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Paix et châtiment
de Florence Hartmann
Flammarion,
319 pages, 19.90

 

 

« Ce que la science a de formidable, disait Valéry, c’est qu’elle vient prouver ce qu’on savait déjà. »

Lisant Paix et Châtiment de Florence Hartmann, la voix de mon père disant cette phrase me revient en mémoire, et avec elle le rire jubilatoire dont il la ponctuait. La boutade ne s’applique-t-elle pas à merveille à la justice internationale ? En effet, si l’on en croit l’ancienne porte-parole du Procureur du TPIY – et on la croit sans peine –, cette juridiction possède désormais, grâce à ses enquêtes, les preuves de ce que nous savions dès 1991-92, à savoir que l’État serbe dirigé par Milosevic tirait bien depuis Belgrade toutes les ficelles de la guerre totale déclenchée contre la Croatie puis contre la Bosnie, et porte donc la principale responsabilité du déclenchement de cette guerre qui, annoncée le 28 juin 1989 à la commémoration de la bataille de Kosovo puis clairement déclarée à Vukovar en 1991, aboutira, après quatre ans d’un conflit retransmis par toutes les médias mondiaux, au génocide des Musulmans de Bosnie dont l’acmé sera le massacre annoncé de Srebrenica, en juillet 1995.

 

(Affirmer que nous le savions n’est pas forfanterie puisque le travail d’analyse et d’interprétation qui en fait foi est publié à Paris depuis janvier 2005 et vient d’être traduit à Zagreb.)

La question qui se pose aujourd’hui relativement à la guerre de Yougoslavie n’est donc plus de savoir où est la vérité – les faits sont établis depuis longtemps et largement documentés, à disposition de ceux qui souhaitent travailler –, la question actuelle est de savoir, concernant le livre d’Hartmann, comment elle interprète ces faits

 

(je veux dire en quels termes elle en parle et de quelle façon elle les met en perspective)

et, concernant le Tribunal, si les jugements rendus sont congruents avec ces vérités désormais indéniables. Serait-il possible d’établir la vérité des faits et de prononcer, malgré cela, des jugements injustes ?

Hélas oui, c’est même sans doute le plus fréquent puisqu’il suffit pour cela d’user, pour rendre compte des faits, d’un langage inadéquat. Et c’est encore ce que vient illustrer

–      à son corps défendant ? –

Florence Hartmann. Or dès que l’on refuse soit de nommer les faits pour ce qu’ils sont, soit d’en tirer avec rigueur toutes les conséquences, on participe à une forme de déni qui brouille le jugement et fait obstacle au processus de réconciliation.

 

 

À dire vrai, si vérité rimait avec justice (comme le laisse croire une organisation rouge-brune, « Justice et vérité », qui aujourd’hui encore défend la cause de Milosevic tout en répandant en France d’infâmes opuscules néonégationnistes), les Cours de justice seraient inutiles puisqu’il suffirait d’établir les faits pour que la justice s’ensuive automatiquement.

Si le jugement n’était pas une opération mentale subtile, exercée très diversement suivant les esprits et le point de vue (conscient et inconscient) qu’ils soutiennent, quelques bons enquêteurs et un logiciel adapté suffiraient à produire le jugement juste et à remplacer toutes les cours de justice du monde (et si cette idée faisait fortune, elle donnerait naissance à une nouvelle forme de totalitarisme).

Si cour de justice il y a, c’est bien parce que chacun interprète les faits et les lois de façons diverses, et trop souvent comme il lui convient. Il faut donc une instance supérieure qui tranche, dont l’interprétation soit juste relativement aux faits constatés et à l’esprit des lois, autrement dit une instance qui raisonne juste.

 

Ayant eu l’occasion, à deux reprises, de constater que Carla del Ponte raisonne faux, je veux dire à l’envers, voire de façon ethniste, j’ai entrepris la lecture du livre de Florence Hartmann avec une vive curiosité. Connaissant bien les faits depuis le départ, quel point de vue allait-elle défendre ? Quelle serait sa perspective ? Quels nouveaux arguments apporterait-elle ? Il faut un certain courage en effet pour écrire un livre sur cette juridiction encore balbutiante et se confronter à ses impasses. Son texte allait sans doute compter. Je nourrissais aussi, bien sûr, le secret espoir que mon travail – parmi d’autres – lui eût été utile.

 

Première surprise : Florence Hartmann ne donne pas l’ombre d’une orientation bibliographique. Est-ce dire qu’elle écrit comme si rien n’avait été publié en France, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, mais aussi en Croatie, en Bosnie et en Serbie (dont elle parle la langue) depuis la publication de son propre ouvrage sur Milosevic en 1999 ? Voilà qui restreint considérablement l’ambition et la portée de ce livre, réduit soudain à un témoignage journalistique sur les dessous du Tribunal. La recette, il faut le dire, est payante : on sait que les dessous attirent généralement les humains en quête de sensations inédites et portés à les croire affriolants – et on les comprend ; détail moins plaisant mais révélateur de la bestialité persistante de notre espèce : ces dessous les attirent davantage lorsqu’ils dégagent une odeur nauséabonde. Est-ce donc sur cette corde-là, promise au succès commercial, que tire ce livre ? Ne jugeons pas trop vite. La critique oblige parfois à se confronter au pire pour en sortir. La question reste donc : que dit ce livre ? quelle est sa perspective ? comment le lire ? quelle cause sert-il ? est-il utile pour l’avenir ?

