Première mise en ligne : juin 2001

inédit

 

 

 


ais déjà ce n'était plus si simple, le matin, et les époux s'observaient, l'un en robe de chambre, et l'autre, sans rien, celui-là trempant dans le café des biscottes qui lentement s'imbibaient puis qui s'écrasaient au fond du bol, lentement, et l'autre cherchant à attirer l'attention du premier avec sa toute petite cuillère tendue entre eux deux - tu ne veux pas que je t'aide ? - "pas de réponse" venant saluer l'initiative, un "pas de réponse" parfois suivi d'un déconcertant "bon bah, salut, c'est l'heure" qui donnait une fin provisoire à l'intimité des petits déjeuners.
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Un peu seule face aux bols vides, l'épouse restante songeait à l'époux partant qui, de son côté, songeait à l'épouse, et leurs mauvaises pensées se croisaient dans la cage d'escalier où elles s'échangeaient des aigreurs avant de se perdre de vue pour au moins la journée.
Mais, déjà, ce n'était plus si simple, le soir, et quand on se retrouvait, quand surchauffaient les spaghettis finalement restées collées au fond de la casserole et qu'on ne trouvait décidément rien à se dire, on ne pouvait plus se cacher qu'il y avait là, peut-être, quelque chose comme un sacré problème. Discutons-en. "Bon, d'accord mais alors tu commences." "Non, toi d'abord." "Et pourquoi ce serait toujours moi ?" Dans un premier temps, pour ne pas aggraver les choses, la conversation s'arrêtait là puis le silence se détériorait de manière pas tant que ça constructive et l'on se détestait mutuellement pour s'être l'un à l'autre tu toutes ces quantités de reproches qui, heureusement, trouvaient maintenant l'occasion de s'avouer, chacun exposant rapidement ses griefs, d'abord sous la forme de petites remarques à caractère sibyllin, puis sous celle de plus amples dissertations comprenant une exposition, un développement, des sous-
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paragraphes et une conclusion, dissertations auxquelles on préférait bientôt l'aphorisme, jugé plus moderne.
Serrés l'un contre l'autre et repliés dans la cuisine où se buvait le fond d'une vieille bouteille de rouge, on se perdait ensuite en considérations plus confuses d'où il ne ressortait rien d'exceptionnel sinon qu'on était fatigué, qu'on s'aimait, c'est sûr, moins qu'avant, non, je dirai plutôt différemment, et qu'il était peut-être temps d'aller tout simplement se coucher, oui, c'est ça, allons tout simplement nous coucher, parce que tu vois, moi, ce soir, je n'en peux plus.
On allait vite.
Bouches ouvertes on se regardait dans le petit miroir de la salle de bain, on se frottait les dents en allant de bas en haut puis de haut en bas et on crachait dans le lavabo, un peu d'eau sur le visage rafraîchissait, le savon à l'huile d'amande douce désincrustait les pores sans les assécher, et même si la serviette avec laquelle on s'essuyait fleurait l'humidité, comme ça, avec cet arrière goût d'arrière mentholé partout sur les gencives, on avait déjà l'impression d'aller mieux. Après un petit passage aux toilettes, le temps de fumer une dernière
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cigarette et d'éteindre derrière soi toutes les lumières, on s'allongeait en essayant de ne plus penser à grand chose, reparcourant à l'envers les étapes d'une journée vaguement terne, mais, on avait beau se concentrer, les signes d'une complète disparition de la pensée tardaient à se faire sentir.
Ce qui se sentait bien, en revanche, c'était tantôt qu'une main travaillait à s'immiscer entre la beauté sans âme d'un sous-vêtement contenant vingt pour cent d'acrylique et la tiédeur d'un sein gauche dont la pointe gonflait paresseusement, tantôt qu'une main, mais pas la même, tâtait un petit bout de matière molle, sans doute, mais tout de même douce au toucher, quoi qu'on en dise. Alors, enfin, l'assemblage des divers éléments érotiques avait lieu, sobrement, sans bruyants chichis ni vaines contorsions, parce qu'on se connaissait, parce qu'on avait bien en mémoire sa petite fiche technique et qu'on pouvait donc non seulement y aller les deux yeux fermés mais aussi en revenir sans trouble et sans hésitation, pas même au moment de démêler ces jambes embarrassées de bras et ces bouches à présent pleines d'odeurs.
Mais, déjà, à nouveau pointait l'aube et, comme on l'a vu, ce n'était plus si
