Entre veille et rêve chacun mène,
à son insu, une double vie. L'écrivain est celui
qui continue de rêver après le réveil,
et fait partager son rêve.
Dormant c'est l'autre en soi que l'on va
rejoindre, cet autre auquel l'écrivain cherche à
donner corps, à faire passer, entre les lignes, du
côté de la veille, de la conscience. Là
réside une des lignes de partage rares sont
ceux qui la chevauchent entre artistes et intellectuels
: les uns travaillent en dialogue permanent avec cet autre
en eux, tandis que les autres n'en veulent rien entendre.
Dans les écrits de ces derniers, c'est toujours cette
carence que j'entends, qui résonne comme un grand vide.
L'écrivain entre en littérature lorsqu'il
trouve la façon de s'exprimer (à recréer
toujours) qui n'appartient qu'à lui. Et curieusement,
c'est dans cette singularité irréductible
que soudain, tout le monde peut se reconnaître. Au
moins se projeter.
L'individualité ne serait-elle qu'une illusion ?
l'identité, un miroir sans tain ? L'idée d'une fidélité que l'on se
devrait à soi-même constitue un frein puissant
à la création (dans ce qu'elle exige de liberté),
en même temps qu'un moteur puissant de l'affirmation
de soi, donc d'une certaine réussite. Ce qui pour le romancier fait le prix de l'écriture,
c'est qu'elle exprime ce qu'il ignore encore et dont parfois
il ne comprend le sens et la portée que des années
plus tard.
Le romancier ressemble au mari cocu apprenant après
tout le monde ce qui se passe dans son ménage : il
est bien souvent le dernier informé du sens de ce
qu'il écrit.
Faut-il en déduire que ce qui fait le prix du mariage,
c'est d'être trompé ? Quand j'écris, j'ai parfois envie de mettre des
guillemets. Comme si quelqu'un parlait à ma place.
Et quand je me relis, je me dis que c'est sûrement
le cas. Chaque homme porte en lui l'univers entier et au fond,
inaccessible, un trou noir qui résonne sans fin.
Écrire, c'est en chercher l'écho, et l'approcher
permet d'entrer en résonance avec les autres hommes. J'écris aussi pour m'apprendre mes quatre vérités. L'appétit d'écrire me vient en marchant. Les deux extrêmes de l'art d'écrire, également
sublimes : inventer un langage luxueux, dont la nouveauté
emporte l'adhésion comme une évidence, ou
écrire de façon transparente, rigoureuse et
parfaite, qui disparaît derrière le propos.
La haute couture et la nudité. Parmi les innombrables sottises qui se profèrent
quotidiennement dans les lieux où sont censés
s'élaborer des projets culturels (livres, émissions,
articles), celle qui revient le plus souvent est qu'il faut
offrir au lecteur des réponses, de préférence
rassurantes, et surtout ne pas trop lui poser de questions,
pour ne pas éveiller son angoisse, suffisamment sollicitée
dans la vie quotidienne.
J'avoue que cette logique m'échappe complètement.
Ce sont les réponses qui, personnellement, m'angoissent,
et les questions qui me rassurent, comme autant de bouffées
d'air frais.
Une réponse qui n'ouvre pas sur une nouvelle question
est un coup d'arrêt donné à la pensée,
une atteinte à la liberté, à la vie.
« Échanger des idées
», quelle étrange expression. Avez-vous déjà
assisté à un « échange d'idées
»? Moi, jamais. À des débats, éventuellement,
ou encore à des contaminations. Mais à des échanges
? X entrant avec ses idées et repartant avec les idées
d'Y, et réciproquement ?
Que cherche-t-on, lorsqu'on écrit
? à convaincre le lecteur ? On sait bien que c'est
impossible. Ceux qui se sentent loin de ce que j'écris
diront au mieux que c'est de la « littérature
» (au sens péjoratif), et ceux qui sont d'accord
penseront que j'enfonce des portes ouvertes.
Écrirait-on uniquement pour se convaincre soi-même
? Non, pas seulement ; aussi pour marquer l'étape
et rencontrer, comme en montagne, ceux qui par hasard se
trouveraient dans les parages du même refuge au même
moment. On ne va pas se raconter d'histoires : écrire est
d'abord un acte égoïste. On se construit. Mais
en publiant, on invite l'autre à assister à
cette aventure et, dans le meilleur des cas, à la
partager : les seuls livres qui vaillent sont ceux qui donnent
envie d'écrire.