 

 

Avant de poursuivre, et pour tenter d’éviter un premier malentendu, rappelons brièvement le contexte discursif dans lequel s’inscrit cette publication. Un avocat français, invité récemment avec Florence Hartmann sur un plateau de FR3, a déclaré de façon péremptoire : « Tous ceux qui critiquent le tribunal sont négationnistes. » Ce manichéisme primaire, bien porté dans les cercles internationaux et soutenu par quelqu’un qui ne semble au fait ni de l’histoire, ni des manipulations mémorielles, ni des travaux publiés, ni des questions précises soulevées par les statuts de ce tribunal international, me paraît contre-productif au sens où il empêche un débat plus constructif que j’essaie pour ma part de soulever en France depuis près de trois ans. En effet, ce manichéisme laisse face à face deux camps inconciliables : les supposés « bons » – incarnés par Florence Hartmann et ceux qui défendent sans réserve le Tribunal – et les supposés « mauvais » – les néo-négationnistes qui ont soutenu Milosevic et les nationalistes serbes (on en trouve à l’extrême-gauche comme à l’extrême-droite et même dans les partis plus modérés), et qui sont incarnés en France par des personnes comme Patrick Barriot ou l’avocat Jacques Vergès.

Outre qu’il nourrit un dialogue de sourds, ce manichéisme tel que la télévision française le met aujourd’hui en scène est non seulement inadéquat à cette situation précise, mais il me paraît assez pervers – aussi pervers à dire vrai que la lecture « ethnique » ou « communautaire » de cette guerre imposée par la communauté internationale et accréditée par les médias occidentaux depuis près de quinze ans, et qui vole le public et les peuples de la lecture proprement politique de ce conflit (soulignons au passage que cette lecture « ethnique » ne rend hommage, ni aux Serbes de Croatie et de Bosnie qui se sont opposés aux tchetniks, ni aux Serbes de Serbie qui reconnaissent courageusement les responsabilités de l’État serbe de Milosevic et se battent contre les nationalistes au pouvoir, mais qui sont condamnés par ce discours ethniste dominant à une marginalisation hautement dommageable pour la Serbie, les Balkans et l’Europe).

 

 

Qu’on ne me fasse pas dire, toutefois, ce que je ne dis pas.

Je ne dis pas que les personnes qui soutiennent ce discours manichéen sommaire sont des pervers, bien entendu.

Je dis simplement qu’elles souscrivent – à leur insu, par défaut de connaissances plus approfondies, de travail, de réflexion, d’élaboration – à un discours pervers, et qu’il relève de leur responsabilité d’en prendre conscience car à défaut de le faire, ce discours aura les effets catastrophiques que tout discours pervers ne peut manquer d’engendrer (l’obstacle étant, évidemment, la jouissance inconsciente que suscite le discours pervers, et contre laquelle il est bien difficile de lutter lorsqu’on a affaire à des personnes peu au fait de ces mécanismes souterrains ou peu enclines à s’y pencher).

 

Récusant quant à moi ce manichéisme, je soutiens une position tierce qui me paraît la seule tenable au sens où c’est la seule qui ouvre sur un dialogue possible, juste et souhaitable, de Zagreb à Belgrade en passant par Sarajevo : ayant été depuis 1991 opposée à la politique national-communiste de Milosevic, je suis favorable depuis le départ à l’existence de ce tribunal, mais je ne me prive pas pour autant d’en critiquer les impasses, sous prétexte que les négationnistes le critiquent. La meilleure façon d’ailleurs de combattre le négationnisme n’est-il pas de critiquer cette juridiction balbutiante comme elle le mérite, c’est-à-dire le plus justement possible au regard de sa mission capitale pour l’avenir ? Cela me paraît plus constructif, en tout cas, que de se présenter comme le philosophe kantien : pourvu de mains blanches… et manchot !

 

Cela posé, revenons à Paix et châtiment.

À lire de près ce témoignage journalistique sur (dit avec finesse le sous-titre) « les guerres secrètes de la politique et de la justice internationale », on se demande quelle cause entend servir l’ancienne porte-parole du Procureur du TPIY. La cause de la justice internationale, comme elle l’affirme haut et fort dans les médias ? Rien n’est moins sûr. En effet, la description qu’elle fait du fonctionnement de cette juridiction et de ses luttes intestines, pour instructive qu’elle soit parfois, sera certainement regardée comme un outil précieux par les négationnistes qui désavouent, comme l’ont toujours fait Milosevic et ses alliés, ce tribunal. Leur donner du grain à moudre sans pousser plus loin l’analyse ni proposer une approche plus constructive est-il vraiment judicieux ? Il est pour le moins paradoxal de prétendre soutenir la justice internationale et, dans le même temps, de la traiter comme on traite les chiens écrasés en en révélant les pratiques douteuses (dont l’analyse, du fait de ses présupposés implicites, paraît souvent sujette à caution). Ainsi, pour peu qu’on ne soit pas collé au texte et débordé par la jouissance desdits malodorants dessous, tout au long de la lecture la question insiste : est-ce bien la cause de la justice internationale que défend
Hartmann ? ou bien celle de Carla del Ponte ? (Il serait naïf en effet de croire qu’elles se confondent.) Ou bien encore, tout simplement, la sienne (qui, elle, pourrait se confondre avec celle de Carla del Ponte) ?

 

 

Si ce travail alimente la polémique médiatique, il est douteux qu’il fasse progresser le débat ou qu’il éclaire la conscience collective. Mais un débat profond sur ce sujet, un débat qui balaierait les polémiques stériles dont se satisfont les médias officiels, est-il possible en France ? Ce que j’ai constaté personnellement depuis près de trois ans, et je le déplore, c’est que sur la question fondamentale soulevée par cette guerre, chacun pour le moment se dérobe – y compris, et son livre permet de le découvrir, Florence Hartmann.

