Tout s'explique
de Tanguy Viel
Un petit livre d'Inventaire/Invention
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  inédit

A propos d'Explications, de Pierre Guyotat, éditions Léo Scheer



hroniquer, sur un mode analytique, un livre d'entretiens, cela n'a guère de sens. On accorde en général à ce type d'ouvrages une autonomie suffisante pour s'éviter un commentaire critique, et on se repaît tranquillement de la parole prodiguée par l'auteur, dans une lecture plus calme (et sans doute moins ouverte) que celle, par exemple, des Frères Karamazov. A un livre d'entretiens, on peut d'ailleurs supposer plusieurs raisons d'être et de
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satisfaire le lecteur sans autre commentaire. Celle, par exemple, de nous gratifier d'une conversation plaisante entre un écrivain et un questionneur, jusqu'à nous faire partager le plaisir de leur complicité. Celle, plus sérieuse pour l'artiste, de nous donner enfin les clefs de son travail (à moins qu'un style plus sibyllin nous permette seulement d'en approcher quelques lignes de force). Celle aussi, toujours pour l'écrivain, de nous raconter une part de sa vie, jusqu'à ce que, lecteurs que nous sommes, on se laisse éclairer par l'indice biographique. Celle encore de prendre une leçon de sagesse, ou une leçon de littérature, ou une leçon d'intelligence. Celle enfin de naviguer à vue entre le style " article de journal " et le style " colloque de poétique contemporaine ". Le tout sans autre souci qu'une cohérence obvie. En bref, on a cent mille raisons de lire des entretiens. Le dernier choc à la hauteur de nos espérances fut sans doute les paroles rapportées de Bernard Marie Koltes dans Une part de ma vie l'année dernière, et paru aux Editions de Minuit. Explications, de Pierre Guyotat, paru aux Editions Léo Scheer, se tient là aussi, et condense à peu
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près toutes les raisons énumérées ci-dessus : mesure biographique, leçon de poétique, considérations, " explications ", plaisir d'un style où parole et pensée semblent se déplier ensemble, et rien qui veuille nous convaincre de quoi que ce soit.

On a peu d'ennui, du coup, à lire ce livre-là d'entretiens, quand même on ne serait pas un lecteur assidu de l'œuvre qui les justifie, quand même, donc, on n'aurait pas été au bout de Eden, Eden, Eden, du Livre, ou de Progénitures. On étouffe vite sa gêne initiale, confus pourtant devant l'idée qu'on est plus prompt à recevoir un langage de tous les jours, tel qu'il est parlé dans ces entretiens, plutôt qu'à s'approprier patiemment la littérature véritable des ouvrages cités. Et plutôt que de gêne, vient surtout se greffer, sur l'image nébuleuse qu'on se construit en lisant, une interrogation de fond quant au geste d'écrire lui-même. La question qui se pose ici est peut-être celle de tout lecteur proche ou lointain de Pierre Guyotat : à l'opacité
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irréductible des livres publiés par l'écrivain, à cette masse textuelle compacte, s'oppose, dans Explications, une parole limpide, clarifiante, et même, disons le mot, simple. Et en guise de gêne, c'est plutôt une déroute qui nous envahit rapidement, un flagrant délit de lecteur qui ne comprenait pas toujours en lisant les livres, ou abandonnait, revenait, replongeait, de temps à autre, dans un Guyotat (mettons, ces derniers temps, dans le dernier, Progénitures), et renonçait, se fatiguait, ou bien avançait, tout gonflé d'un nouvel élan, mais sans savoir où. C'est lui, le lecteur, qui cette fois se sent chez lui, glanant au passage de quoi dévier certaines positions qu'il avait trop vite adoptées, de quoi en conforter d'autres, de quoi s'interroger plus avant sur une certaine avancée littéraire, et de quoi, enfin, prendre une nouvelle mesure de l'écrivain Guyotat (qui refuse lui-même ce mot, " écrivain " - mais cela dépend quelle place on lui donne, et quel sens, et à quelle hauteur on place l'emploi de certains mots).

