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Préface
Philippe Adam


Pour la pierre, on verrait, mais il ne serait pas question de lésiner sur les fleurs, on apporterait des corbeilles de roses, des jonquilles et des bouquets d'hortensias, on y ajouterait des lys et, pour une fois, on ne se gênerait pas, au lieu d'aller les chercher soi-même, on se les ferait livrer. Des hommes viendraient déposer les fleurs comme convenu, ils arriveraient de bonne heure et veilleraient à ce que toutes ces merveilles soient joliment présentées, disposées conformément au plan qu'elle avait sous les yeux, les jonquilles formant une sorte d'auréole solaire à hauteur de tête, puis, le long du corps, deux rangées de lys leur rappelleraient leurs années de vie commune, et, pour finir, selon les clauses du contrat, un parterre de pensées symboliserait la perpétuité du souvenir, perpétuité en laquelle ni l'un ni l'autre ils ne croyaient mais qui faisait partie de la souscription, avoir une belle tombe étant une sorte d'honneur qu'on se rend à soi-même, notre dernière demeure étant aussi notre dernière image, celle qu'on laissera de soi et qu'emporteront un à un nos proches, juste après la cérémonie.
Selon la saison, il était précisé qu'on pourrait bénéficier de réductions sur les tulipes, de promotions sur les tournesols et, d'avril à juin, d'une corbeille de roses supplémentaire toutes les trois corbeilles achetées, il suffisait de le dire, maintenant, de signer, de cocher la case disant Oui, moi je veux bénéficier de cette offre, une offre s'ajoutant gratuitement au contrat d'entretien qui épargnerait aux nôtres d'avoir à se déplacer pour nettoyer, arroser, remplacer les plantes et les fleurs desséchées.
– De toute façon, ils ne feraient rien.
La poussière bâtirait son nid sur leurs noms qui lentement s'estomperaient jusqu'à devenir invisibles, malgré les lettres dorées qu'elle venait de commander et les trois mètres carrés de terrain qu'elle voulait acheter, à l'angle de l'allée transversale et du chemin des Dames, établissant le chèque à l'ordre des Services de la Ville qui l'encaisseraient pour financer des projets d'assainissement, d'embellissement et de rénovation des quartiers les plus défavorisés.
– Grâce à nous, cette ville va changer.
Leur disparition allait libérer un appartement et personne ne s'inquiéterait de savoir qui étaient les précédents locataires. Jamais on ne se demanderait ce qu'ils étaient devenus, ceux qui avaient vécu là, qui s'y étaient même suffisamment installés pour y avoir laissé des traces que leurs remplaçants avaient aussitôt jugé bon de noyer sous les produits détergents. On ne se souviendrait pas d'eux. Leur désir de gloire, les mille projets qu'ils avaient eu le temps d'échafauder en rêve partiraient aux enchères, avec les meubles où ils les avaient rangés. Dans quelques années, disait-elle, tu verras qu'il n'y aura plus personne pour prendre de nos nouvelles. Si je pars la première, tu te retrouveras tout seul à devoir t'occuper du chat. On ne sonnera à notre porte que pour relever les compteurs d'électricité ou de gaz, pour nous vendre des calendriers ou pour essayer de nous soutirer de l'argent.
– Il faut que tu signes.
L'avenir leur avait fait faux-bond. Faute d'être devenus célèbres, ils savaient qu'ils mourraient tristement, comme meurent les inconnus, et leur absence passerait inaperçue, à peine laisserait-elle un petit trou dans la recette mensuelle du boulanger chez qui ils avaient pris l'habitude d'acheter leur baguette. Un jour, on rangerait leurs affaires à leur place, quelqu'un parlerait à leur place pour dire des choses les concernant, des choses tristes et belles, correspondant presque parfaitement à ceux qu'ils seraient peut-être, un jour, dans une autre vie, et puis, passé quelques semaines, plus personne n'aurait l'idée de se lever de bonne heure, sautant dans le premier train pour leur rendre une visite qu'ils n'espéreraient plus, on ne se déplacerait pas, on resterait tranquillement chez soi, chacun attendant son tour, sans plus jamais avoir la moindre pensée pour eux.
– Même pas nos amis ?
– Lesquels ?
Il y avait bien Pierre et Georges, mais Pierre, et Georges, depuis le temps qu'on les détestait, ils allaient bien finir par s'en rendre compte. Et puis surtout pas eux, disait-elle, justement pas ces deux-là qui nous porteraient malheur, puisqu'ils allaient mourir, eux aussi, et que ça, c'était quelque chose qui se voyait déjà, quelque chose qu'elle avait depuis longtemps remarqué, notamment sur le visage de Georges avec ses grands yeux vides et ses paupières tombées, mais aussi l'autre, le plus jeune, qui ne ressemblait plus du tout à celui qu'elle avait connu, la première fois, quand j'avais dit Pierre, je te présente Solange, et voici Pierre, avais-je à cette époque ajouté, le désignant de la main, comme si ça n'allait pas de soi pour tout le monde que c'était lui, Pierre, celui-là même qui n'en avait plus pour très longtemps, aujourd'hui, et qui ne tarderait pas à se rendre compte qu'il avait comme tout le monde tiré ses dernières cartouches dans le vide.
– Il faut que tu signes.