 

Sans analyser l’ensemble de ce texte qui mériterait une lecture critique minutieuse tant il témoigne d’une ambivalence rendue patente par toutes sortes de contradictions internes

 

(d’un côté Hartmann reconnaît la responsabilité majeure de Milosevic, de l’autre elle le renvoie dos-à-dos avec Tudjman sans prendre en compte, malgré les documents publiés, l’influence déterminante des gouvernements occidentaux ; d’un côté elle reconnaît que Belgrade contrôlait toutes les armées – l’armée dite yougoslave et ses appendices en Croatie et en Bosnie –, de l’autre elle continue de souscrire au langage international politiquement correct en parlant de « trois guerres » alors qu’il n’y en a jamais eu qu’une, etc.),

je m’arrêterai à deux de ses postulats problématiques.

Le premier est que le TPIY constituerait, selon elle, un outil « presque idéal » pour rendre la justice. J’ignore ce que signifie sous sa plume « presque idéal », mais il me semble qu’une juridiction qui juge des « belligérants », s’abstient d’intégrer dans ses statuts (comme elle pourrait encore le faire) le crime d’agression ou le crime contre la paix, et refuse donc – bien que ces faits soient avérés – de reconnaître qu’il y a un agresseur et des agressés, est loin de constituer un outil « presque idéal » pour confronter les peuples au réel de cette guerre, à l’horreur des crimes commis, et aux responsabilités effectives des uns et des autres.

 

 

(Ne pas reconnaître l’existence d’un agresseur entraîne en effet dans son sillage le déni de la légitime défense, ce qui fausse l’ensemble de la procédure, qu’il s’agisse de la construction des actes d’accusation ou – surtout – des jugements rendus relativement aux Croates de Croatie ainsi qu’aux Bosniaques ; et ce n’est pas parce que cette juridiction juge des individus et non des États ni des peuples qu’elle est contrainte de se priver de ces concepts essentiels d’agression et de légitime défense – bien au contraire puisqu’ils sont parfaitement imputables aux individus et, surtout, ils modifieraient notablement l’orientation des procès en s’ajustant de plus près aux faits répertoriés, resitués chronologiquement et spatialement dans leur succession parfaitement logique.)

 

Telle qu’elle fonctionne depuis sa création, cette juridiction serait plutôt, malheureusement, un outil idéal pour renvoyer agresseurs et agressés dos-à-dos en posant une équivalence de principe entre les crimes de ceux qui agressent avec une idéologie et un programme politique précis, et les crimes des populations qui, sous la contrainte et en miroir, répondent à l’agression

 

et ainsi noyer le poisson (mais ce faisant, quels repères et quelles valeurs transmet-on aux jeunes générations ?),

un outil idéal pour ne pas dire le juste et empêcher ainsi que s’impose à Belgrade la nécessité d’un travail de mémoire, d’où pourrait s’ensuivre l’avènement d’un nouveau régime démocratique en Serbie ainsi qu’une réconciliation (sur des bases plus solides que le malentendu yougoslave) entre les peuples

 

(réconciliation dont nous sommes malheureusement très éloignés encore, malgré les efforts persistants et courageux des activistes et des Femmes en noir de Belgrade – et j’irai plus loin : réconciliation dont on se demande si c’est bien l’objectif poursuivi par l’Union Européenne, l’impression dominante étant plutôt que dans la tête des Européens comme des responsables médiatiques, cette réconciliation est utopique, impossible, les Balkans étant de toutes façons – dans leur esprit et finalement sur le terrain, pour les peuples qui en subissent les conséquences tragiques – le lieu d’expression de leurs propres conflits irrésolus),

en un mot un outil idéal pour créer les conditions de la répétition des violences.

Ainsi les dénis européens, institutionnalisés et copieusement médiatisés, continuent d’engendrer leurs effets néfastes : en particulier, ils conviennent très bien aux nationalistes toujours au pouvoir à Belgrade et permettent aujourd’hui à certains Serbes de Croatie de se présenter comme les premières victimes de la guerre menée par Belgrade contre la Croatie en 1991. D’autres, profitant de cette confusion des responsabilités entretenue par la communauté internationale et encore alimentée malheureusement par le livre de Florence Hartmann, se déclarent prêts – la répétition étant mécanique – à recommencer. De même, la situation de blocage observée en Bosnie apparaît comme le résultat logique et inévitable de l’aveuglement international, et en particulier du premier cessez-le-feu efficace imposé par les
grandes puissances

– je veux parler des Accords de Dayton –

qui, ayant entériné les conquêtes territoriales des artisans du génocide, ont cru pouvoir fermer les yeux sur cette forfaiture et construire, sur cette base, une paix durable en contraignant agresseur et agressés à vivre ensemble, sans que justice ne soit ni dite par les responsables politiques, ni clairement rendue par le Tribunal, ni reconnue sans ambiguïté par les médias occidentaux, ni a fortiori exécutée.

 

 

Pire encore : le renvoi dos-à-dos autorisé par les statuts du TPIY renforce le discours des nationalistes serbes de Republika Srpska et tend à légitimer leur conquête – ce qui est et restera inadmissible pour les familles bosniaques musulmanes victimes du génocide et ce qui constitue par conséquent, pour l’avenir, une bombe à retardement.

