Maladie
de Tanguy Viel
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 34 pages

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  inédit

 


ous ne comprenez pas. Si je venais vous voir en disant que je veux guérir, si j'ouvrais la porte de votre cabinet en disant soignez-moi, vous ne comprenez pas, cela ferait encore partie de ma maladie, tout fait partie de ma maladie, jusqu'aux moments où je ne suis pas malade. Il n'y a rien à faire contre une maladie comme la mienne, une maladie qui reste à l'intérieur de moi, qui s'occupe de moi sous tous les angles, physiquement, mentalement, une maladie pour empêcher la vie de se dérouler possiblement, toujours là, quelque action que j'entreprenne,
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quelque comportement que je montre, toujours là, partout. Ma vie entière est une maladie. Quand je ne suis pas malade, ça n'a rien à voir avec une guérison, ni avec un repos, c'est au contraire pour que ma maladie puisse reprendre des forces, pour que la maladie puisse gagner un peu plus sur moi, sur moi d'une part et sur tout le monde d'autre part. N'allez pas croire que les médicaments, les paroles, n'allez surtout pas croire que c'est la voie du mieux aller, je vous le dis, c'est une ruse de la maladie elle-même pour parvenir à ses fins. Par exemple, les fins de ma maladie, aujourd'hui, sont de m'accorder une petite heure d'accalmie pour que je vienne vous voir, c'est-à-dire une petite heure d'accalmie pour qu'elle souffle un peu avant de trouver une nouvelle cible. Ici la maladie souffle un peu et c'est une soupape très importante pour moi, un moment de sérénité plutôt rare, parce que la plupart du temps, quand il faut rencontrer quelqu'un, dans un bureau médical ou un supermarché, n'importe où quand il faut croiser quelqu'un dans les cafés et les rues, la plupart du temps ce n'est qu'une occasion pour la maladie de se manifester, de me faire baisser les yeux vers le sol, ou changer de trottoir, ou parler seul dans les rayons des
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supermarchés, ou trembler de l'intérieur, ou penser n'importe quoi sur les gens. Voilà comment je supporte les autres en mon corps malade. Et même, ma maladie est peut-être en train de souffler un peu à cet instant, mais c'est encore ma maladie qui parle, qui vous parle à travers ma voix. Seulement elle parle calmement, ou disons, elle parle sans que je hurle, sans non plus que je prenne cette chaise et que je vous l'envoie dans le crâne, sans que je m'arrache les cheveux ou que je tourne en rond dans ce cabinet trop petit. Elle parle de sorte qu'elle puisse être entendue, voyez-vous. Ma maladie a besoin d'air libre pour s'exprimer et croître et agir. Elle a besoin de tous les endroits publics, des jardins, des rues, des cinémas, rien n'échappe à son désir. Rien n'échappe, devrais-je dire, à la voracité de ma maladie. C'est pourquoi vous pouvez me renvoyer avec un sourire et quelques calmants, cela signifiera tout simplement une victoire supplémentaire de ma maladie, une victoire parmi des milliers d'autres, et signifiera une défaite supplémentaire de la médecine. J'ai essayé autrefois de frapper à la porte de maisons construites exprès contre la maladie, j'ai rempli des dossiers énormes pour ça, mais rien, jamais la moindre institution
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nulle part, ni en France ni ailleurs, n'a su répondre positivement à ma demande. Même en sonnant directement aux grilles des cliniques, même en étant reçu poliment par un gardien ou un infirmier, toujours j'ai fini par être éconduit dans le froid de l'hiver et la maladie gagnante. Jamais pris au sérieux, nulle part. Mais ce n'est pas de la faute de la médecine, je le répète, c'est de la faute de la maladie qui a tout pouvoir sur nous tous, à commencer par celui d'être plus intelligente que nous. Et ma maladie personnelle, dès qu'elle a vu s'ouvrir devant elle un avenir de soins et de blouses blanches, à chaque fois qu'un grand clinicien a accepté de me recevoir dans son bureau, immédiatement elle a su se cacher à l'intérieur de moi, se rendre invisible à l'auscultation des médecins, psychologiquement invisible, et elle m'a laissé répondre posément à toutes sortes de tests psychologiques, de sorte qu'on ne me prenne pas au sérieux, qu'aucun mot savant ne puisse la définir et qu'elle puisse vivre en paix dans les rues et les villes. Psychopathe, schizophrène, névrotique, hypersensible, maniaque, monomaniaque, paranoïaque, asthénique, neurasthénique, hypocondriaque, cyclothymique, aucun mot, vous dis-je, ne convient au mal.
