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our la pierre, on verrait, mais il ne serait pas question de lésiner
sur les fleurs, on apporterait des corbeilles de roses, des jonquilles
et des bouquets d'hortensias, on y ajouterait des lys et, pour une
fois, on ne se gênerait pas, au lieu d'aller les chercher
soi-même, on se les ferait livrer. Des hommes viendraient
déposer les fleurs comme convenu, ils arriveraient de bonne
heure et veilleraient à ce que toutes ces merveilles soient
joliment présentées, disposées conformément
au plan qu'elle avait sous les yeux, les jonquilles formant une
sorte d'auréole solaire à hauteur
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de tête, puis, le long du corps, deux rangées
de lys leur rappelleraient leurs années de vie commune, et, pour
finir, selon les clauses du contrat, un parterre de pensées symboliserait
la perpétuité du souvenir, perpétuité en
laquelle ni l'un ni l'autre ils ne croyaient mais qui faisait partie
de la souscription, avoir une belle tombe étant une sorte d'honneur
qu'on se rend à soi-même, notre dernière demeure
étant aussi notre dernière image, celle qu'on laissera
de soi et qu'emporteront un à un nos proches, juste après
la cérémonie.
Selon la saison, il était précisé qu'on pourrait
bénéficier de réductions sur les tulipes, de promotions
sur les tournesols et, d'avril à juin, d'une corbeille de roses
supplémentaire toutes les trois corbeilles achetées, il
suffisait de le dire, maintenant, de signer, de cocher la case disant
Oui, moi je veux bénéficier de cette offre, une offre s'ajoutant
gratuitement au contrat d'entretien qui épargnerait aux nôtres
d'avoir à se déplacer pour nettoyer, arroser, remplacer
les plantes et les fleurs desséchées.
De toute façon, ils ne feraient rien.
La poussière bâtirait son nid sur leurs noms qui lentement
s'estomperaient
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jusqu'à devenir invisibles, malgré les lettres
dorées qu'elle venait de commander et les trois mètres carrés
de terrain qu'elle voulait acheter, à l'angle de l'allée
transversale et du chemin des Dames, établissant le chèque
à l'ordre des Services de la Ville qui l'encaisseraient pour financer
des projets d'assainissement, d'embellissement et de rénovation
des quartiers les plus défavorisés.
Grâce à nous, cette ville va changer.
Leur disparition allait libérer un appartement
et personne ne s'inquiéterait de savoir qui étaient les
précédents locataires. Jamais on ne se demanderait ce qu'ils
étaient devenus, ceux qui avaient vécu là, qui s'y
étaient même suffisamment installés pour y avoir laissé
des traces que leurs remplaçants avaient aussitôt jugé
bon de noyer sous les produits détergents. On ne se souviendrait
pas d'eux. Leur désir de gloire, les mille projets qu'ils avaient
eu le temps d'échafauder en rêve partiraient aux enchères,
avec les meubles où ils les avaient rangés. Dans quelques
années, disait-elle, tu verras qu'il n'y aura plus personne pour
prendre de nos nouvelles. Si je pars la première, tu te retrouveras
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tout seul à devoir t'occuper du chat. On ne sonnera
à notre porte que pour relever les compteurs d'électricité
ou de gaz, pour nous vendre des calendriers ou pour essayer de nous soutirer
de l'argent.
Il faut que tu signes.
L'avenir leur avait fait faux-bond. Faute d'être
devenus célèbres, ils savaient qu'ils mourraient tristement,
comme meurent les inconnus, et leur absence passerait inaperçue,
à peine laisserait-elle un petit trou dans la recette mensuelle
du boulanger chez qui ils avaient pris l'habitude d'acheter leur baguette.
