ce soit toujours moi qui paye pour le cinéma ou pour les repas, il avait décidé de chercher un autre boulot, mais comme il n’en trouvait pas il avait dû se
résoudre à travailler de nouveau sur une vidéo que je tournais), ça s’est très mal passé. Toru
a fini par se battre avec les deux petites
frappes couvertes de tatouages qui avaient les rôles masculins et avec le cameraman parce qu’il ne supportait plus de me voir prise par
ces deux hommes qui travaillaient ma chatte avec un vibromasseur. Il leur avait hurlé de cesser. Ce jour-là, j’ai compris combien Toru était amoureux de moi.
Toru a dit qu’il allait trouver une solution pour se procurer de l’argent et m’a demandé
de cesser de tourner dans des vidéos pornos.
Il a appelé ses parents, qui avaient une fabrique de fruits secs en Hokkaido et leur a menti, leur demandant de l’argent pour acheter un appareil photo de fabrication allemande. Ses parents
lui ont envoyé environ sept cent mille yens
et on est partis tous les deux cinq jours et
quatre nuits à Guam où on a passé notre temps à baiser, couverts de sueur, et à prendre de longs bains de soleil si bien que ma chéloïde
a fini par prendre une autre teinte. Lorsqu’on est rentrés à Tokyo, on avait dépensé les
sept cent mille yens.
Toru tolérait que je continue à travailler dans le club SM parce que dans ce genre de boulot, il n’était pas nécessaire de coucher
avec le client. Et puis, il pensait que respecter la liberté d’une femme c’était faire preuve de
largesse d’esprit chez un homme. Lorsqu’on passait du temps ensemble, je faisais en sorte de ne jamais lui parler de mon boulot, mais un jour j’ai pas pu m’empêcher de lui raconter comment un type genre nain venait de
m’enculer pour cent mille yens. Ça se passait à l’hôtel. Le type s’était fait faire des implants de billes de silicone sur la bite pour en augmenter le volume. Il avait vidé trois tubes de Baby Oil pour lubrifier mon trou du cul si bien que la
literie était visqueuse jusqu’aux ressorts. Moi, j’avais l’anus aussi poisseux que lorsque
mon karatéka me l’avait badigeonnée de
savon Lux démaquillant. Avec sa bite siliconée, le type s’était enfoncé et retiré de mon cul un nombre incalculable de fois. Il m’avait travaillé la chatte avec un vibromasseur et versé de la cire fondue sur le corps en guettant les moments où je jouissais. J’avais joui très fort, mais le type m’avait déchiré l’anus, je pissais le sang, et mon cul me faisait mal. Ce jour-là donc, on mangeait des spaghettis et Toru m’a demandé ce que j’avais. Je voulais pas
répondre bien sûr mais comme il insistait j’ai fini par tout lui raconter. Il a vomi sur la table les spaghettis à la napolitaine qu’il venait de manger. Mais, malgré cela, Toru s’est occupé de mon anus. J’avais le trou du cul encore gorgé du sperme du type siliconé et ça suintait. Toru trouvait ça dégueulasse. Moi, j’aimais bien
l’odeur du sperme et j’ai dit à Toru que ça, ça valait cent mille yens. Le lendemain, Toru a disparu en me laissant un petit mot. Il a fallu six jours à ma blessure au cul pour cicatriser.
Ensuite, j’ai tourné encore dans cinq vidéos : on ne filmait jamais mon visage mais juste
mon corps. C’était un travail fatigant. Mais
j’acceptais chaque fois qu’on me proposait du boulot parce que j’espérais bien revoir Toru.
En fait, je ne l’ai revu qu’une seule fois depuis qu’il a quitté mon appartement. La fois où je suis allée à son école de photo. Quand il m’a
aperçue, il a pâli. Il s’est approché de moi
et m’a serré la main en me souhaitant bonne chance. Toi aussi, j’ai dit, avant d’arrêter un taxi. J’étais en pleurs en m’enfonçant dans la voiture, et le chauffeur qui avait remarqué mon nez tordu m’a demandé si je faisais de la boxe. Là, j’ai explosé. Je me suis raidie sur le siège arrière puis me suis jetée en avant sur le type pour l’étrangler. La voiture a fait une embardée sur la gauche, elle a raclé un moment la
rambarde de sécurité qui partageait l’avenue Shinobazu avant d’aller s’encastrer dans un camion en stationnement. Le chauffeur s’en
est sorti avec une fracture du crâne. Moi, j’ai été fortement commotionnée par un coup sur
la tempe gauche, et mon œil gauche s’est mis à bigler en direction du droit.
Je suis restée hospitalisée presque deux mois. La compagnie de taxi a proposé un arrangement à l’amiable. Le type genre caniche avec qui j’avais vécu six ans a sans doute eu vent
de cette histoire et il est venu me rendre visite à l’hôpital.
— Tu sais, moi, depuis toi, je me suis marié et j’ai des enfants maintenant. Il avait acheté un gâteau qu’on s’est partagé tout en se
racontant des souvenirs qu’on avait en commun du passé. Il m’a montré des photos de sa femme et de ses gosses. Il a caressé ma
chéloïde et il est reparti. On m’a opérée une seconde fois, mais on n’a pas réussi à corriger le défaut de mon œil gauche. Je n’avais plus d’argent et j’ai fait ce que me conseillait
Kayoko : je suis retournée quelque temps à la campagne, dans mon village natal. Cela faisait cinq ans que je n’avais pas revu ma mère, mais elle était au courant de mon passé et de ce que je faisais. Elle avait été informée par la policeà cause de l’accident, mais elle n’en a pas parlé. Rien n’avait changé chez nous. J’étais très heureuse qu’il y ait encore sur le ciment de la véranda les traces sombres laissées par les feux d’artifice.
Mon œil me faisait parfois souffrir, mais
je suis retournée à Tokyo et j’ai repris mon
travail. À cause de mon nez tordu, de ma
chéloïde rose et de mon œil qui biglait, les clients m’ont donné plusieurs surnoms, et je me suis endurcie. Un armurier demandait à me voir environ dix fois par mois, il voulait m’avoir
quasiment en exclusivité.
Et le jour où, pour cacher mon œil gauche qui lorgnait vers la droite, l’armurier m’a
acheté une paire de lunettes de soleil, des Ray Ban, je suis tombée sur un article dans un
journal du soir qui annonçait que mon karatéka était mort dans un accident de la route. J’ai emprunté des vêtements de deuil à Kayoko
et je suis allée aux funérailles. J’ai fait brûler l’encens devant l’autel. On disait qu’il avait eu le corps broyé mais je n’ai pas réussi à le voir. Ses proches m’ont demandé en s’excusant
qui j’étais. J’ai dit que je l’avais connu en Iran. Je vois souvent en rêve mon karatéka : nous sommes dans le désert, sans doute au Proche-Orient quoique, dans ce désert, on ne voyait pas passer de chameaux mais des véhicules tout à fait ordinaires. Comme je vais avoir
bientôt trente ans, Kayoko a fait de moi son associée au club. Mais comme le club n’est pas déclaré, Kayoko a beau dire que je suis son associée, c’est que des mots. Les hommes continuent à me verser de la cire fondue sur
le dos et les fesses. Lorsque je rentre au club, je prends une douche et j’observe dans le miroir les traces rouges encore brûlantes qui
commencent à former de minuscules cloques. J’aime la douleur qu’elles me procurent. Elles me font penser aux traces des feux d’artifice laissées sur le ciment de la véranda, chez nous, à la campagne.
Elles sont synonymes de bonheur.
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