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Tous lui conviennent et donc aucun ne lui convient. Ma maladie, entre autres infinis pouvoirs, possède celui de se montrer en toute sécurité sous les formes les plus diverses, et de se cacher à l'approche d'un danger. C'est pourquoi aussi je n'ai pas l'air nauséeux et les yeux noircis des malades, la voix cassée et la parole en saccades, à cause de cette intelligence rare et perfide de la maladie à se cacher quand il faut, s'exercer quand il faut, et me narguer quand il faut. Nous avons cru pendant longtemps que les hommes étaient les seuls êtres doués d'intelligence, mais c'était sans compter avec les maladies qui sont les organes mêmes de l'intelligence. L'intelligence humaine, ou ce qu'on nomme telle, l'intelligence humaine est un don fait par la maladie à l'homme pour mieux ruser. Nous autres, les humains, nous sommes les doublures de la maladie, et chacun sait, les doublures sont ceux qui font le sale boulot, ceux qui ne sont payés d'aucune grâce, et qui encaissent les coups, voilà ce que nous sommes, nous autres humains. Nos maladies respectives se sont assigné des rôles pour croire dialoguer ensemble, mais c'est faux. Votre maladie vous regarde, la mienne me regarde. C'est pourquoi je viens vous voir. Je viens vous voir pour
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vous signifier très clairement que ma maladie ne vous regarde pas et que vous ne pourrez rien faire contre elle. Vous pouvez sans doute faire beaucoup de choses pour elle, mais pas contre elle. Et c'est pour cette raison que je viens vous voir. Ou plutôt, c'est pour cette raison que ma maladie vient vous voir et qu'elle m'a traîné avec elle jusqu'ici, pour jouer avec moi la persuasion que je n'ai rien et que je suis en pleine santé, pour se sentir un peu plus forte, pour ressortir grandie de votre rencontre, comme elle sort grandie et renforcée de toutes les rencontres, de tous les accidents. Pour ma maladie, il n'y a pas de rencontres, il n'y a que des accidents. Vous êtes l'un des accidents de ma journée, une plaie supplémentaire à endurer, comme le sont toutes les choses du monde. Vous êtes une nourriture de ma maladie, et il est possible, tout à fait possible que vous soyez pour aujourd'hui l'aliment le plus nourrissant, le plus vitaminé qui convienne à ma maladie, comme il est possible que je sorte d'ici et qu'un nouvel accident survienne qui plaise encore plus à ma maladie. Comprenez bien. Il serait tout à fait possible que je sorte d'ici, que je croise quelqu'un dans le couloir, et que je l'insulte ou que je lui crache dessus, comme
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il est possible aussi que je lui fasse un signe de tête poli pour le saluer, possible encore que je fasse un bond en arrière, que je rase le mur la tête basse, et que je m'enfuis en courant. Qu'assis au volant de ma voiture j'attrape l'autoradio à force qu'il se détraque et que je le balance par la vitre, possible que je n'ose pas rentrer chez moi à cause du noir dans l'escalier, et possible que j'y rentre avec beaucoup d'alcool dans le sang. Cela je ne peux pas le savoir pour l'instant, voyez-vous. Il est quinze heures trente à votre pendule, seulement quinze heure trente, et d'ici la nuit tombée, je n'ai aucune garantie quant aux besoins alimentaires de ma maladie. Tout est toujours possible avec elle. Un monstre qui trouve mon âme à sa convenance, qui trouve mes yeux à son goût, qui s'est accommodé parfaitement de ma nature. Moi-même je suis plutôt d'une nature calme et tranquille, moi-même sans lui, sans le monstre de la maladie, je suis un homme très simple. Et si je vivais seul en quelque sorte, si je vivais sans elle disons, je serais homme à vivre posément, à faire des mots croisés toute la journée, à sortir l'après-midi pour une petite balade diurne, du genre à me poser le soir dans un fauteuil pour regarder simplement une émission simple à la