Il y a au moins deux façons
d'écrire : l'intime et la sociale. Ces façons
bien sûr ne recoupent pas les genres littéraires
: certains journaux intimes je pense à celui
de Gide, par exemple sont plus « sociaux »
que certains essais. Elles définiraient plutôt
deux catégories d'écrivains : ceux qui, de quoi
qu'ils traitent, « écrivent d'eux » (comme
on parle de soi), demeurent d'impénitents autobiographes,
et ceux qui, quoi qu'il arrive et même intérieurement,
conservent, voire cultivent, une distance.
Les premiers sont dupes de leur cur. Les seconds,
de leur raison. Écrire, c'est être capable de se concentrer
sur ce qui, d'ordinaire, constamment vous distrait. J'aime lire comme on observe une illusion d'optique. Chacun
connaît ces dessins vertigineux, souvent noir et blanc,
où après avoir reconnu un espace où
se trouve un escalier, on s'aperçoit que se cache
à l'intérieur de l'image une topologie différente.
Le regard, dirait-on, se renverse.
Beaucoup de textes peuvent se lire de cette façon.
Dictons, proverbes, maximes, entre autres. Cette lecture-là
me paraît souvent plus juste et finalement bien
qu'apparaissant en second lieu plus évidente.
C'est la banalité qui saute aux yeux. L'évidence,
elle, et contrairement à ce que l'on enseigne, Descartes
à l'appui, en classe de philosophie, est parfois
difficile à saisir du premier coup. Car elle suppose
justement d'évider la perception de la réalité
des erreurs et préjugés dont elle est tissée.
Nommer, pour apprivoiser le monde.
Parler, pour apprivoiser les autres.
Écrire, pour s'apprivoiser soi-même.
Prier l'immensité, pour apprivoiser ce qui n'a pas
de nom. On croit d'abord écrire parce que l'on a quelque
chose à dire.
Puis, ayant écrit, on s'aperçoit que ce quelque
chose, on n'a pu le dire.
Alors, attribuant l'échec à l'inexpérience,
on recommence.
Puis on s'aperçoit après un, deux, trois
livres qu'écrire ne fait que souligner ce fait
que quelque chose est là, présent en soi, qui
jamais ne se laissera écrire une fois pour toutes mais
prendra, le temps passant, mille et une formes différentes.
C'est d'ailleurs de ces écrivains-là qu'on dit
: celui-là, il a quelque chose à dire.
Une fois qu'on a quelque chose à dire, c'est pour
la vie. Est-ce uniquement parce que cette chose à
dire n'a pas été dite au bon moment ? Il est toujours bon d'être un écrivain rare
: si l'on vous trouve mauvais, on vous est reconnaissant
de votre rareté ; et si l'on vous trouve bon, on
vous trouve meilleur encore d'être rare. Ce qui fait le prix d'un bel écrit, dans quelque
langue que ce soit, c'est ce qu'il a d'intraduisible. Mais
ce qui fait le prix d'un bon écrit, c'est au contraire
ce qui, dans toute langue, s'impose comme vérité. L'opportunisme existe aussi en littérature. Aussi
faut-il se méfier des formules séduisantes,
qui font sourire : le plus souvent, elles sont réversibles.
Comme les vestes. Les livres nous apprennent ce que l'on ignore encore un
peu, mais que l'on sait assez pour être capable de
l'entendre. La vie achève l'apprentissage. Ceux qui
lisent ont ce privilège de vivre deux fois : d'abord
par la lecture, puis par l'expérience directe. Qui
ne lit pas ignore ce qui l'attend, et quand ça lui
arrive, il n'a pas le temps de le comprendre. Tout l'art du romancier consiste à rendre vraisemblable
ce qui est vrai.
La littérature sert à se
découvrir (j'entends « découvrir »
comme l'Amérique ; pas au sens de se déshabiller,
ce que pratiquent certains hommes et femmes de plume). L'écueil
réside dans l'habileté et la tentation d'utiliser
cette habilité pour se dissimuler, se cacher. Le piège
du « métier ».
Une formule qui peut se retourner comme un gant ne contient
aucune idée méritant qu'on s'y arrête.