 

En un mot, la situation politique dans les Balkans, toujours très tendue même si les armes se sont tues, n’est pas seulement le résultat de la politique internationale dont se plaignent en choeur et amèrement Mme del Ponte et Florence Hartmann ; elle est aussi le résultat, malheureusement, de cette justice qui se donne en spectacle sans avoir trouvé le moyen, en près de quatorze ans d’exercice et malgré les travaux publiés, de rendre comme il convient les jugements pour lesquels elle a été missionnée, ce qui continue d’entretenir sur le terrain toutes sortes de tensions tout en favorisant une radicalisation des nationalistes ainsi que des reconstructions de l’histoire très partielles et communautaires.

 

 

(Sans m’étendre ici sur cette question, j’ai eu récemment l’occasion de le constater au cours du très intéressant congrès organisé à Sarajevo du 9 au 13 juillet 2007 par l’International Association of Genocide Scholars auquel je participais ; en particulier, la conférence d’Ivo Komsic, qui adhère sans distance critique au discours de la communauté internationale, a montré comment – et Florence Hartmann l’a entendu comme moi –, faute d’une approche plus ouverte et plus critique sur l’Europe, se reconstruit déjà, à l’insu même de ceux qui parlent, une mémoire manipulée ; disant cela je conteste également, bien sûr, la théorie serbe du « complot » qui aurait présidé à la guerre ; en revanche, j’accuse la communauté internationale d’avoir par aveuglement et ignorance soutenu trop longtemps Milosevic, de n’avoir toujours pas reconnu cette erreur historique catastrophique pour tous les peuples des Balkans y compris pour la Serbie (erreur historique matérialisée par l’embargo sur les armes de 1991), et de continuer, même une fois les faits établis, à dénier ses responsabilités tout en les projetant sur les peuples de cette région – comme en témoigne, d’une façon indigne de la charte de l’ONU, le jugement rendu par la Cour internationale de justice dans le procès intenté par la Bosnie contre la Serbie).

 

Deuxième postulat éminemment contestable de ce livre : ce qui expliquerait les résistances des gouvernants occidentaux à l’égard de ce Tribunal serait le fait que la justice internationale échappe à leur pouvoir car elle « n’a de comptes à rendre à personne » (p. 62). (Ainsi Florence Hartmann interprète-t-elle l’article 16 des statuts du TPIY, stipulant que « le procureur ne sollicite ni ne reçoit d’instructions d’aucun gouvernement ni d’aucune source ».) De là viendraient, selon elle, la plupart des difficultés rencontrées par le Tribunal.

 

(Notons qu’Hartmann s’inscrit ici dans le droit-fil de la thèse soutenue par Carla del Ponte dans La liste de Carla, documentaire très discutable et malheureusement peu discuté de Marcel Schüpbach.)

Déduire de cet article 16 que la justice internationale n’aurait de comptes à rendre à personne paraît non seulement une interprétation erronée, mais venir révéler l’un des points d’abyme, pour ne pas dire la démesure, l’hubris, de son discours. En effet, une chose est de ne pas faire allégeance aux gouvernements – principe qui garantit l’indépendance de la justice –, tout autre chose est de rendre des comptes. Et la justice internationale a évidemment des comptes à rendre puisqu’elle a été mise en place pour remplir une fonction et une mission.

 

Sinon, elle n’a aucune raison d’être.

 

Elle a même deux sortes de comptes à rendre : d’une part des comptes financiers à rendre aux États qui en assurent depuis près de quatorze ans le fonctionnement, et ce sont des milliards, et des milliards dont les peuples européens ont à attendre, si j’ose ce langage qui ne m’est guère familier, un retour sur investissement sous la forme d’une paix durable pour les Balkans européens (et nous en sommes loin… faute de jugement, justement !), voire d’une leçon à ne jamais oublier pour construire ensemble notre avenir européen partagé ; et d’autre part, elle a des comptes à rendre aux populations endeuillées, à qui il est question de rendre justice pour que les mémoires puissent s’épancher puis s’apaiser et pour que le temps puisse enfin reprendre son cours.

Si je ne suis pas compétente pour juger des détails relatifs aux comptes financiers, il me semble que près de quatorze ans d’exercice pour établir une vérité que nous savions pour l’essentiel, et sans rendre clairement la justice, c’est assez cher et il faut bien de l’arrogance pour ne pas le mesurer.

Et si le résultat politique est d’obtenir que les nationalistes soient toujours au pouvoir à Belgrade, et toujours très loin de reconnaître leurs responsabilités dans le déclenchement et le déroulement de cette guerre, ce n’est pas brillant et le prix payé, vu sous cet angle, pourrait même paraître exorbitant. N’est-ce pas là une preuve supplémentaire (qui n’est plus à faire depuis la révolution freudienne) que pour ne pas savoir, les humains sont prêts à payer beaucoup plus cher que pour regarder en face leurs propres responsabilités ?

 

 

Cela dit, s’ils désirent que la facture ne soit pas beaucoup plus lourde encore pour les générations à venir, les peuples européens devraient s’intéresser de plus près à ce qui s’est passé dans les Balkans… Car cette guerre a été et reste bel et bien le miroir de l’Europe actuelle. Mais dans ce miroir-là qui ne flatte guère les traits, Florence Hartmann préfère visiblement ne pas se regarder.



