Topaze et autres nouvelles, de Murakami Ryû
(Topaze — Le jardin public — Le combiné du téléphoneLa fille au nez tordu) Nouvelles inédites en français
Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel,
Inventaire/Invention éditions, oct. 2005. 7,50 €

 

 

La piscine était au dernier étage d’un grand hôtel situé dans le quartier de Nishi-Shinjuku.
Je suis artiste peintre, et cet hôtel me commande souvent des gravures pour la décoration de ses vingt-deux suites ou des illustrations pour son dépliant publicitaire. Je viens nager ici deux à trois fois par semaine.
Le bassin n’est pas très grand, vingt-cinq mètres, et comme le prix d’entrée s’élève à huit mille yens pour les visiteurs, il n’y a jamais beaucoup de monde. Il est très agréable de nager au trente-troisième étage d’un gratte-ciel surplombant le centre d’affaires de Tokyo.
Je viens toujours nager ici en semaine, en début d’après-midi. À cette heure, on ne croise jamais personne, sinon, de temps à autre, un groupe d’Occidentaux. Un équipage de la compagnie Alitalia. Même s’ils sont italiens, les membres de ces équipages parlent tous un anglais très correct. Une fois, j’ai couché avec l’un d’eux. Celui-ci était plutôt timide pour un Latin. Je vais vous apprendre à nager le papillon, m’a-t-il dit. On mangeait des spaghetti alle vongole à la cafétéria de l’hôtel. Puis en souriant, un sourire qui m’a rappelé celui de Gian Maria Volonte :
— En Italie, même un chien ne mangerait pas des pâtes aussi mauvaises ! Je suis tombée amoureuse de ce sourire et j’ai suivi cet Italien jusque dans sa chambre.
Ce jour-là, il neigeait. L’homme m’avait adressé la parole dans le sauna qui se trouvait près du bassin. Cet homme n’était pas très grand. Le Japon est devenu un pays riche, avait-il dit. Il se tenait dans un coin du sauna, les genoux repliés devant lui, et j’avais répondu d’une manière très évasive.
— Vous venez souvent ici ?
Dans les saunas, il règne souvent une atmosphère feutrée, intime. Et revêtus d’un seul maillot de bain, les corps offerts d’où perlent la sueur dans la vapeur d’eau semblent dissiper tout sentiment de méfiance. Deux à trois fois par semaine, ai-je répondu en relevant les cheveux de ma nuque.
— Je pensais qu’il y aurait plus de monde. C’est quasiment désert.
Cela faisait presque un an que je venais ici et il y avait toujours très peu de nageurs, surtout en cette saison, ai-je dit. Les périodes où il est impossible de nager à l’extérieur, on aurait pu imaginer que le bassin couvert fût plus fréquenté, mais pas du tout. L’été, la piscine était plus fréquentée. L’homme avait la peau très lisse. Il ne donnait pas l’impression de travailler.
Il n’avait pas plus de trente ans. Il était probablement plus jeune que moi de deux ou trois ans.
— C’est très agréable lorsqu’il y a peu de monde. Je reviendrai nager dans cet hôtel.
— Vous nagez souvent ? lui ai-je demandé. Il a acquiescé.
— Je pensais y rencontrer beaucoup plus de jeunes femmes.
— Ah oui ! Et pourquoi cela ?
— C’est ce que l’on m’avait dit.
— Qui donc ?
— Une jeune femme.
De la sueur dégoulinait du coin de ses lèvres. J’ai contemplé les gouttelettes qui se détachaient les unes après les autres comme de petites perles.