Un jour, on rangerait leurs affaires à leur place, quelqu'un parlerait
à leur place pour dire des choses les concernant, des choses tristes
et belles, correspondant presque parfaitement à ceux qu'ils seraient
peut-être, un jour, dans une autre vie, et puis, passées
quelques semaines, plus personne n'aurait l'idée de se lever de
bonne heure, sautant dans le premier train pour leur rendre une visite
qu'ils n'espéreraient plus, on ne se déplacerait pas, on
resterait tranquillement chez soi, chacun attendant son tour, sans plus
jamais avoir la moindre pensée pour eux.
Même pas nos amis ?
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Lesquels ?
Il y avait bien Pierre et Georges, mais Pierre, et Georges, depuis le
temps qu'on les détestait, ils allaient bien finir par s'en rendre
compte. Et puis surtout pas eux, disait-elle, justement pas ces deux-là
qui nous porteraient malheur, puisqu'ils allaient mourir, eux aussi, et
que ça, c'était quelque chose qui se voyait déjà,
quelque chose qu'elle avait depuis longtemps remarqué, notamment
sur le visage de Georges avec ses grands yeux vides et ses paupières
tombées, mais aussi l'autre, le plus jeune, qui ne ressemblait
plus du tout à celui qu'elle avait connu, la première fois,
quand j'avais dit Pierre, je te présente Solange, et voici Pierre,
avais-je à cette époque ajouté, le désignant
de la main, comme si ça n'allait pas de soi pour tout le monde
que c'était lui, Pierre, celui-là même qui n'en avait
plus pour très longtemps, aujourd'hui, et qui ne tarderait pas
à se rendre compte qu'il avait comme tout le monde tiré
ses dernières cartouches dans le vide.
Il faut que tu signes.
Peu à peu, leurs amis s'étaient dégradés.
Ils s'étaient enlaidis au point qu'on
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ne pouvait plus leur faire confiance. Ils étaient devenus tristes.
Ils avaient grossi et s'étaient éloignés pour pouvoir
continuer à prendre tranquillement du surpoids. Avec ça,
leurs amis auraient certainement la malchance de partir avant eux et on
pouvait être sûr que dans leur cas rien ne serait au point,
Pierre n'assisterait pas à l'enterrement de Georges, il se tromperait
de cortège et suivrait en pleurant le mauvais corbillard, déposant
une plaque À mon ami Georges sur une tombe qui ne serait pas la
bonne, et Georges ne ferait pas mieux, il arriverait en retard à
l'enterrement de Pierre, il ne retrouverait plus le texte qu'il s'était
promis de lire et bafouillerait quelques mots d'excuse avant d'y passer
à son tour, devenant ainsi la vedette d'une cérémonie
qui n'était pourtant pas la sienne. Ils me dépriment. Ils
viendraient se lamenter sur toi mais certainement pas sur moi, disait-elle,
comme si je ne disparaissais que pour leur faire plaisir. Alors je ne
veux plus les voir. Et toi, si tu m'aimes, tu devrais en faire autant.
Signe.
Pour leur enterrement, elle voulait quelque chose de bien. En s'y prenant
au
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dernier moment, ils n'auraient jamais pu avoir ce terrain, à
l'angle de l'allée transversale et du chemin des Dames, un terrain
qui était maintenant le leur, sur lequel ils avaient des droits
et où ils seraient ensemble, plus tard, avec le soleil du matin
pour les réchauffer et pas de vis-à-vis, trois mètres
carrés situés entre une sépulture inscrite au registre
des Monuments Historiques et la chapelle de la famille Emile et Lucette
Cousin dont les descendants, avait dit le conseiller, font toujours partie
de nos meilleurs clients.
Il faut que tu signes.
Bientôt nous serons complètement liés,
souriait-elle, bientôt nous serons à tout jamais ensemble,
et lui, un peu gêné, n'osant pas lui dire qu'après
tout deux terrains valent mieux qu'un, et qu'il s'y serait peut-être
mieux vu seul, pour une fois, dans cette espèce de lit qu'elle
venait de choisir pour eux deux, avec des draps de couleur pourpre qu'il
trouvait simplement prétentieux et vulgaires, et des petits coussins
ridicules pour soutenir leurs deux têtes, comme si tous les éléments
de leur histoire convergeaient vers ces deux petits coussins et qu'il
découvrait tardivement avoir consacré sa vie à aimer
une femme qui, comme le
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dit Swann en revoyant Odette, n'était
même pas son genre.