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Ce contraste étonnant entre la dense parole littéraire et la fluide parole explicative de son auteur (qui précise aussi que tout discours de lui sur l'œuvre fait partie de l'œuvre) ouvre des perspectives, jusqu'à renouveler peut-être la lecture de ses livres. Et c'est là toute la pensée d'une certaine littérature d'après-guerre qui s'avance sous un jour nouveau. Bien sûr, le vieux lecteur insistant de Guyotat se sera déjà trouvé armes et refuges pour prendre la mesure de l'homme et de l'œuvre accomplie, bien avant d'avoir le privilège tardif de lire Explications. Le même lecteur aura essayé de s'en sortir autrement, et bien souvent il aura profité, à son corps défendant, des grandes synthèses théoriques d'une époque révolue pour justifier une littérature qui pouvait manquer, à ses yeux, de " socle référentiel " et, par là, de " possibilité émotionnelle ". Il aura donc vu pendant longtemps chez le même Guyotat une entreprise de " saturation des signes ", un jeu d'" hypertrophie de la matérialité verbale ", ou bien encore un " sapement de la représentation ", et si, à cela, il voulait ajouter un pendant, il aura justifié l'ensemble selon des motifs
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politiques marxistes ou de radicalité avant-gardiste. Incapable la plupart du temps de pénétrer la matière, il ne lui restait que le méta-discours puisant force et légitimité bien en dehors du texte, subordonnant la littérature à des puissances qui ne lui appartiennent qu'à demi : le théorique, le politique.
Nous parlons là d'un lecteur x, qui n'est peut-être personne. Seulement qu'un certain hermétisme du texte, au lieu de se laisser le temps de son saisissement, a poussé la littérature, une littérature, dans des retranchements intellectuels. Et cette poussée trop exogène de l'intellect, on la doit peut-être aux postures des écrivains eux-mêmes à une époque donnée.
Au début des années 60, un article de Philippe Sollers paru dans Tel Quel renvoyait au placard le nouveau roman façon Robbe-Grillet, en l'accusant de n'être qu'une forme de " nouvelle fable ", là où toute narration devait être éminemment suspecte, sinon proscrite. Cet article, outré dans son fondement, avait le mérite de mettre en avant la principale rupture née à l'intérieur des novateurs de l'après-guerre:
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ceux qui, souplement, continuaient de travailler la matière littéraire en seulement déviant ou resserrant les canons du genre (Robbe-Grillet, Claude Simon, Sarraute, etc.), et ceux qui, plus nettement, faisaient table rase et choisissaient de s'opposer à tout type de représentations trop lisses ou trop synthétiques (dont la narration n'était que l'apogée mensongère), pour qu'en lieu et place d'elles s'inscrivent aussi bien le chant, le rythme, la répétition, et nous mènent au brouillage du commun par de l'ultra-singulier, du chaotique, du pulsionnel. Au fond, des gens (dont Guyotat ferait bientôt partie) qui en croisant l'héritage de Mallarmé et celui de Marx, obtinrent de trouver des formes où les signifiants, dans leur violente solitude enfin découverte au grand jour, offraient la possibilité d'une révolution, et non plus de ce consensus couvert par une langue dite commune. On dit pour eux quelquefois : textualistes. Guyotat s'en rapprocherait très vite (après avoir, paraît-il, publié deux romans " psychologiques "), et bien qu'il n'ait pour sa part jamais renoncé à la fiction ni à la narration, il trouvait là une voie qui obligeait ses textes, un temps, à supporter un
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discours à thèse (là où pourtant, un texte comme Tombeau pour cinq cent mille soldats, publié par le même Guyotat en 1963, ruine de l'intérieur toute possibilité thétique).
Qu'on nous pardonne cette digression un peu essoufflée, mais c'est pourtant avec ce passif-là qu'on aborde aujourd'hui, plus ou moins consciemment, un livre de Pierre Guyotat, a fortiori un livre d'entretiens. Ce passif-là, c'est-à-dire aussi l'habitude prise de séparer les écrivains narratifs, des francs-tireurs de la langue, sans trop penser leurs points communs, y compris dans le travail usinier de formation des signes. Car on continue sans doute de supposer un camp du sens commun poursuivant une ligne mimétique jamais abandonnée, et un camp du radical, qui pousse à son extrême les distensions du réel et de la langue. Une affaire de lisibilité au fond. Or précisément, à lire vingt pages des entretiens de Guyotat, qu'on aurait volontiers classé dans la seconde catégorie d'écrivains, on perd toutes ses marques, et on pourrait croire facilement qu'on s'est trompé d'auteur, et que Claude
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Simon ou Jean Echenoz nous ouvrent leur atelier. D'où cet effet de surprise permanente, et cette remarque qui semble sourdre à travers les pages : si on se tient au processus de formation des œuvres, il n'y a qu'une seule littérature.