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simple, le matin, d'où la nécessité, peut-être, de marquer une pause, de faire des petits travaux ou quelque chose comme ça, on pourrait par exemple essayer d'égayer un peu, c'est vrai, regarde, tu ne vois pas comme c'est triste ici ? L'œil, d'abord, glissait sur la moquette grise du salon, puis il découvrait trois rangées d'étagères où venaient soigneusement s'aligner des bandes dessinées et des livres - les œuvres complètes de Geluck, celles des Simpsons, Cinéma, Las cosas, traduction espagnole d'un vieil auteur français dont la photographie était reproduite sur la couverture du livre et qui, manifestement, au moins ce jour là, c'est-à-dire le jour de la photographie, portait une jolie petite barbe. Par terre, près de la fenêtre recouverte d'épais doubles-rideaux, il y avait les branches et le tronc d'un ficus ayant récemment perdu toutes ses feuilles, un hippocampe séché acheté en Bretagne, puis, plus loin, sur une table basse en morceaux de verre collés, un vase en terre cuite orné d'étoiles dorées, une bougie parfumée à l'encens pour avaler les odeurs de nourriture et de tabac froid, et, près d'eux, des peluches (un gorille tenant la main d'un lion, deux vachettes munies d'une cloche autour du cou, des petits cochons roses à visages humains, toute une
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basse-cour avec ses poussins et ses poules) recouvraient le canapé-lit en mousse réservé aux amis de passage. Mais nous n'avons jamais d'invités, remarquait-elle, nous n'invitons jamais personne et jamais personne ne vient, ils vont tous à l'hôtel, ils préfèrent tous rentrer chez eux ou dormir à l'hôtel plutôt que de passer la nuit chez nous (et, pas très loin, peut-être pour le moment simplement perché sur une des branches effeuillée du ficus mort, un "C'est de ta faute" s'annonçait comme une petite musique de guerre appelant chacun à prendre la mesure de ses responsabilités). "Ecoute, Nathalie, qu'est-ce que tu crois ? mais qu'est-ce que tu crois ?" "Et regarde comme tout est triste, répétait-elle, regarde, tu ne vois pas comme tout est gâché ?" "Mais écoute Nathalie, mais qu'est-ce que tu crois ?" "Et tout est triste, redisait-elle, regarde Marc, tu ne vois pas que c'est vraiment triste ?".
Alors là. C'est sûr. C'est sûr qu'à ce rythme on ne va pas s'en sortir alors autant tout changer tout de suite, acheter de la colle, des papiers-peints, acheter un nouveau canapé, repenser la déco du salon, bref, réfléchir. Les travaux débutèrent en fin juin de l'an 99 et le résultat fut à peu près présentable trois
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mois plus tard, donc, c'était déjà bientôt l'hiver, en tout cas, déjà presque l'automne, avec ces premières nuances de gris qui ne mettaient pas trop en valeur les nouveaux rideaux, ni les murs peints en blanc, ni la nouvelle vie, et en plus il pleuvait, mais bon, on pouvait quand même se faire une idée. Dans un premier temps il avait fallu démonter les étagères, aller au supermarché pour s'y disputer des cartons simultanément propres et solides, y entasser les livres par ordre d'apparition, mettre les peluches à la crèche puis retirer tous les meubles, on s'était serré les coudes, on avait sué ensemble, on en avait bien bavé et, bizarrement, on avait eu l'impression de se retrouver comme aux commencements, unis dans l'ému, surtout quand une trouvaille permettait de gagner quelques centimètres carrés sur un espace allant de toutes façons en expansion à mesure qu'il se vidait, tantôt du canapé-lit en mousse qu'on avait déposé dehors, sur le trottoir des voisins d'en face qui l'avaient essayé et à qui il avait pas mal plu, qui l'avaient même trouvé plutôt très bien et se l'étaient donc approprié - tantôt d'une vieille chaise qu'on avait achetée aux puces il y a longtemps, pas si longtemps que ça, non, et pourtant tu ne t'en sers jamais,