Une formule ne contenant aucune idée méritant
qu'on s'y arrête peut se retourner comme un gant. Ouvrir quelques abîmes, provisoirement en combler
quelques autres, peser les mots les mesurer comme des pavés,
les changer de place, les agencer, et indéfiniment
recommencer : l'écrivain est un galérien de
l'imaginaire. Écrire n'est peut-être que la tentative de
donner formes multiples à un moi en constante évolution,
non pas comme on essaie différents costumes, mais
pour compléter le vêtement qui ne sera achevé,
et perceptible, qu'au bord de la tombe. Il y a cette idée-là, terrible et juste,
que personne n'est irremplaçable. Et ce fait : qu'il
n'existe personne au monde susceptible d'écrire mot
à mot, phrase à phrase, les livres que j'imagine.
Écrire serait ainsi la tentative renouvelée,
jubilatoire et désespérée, de démentir
cette vérité incontestable que personne, en
ce monde tel qu'il est fait, n'est irremplaçable.
Pour mes onze ans, mon père me fit
cadeau de son stylo. C'était un Waterman noir à
plume d'or. « Pour te transmettre une manière
d'écrire », dit-il seulement. Ce stylo, dans
le mois qui suivit, je l'ai perdu. Comme si l'héritage
m'était trop lourd. Depuis je fais collection de stylos
et cherche cette manière perdue, à retrouver
à chaque mot.

Chaque mot, chaque phrase, chaque livre, écrits,
et l'on est soi-même un peu plus, un peu plus détaché
de soi - sinon mieux préparé, du moins plus
prêt à mourir.
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Accompagner un père dans la mort fait parcourir un
chemin semé de ponts qu'enfant l'on croyait impossibles
à franchir : de la santé à la maladie,
le corps intouchable du père devient un corps d'homme
qui demande de l'aide, puis dans la mort un corps, simplement,
dépouille pleine d'absence. Tant que la dépouille
est là, lisse, embaumée, pesante, le temps
s'arrête. Le jour où on la met en bière,
puis en terre, le jour où à nos yeux elle
disparaît sous les fleurs et la terre mêlées,
alors oui, le père lentement, en soi, peut revenir.
On ne supporte de voir les siens vieillir qu'à la
condition qu'ils se supportent eux-mêmes vieillissant.
Les voir s'aigrir, en revanche, est déchirant, intolérable.
Comme un appel au meurtre. Autrefois, le cimetière du Montparnasse était
traversé par de grandes allées. Aujourd'hui,
la crise du logement affectant jusqu'aux cimetières,
certaines de ces allées ont été utilisées
pour creuser des tombes. On en reconnaît l'emplacement
à ce que les dalles y sont disposées perpendiculairement
à la majorité. Celle de mon père fait
partie de celles-là.
« Votre père a été enterré
dans le chemin », me dit l'employé des pompes
funèbres.
Autour du mort le temps se rassemble. Tous
les amis morts avant lui sont présents. Et plus la
vie passe, plus la foule s'accroît de ceux que l'on
accompagne ainsi en terre foule amie qui, traçant
le chemin, permet à chaque cérémonie
d'apprivoiser un peu mieux l'idée qui, le moment venu,
échappera. A-t-on présente à l'esprit
la mort, au moment où l'on passe ?

Quand chez un être proche la mort s'annonce, inéluctable,
visible au regard qui plus souvent s'évade, aux muscles
qui fondent, aux tempes qui se creusent, l'envie vous prend
parfois qu'elle aille plus vite et achève son uvre,
comme si le temps nécessaire à cette uvre
était insupportable, comme s'il fallait que ce fût
fini avant même que cela ait eu lieu.
Ce temps pour celui qui s'en va est pourtant le plus précieux
: car il lui permet de faire son deuil du monde et d'accepter
l'idée de partir. Aussi est-il essentiel qu'il lui
soit donné.
C'est pourquoi l'euthanasie telle qu'elle a été
pensée jusqu'ici est une idée de bien portant
le bien portant qui n'a le choix, en fait, que d'accepter
ce temps qui n'en finit pas de finir, sur lequel il n'a aucune
prise, comme une leçon de vie.

Jamais les hommes ne veulent autant vivre que lorsqu'ils
sont malades. Pourtant, dans bien des cas, si l'on exposait
aux malades par quoi la médecine scientifique les
fera passer pour avoir 5 ou 10 % de chances de s'en sortir
dans un état pitoyable, beaucoup refuseraient. Mais
on ne leur donne jamais les éléments pour
choisir librement : on craint trop qu'ils refusent et compromettent
ainsi les chances de progrès pour les générations
futures. La médecine scientifique est au service de l'espèce.