Claude Simon : " Le concret, c'est ce qui est intéressant, la description d'objets, de paysages, de personnages ou d'actions; en dehors, c'est du n'importe quoi ".
Pierre Guyotat : " En matière d'écriture, il faudrait déjà pouvoir ne se débrouiller qu'avec la réalité, qu'avec le concret, rien qu'avec les moyens lexicaux du concret ".
Ou bien encore, comme quoi il n'y aussi qu'une seule époque, Jean Echenoz : " J'essaye souvent d'apporter des éléments du travail cinématographique : créer du mouvement par l'écriture ".
Pierre Guyotat : " quand je travaille à une scène ou à une transition, je
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l'imagine en transposition cinématographique ".
Ces exemples (et on pourrait en trouver cinquante dans Explications) peuvent paraître anecdotiques. Pourtant ils nous révèlent une affaire de fond quant à la fabrique de l'écriture, une affaire qui défait toute entreprise théorique qui ne travaillerait pas dans la nuance. C'est que, tout simplement, qu'on ait à la fin un roman narratif aux allures classiques, mettons Echenoz, ou des versets tout d'ellipses et de mots mal connus, mettons Guyotat, l'opération littéraire reste la même : une affaire de transformation, un trajet du réel au signe. Car Explications, nous l'avons presque déjà dit, s'engage toujours dans cette même voie : assurer l'aller-retour presque indistinct entre le biographique (images fondatrices, traumatiques, lieux de l'enfance, impressions de famille), l'abord du monde réel, le regard, l'écoute du dehors, et la chimie macérée de l'écriture. " Tout problème poétique est un problème de sciences naturelles, de physique, de chimie ". Une telle phrase est très ouverte, mais elle dit bien cela : qu'on n'écrit pas dans l'abîme
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du signifiant, mais dans sa tension permanente avec un nœud à défaire, d'où qu'il vienne, où qu'il se forme. Et Guyotat n'a de cesse de répéter son désir de dire le monde. Exemple parmi d'autres, à propos de la présence des mouches dans Progénitures : " C'est la réalité ; c'est la réalité pour la moitié du monde. Là où il y a le plus de mouches, c'est là où il y a le plus d'humains. " Et ici, plus éloquent encore, à propos du sexe : "… que le sexe déserte l'homme, l'animal, l'Histoire, le monde, alors ce que je fais n'aurait plus de racine dans ce que nous voyons comme le réel, et la pulsion sexuelle profonde qui anime ce monde et cette langue, je la ressentirais alors comme une sorte de folie qui me serait absolument personnelle ".
Désir d'un lien tissé jamais rompu avec l'ordre de la représentation, l'ordre du commun en somme (là-dessus on pourrait disserter : dans " commun ", il y a " comme ", et la littérature peut-elle être autre chose qu'un " comme " ?). Seulement que, chez Guyotat, ce qu'on pourrait appeler " la force évocatoire du signe " se
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projette ailleurs, toujours ailleurs pour chaque écrivain, mais tellement ailleurs chez Guyotat, tellement de transformations opérées, tellement de chirurgie, que de prime abord la langue semble n'avoir plus rien de commun avec le réel, donc, bien souvent, avec nous. C'est ce pont refondé, cette chose commune (cause commune ?) que les entretiens ont pour effet de construire ou reconstruire en partie.
Qu'on ne voie pas ici une défense de la " causalité " du signe. Explications n'explique rien, surtout pas d'une manière unilatérale. Et nous ne demandons pas cette stupide bijection des mots et des choses. Mais on parlera d'indices, de pistes, de rampes d'accès. Et on parlera en conséquence de ce livre comme symptôme : il faut cela de temps, que Pierre Guyotat écrive depuis quarante ans, pour qu'à son auteur lui-même une œuvre apparaisse si matérielle, si visible, et qu'elle s'en remette, pour le lecteur, non plus à des diktats théoriques, mais " au bon fonctionnement de la fiction ". Et ce n'est sans doute pas un hasard si une parole aussi souple dans Explications, aussi proche de la matière, mais aussi dégagée en
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même temps (le sentiment bien souvent de la vue aérienne), émerge auprès d'une œuvre qui semble avoir digéré ses propres excès, jusqu'à produire Progénitures.

Borges nous disait, parlant de Joyce, que celui-ci, atteignant le seuil trop haut de l'illisibilité, avait raté son coup. On n'est pas obligé de le suivre, mais on se dit, à la lecture des entretiens, que Joyce, après Finnegans Wake, n'aurait pas plus mal fait d'écrire Explications.

Tout s'explique / Tanguy Viel

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Du même auteur, lire également dans la revue :
- La côte des légendes
- Maladie

Site de l'auteur : http://tanguyv.free.fr/

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