Carte
postale
éditions d'Art Jack
22700 Louannec |
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Un morceau de rouille sur une carte postale. Sur le
fond marin (de la carte postale ? de l'océan qui s'y figure ?), ce
qu'on voit c'est la poupe du cargo, ou la proue, en tout cas l'extrémité
qui continue d'émerger au-dessus de l'eau, et on soupçonne
que dessous dans la mer, comme un iceberg il y a le reste du bloc d'acier,
les cent vingt mètres du cargo noyé à la verticale
(cent vingt mètres : l'a-t-on lu quelque part ? dans un journal local
? dans un magazine ? nous l'a-t-on raconté ?). D'y penser ça
fait une impression curieuse, la profondeur de l'eau à cet endroit
et l'idée qu'en vrai dans la mer il y a tout ce métal qui
dort et s'oxyde et remue depuis des lustres maintenant (ou ce qui semble
tels, des lustres, à hauteur de nos mémoires), avec un bruit
sourd sur le sable à cause des courants (cela - certitude ou presque
- cela se sait et s'entend, presque aussi, sur la carte postale). D'y penser
donc, et d'observer comme une icône ce morceau de rouille qui a continué
de tenir sur l'horizon après le naufrage, continué des mois
de mourir à la surface comme sur un lit de mort, alors on finit par
croire que c'est venu là tout
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seul. Que c'est comme une histoire ancienne qu'on nous a racontée
et tout d'un coup elle a surgi dans la mer, un monstre marin en vérité
qui serait né de la mer elle-même et des légendes qu'on
dit sur elle.
Sur elle, la carte postale, on
voit la mer bleue autour du morceau de rouille qui se dresse debout dans
la Manche. Parce que c'est dans la Manche que c'est arrivé, daté
par tous mars 1978, et la carte postale, on la trouve encore à vendre
pour un franc cinquante dans la région, pas la région, le
recoin, la zone même du drame (drame ou tragédie ou catastrophe,
ce sont ces mots-là qu'on emploie à cet endroit de la terre).
Et le deuil désormais y semble fait, et la mer depuis longtemps y
a repris ses droits (d'où sait-on, au fond, que la mer avait des
droits, qu'elle les a perdus, puis repris ?). Et cette poupe ou cette proue
immortelle à l'air libre sur la carte postale, ce pont arrière
qui se maintenait pour respirer, lui en vrai s'est absenté de la
surface quelques mois plus tard, une tempête à l'automne qui
a suivi le naufrage (c'est-à-dire une tempête qui a répondu
comme symétriquement à celle-là
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même qui fut cause de l'échouage, d'équinoxe en équinoxe
comme on voudrait le croire - mais les dates ne correspondent jamais si
bien), et tout s'est engouffré dans l'eau, tout ce qui restait, donc,
de traces visibles à la jumelle, et que seule ensuite une carte postale
(une photo aérienne) donne visible. Ce qui fait qu'aujourd'hui quand
on regarde, à la jumelle encore, depuis la côte, il n'y a plus
rien que les rochers comme d'habitude et l'eau comme d'habitude et les nuages
souvent. Si on plonge, dit-on, très profond pour atteindre l'épave,
on entend les plaques de tôles qui se frottent et se cognent à
cause des courants. Mais la carte postale, cela ça suffit pour savoir
comment c'est au fond de l'eau, comme un miroir de nous au fond de nos crânes,
des plaques de tôles tout simplement qui se cognent et font un bruit
d'orage.
On dit que le chaos nous éloigne
de nos corps. La maison de famille, le chemin
de terre qui mène à la plage juste en dessous, et de ses fenêtres
à elle, la maison de famille, on aurait cru qu'on
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avait prise directe sur l'événement, à cause de
l'eau noire qui venait se fixer sur les rochers qu'on pensait privés,
nous appartenant, à nous les habitants, qu'on voulait bien partager
certains mois d'août avec quelques rares amis, mais pas avec celui
qu'on aurait volontiers nommé l'ennemi, qui avait gagné si
vite sur nos forces acquises depuis toujours de maîtriser le sable,
le granit, les marées, et les barques de pêches autour desquelles
se baigner, avait gagné par interdiction naturelle de trop s'approcher,
sinon observer (de la route au-dessus ou à la télévision,
quelle différence cela faisait-il ?), observer les cormorans se noyer
dans l'huile, le pétrole qu'il avait, comme seule arme posthume,
envoyé vers nous. Quelque chose du scorpion, aurait-on dit si plus
vieux nous fûmes, parce qu'impossible de distinguer de ce geste suicide
de l'attaque, de la piqûre ou de la marée noire, s'il survient
comme ultime défense ou véritable tyrannie au prix de sa vie;
ainsi d'un naufrage qui fit couler tant d'encre (tant de pétrole).