Peu à peu, leurs amis s'étaient dégradés. Ils s'étaient enlaidis au point qu'on ne pouvait plus leur faire confiance. Ils étaient devenus tristes. Ils avaient grossis et s'étaient éloignés pour pouvoir continuer à prendre tranquillement du surpoids. Avec ça, leurs amis auraient certainement la malchance de partir avant eux et on pouvait être sûr que dans leur cas rien ne serait au point, Pierre n'assisterait pas à l'enterrement de Georges, il se tromperait de cortège et suivrait en pleurant le mauvais corbillard, déposant une plaque À mon ami Georges sur une tombe qui ne serait pas la bonne, et Georges ne ferait pas mieux, il arriverait en retard à l'enterrement de Pierre, il ne retrouverait plus le texte qu'il s'était promis de lire et bafouillerait quelques mots d'excuse avant d'y passer à son tour, devenant ainsi la vedette d'une cérémonie qui n'était pourtant pas la sienne. Ils me dépriment. Ils viendraient se lamenter sur toi mais certainement pas sur moi, disait-elle, comme si je ne disparaissais que pour leur faire plaisir. Alors je ne veux plus les voir. Et toi, si tu m'aimes, tu devrais en faire autant.
– Signe.
Pour leur enterrement, elle voulait quelque chose de bien. En s'y prenant au dernier moment, ils n'auraient jamais pu avoir ce terrain, à l'angle de l'allée transversale et du chemin des Dames, un terrain qui était maintenant le leur, sur lequel ils avaient des droits et où ils seraient ensemble, plus tard, avec le soleil du matin pour les réchauffer et pas de vis-à-vis, trois mètres carrés situés entre une sépulture inscrite au registre des Monuments Historiques et la chapelle de la famille Emile et Lucette Cousin dont les descendants, avait dit le conseiller, font toujours partie de nos meilleurs clients.
– Il faut que tu signes.
Bientôt nous serons complètement liés, souriait-elle, bientôt nous serons à tout jamais ensemble, et lui, un peu gêné, n'osant pas lui dire qu'après tout deux terrains valent mieux qu'un, et qu'il s'y serait peut-être mieux vu seul, pour une fois, dans cette espèce de lit qu'elle venait de choisir pour eux deux, avec des draps de couleur pourpre qu'il trouvait simplement prétentieux et vulgaires, et des petits coussins ridicules pour soutenir leurs deux têtes, comme si tous les éléments de leur histoire convergeaient vers ces deux petits coussins et qu'il découvrait tardivement avoir consacré sa vie à aimer une femme qui, comme le dit Swann en revoyant Odette, n'était même pas son genre.
– Ça y est ?
Les contrats comprenaient les frais de succession, les démarches administratives, l'emplacement de la sépulture, le choix d'un monument reflétant leur personnalité, à quoi s'ajoutait de manière facultative une assurance qui couvrirait les frais de réparation de la tombe en cas de sinistre, de malveillance ou de vandalisme. Après ça, une fois les contrats signés, ils pourraient s'en aller, partir sereinement, soulagés de savoir qu'il n'y aurait pas de mauvaise surprise, le jour du décès, puisque tout figurait à présent dans ce petit dossier décrivant à l'avance les dernières grandes étapes de leurs derniers grands moments, dossier qu'il suffisait de consulter pour connaître leurs ultimes volontés, savoir comment se dérouleraient les jours précédant l'enterrement, à qui seraient envoyés les faire-part, à qui ne seraient surtout pas envoyés les faire-part, dans quels journaux paraîtraient les avis de décès qu'ils pouvaient déjà lire, à l'exception des dates, et c'est vrai qu'on est encore jeune quand on a cinquante ans, leur avait dit le conseiller, mais vous avez raison d'être prévoyant, vous avez raison de penser à l'avenir, vous avez fait le bon choix en optant d'épargner bien du chagrin aux vôtres, à vos enfants, vos petits-enfants, vous avez choisi de soulager ceux que vous aimez, de les aider à franchir ce moment difficile, et c'est la bonne décision.
– Tu vois.
L'heure venue, ils pouvaient être sûrs qu'on ne les laisserait pas tomber. On les placerait dans une chambre froide qui les conserverait intacts, une fois vidés de leurs selles, coiffés et revêtus de leurs plus beaux habits, comme deux empereurs cachés dans une glacière. Ils ne seraient pas seuls. D'autres les attendraient, d'autres les rejoindraient dans la chambre froide, mais chacun disposerait d'un bac individuel, garantissant à tous la meilleure hygiène. Elle avait lu qu'à partir de neuf heures, dès le lendemain de leur arrivée, les visites seraient autorisées, comme s'ils savaient que c'était justement l'heure où il se levait, lui, avec sa mauvaise tête du matin, et tout le monde pourrait alors se recueillir devant leurs deux dépouilles qui seraient vraisemblablement admirées, les plus enthousiastes n'hésitant pas à se pencher pour les embrasser puis se redressant vivement, par peur des microbes. Et pourtant, de ce point de vue, je peux vous assurer qu'il n'y a aucun risque, avait précisé le conseiller, nos locaux sont soigneusement désinfectés, après chaque client on nettoie les bacs et nos agents d'entretien sont triés sur le volet, conformément à la charte Respect-Qualité répondant aux normes européennes des Services Funèbres.
– Vous voyez.
La charte Respect-Qualité c'était ce logo, là, en haut du prospectus, ces trois lignes incurvées qu'on retrouvait à chaque page du contrat, une sorte de mer sur laquelle figurait un voilier, un petit navire filant vers une éternité dont il n'y avait sans doute pas grand chose à attendre mais dont toute cette vie n'aurait finalement été que la longue et décevante préface.


Préface / Philippe Adam



Du même auteur dans la revue: Happy end et Chirurgie



Philippe Adam, Préface
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