À ne pas interroger sa place, son point de vue, les présupposés de son analyse, le langage auquel elle adhère et qu’elle propage, à ne pas se nourrir des nombreux travaux publiés, l’image que présente Hartmann se trouve profondément déformée. Comment, par exemple, oser qualifier en 2007 Vuk Draskovic de représentant de« l’opposition serbe » quand on sait – et Hartmann le sait mieux que quiconque – qu’il fut l’un des artisans de la propagande national-communiste serbe et qu’il est, de plus, et comme le prouvent les documents historiques désormais publiés en français, négationniste relativement aux responsabilités de la Serbie pendant la Deuxième Guerre mondiale ? À qui s’est-il jamais opposé sinon à tous ceux qui voulaient le pouvoir à sa place ? Politiquement, il a défendu les artisans de la guerre quand la victoire lui paraissait accessible, il a souscrit à leur idéologie, il leur a fourni leurs slogans meurtriers. Et nous savons bien que ce qui caractérise ce personnage, c’est surtout l’opportunisme.

Et c’est un tel homme qu’Hartmann classe (d’une façon que le lecteur français peu ou mal informé risque fort de percevoir comme positive) dans « l’opposition serbe » ? Quelle étrange façon d’aimer la Serbie ! Vu la sensibilité nationaliste (à laquelle appartient aussi Draskovic même s’il joue sa partie) toujours majoritairement partagée dans ce pays, la seule opposition digne de ce nom n’est-elle pas incarnée par les courageuses et courageux activistes de Belgrade (je pense à Sonja Biserko et à Natasa Kandic, parmi d’autres), qui reconnaissent les crimes et se battent pour qu’ils soient reconnus dans leur propre pays ?

Du Tribunal aussi, Hartmann renvoie une image qui – quelles qu’aient été les critiques de fond que j’ai formulées par ailleurs et que je maintiens – paraît profondément gauchie par une bonne conscience dont on se demande sur quelle tenace illusion elle se fonde. Pourquoi en effet critiquer à ce point nos amis anglais et américains quand on sait – comme le savent ceux qui se sont intéressés de près à cette guerre – qu’en 1991, Londres et Paris soutenaient également Belgrade (ce qui, pour de sombres raisons partiellement explorées, semblait convenir à des personnes comme Harold Pinter ou Peter Handke) ? Comment oser dans ces conditions, et sans balayer d’abord devant sa propre porte, critiquer les États-Unis lorsqu’on sait que sans leur intervention

 

(qui aurait pu se produire plus tôt, semble-t-il, si François Mitterrand ne l’avait contrecarrée en se rendant par surprise à Sarajevo le 28 juin 1992),

Milosevic serait toujours au pouvoir ?

Certes, critiquer les Américains en bloc est bien vu dans plusieurs cercles, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Psychopathologie ordinaire de l’ingratitude ? Sans doute ce discours vaudra-t-il à l’auteur quelques succès à Belgrade où le vent nationaliste panslave, antisémite et antimusulman, souffle encore assez fort. Mais à sa place, je regarderais de près à qui plaît le plus ce discours-là. Car elle pourrait bien ne pas rencontrer le regard de ceux qu’elle attend et, quoi qu’elle imagine, voir au contraire, et sous des traits effrayants, son image prise au piège dans le miroir de son propre discours.

Au-delà de cent détails discutables, la question de fond soulevée – ou plutôt habilement écartée – par ce livre relève du raisonnement logique. Peut-on rendre un jugement juste à partir de prémisses fausses ? À une telle interrogation, n’importe quel philosophe débutant répondrait par la négative. Est-il imaginable que la justice internationale, et Florence Hartmann avec elle, ignorent ce B.A.-BA ?

Il est certain que durant plus d’une décennie, le TPIY a fait mine de l’ignorer en croyant possible de juger tous les belligérants à la même aune, sans considérer l’agression comme une circonstance aggravante, ni la légitime défense comme une circonstance atténuante. On voit à ce « détail » (question majeure, en réalité, que posent les statuts de cette juridiction – mais on sait aussi que le diable gît dans les détails) à quel point la balance de la justice est un instrument fragile et à quel point, entre des mains rigides et peu lucides, elle peut devenir dangereuse voire délétère.

Précisons que ces statuts sont révisables et qu’aujourd’hui encore le Procureur – connaissant désormais les faits que nous connaissions pour l’essentiel dès qu’ils se sont produits – pourrait soulever cette question et demander un remaniement de ces statuts, pour y inclure le crime d’agression dont seraient au premier chef chargés les responsables de l’armée serbo-yougoslave, qui obéissaient à Milosevic et aux fauteurs de guerre.

Si Carla del Ponte avait vraiment cet esprit d’indépendance que lui prête Florence Hartmann, et qui serait requis pour rendre cette justice internationale qui a des comptes à rendre aux populations, c’est ce qu’elle ferait. Pourquoi s’en abstient-elle ? Parce qu’elle considère que le problème, comme elle l’a déclaré publiquement le 26 avril 2007 à l’Unesco, c’est que sur le terrain, « il n’y a malheureusement pas encore de réconciliation entre les ethnies » ?

 

 

On a toujours l’air stupide lorsqu’on se scandalise d’un discours qui ne dérange personne. Mais j’avoue que plus le temps passe, et moins je supporte ce langage dont l’assourdissante horreur n’atteint guère la bonne conscience capitonnée de nos gouvernants... et de Florence Hartmann elle-même !

 

 

 

Combien d’années faudra-t-il pour faire entendre que loin d’être un « conflit interethnique » ou « intercommunautaire », comme l’écrit encore Le Monde ces jours-ci (en octobre 2007), la guerre de Yougoslavie a été, tout bêtement et non moins horriblement, une répétition déplacée de la Deuxième Guerre mondiale due notamment au fait que jamais, sous la Yougoslavie titiste, le travail critique de mémoire n’a pu s’accomplir librement ?