En sortant du sauna, l’homme a fait cinq cents mètres d’une traite en crawl. Il n’avait pas un style très élégant. Il nageait tout en puissance. Sans doute avait-il appris à nager en mer.
— Vous êtes un très bon nageur !
Nous étions accoudés au comptoir du bar situé au bord du bassin et buvions chacun un lait de coco.
— J’ai une manière assez bestiale de nager, vous ne trouvez pas ?
L’homme a demandé à la fille qui portait un nœud papillon et qui se tenait derrière le bar d’ajouter un peu de rhum dans son lait de coco. La serveuse a refusé : on ne servait pas d’alcool.
— Dites-moi, vous êtes née au bord de la mer, n’est-ce pas ?
J’avais noué ma serviette de bain autour de la taille. Si j’avais encore des jambes assez fermes pour une femme de ma génération, mon corps ne pouvait plus faire croire que j’avais vingt ans. Une jeune femme. J’avais encore en tête ce que cet homme venait de dire.
— Je viens de l’île de Shikoku.
L’homme était assez musclé, mais il avait déjà un peu de ventre. Je suis certaine que ce n’était pas dû à un relâchement des chairs, c’était plutôt chez lui une disposition naturelle.
— Je suis peintre. Je fais des estampes.
— Je possède une gravure de Rouault.
— Vous aimez la peinture ?
— Je ne déteste pas mais, en réalité, je peux très bien m’en passer. C’est ma femme qui a acheté ce Rouault.
— Votre femme aime la peinture ?
— Elle aime surtout Rouault.
Deux femmes accompagnés d’enfants sont entrées dans la piscine. Ces femmes, ces deux enfants et leurs cris n’allaient pas du tout avec le lait de coco et la neige qui tombait de l’autre côté de la baie vitrée.
— Je pensais que vous étiez célibataire !
— Nous sommes séparés.
— Je suis désolée.
— Mais non ! Il n’y a pas de raison de l’être.
Les deux jeunes mères avaient à peine relâché leur surveillance que le garçon qui devait avoir à peine cinq ans s’est retrouvé en difficulté dans l’eau. Il était en train de se noyer. Le maître nageur s’en est rendu compte et a plongé aussitôt dans la piscine sans même ôter son survêtement. Nous aussi, nous avions remarqué ce qui était en train de se passer. C’était la première fois que je voyais un enfant se noyer. Il se débattait désespérément au milieu du bassin, mais on apercevait mal ce qui se passait sous la surface de l’eau. Il ne criait pas. Il se débattait en faisant des remous dans l’eau. Il n’y avait là rien de très surprenant pour une piscine et, au premier abord, il est vrai qu’on ne se rendait compte de rien. Le maître nageur a remonté le garçon à la surface, puis sur le bord du bassin, celui-ci s’est mis à hurler et à pleurer avant de cracher l’eau qu’il avait avalée.