Achetée
seulement l'été 99, cette carte postale, quand les buralistes
mettent
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tout sur les trottoirs avec le beau temps, et celle-là de carte postale,
du pétrolier échoué il y a vingt ans, avec écrit
dessus "1978-1998". On peut choisir alors, sur l'étal
du buraliste, entre un coucher de soleil sur les criques locales et le morceau
dressé sur l'eau d'un navire coulé. Question adventice mais
le coeur malgré tout : y a-t-il un homme sur terre capable d'écrire
au dos d'elle "bons baisers de Bretagne" ou "amicales pensées"
? Il fait très beau sur la photo et la mer brille et la rouille brille
et en cinq lettres survit le nom maudit du bateau.
On
dit aussi que l'organique nous retient du chaos. Ces
jours de 78 quand tous, quand la ville entière, quand il fallait
qu'ils y courent, sur les dunes regarder aux jumelles, sur les dunes regarder
à l'oeil nu au fil des jours la nappe noire de pétrole s'étendre
aux rochers et aux sables, et si vite les chaînes d'hommes qui se
formaient, les seaux d'habitude recevant le poisson, cette fois sacrifiés
aux hydrocarbures, jetés ils ne savaient plus où ni quand
ça s'arrêterait, et les larmes des mois durant avaient coulé
sur les
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visages, ceux d'hommes que rien d'autre n'attachait à la terre,
sinon, précisément, ce qui ne lui appartient pas (à
la terre, au sol, à la vie humaine), c'est-à-dire, précisément,
la mer, ou l'océan, ou l'eau.
De
tout cela je n'ai aucun souvenir. Jamais vu même l'empreinte physique
de l'ébranlement, nulle part, sur aucun front. La carte postale elle-même
contre cela, contre mémoires défaillantes ou générations
trop jeunes, elle assure la liaison entre les temps : dans un coin d'elle,
présente en médaillon, comme une surimpression faite au milieu
de la mer photographiée, comme une greffe donnant regain de vie plus
neuve, l'ancre du navire exposée sur le port le plus proche (le recoin,
la zone du drame, avons-nous dit, là où les buralistes bradent
les cartes postales, à cause des touristes absents depuis toujours),
l'ancre donc qu'ils ont ramenée longtemps après à la
surface, nettoyée et polie et se voulant monumentale (on ne sait
plus, là, ce qui prend en charge la volonté du monumental,
de l'ancre elle-même qui s'impose, ou des autorités locales
conscientes sans doute d'associer à jamais le nom d'un port à
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celui d'une marée noire). C'est pourquoi, quand on y regarde de près
(l'ancre, sur la carte), on distingue si petites deux silhouettes de pêcheurs
posées là pour l'occasion, c'est-à-dire pour qu'à
l'échelle on saisisse l'ampleur du désastre, ou plutôt
l'ampleur du cargo (ici aussi, au fin fond du Finistère, utilisation
faite, impunément, de la vieille recette métonymique). Font-ils
seulement, ces deux pêcheurs, de leur hauteur, le dixième de
la masse d'acier nettoyée et polie et se voulant - cette fois c'est
sûr - monumentale ?
On dit que le corps
est mesure de toutes choses. Ecrit en bas d'elle,
la carte postale, calligraphié presque comme une carte de voeux,
écrit : "... il y a vingt ans s'échouait l'Amoco-Cadiz",
comme pour répondre, les redoublant, aux dates extrêmes qui
ponctuent ce laps de temps, 1978-1998 ... il y a vingt ans. Temps
curieux d'une mémoire toute collective, à l'âge où
celle-ci presque s'étiole, compte ses morts, ou annonce sa faculté
d'oubli, de deuil accompli, d'enterrement marin. Et victoire pourtant semble
faite d'assurer la
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pérennité de l'événement quand, à la
seule prononciation du nom d'Amoco, c'est une terre entière qui
s'étonne encore, ou annône "je me souviens". Alors
celui-là qui aura reçu, l'été 98, cette carte
signée au dos par un ami, celui-là attend 2018 pour se souvenir
de s'être souvenu.
D'avoir eu cinq
ans cette année 1978, et impossible d'entrevoir un sursaut d'image
propre, c'est-à-dire d'image non salie par récit interposé,
carte postale, article jauni, ou voix d'aïeul entretenant le drame.
Cinq ans pourtant, il y a des choses qui remontent de plus loin, mais
pas ça. Lieu énervant, à force, de lire sur une carte
postale comme la date anniversaire de sa propre origine, celle-là
précisément qui ne se fixera donc jamais, et ne trouvera
son mythe que dans l'imaginaire édulcoré des autres. Parce
que surtout, à force, j'ai fini par croire que je m'en souvenais.
Tanguy Viel
Tanguy Viel a publié Black Note et Cinéma
aux éditions de Minuit
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