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télévision, je suis un homme paisible par nature. Mais je n'ai jamais pu expérimenter ma nature. La maladie a dicté à ma nature éteinte toutes les conduites de la vie courante, tous les gestes à faire, les activités à pratiquer. Si j'aime certaines émissions à la télévision, ma maladie s'arrange pour que je les déteste. Si je crois avoir faim, elle me donne des nausées. Si je me couche tôt, je m'endors tard. Pas un jour je n'ai réussi à me sentir vivant si proche de moi et de ma nature. Ma nature, comprenez-vous, ma nature chez moi est un pur fantasme, un espoir de réveil futur, une possibilité, mais pas une réalité. Pas une heure ma nature n'a connu sa réalité, n'a connu, devrais-je dire, sa naturalité. Je ne suis d'aucune manière un homme naturel. Un homme naturel viendrait vous voir naturellement, serait naturellement assis en face de vous et parlerait naturellement au médecin naturel que vous êtes, mais moi non. Je fais tout cela, mais je le fais maladivement. Je vis la même vie que chaque homme naturel, à la différence près que je suis un homme malade. Aussi je ne fais plus jamais de mots croisés, je ne me balade plus jamais tranquillement, je ne regarde plus jamais la télévision. Aujourd'hui est une exception. Aujourd'hui j'ai profité du
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sommeil de ma maladie pour venir vous voir, mais c'est une exception de courage, un sursaut de ma nature défaite. Et j'en suis là. D'une certaine manière, j'en ai toujours été là, mais je ne sais pas par quel coup du sort, maintenant je sais que j'en suis là. Avant j'en étais là sans le savoir, et maintenant j'en suis là en le sachant. Et voyez ce que je veux vous dire aussi, c'est l'ultime tour de force de ma maladie, avoir poussé son vice à me donner une conscience précise de son existence, avoir glissé en moi un nouveau grain d'intelligence pour que je puisse la décrire avec précision, m'avoir laissé le pouvoir de la regarder agir en moi, c'est-à-dire me regarder moi-même agir à l'envers d'une vie sereine et normale comme j'aime. Ma maladie a pensé à tout, lentement, méthodiquement, elle a pensé à me rendre assez malade pour vivre comme une loque et assez sain pour continuer à vouloir vivre quand même. Ma maladie ne me laisse aucune chance. La seule chance que me laisse ma maladie, c'est de venir vous en parler, de me tenir au chaud sous le ciel gris d'automne. Pendant des années, j'ai été malade sans le savoir, sans pouvoir dire à un voisin de faire moins de bruit parce que j'étais malade, sans que personne ne perçoive mes comportements
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maladifs. Mais voilà la perfidie de la maladie : s'il arrive à parler de moi précisément, se dit-elle, alors il se croira fort et en pleine forme, se dit-elle. Mais ce n'est qu'un leurre, un leurre et un piège. C'est pourquoi elle m'a laissé venir vous voir, et même, elle m'a poussé de toute sa force à venir vous voir, pour que son piège puisse agir et se refermer, c'est-à-dire pour que j'arrive à vous faire croire à vous, non pas que je suis malade, mais que j'ai du pouvoir sur ma maladie, pour que je jouisse devant vous de ma capacité à comprendre ma maladie, devant vous et donc devant moi, que j'arrive, grâce à vous, à me retourner sur moi-même et à jouir de moi en tant qu'individu qui a du pouvoir sur sa maladie. Croyez bien que je ne suis pas dupe, et en vérité, de vous à moi, je suis en train de l'avoir. A l'instant où je vous parle, je suis en train de jouer le plus grand tour qu'un homme ait jamais joué à sa maladie. Je suis en train de lui faire croire que je suis tombé dans son piège, alors qu'en vérité je n'ai pas été dupe une seconde de son stratagème. C'est pourquoi je ne vous demande rien, absolument rien, ni approbation ni réconfort ni médicament. Moi j'en ai fini avec ça, avec la peur de soi-même qui se reflète sur les autres, avec elle croupie dans
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n'importe quel recoin du cerveau. Voyez-vous, je la sens qui se tient là dans ma peau, même de visage elle n'en a plus depuis longtemps, et les noms qu'on lui donne, c'est bien pour les savants et les autopsies. Toutes les maladies devraient porter le même nom, un nom imprononçable qu'on aurait dû inventer depuis longtemps, la vôtre ou la mienne, c'est le même combat qui nous unit contre elle, et les mêmes maladies pour les hommes et les femmes et les chiens. Pendant longtemps je lui ai donné un nom, pendant longtemps, je dois vous dire, je n'ai pas trouvé d'autres moyens de la combattre que de la surnommer. Non pas un nom médical, non pas un nom savant, un surnom seulement, et je l'ai appelée Hyde, ne me demandez pas pourquoi, j'ai appelé ma maladie Hyde, c'est tout. Pendant des années, pour peu qu'on me demandât si je vivais seul, qu'on me demandât si j'étais libre tel jour et tel jour, des années j'ai répondu, non, j'ai répondu, j'héberge une amie, elle s'appelle Miss Hyde, je ne suis pas libre. Mais plus tard j'ai pensé, donner un nom à sa maladie, c'est aussi malade que donner un prénom à sa voiture. Et j'ai arrêté de l'appeler Hyde. J'ai arrêté de l'appeler tout court, parce qu'à chaque fois que j'ai nommé la maladie Hyde,