Combien d’années faudra-t-il pour faire admettre que cette tragédie n’aurait pas eu lieu, parce que la propagande national-communiste serbe qui a déclenché la guerre n’aurait pas marché, ni sur place, ni surtout dans les chancelleries européennes, si la Serbie avait affronté et officiellement reconnu ses responsabilités historiques après la Deuxième Guerre mondiale ?

Combien de temps faudra-t-il, enfin, pour que les Européens cessent de parler des Balkans comme d’un ramassis d’ethnies assises sur un baril de poudre et condamnées à s’entretuer ?

 

Enfin laisser croire, comme le fait l’auteur (à la suite d’autres voix européennes), qu’il suffirait que Mladic et Karadzic soient arrêtés pour que le TPIY ait rempli sa mission, témoigne d’une vue étonnamment naïve et surtout très courte. Si l’arrestation de ces deux criminels notoires serait capitale pour satisfaire les victimes de leur politique d’épuration ethnique, il est clair que leur arrestation, survenant trop tard, ne changera strictement rien à la situation politique telle qu’elle s’est construite et consolidée en Bosnie et en Serbie depuis la guerre.

 

 

En particulier, cela ne modifiera pas l’équilibre des forces politiques en Serbie où domine toujours, plus de quinze ans après le début de la guerre, la même sensibilité nationaliste qui a déclenché cette guerre.



D’ores et déjà, du fait de cette interminable « traque » mise en spectacle de façon très discutable, Radovan Karadzic et Ratko Mladic font figure de héros pour nombre de jeunes Serbes, ce qui constitue pour la Serbie et toute la région une nouvelle catastrophe.

Et même si on les arrêterait demain (ce qui me paraît peu vraisemblable), cela n’aurait probablement qu’un résultat : les transformer en martyrs

 

(surtout si Bruxelles ne se décide pas à faire des propositions plus claires et constructives à la jeune génération serbe de Serbie et d’ailleurs).

Enfin, si cette arrestation trop longtemps différée survenait, il est à craindre qu’elle vaille à la Serbie de telles félicitations et suscite chez les Européens un tel soulagement que nos responsables politiques s’empresseront de « tourner la page » (en dissuadant tout un chacun de la lire), et de repousser aux calendes le travail de mémoire qu’il faudrait au contraire entreprendre sans plus tarder et soutenir dans la durée, si nous voulons tenter d’oeuvrer à une réconciliation durable entre les jeunes générations de cette région.

Pourquoi Florence Hartmann, qui connaît bien les faits, ne mentionne-t-elle pas ces questions déjà soulevées et partiellement traitées par d’autres travaux en France, et capitales pour la paix à venir ? Pourquoi ne fait-elle pas la moindre allusion à la nécessité urgente de confronter la Serbie au négationnisme aussi pervers que subtil – promu en particulier par Vuk Draskovic – qui fut à l’origine de cette répétition tragique ? Pourquoi s’égare-t-elle dans ce témoignage discutable, qui discrédite sans discernement une juridiction dont elle fut pendant six ans le porte-parole, plutôt que de traiter les vraies questions que se posent les populations, et qu’elle ne peut pas ignorer, à savoir :

 

 

 

 

 

 

Pourquoi le TPIY, et bien que les enquêtes prouvent désormais ce que nous savions dès 1991-92, à savoir que Milosevic tirait toutes les ficelles de la guerre contre la Croatie et la Bosnie – pourquoi dans ces conditions le Tribunal refuse-t-il d’accuser les chefs de l’armée serbo-yougoslave d’agression contre la Croatie en 1991, puis contre la Bosnie ?

Pourquoi le Tribunal ne veut-il pas remanier ses statuts pour y inclure, comme il pourrait le faire, le crime d’agression ou le crime contre la paix ?

Pourquoi le Tribunal dénie-t-il aux citoyens de Croatie le droit inaliénable, qui appartient à tous les peuples sur la terre, de légitime défense contre ses agresseurs ?

Pourquoi, de même, le Tribunal dénie-t-il aux Bosniaques le droit de s’être défendu contre ceux qui les ont agressés et qui ont finalement, dans l’espace de la Bosnie, commis un génocide contre les Musulmans dont l’acmé fut le massacre de Srebrenica ?

Pourquoi les actes d’accusation sont-ils construits comme si tous les crimes, qu’ils relèvent de l’agression ou de la légitime défense, étaient identiques ?

Pourquoi en un mot le TPIY, financé depuis quatorze ans pour rendre la justice, refuse-t-il d’accomplir sa mission, et ce bien qu’il connaisse parfaitement la vérité, à savoir que cette guerre fut initiée, décidée et programmée à Belgrade ?

 

Ces questions, les partisans inconditionnels du TPIY les éludent généralement en répondant par le nombre des accusés et des procès : le TPIY aurait rempli sa mission puisqu’il aurait finalement accusé et condamné plus de Serbes que de Croates et de Bosniaques, ce qui serait une façon de reconnaître ce qui s’est passé. Et Carla del Ponte (comme, dans son livre, Florence Hartmann) argue de ce fait devant le Conseil de sécurité, prétendant justifier son travail et le financement de cette juridiction par l’énumération du nombre impressionnant de procès menés à leur terme et en cours. La logique numérique qui règne dans l’ordre marchand,

logique vide de pensée,

se serait-elle substituée, jusque dans le domaine de la justice internationale, à la logique du sens supposée structurer symboliquement nos sociétés en leur rappelant leurs repères et les termes de notre contrat social ? Le coût du Tribunal serait-il justifiable uniquement par le nombre des procès, et non par la justesse des jugements rendus ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je récuse quant à moi cette logique du nombre qui ne saurait, sans dommages gravissimes pour nos sociétés, se substituer à la logique du sens qui seule permet, grâce à une mise en perspective étayée, d’apprécier la qualification des crimes et la justesse du jugement.