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d'accord, on jette. Ensuite, une fois le salon vidé, il avait fallu décoller l'ancienne moquette bordeaux (et l'on avait découvert, en dessous, une pauvre chape de béton au lieu du parquet espéré) puis se mettre en quête d'une nouvelle moquette, plus jolie, plus épaisse, peine perdue, rien n'allait, et les magasins prétendument spécialisés ne disposaient en fait que d'un choix médiocre de revêtements ordinaires, avec des rouges quelconques, des marrons ternes, l'écœurement pointait et l'on commençait à regretter de ne pas avoir tout laissé comme avant quand l'idée vint d'être un peu plus radical, de s'affranchir enfin de toutes ces conventions collectives hyper-surannées, et même, le mot est dit, d'être libres, laissant donc le béton apparent, ce qui limiterait les frais et mettrait un terme aux nauséeux samedis qui avaient été les leurs depuis qu'ils les avaient consacrés à courir les galeries commerciales, les foires et les salons nationaux de l'aménagement. Bon. Il restait peut-être encore quelques détails à vérifier (par exemple, cette lampe halogène ne projetait-elle pas une lumière trop explicite sur l'affiche de Klimt format 79X110 représentant une femme aux trois quarts dénudée ?), on trouverait sans doute imparfaites les finitions et inconséquent le
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fait d'avoir conservé le ficus dont, par nostalgie, on n'était pas parvenu à se séparer mais, quelle que soit la sévérité du regard qu'on pourrait porter sur l'appartement, il était temps de se soumettre à la cruauté d'un avis extérieur et donc, d'avoir des invités.
Vint alors le soir dit soir de l'inauguration.
On avait acheté toutes sortes de choses, des biscuits apéritifs parfumés au fromage, trois paquets de pizzas miniatures au vrai jambon de Parme, des toasts contenant respectivement 12% d'anchois, 5% de câpres et moins de 20 calories pour cent grammes, des chips à grignoter sur place, des crevettes roses qu'on avait disposées en cercle au fond d'une assiette creuse, des trucs pour les petits creux, des olives vertes dénoyautées, les mêmes mais en noir et pas du tout dénoyautées, et aussi, banalement, des cacahuètes grillées, des pistaches salées, des amandes conditionnées, un assortiment de fruits séchés (bananes, noix de cajou, noix de coco, raisins déshydratés), des blinis et du tarama à consommer avant le 02 12 01, du porto, de l'orange juice, de quoi faire des kirs à la mûre, au cassis, à la pêche et aux framboises, toutes sortes de choses.
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Ça irait. Ça suffirait.
Et pourtant, à la réflexion, si l'on ne doutait pas d'avoir correctement satisfait aux exigences d'un apéritif digne de ce nom, les préoccupations strictement matérielles n'arrivaient pas à occulter que ce n'était pas une très bonne idée d'avoir invité Jules et Sophie sous prétexte qu'on ne connaissait qu'eux, d'abord parce qu'on aurait très bien pu faire l'effort d'appeler d'autres gens - vieux amis bêtement perdus de vue depuis leur mariage, cousins avec qui l'on s'était stupidement brouillés - mais aussi, comment dire, parce qu'il y avait des doutes concernant Jules, des ombres qui n'atténuaient en rien toutes les réserves qu'on avait aussi vis-à-vis de Sophie, des soupçons, en fait, puisqu'on soupçonnait Jules et Sophie d'être vaguement des cons. Pourquoi ? Je ne sais pas. "Tu pourrais quand même essayer d'argumenter" disait Marc. Mais non. Ça se sent, c'est comme ça. Alors, en attendant l'arrivée des deux réprouvés, on essayait de s'occuper, on écoutait de la musique, on épluchait des tomates, on vérifiait tout - tout était à sa place, il n'y avait rien à faire, on s'ennuyait.
Ils sont arrivés.
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Ils n'étaient pas en retard mais, puisqu'on les avait attendus, on ne se sentait pas très loin de leur en faire le reproche (on prit sur soi). Jules tenait Sophie par la taille et c'était gênant de les voir sourire, gênant de leur demander de retirer leurs chaussures avant d'entrer (on y renonça), pénible d'entendre leurs commentaires sur l'appartement qu'ils trouvaient maintenant tellement mieux qu'avant, disaient-ils, parce que tellement moins sombre, tellement moins étriqué, parce qu'avec quelque chose de beaucoup plus jeune qui créait une meilleure atmosphère, une ambiance tellement plus conviviale. On acquiesçait. On disait merci, ah bon, vraiment, vous trouvez ? Oui, ils trouvaient. Et il faut dire que rencontrer des gens, c'est toujours un peu l'occasion de s'instruire. Par exemple, savait-on que le cholestérol se concentre dans la tête des crevettes ? Non. Aurait-on imaginé que les olives noires sont des olives vertes, mais teintes. On l'apprenait. Et qui aurait pu penser qu'une misérable poignée de cacahuètes contient plus de trois litres d'huile ? Personne. Pour faire plaisir, Jules et Sophie avaient aussi apporté, en plus de leur conversation, une bouteille de rhum à soixante dix degrés, des citrons verts et du sucre de canne. On prépara des