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même à voix basse, à chaque fois, je l'ai sentie se lever et s'approcher de moi et rentrer en moi et s'emparer de moi. Rien n'est plus propice à la maladie que de la craindre et de la soupçonner dans les parages, comme on marche dans la rue la tête vide et dégagée, les pieds fermes sur les trottoirs, et soudain on regarde derrière soi ou à côté de soi, soudain on se souvient qu'on est très malade, alors une rue puis une autre et vous vous mettez à courir sans savoir où, vous prenez l'impasse aux longs murs sur la gauche, sur la droite, en marche, demi-tour, à l'arrêt, parce qu'elle traîne là, partout, à l'intérieur des vitrines, au fond du crâne, en quelque chose une fissure, en quelque chose un sarcasme, et le malheur de s'en retourner chez soi les yeux piquants. Une seule pensée peureuse d'elle, une seule lettre de son nom, c'est la certitude de son déclenchement. Ma maladie s'est toujours assise là où j'étais assis, ma maladie m'a toujours doublé dans mon travail, a toujours regardé la télévision à ma place, ma maladie a fait tout ce que je faisais pour m'empêcher de le faire. J'ai été chauffeur de taxi, ma maladie est devenue chauffeur de taxi. J'ai habité en face d'un cinéma, ma maladie a habité en face du même cinéma. J'ai été trompettiste, ma maladie s'est mise à
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jouer de la trompette jusqu'à m'en dégoûter. Même des mots croisés elle ne me laisse pas en paix, pas une heure sans m'énerver, sans qu'une définition stupide que je ne trouve pas ou un nombre de lettres qui ne correspond pas, sans qu'elle me ronge le cerveau et que je finisse par jeter le journal à la poubelle. Tout toujours à ma place et moins bien que moi. Moins bien que ma nature paisible que je n'ai jamais pu expérimenter. Toujours là où je me pose et m'installe. A peine je soupçonne une amélioration, déjà elle frappe à la porte de chez moi. Déjà essayé cent mille tours pour la fuir, l'éliminer j'ai renoncé depuis longtemps mais la fuir au moins, que quelques jours ou semaines je puisse me sentir un autre homme, c'est-à-dire au fond me sentir moi-même quelques jours ou semaines, non pas que j'ai renoncé à cet espoir-là, mais on n'imagine pas, vous n'imaginez pas, la vitesse de déplacement d'une maladie comme la mienne, la vitesse d'adaptation à tous les milieux, et le temps restreint que j'ai quand je fuis très loin. Même en venant ici j'ai espéré qu'elle peine et s'essouffle à m'accompagner, j'ai cru au tout début qu'elle pourrait rester dans la voiture à m'attendre, mais c'est certain maintenant que non, certain qu'elle est là à ma
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place et qu'elle m'énerve déjà, que c'est elle qui ronge et salive et pour vous dire quoi qui lui tienne tant à cœur ? Franchement je n'en sais rien. Cent mille tours contre elle et rien n'y fait, même de déménager sur des kilomètres ça la laisse froide et aussi vive qu'une vipère. Déménager j'ai pensé longtemps que c'était ce qu'il fallait. Moi tout seul et sans elle me déplacer d'une ville à l'autre, j'ai cru que ça changerait quelque chose mais en vérité rien. J'ai cru m'observer différemment dans un miroir, mais c'était faux. Je n'ai plus de miroir. D'avoir mis de l'espoir dans un déménagement, alors ma maladie s'est vengée et a grondé plus fort encore : ma maladie a décidé que seuls les murs gris supporteraient mon visage. Ma maladie a dit, ton miroir prend trop de place dans ta vie, et donc il prendra trop de place dans le camion de déménagement. Et je l'ai laissé, à sa place, à la merci du prochain locataire, qui finira par déménager lui aussi. Tout le monde finit par déménager. Tout le monde quitte sa ville un jour ou l'autre dans l'espoir de fuir la maladie. C'est notre façon à nous de croire nous en sortir. Même ceux qui ne déménagent jamais, au fond d'eux-mêmes ils ont déjà déménagé cinq fois, dix fois, pour vouloir échapper au mal.