De ce point de vue d’ailleurs, il aurait mieux valu pour la paix à venir entre les pays issus de la Yougoslavie douze procès justes accusant Milosevic, l’État serbe et les hauts dignitaires de l’armée serbo-yougoslave d’agression contre les républiques voisines, plutôt que ces innombrables procès dont les uns sont justes, les autres stratégiques, et qui entretiennent finalement dans l’esprit des peuples ex-yougoslaves et européens une confusion des responsabilités.

Au fait, quel bénéfice politique attendait-on de cette justice internationale sinon un renversement des forces en Serbie, et l’avènement à Belgrade d’une classe politique en rupture avec les nationalistes qui ont déclenché cette guerre de conquête et d’extermination ?

La preuve aussi flagrante qu’affligeante de l’échec du TPIY n’est-elle pas la puissance persistante, en Serbie, des forces nationalistes d’extrême-droite et de leur idéologie, responsables de l’agression et de cette politique d’extermination systématique ?

 

Le (faux) calcul des Européens est transparent : il faudrait éviter de faire perdre la face aux Serbes. Et pourtant : a-t-on fait perdre la face aux Allemands – ou bien leur a-t-on donné les moyens de la retrouver – en condamnant les nazis comme nous l’avons fait ?

 

 

 

 

Aurait-on imaginé, en 1955, des nazis grimés en démocrates encore au pouvoir en Allemagne ?

Pourquoi le TPIY, institué pour éviter les falsifications de l’histoire, contribuet- il à mettre en place les conditions d’une nouvelle manipulation mémorielle, au lieu d’interroger avec clarté, sérénité et justesse ces dénis historiques qui minent – et ravageront encore durablement si Bruxelles ne prend pas des positions plus claires – la conscience collective des Serbes ?

 

Au lieu d’aborder ces questions cruciales – les seules qui intéressent les populations puisqu’elles conditionnent leur avenir –, Florence Hartmann les élude. Mieux : elle prend avec une légèreté ahurissante le parti de ceux qui ont refusé la comparaison entre Milosevic et Hitler, comme si elle n’avait pas saisi le sens et l’esprit de cette comparaison ; comme si elle n’avait pas compris que dans l’espace ex-yougoslave, la stratégie, l’idéologie, la rhétorique et les objectifs de Milosevic et de ses alliés étaient malheureusement comparables, une génération après la Shoah, avec la stratégie, l’idéologie, la rhétorique et les objectifs de Hitler.

 

 

 

 

 

 

 

 

N’a-t-elle pas compris, surtout, qu’il suffit de regarder cette guerre sous un autre angle pour que soudain, tout le tableau s’éclaire d’un sens inédit… et congruent avec l’expérience vécue par les populations ?

Depuis quinze ans, politiques et médias occidentaux racontent la guerre en Yougoslavie sous l’angle de la question nationale ou confessionnelle, quand ce n’est pas à travers un prisme « ethnique » idéologiquement des plus suspects et sans fondement sur ce terrain puisque nous avons affaire, partout, à des populations slaves ayant simplement eu des histoires et développé puis entretenu des mythologies nationales différentes. Sous cet angle de vue, tout est, dit-on, complexe, opaque. Et en effet, la complexité des explications est telle que la plupart, aujourd’hui encore, n’y ont pas compris grand-chose – en tout cas pas l’essentiel.

Or il suffit d’approcher la question sous un autre angle, autrement dit d’un léger déplacement, pour que soudain la logique de cette histoire devienne compréhensible au premier venu ; et cet autre angle, c’est celui de l’extermination des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale, celui de la manipulation de la mémoire et plus particulièrement de cette mémoire-là dans la propagande nationaliste serbe qui a déclenché la guerre, en un mot celui de l’idéologie ethniste et raciste et du négationnisme qui a produit cette répétition
génocidaire.

Une fois cette Chose comprise

 

cette Chose dont je n’ose imaginer qu’Hartmann la considère comme un détail

 

 

 

 

on peut remettre toute l’histoire en place de façon juste et entreprendre le travail de mémoire qui est la condition nécessaire pour rendre possible la réconciliation entre les jeunes générations et contrecarrer les effets politiques possiblement détonnants de la non reconnaissance des faits avérés et du nontravail de mémoire.

Florence Hartmann qui connaît bien le pays et sa langue ne s’est-elle donc pas intéressée au négationnisme serbe, qu’elle n’en dit pas un mot ? N’en connaît-elle pas toutes sortes de preuves qui auraient pu venir grossir le travail entamé ? N’a-t-elle pas saisi le sens du travail de mémoire mené depuis des décennies en Allemagne et en France ? N’en a-t-elle perçu ni l’esprit, ni les bénéfices, ni le sens, même si tous n’en ont pas tiré les mêmes leçons ?