Ça y est ?
Les contrats comprenaient les frais de succession,
les démarches administratives, l'emplacement de la sépulture,
le choix d'un monument reflétant leur personnalité, à
quoi s'ajoutait de manière facultative une assurance qui couvrirait
les frais de réparation de la tombe en cas de sinistre, de malveillance
ou de vandalisme. Après ça, une fois les contrats signés,
ils pourraient s'en aller, partir sereinement, soulagés de savoir
qu'il n'y aurait pas de mauvaise surprise, le jour du décès,
puisque tout figurait à présent dans ce petit dossier décrivant
à l'avance les dernières grandes étapes de leurs
derniers grands moments, dossier qu'il suffisait de consulter pour connaître
leurs ultimes volontés, savoir comment se dérouleraient
les jours précédant l'enterrement, à qui seraient
envoyés les faire-part, à qui ne seraient surtout pas envoyés
les faire-part, dans quels journaux paraîtraient les avis de décès
qu'ils pouvaient déjà lire, à l'exception des dates,
et c'est vrai qu'on est encore jeune quand on a cinquante ans, leur avait
dit le conseiller, mais vous avez raison d'être prévoyants,
vous
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avez raison de penser à l'avenir, vous avez fait le bon choix
en optant d'épargner bien du chagrin aux vôtres, à
vos enfants, vos petits-enfants, vous avez choisi de soulager ceux que
vous aimez, de les aider à franchir ce moment difficile, et c'est
la bonne décision.
Tu vois.
L'heure venue, ils pouvaient être sûrs qu'on ne les laisserait
pas tomber. On les placerait dans une chambre froide qui les conserverait
intacts, une fois vidés de leurs selles, coiffés et revêtus
de leurs plus beaux habits, comme deux empereurs cachés dans une
glacière. Ils ne seraient pas seuls. D'autres les attendraient,
d'autres les rejoindraient dans la chambre froide, mais chacun disposerait
d'un bac individuel, garantissant à tous la meilleure hygiène.
Elle avait lu qu'à partir de neuf heures, dès le lendemain
de leur arrivée, les visites seraient autorisées, comme
s'ils savaient que c'était justement l'heure où il se levait,
lui, avec sa mauvaise tête du matin, et tout le monde pourrait alors
se recueillir devant leurs deux dépouilles qui seraient vraisemblablement
admirées, les plus enthousiastes n'hésitant pas à
se pencher pour les embrasser puis se
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redressant vivement, par peur des
microbes. Et pourtant, de ce point de vue, je peux vous assurer qu'il
n'y a aucun risque, avait précisé le conseiller, nos locaux
sont soigneusement désinfectés, après chaque client
on nettoie les bacs et nos agents d'entretien sont triés sur le
volet, conformément à la charte Respect-Qualité répondant
aux normes européennes des Services Funèbres.
Vous voyez.
La charte Respect-Qualité c'était ce logo, là, en
haut du prospectus, ces trois lignes incurvées qu'on retrouvait
à chaque page du contrat, une sorte de mer sur laquelle figurait
un voilier, un petit navire filant vers une éternité dont
il n'y avait sans doute pas grand chose à attendre mais dont toute
cette vie n'aurait finalement été que la longue et décevante
préface.
Préface / Philippe Adam
Philippe Adam a trente et un ans. Il est l'auteur de De beaux
restes, roman, paru aux éditions Verticales et de Chirurgie,
court récit, édité par Inventaire/Invention
en 2002.
Du même auteur dans la revue: Happy
end et Chirurgie
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