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Tout le monde a déjà déménagé. Tout le monde déménage tout le temps. On ne sort pas dans la rue sans voir un camion de déménagement, on ne regarde pas à la fenêtre sans voir quelqu'un trimballer une chaise ou un matelas. Nous les humains, notre différence avec les chiens c'est de déménager. On mange comme eux, on baise comme eux, on pense comme eux, mais on déménage. C'est l'illusion suprême procurée par la maladie et l'espoir qu'on met tous naïvement dans l'échappée. Mais je le répète, illusion cela. Et la maladie continue de gagner. Au total, on se retrouve dans une ville nouvelle, on ne connaît personne, et la maladie vous poursuit. Vous montez l'escalier pour la première fois, vous posez le pied sur le parquet de votre nouvel appartement, vous regardez vos chaussures fouler pour la première fois ce sol neuf, et déjà il est vieilli de son odeur à elle, déjà quelque chose murmure qui dit votre échec, et plus jamais, là, dans ce nouvel appartement, plus jamais vous ne vous sentirez bien, à l'aise, chez vous, sain, et solide. Votre maladie a déjà contaminé tous vos projets, pourri votre envie de refaire les peintures, celle de mettre des affiches sur les murs, d'acheter des nouveaux meubles, de saluer les voisins,
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tout est pourri d'avance. Mais votre maladie, ce qu'elle aime plus que tout à ce moment-là, c'est vous rappeler l'appartement précédent, vous rappeler la couleur des murs et la lumière du matin, comme vous viviez tranquille dans cette ville d'avant, la rue souriante et le jardin public, et le ciel découpé dans la fenêtre. Votre maladie, regardant vos affaires étalées sur le sol, vous demande : pourquoi as-tu déménagé, toi qui étais si bien installé ? Mais c'est faux. Vous détestiez votre appartement d'avant, la rue, le buraliste, la ville, le voisin du dessus, la rivière en crue, la région, tout était insupportable. Seulement qu'avec son vice elle voudrait qu'on s'y trompe, elle attaque la mémoire d'une manière chimique, elle injecte des molécules de sa composition dans notre panorama intérieur, de sorte que toujours on regrette, qu'on se repente, et pour finir, qu'on aille verser une larme sur nos anciennes demeures. Ma maladie m'a fait déménagé quinze fois en sept ans, quitter ville après ville à force de dégoût, haine des habitants, haine des avenues bruyantes, ou trop calmes, ou trop ombragées, haine du climat trop sec, trop humide, trop continental, haine adaptée toujours à chaque lieu. Toulouse, dix mois. Perpignan, quatorze jours.