 

C’est d’ailleurs sur cette comparaison justifiée que joue le titre du documentaire de Schüpbach, La liste de Carla, dans lequel figure Florence Hartmann et qui évoque à tous les esprits La liste de Schindler. La seule différence, et elle est de taille, c’est que le raisonnement de Carla del Ponte, pas plus que celui de Florence Hartmann, n’est juste. Car enfin, la question qu’il faut poser et se poser en 2007, et face à laquelle tout le monde se dérobe encore, c’est bien : comment se fait-il que cinquante ans après la Shoah, un nouveau génocide ait pu se produire sur le sol européen ? Et comment se fait-il que la Serbie ait pu s’en rendre responsable ? On ne peut répondre à cette question, je le répète, qu’en affrontant la question du négationnisme serbe relativement aux responsabilités de la Serbie pendant la Deuxième Guerre mondiale – un négationnisme qui n’a cessé d’animer la propagande guerrière de Belgrade et qui fut longtemps partagé, par ignorance dans la plupart des cas, par les chancelleries occidentales. Un négationnisme qui, grâce malheureusement au défaut de jugement du TPIY, se perpétue aujourd’hui, engendrant en Serbie un « syndrome du déni » analysé en Norvège, de façon très intéressante, par Sabrina P. Ramet.

Le problème majeur de ce TPIY dont Hartmann défend sans réserve le Procureur

 

– et en se focalisant sur ces luttes intestines peu reluisantes, elle perd de vue l’essentiel qui est la mission de cette juridiction –

c’est qu’il n’a pas réussi en près de quatorze ans ce que le tribunal de Nuremberg avait réussi en un an. Et cela, parce que la communauté internationale a choisi de diluer les responsabilités

 

(dont elle a promu une représentation ethniste – ce qui consacre pour le moment la victoire posthume de Milosevic jusqu’au Conseil de sécurité de l’ONU)

plutôt que de reconnaître la culpabilité de Belgrade dans l’agression des républiques voisines.

 

Plus grave encore pour l’avenir de la justice internationale dont, comme Florence Hartmann, je soutiens sans réserve le principe, mais d’un autre point de vue : ce Tribunal, croyant jouer au plus fin, s’est autorisé à mettre en oeuvre des stratégies indignes de sa mission, dont on espère que l’histoire saura les juger avec la sévérité qu’elles méritent.

En particulier, il s’est imaginé – et Carla del Ponte le suggère assez clairement dans La liste de Carla – qu’en arrêtant d’abord les Croates, cela encouragerait Belgrade à livrer ses propres criminels. Or à quoi aboutit cette stratégie politicienne, indigne d’une justice internationale qui a des comptes à rendre aux populations et prétend se situer au-dessus de la mêlée ? À faire que les Croates de Croatie, qui les premiers ont été agressés et qui se trouvaient donc en situation de légitime défense, ont été accusés avant les Serbes responsables du déclenchement de la guerre (et parfois même condamnés avec une sévérité sans précédent), Karadzic et Mladic vivant encore en liberté au vu et au su de tous. Pourquoi Florence Hartmann, qui sait tout cela et mieux que moi encore, n’aborde-t-elle pas ces questions fondamentales

 

pour la justice qu’elle prétend défendre

 

 

au lieu de se perdre et de nous perdre avec elle dans des polémiques de couloir ? Serait-ce pour faire écran à ses propres responsabilités ?

Parce qu’elle s’est fait elle-même pendant six ans, et bien qu’elle connaisse parfaitement les faits, la porte-parole de ces stratégies et qu’il lui est devenu impossible, aujourd’hui, d’en assumer les effets humains ?

 

En Croatie, depuis la fin de la guerre, 1 600 anciens combattants se sont suicidés.

 

Parce que le Procureur du TPIY, dont Florence Hartmann s’est faite le porte-parole, a toujours parlé d’eux comme s’ils étaient aussi suspects sinon aussi coupables que leurs agresseurs ?

Parce que le Procureur du TPIY n’a jamais reconnu la légitimité de leur combat ?

 

En Croatie, depuis la fin de la guerre, 1 600 anciens combattants se sont suicidés.

Florence Hartmann y pense-t-elle, parfois ?

Et qu’en pense-t-elle ?

Je pense à eux tous les jours.

À eux et à leurs enfants, à leurs familles qui réclament justice.



Et les tchetniks ?

Ils vont plutôt bien, merci.

 

 

En Croatie, depuis la fin de la guerre, 1 600 anciens combattants se sont suicidés.

Et cela continue.

 

Paix et châtiment.

À qui peut l’entendre, le titre à lui seul révèle le contresens entretenu par le TPIY dont Bruxelles (à entendre parler le représentant de la commission) semble la dupe consentante, et dont Florence Hartmann se fait ici le porte-voix. Car c’est Dostoïevski qui a raison, bien sûr, et non Hartmann qui le parodie : le crime précède le châtiment... Quant à la paix, sur quelle étoile perdue précède-t-elle le châtiment ?

Tant que les fauteurs de guerre ne sont pas nommés et distingués de leurs victimes, tant que les combats légitimes ne sont pas reconnus – bref, tant que la justice n’est pas dite, on peut seulement parler de trêve. La paix, elle, pourra commencer à se construire quand la justice sera clairement rendue. Telle était la mission du TPIY. Pourquoi, après avoir siégé près de quatorze ans, ne l’a-t-il toujours pas remplie ? Cette question, Florence Hartmann a décidé de ne pas se la poser, ce qui est bien la meilleure façon de ne pas y répondre. Il reste aux politiques à tirer avec lucidité les leçons de ces défaillances judiciaires en élaborant, pour le compte de leurs peuples et à l’aide des travaux publiés, un discours juste qui pourra mener les jeunes générations, là-bas, à une réconciliation en profondeur et à une paix durable.

 

 


Louise L. Lambrichs
4 novembre 2007


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