— C’était une simple carie...
C’est ainsi que l’homme a commencé à me raconter son histoire. Nous venions de vider notre première bouteille de vin.
— Quand donc était-ce ? Il doit y avoir deux ans, j’ai perdu un plombage en mâchant un chewing-gum. Je me suis dit que mon dentiste s’était moqué de moi ! Mais ça ne faisait pas mal. Seulement, pendant les repas, les aliments venaient se coincer dans la cavité, et c’était assez désagréable.
Nous dînions dans le restaurant située au rez-de-chaussée de l’hôtel. Nous avions pris des plats de viande, des petits gibiers tout à fait indiqués pour une soirée neigeuse : une perdrix des bambous pour moi, l’homme avait commandé une grive.
— J’extrais avec le bout de ma langue les aliments coincés dans la cavité. Mais la langue est un organe étrange : lorsque je fouille cette dent creuse, des images se forment dans mon cerveau. Vous êtes une artiste et vous devez sans doute mieux comprendre que moi ce qu’on appelle une image. Je me demande à quoi cela est dû.
— Votre langue... produit des images !
Vraiment, j’ai du mal à comprendre.
Le vin m’avait un peu saoulée, et sur le moment, je ne suis pas parvenue à comprendre le rapport qu’il pouvait y avoir entre sa langue et sa dent creuse.
— Prenons le problème sous un autre angle. J’ai effectué quelques recherches depuis cette étrange expérience. La somme des images conservées dans notre cerveau forme ce que nous appelons la mémoire, n’est-ce pas ? Vous êtes d’accord ?
— Euh ! Ah oui ?
— Evidemment ! Pensez, par exemple, à un tube à la mode il y a... mettons... dix ans. Tenez par exemple... Oui, Hotel California du groupe Eagles. Ce long solo à la guitare en introduction ne manquera probablement pas de vous rappeler des souvenirs si vous l’entendiez à présent, n’est-ce pas ?
Hotel California ? Oui, c’est l’époque où j’ai quitté un homme.
— Voilà, c’est exactement là où je voulais en venir : la nostalgie. Ces quelques notes feront nécessairement surgir de votre mémoire certaines images. Lorsque l’on entend une mélodie vieille de dix ans, les événements liés à cette époque vous reviennent eux aussi à l’esprit. Et c’est la même chose avec les odeurs. Moi, par exemple, le parfum Joy me remet immanquablement en mémoire des images d’une femme. Est-ce que rien de tel ne se produit chez vous ?
— Si, bien sûr.
C’était exactement ça. Moi, je détestais le parfum Aramis. Le parfum que mettait cet homme qui m’avait piétinée, qui m’avait blessée. Il avait pourtant été le premier homme à savoir faire crier mon corps. Je ne l’ai plus jamais revu. Le parfum Aramis me rappelait inexorablement cet homme. Il signifiait aussi que tous les
hommes qui le portaient n’étaient pour moi que des étrangers.
— Aux États-Unis, on a déjà dépassé le stade expérimental pour entrer dans la phase de développement d’un dispositif qui permet de faire toutes sortes d’observations. Je simplifie. Cette mémoire où sont conservés les images, les sons, les odeurs, les saveurs, les atmosphères, est avant tout une mémoire physique, une mémoire matérielle enfouie dans un coin de notre cerveau. L’expérience consiste en premier lieu à localiser cette matière. En stimulant ensuite le cerveau avec de petites ondes électriques pour la transformer en images, cette mémoire se développera alors sous vos yeux. Autrement dit, il s’agit d’activer l’endroit où dormaient ces souvenirs. Or le plus curieux est que ceux qui s’y sont prêtés n’ont aucun souvenir d’avoir jamais réellement fait les expériences qu’ils visualisent en images.
— Mais de nos jours, avec la télévision, le cinéma et les livres...
— Oui et c’est la raison pour laquelle les volontaires qui se sont prêtés à ces expériences ont été choisis parmi des Indiens du Nord-Ouest, des Inuits d’Alaska voire des Indiens vivant sur les hauts plateaux des Andes, bref, des individus qui n’avaient jamais quitté leurs réserves depuis leur naissance, des individus qui n’avaient jamais vu un film ou la télévision de leur vie et qui ne savent ni lire ni écrire. Eh bien, ces personnes racontent des choses incroyables. Elles voient des images d’Égypte ou d’Amazonie, des événements datant de l’époque préglaciaire, des dinosaures du jurassique, des images du Japon de l’époque médiévale, bref des souvenirs qu’elles n’ont réellement aucune raison d’avoir