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Montpellier, cinq mois et demi. Lyon, un an. Lons-le-Saulnier, cinq semaines. Bruxelles, sept mois. Bar-le-Duc, deux jours. Paris, non, pas Paris, jamais. Laval, cent vingt-huit jours. Tours, trop longtemps. Bourges, trop longtemps. Marseille, sûrement pas. Nice, un automne entier. Charleville-Mézières, une saison. Calais. Dunkerque. Saint-Malo. Landivisiau. J'abomine chaque lieu habité par moi pour les siècles des siècles. Seulement, à chaque fois, à chaque nouveau lieu la maladie laisse survenir le remords, l'amour à contre-courant, voyez-vous, et laisse à moi-même la sensation amère du " c'était mieux avant ". Et chaque été, chaque hiver, chaque week-end possibles, je retourne comme un pèlerin partout où j'ai vécu. Bourges, Lons-le-Saulnier, Landivisiau, j'arpente les mêmes rues affreuses, j'accomplis les mêmes promenades dominicales, je mange dans les mêmes restaurants et je lève les yeux sur les mêmes arbres morts. Je suis retourné deux fois à Laval, trois fois à Bar-le-Duc, deux fois à Toulouse, contre mon gré, contre mon dégoût des églises et des hôtels, mais selon le désir incompressible de ma maladie. Que ma vie entière soit indexée sur les traces perdues de moi-même par moi-même, que le temps que j'aurais à
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regarder devant moi, je le passe à regarder derrière, à visiter ce que j'ai déjà connu, puis fui, puis pleuré. Ainsi, à chaque étape supplémentaire marquée par le sceau du déménagement et de la fuite correspond une croissance spectaculaire de la maladie capable de provoquer du remords à chaque fois plus tiraillant. La maladie promène sa lanterne magique sur les villes d'autrefois, sur les appartements qu'on a quittés, de sorte qu'ils jouissent d'une lumière nouvelle, d'une couleur fraîche, et de sorte qu'avec des larmes on s'attriste sur leur sort. Mais je l'ai compris maintenant, et j'ai mis au point un système infaillible contre cette irruption de la maladie, contre sa faculté nostalgique et son amour truqué des vieilles années, j'ai mis au point un système infaillible : j'ai acheté une carte de France, une carte Michelin parfaitement détaillée, et je l'ai punaisée sur le mur de ma chambre, en face du lit. Puis j'ai acheté des fléchettes, une trentaine, grande qualité, normes professionnelles. Et tous les soirs, tous les soirs avant d'essayer de dormir, je pilonne la carte avec les fléchettes. Je vise toutes les villes que j'ai habitées, Montpellier, Bar-le-Duc, Tours, Nice, Bruxelles, Laval, je plante trois fléchettes par ville et par soir, jusqu'à ce que chaque lieu soit
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complètement troué et illisible. Tant que je me souviendrai des noms à la place des trous je continuerai, tant que je serai capable de placer Lons-le-Saulnier sur une carte de France, je lui planterai trois fléchettes dans le cœur tous les soirs. Déjà je ne sais plus où placer Bourges ni Laval ni Charleville-Mézières et déjà ça va mieux. C'est comme une posologie que je me suis indiquée, une médication nouvelle et que je peux conseiller, efficace contre la nostalgie. Efficace contre ce type-là de nostalgie, comprenez bien, contre ce démon qui consiste à retourner toujours partout où la maladie a grandi, tout comme si on oubliait que c'est elle qui a grandi ici et là, et non pas soi. Soi on a fait que se réduire ici et là, laisser des plumes dans chaque port, se vider de l'intérieur à mesure qu'elle s'est remplie. Ma maladie à moi, celle que je décris avec la meilleure volonté malade du monde, la mienne est ainsi, aspirant tout, me dépossédant de tout, ville après ville, déménagement après déménagement. Ma maladie m'a débarrassé une à une de mes propriétés. J'ai dû lâcher lentement la plupart de mes objets préférés. Mon jeu d'échecs. Mes œuvres complètes de Bossuet. Mon fauteuil Louis XV. Ma photo fétiche de Marcel Duchamp. Ma vaisselle de Chine. Ma trompette.
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Mon ordinateur portable. Mon chien. Tout, je dis, tout, j'ai dû, je dois, je devrai, y renoncer, pour le bien-être croissant de ma maladie. Et maintenant je ne possède plus rien. Quelques livres, oui, parce qu'il faut. Quelques médicaments parce qu'il faut et un fusil pour le cas où. Une grande réserve de fléchettes, des murs blancs et une carte de France. Pas d'ordinateur, pas de téléphone, pas de montre. Plus de miroir, j'insiste. Une nouvelle vie s'annonce.

Tanguy Viel

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Tanguy Viel a publié Le Black Note, Cinéma et L'absolue perfection du crime aux éditions de Minuit

Du même auteur dans la revue :
La côte des légendes
Tout s'explique

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