Et de l'espèce, l'individu malade dans la plupart
des cas s'en moque. Tout le malentendu est là. J'ai rêvé cette nuit qu'une double porte de
pierre, extrêmement lourde, s'ouvrait devant moi.
Je me suis éveillée avec l'impression d'une
libération intérieure, que je puis relier
à certaines difficultés récemment dépassées.
Immédiatement après, j'ai pensé qu'à
la veille de ma mort, je pourrais bien faire un tel rêve. Puisque nous ne reviendrons jamais, pourquoi ne pas donner
de soi le meilleur ? Pas une image, non. Ni du vent. Mais
des mots, des bons, des vrais, laissant des empreintes bien
prises, bien vivantes, et restant longtemps fraîches
après qu'on est parti. L'homme qui croit mourir pour des idées s'invente
en réalité des idées pour mourir. Chaque jour que Dieu fait creuser en soi comme on creuse
sa tombe, pour assouplir sa couche éternelle, l'apprivoiser,
en faire un nid de non retour. Comment concilier ce désir qui m'habite de vivre
longtemps (à condition de rester active et en bonne
santé) et l'insupportable perspective de voir disparaître,
les uns après les autres, la plupart de ceux que
j'aime ? La peur de mourir est l'autre nom que l'on donne à
ce savoir subtil, auquel on tourne le dos, cette conviction
insupportable de ne pas faire ce pour quoi l'on est fait,
de ne pas se consacrer à la tâche par laquelle
on pourrait donner de soi le meilleur. Mourir par surprise me déplairait. Ne fût-ce
que parce que j'aimerais avoir le temps de dire adieu à
mes proches.
Et puis, l'idée que me serait volé l'instant
auquel j'ai pensé chaque jour de mon existence m'est
profondément désagréable.
Non, décidément, j'aimerais la voir venir
à condition toutefois qu'elle se présente à
temps, et sans douleur.
L'idée que peut-être les morts nous entourent,
nous veillent, est sympathique, comme un juste retour des
choses.
C'est bien pourquoi je n'y crois pas.
Le seul retour, ni juste ni injuste, qui nous attend, est
cet instant réel où la conscience définitivement
nous échappera retour en miroir de cet autre
instant, dont notre mémoire ne garde au mieux qu'une
trace imaginaire, où elle a émergé.
Pourquoi craindre la mort puisque par définition,
si nous n'y échappons pas, une fois qu'elle est là
nous n'y sommes plus elle nous échappe ? Je
préfère espérer cet instant, que j'imagine
aisément, où dans un éclair avant de
sombrer elle m'apparaîtra nécessaire, naturelle,
et sans importance.
Cette impression que j'ai toujours, au
moment de m'endormir, de partir pour un ailleurs meilleur
? Un monde en tout cas terriblement vivant, où l'indifférence
n'existe pas. Comparer la mort au sommeil est un rêve
de plus. En revanche, je crois volontiers (à cause
notamment des témoignages de ceux qui ont fait l'expérience
du coma) que les rêves qui parfois précèdent
la mort, suscités par des phénomènes
neurologiques exceptionnels, sont plus vivants et plus merveilleux
encore que tous ceux que nous faisons d'ordinaire.
À peu près : Il est mort d'une embellie foudroyante. On naît peu de chose, et on meurt de même.
Entre les deux, juste le temps de percevoir l'éternité.
Il est des gens qui font subir à
leur entourage toutes les terreurs dont ils sont eux-mêmes
victimes ; et ceux qui les gardent pour eux, se fabriquant
de subtils cancers. On préfère ces derniers.
« Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers.
»
Agir avec, toujours présente à l'esprit,
cette question : si je devais mourir dans une heure, ferais-je
autre chose ?
Je m'imagine à la fin de ma vie,
vers quatre-vingt-cinq ans, et m'apercevant soudain, eh bien
oui, que la mort, c'est pour demain. Et me disant, comme un
enfant à la fin du spectacle : « Comment, c'est
déjà fini ? »
La mort, fin de toute souffrance, est enviable. Ce n'est
jamais sur elle que l'on pleure, mais sur l'amour interrompu.
Le plus difficile, c'est de faire son deuil des vivants.
Chemin faisant / Louise L. Lambrichs
Louise L. Lambrichs a notamment écrit
: Le jeu du roman (Points Seuil), À ton image
(LOlivier), Journal dHannah (LOlivier,
réédition)
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