en mémoire.
— Ce que vous dites est effrayant !
— C’est étrange, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Personne ne le sait.
— Une mémoire de temps enfouis ?
— Écoutez la suite. J’espère que je ne vous ennuie pas avec mes histoires ?
— Pas du tout, c’est passionant.
C’était sans doute à cause de ce que racontait cet homme, mais en avalant une gorgée de cette soupe de tortue qui avait un parfum puissant, des images érotiques ont commencé à flotter dans mon esprit. J’ai eu du mal à les chasser.
— On a rassemblé des données sur le type d’images vues en fonction de la zone du cerveau stimulée et on les a analysées avec un ordinateur : on a réussi à mettre en évidence des corrélations.
— Je comprends mal.
— Par exemple, imaginez une personne handicapée, alitée, paralysée en raison d’une lésion de la moelle épinière. Cette personne n’a pu se rendre nulle part. Et pourtant, par une simple stimulation électrique d’une zone de son cerveau, elle sera capable de faire toutes sortes d’expériences. Et c’est sans doute possible aussi pour les personnes en coma dépassé. On sait d’après les ondes émises par leur cerveau et captées sur des encéphalogrammes que ces personnes sont capable de rêver. On finira sans doute par leur faire faire toutes sortes d’expériences. Et pas seulement leur faire voir des images, mais aussi entendre des sons, sentir des odeurs et des saveurs.
— Et la langue ? Votre langue ?
— Ma langue semble avoir la même fonction que ce dispositif capable de vous montrer des images, sentir des odeurs ou revivre des atmosphères et même de vous faire faire certains rêves. J’étais assez inquiet avant d’apprendre l’existence de ce genre d’expériences menées aux États-Unis : j’ai bien cru que je devenais fou.
— Mais comment faites-vous avec votre langue ?
— C’est lorsque je fouille ma dent creuse avec le bout de ma langue que je vois des images. Les images varient en fonction de ce qui s’est coincé dans ma dent.
— Vous voyez parfois des femmes ?
— Des œufs ! Avouez que c’est proche, non ? En fait, ce ne sont pas des œufs comme le caviar ou les œufs de saumon. Je vais vous dire encore une chose étrange, il m’est arrivé plusieurs fois d’éjaculer.
Un parfum de foie et de sang de volaille s’élevait de la perdrix rôtie et de sa sauce brune.
— Attendez un instant ! Vous dites qu’avec votre langue, vous... Je ne comprends pas très bien.
— Je vais vous raconter ma dernière expérience. Êtes-vous d’accord ?
— Que s’est-il passé ?
— Je vous préviens : c’est assez cru.
— Allez y, je vous en prie, ai-je répondu. Nous avions presque vidé la seconde bouteille de vin. Après avoir mangé les artichauts et les crabes que l’on nous avait servis en entrée, j’ai eu la sensation qu’une chose s’était formée dans mon estomac. Les chairs délicates du crabe et l’amertume du corail en fondant sur ma langue se mélangeaient avec le vin dans ma bouche.
Le tout ne fondait pas, mais semblait se transformer, renaître sous une forme animale. Un petit animal semblait s’être formé de la chair raclée à l’intérieur de la carapace de tortue et se nourrir, comme d’un lait, des fibres rugueuses de l’artichaut. C’était un petit animal cornu, fiché de mille pattes duveteuses cheminant sur ma langue : il buvait cette soupe épaisse. Ce petit animal avait pris possession de moi.
— Cela s’est produit en mangeant des oursins. J’étais avec un collègue, nous étions allés dîner dans une sushiya, non loin du bureau.
Des oursins que l’on prend sur la côte ouest de Hokkaido. Des oursins bien pleins.
— Un morceau d’oursin s’est coincé dans votre dent ?
— Exactement. C’était assez inconfortable, et j’ai tenté de le retirer avec le bout de la langue. J’ai commencé à fouiller. À ce moment-là, j’ai d’abord entendu un bruit étrange. Un bruit semblable au vent lorsqu’il se prend dans de grands arbres. Un froissement de feuilles. Ou bien, si vous préférez, un bruit qui rappellerait celui produit par des milliers d’insectes se déplaçant ensemble. Ou encore un bruit semblable à celui, étouffé, d’une centaine de personnes riant aux éclats. Bref, ce genre de bruit, voyez-vous ? Un bruit sans rapport avec le lieu où nous nous trouvions. Je me suis frotté les yeux car j’avais aussi la sensation que mon œil droit et mon œil gauche voyaient des images différentes. Puis cette sensation s’est peu à peu renforcée. Les images étaient différentes, et le décalage entre elles augmentait : je me sentais comme aspiré dans un trou. Comme emporté par un courant qui vous éloigne de la plage lorsque vous nagez en mer. J’ai hurlé. Mon collègue m’a confirmé par la suite que j’avais effectivement crié. J’avais vu une ville, des façades. Il y régnait une odeur de sueur et d’excréments séchés par le soleil.