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punchs-maison, avec deux tiers de rhum, un tiers de sucre, l'ensemble agrémenté d'un zest de citron à quoi l'on aurait pu ajouter un peu de cannelle, s'il y en avait eu. Au premier verre il ne se passa rien d'intéressant, sinon quelques picotements bizarres et une impression de bien-être. Au deuxième verre Jules déclara qu'il avait trop chaud. Suivirent trois tournées au cours desquelles on aborda différentes questions d'actualité, occasion de constater que l'on était d'accord sur à peu près tout, ce qui m'aidait pas, mais bon.
Vers neuf heures, quelqu'un fit remarquer qu'il restait des pizzas miniatures, constat qui fut suivi d'un long silence. Sur la table, les têtes des crevettes regardaient mélancoliquement leurs queues, il y avait des miettes de biscuit au fond d'un bol jaune, on rangerait, tout à l'heure, on débarrasserait, plus tard. En coupant quatre petites tranches de citron, Marc dit : Vous en reprendrez bien un. Oui. Bien sûr. Encore un. Un tout petit. Juste une goutte. Et de goutte en goutte on en reprit plusieurs qui avaient à chaque fois la double caractéristique d'être le dernier et en trop. On franchissait doucement le cap du onzième verre quand Nathalie retira son pull et posa une main sur les lèvres de Jules. Jules qui lui mordilla les doigts. Jules qui lui embrassa la nuque. Jules qui l'embrassa tout
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court. "Qu'est ce qu'ils sont drôles", murmurait Sophie, les yeux mi-clos, ajoutant qu'il ne fallait quand même pas trop la faire rire parce qu'elle ne se sentait pas très bien. "Bon, moi je vais me coucher", a dit Marc. "Il faut le dire si vous voulez qu'on parte" déclara quelqu'un qui ressemblait beaucoup à ce même Jules de tout à l'heure, celui du baiser, à ceci près que ce même Jules avait maintenant les traits déformés, les yeux rouges, le teint brouillé et la bouche pâteuse. "Mais je le dis", pensa Marc, "Bien sûr que je le dis", pensa-t-il, entendant simultanément Nathalie leur proposer de rester, les Jules acceptant et se resservant un punch avant de faire boire Marc et Nathalie directement au goulot de la bouteille de rhum. Ensuite Marc titubait, la salle de bain s'éloignait des toilettes et le couloir d'entrée n'arrêtait pas de remuer, ça remuait fort, oh je sens que je vais, songeait-il, et tout en se retenant à la porte du salon il vit des mains se poser à divers endroits du corps de Nathalie, c'étaient les mains de Jules, et puis il y eu une certaine confusion, des cris et des chuchotements, et il crut apercevoir Nathalie s'allongeant très lentement sur la chape de béton, sa tête tournait, pas celle de Nathalie, la sienne, et il avait envie de vomir, ou bien il avait
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besoin de dormir, ça devenait flou, comme si ce soir l'un n'irait de toutes façons pas sans l'autre. Je vais me coucher, répéta-t-il, constatant par la même occasion que plus personne ne s'intéressait à lui, occupé qu'on était à se découvrir des trésors de souplesse et d'ingéniosité, des bras se faufilant à travers un entrelac de jambes tandis que de la main on s'agrippait aux cheveux qu'on pouvait. Alors bonne nuit, ajouta-t-il pour rien, et dans les draps il essaya de compter jusqu'à cent en attendant que Nathalie vienne, le lit était froid, Nathalie n'arrivait pas et l'ennui, quand les gens dorment, c'est qu'il ne se passe rien ou alors si peu de choses qu'on voudrait bien que ça recommence pour mieux s'en apercevoir mais comme c'est déjà le matin tout le monde se lève, on se fait la bise avec des trucs dans les yeux, on boit le café - vous n'auriez pas du thé ? - et puis on se refait la bise et c'est fini, tout le monde s'en va, c'est les gens, c'est comme ça.

Happy end / Philippe Adam

Philippe Adam est l'auteur de De beaux restes, paru aux éditions Verticales, et de Chirurgie, un petit livre d'Inventaire/Invention.

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