Je voyais d’étroites ruelles grouillant de monde.
’ai compris tout de suite qu’il s’agissait d’un bidonville situé quelque part en Asie. Je marchais dans une ville qui devait se situer dans le sud de l’Inde. Je n’y suis bien sûr jamais allé. Des gosses nus, couverts de boue, avaient formé un attroupement autour de moi et me désignaient du doigt. Un boucher m’a montré comment il tranchait les pattes d’un porc avec un couteau qui avait la forme d’une demi-lune. Une femme faisait passer un serpent bleu par ses narines pour le recracher par la bouche. Des milliers de prostituées essayaient de m’attirer avec des signes de la main derrière une porte grillagée.
J’avais des vertiges, à cause de la chaleur et des gens qui s’attroupaient autour de moi. Je voulais la fraîcheur d’un chemin de pierre. Je me suis installé à l’ombre. Mon attention a été attirée par une maison dont la façade ressemblait à un paon faisant la roue. Dans le hall qui suivait l’entrée, il y avait une immense statue d’un
bouddha en or. Une femme blanche ensevelie sous un tapis d’orchidées s’est soudain relevée. Je lui ai demandé un verre d’eau. La femme a traversé la demeure et m’a indiqué l’endroit où se trouvait le puits.
— Vous avez couché avec cette femme.
— Je l’ai prise par derrière.
— Par l’anus ?
— Oui.
— Vous avez fait autre chose ?
— Oui, pas seulement l’amour. Du ski, de la moto, des promenades, toutes sortes de choses.
— Et à présent ?
— Ce soir je mâche sur le côté droit. Ma carie est sur le côté gauche.
— Pourquoi ?
— Parce que, aujourd’hui, la réalité est bien plus attirante que le rêve.
L’homme s’est tu et s’est mis à sucer la tête de la grive.
Nous avons dormi dans une chambre où se trouvait une de mes gravures. À cause de sa dent creuse, l’homme a tripé une seule fois. Nous étions en train de nous sucer mutuellement.
Un poil de mon pubis s’est coincé dans sa dent. L’homme a soudain cessé de me lécher, comme s’il avait tout à coup été changé en statue de sel. L’expression de son visage s’est modifiée.
l avait l’air absorbé et souriait, les lèvres crispées. Puis il a éclaté de rire en montrant ses dents. J’ai passé ma main entre les cuisses de l’homme et j’ai saisi son sexe gonflé que j’ai branlé vigoureusement. L’homme s’est aussitôt mis à trembler : la terreur se lisait sur son
visage.
— Où étais-tu parti ?
— Une ville que je ne connais pas.
— À l’étranger ?
— Oui. Quelque part dans le Middle West américain. Dans une région que l’on appelle la ceinture de maïs. Une ville de fermiers.
— Quand je t’ai branlé, ton expression a soudain changé, tu avais l’air terrifié. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je ne m’en souviens pas.
— Tu avais vraiment l’air terrorisé.
— Ce n’était pas un rêve très agréable à vrai dire.
— Je voudrais te poser une question sur tes rêves. S’il n’y a rien dans ta dent, rien ne se produit ?
— Non.
— Il suffit donc que tu fouilles ta dent avec le bout de ta langue pour faire un rêve ?
— Oui, c’est ça.
— Un jardin public, a dit l’homme. Un jardin public désert dans une ville inconnue. Et pourtant, j’avais l’impression d’avoir toujours vécu dans cette ville, a-t-il ajouté. Le soleil se couchait. Je me suis assis sur le sol. Mon ombre était démesurément longue. Le jardin était petit. Est-ce que j’attendais quelqu’un ? Est-ce que j’étais sur le point de rentrer quelque part ? Je ne sais pas. J’étais seul. Je ne cherchais pas à bouger. Il y avait une poupée à demi enterrée dans un bac à sable. Le sol a frémi en produisant un bruit froid. Le grincement d’une balançoire ? Quelqu’un au loin fredonnait-il une chanson ? Un piaillement d’oiseau ? Je ne sais pas. Le soleil se couchait, mais la nuit ne viendrait pas, je le savais. J’éclatais en sanglots dans ce rêve...

 

 

 

 

 

 

Topaze, Murakami Ryû, Inventaire/Invention éditions, octobre 2005