
Chaque existence se construit sur des évidences
qui restent éternellement des mystères aux yeux des
autres.

L'existence, une affaire de vases communicants
entre la mémoire et la peau : quand on est jeune, tout marque
la mémoire et la peau cicatrise vite ; plus on vieillit,
moins la mémoire enregistre et plus la peau « marque
», conserve des traces.

On trouve plus facilement des solutions aux
problèmes des autres qu'aux siens propres. Comme si on s'était
trompé de vie. Comme s'il y avait eu, au berceau, des substitutions
en chaîne.

Il est plus facile d'inventer que de
comprendre le monde.
Mais comprendre le monde, n'est-ce pas
aussi l'inventer ?
On invente ce qui n'existe pas. Comprendre
le monde, c'est le découvrir.
Inventer, c'est découvrir ce que
l'on porte en soi.
Et si tout ce qu'on a souhaité arrivait un jour, mais
trop tard ?
J'envie les gens qui ont la force de ne jamais
parler d'eux-mêmes.
Je veux dire, ceux chez qui c'est bien une force.
Dans une querelle, lorsque l'un des partenaires
est de mauvaise foi, il ne souffre pas moins que l'autre. Ce qui
le distingue, c'est que ses raisons à lui de souffrir sont
inavouables.
De la dignité, je me fais une idée
essentiellement subjective. Certaines actions, certaines pensées
me font honte. Il me semble que si je les commettais, si je les
adoptais, je ne pourrais plus me regarder dans la glace.
En examinant la chose de plus près, je
me demande si c'est bien mon regard que je rencontrerais alors,
ou plutôt celui de ma mère, me jugeant. Il y en a qui
ont une morale au ras des pâquerettes. Moi, j'ai une éthique
au stade du miroir.
Je me méfie des médecins qui invoquent
l'éthique à tout bout de champ comme de ces hommes
qui ne cessent de parler de leur honnêteté.
Parce qu'on ne parle que de ce qu'on n'a pas.
Enfant, étant née belge et devenue
française à l'âge de six ans, je disais toujours
que j'avais été « nationalisée »
. Terme logique à mes yeux, puisque j'avais changé
de nationalité. Ma mère en riant me corrigeait alors
et disait : « Naturalisée, on dit naturalisée.
» Le mot me paraissait bizarre, inadéquat changerait-on
de nature ? et je ne l'ai accepté qu'à contrecur,
avec un certain malaise. J'ai compris pourquoi il y a seulement
quelques jours (à quarante ans passés !), quand j'ai
découvert rue de Richelieu un magasin de taxidermie où
se trouvaient exposés des animaux naturalisés.
Ainsi, devenir français, quand on est étranger, c'est
accepter de se faire empailler ? À bon entendeur...
« L'erreur est humaine » ne signifie
pas comme on le croit généralement, « tout le
monde peut se tromper » (sous-entendu, la plupart du temps,
on ne se trompe pas), mais bien : ce qui est humain, c'est l'erreur.
Ou encore : c'est cela, l'erreur, qui caractérise l'homme.
Nous ne pouvons que nous tromper. (Il y a là, évidemment,
une aporie du style : tous les Crétois sont menteurs ; car
disant ceci : « Nous ne pouvons que nous tromper » ,
est-ce que je me trompe ?)
Ajoutons tout de même qu'il s'agit là
d'une phrase tronquée de saint Augustin, dont la version
intégrale est : errare humanum est, perseverare diabolicum.
Ce qui confirme mon interprétation : la caractéristique
de l'humain est de se tromper, et persévérer (dans
la recherche de l'impossible vérité) est diabolique.
Variante : errare humanum est, perseverare
politicum.
Les individus sont des hommes. L'espèce, elle, reste animale.
Il n'y a pas d'espèce « humaine » .
Perdre le goût de rire, c'est avoir un
pied dans la tombe.
Il est vrai que l'on peut vivre encore longtemps,
en boitant ainsi.
« Je suis née trop gaie dans un
monde boiteux... »
La réalité, dit-on, dépasse
la fiction. On oublie de préciser que c'est vrai seulement
du côté de l'horreur.
Avant d'entreprendre quelque guerre que
ce soit, observe bien ton ennemi. Car très vite, à
le combattre, tu finiras par lui ressembler.
Et si c'était lui, qui se mettait
à me ressembler ?
En effet, tout dépend : est-ce
toi le plus fort ? Si c'est toi, alors tu as raison, c'est lui qui
te ressemblera. Mais si c'est toi le plus fort, pourquoi l'attaques-tu
?
Pour le rester.
On punit l'enfant qui s'attaque à plus
faible que lui, et l'on se félicite d'appartenir à
un peuple qui gagne une guerre.
L'argent ne vaut pas ce qu'entre les êtres
il détruit.
Plus je vieillis, moins je comprends que l'on
puisse s'enorgueillir d'appartenir à un peuple plutôt
qu'à un autre. Je comprends en revanche et avec une
acuité croissante que l'on puisse avoir honte d'appartenir
à un peuple qui, à un moment donné de son histoire,
se conduit mal.
Il y a deux catégories d'êtres
humains : celle pour qui le langage sert à exprimer la vérité,
et celle qui utilise le langage pour conquérir le pouvoir.
L'idéalisme consiste à croire que la première
pourrait ne pas être vaincue par la seconde.
Je hais le pouvoir. Celui que l'on exerce sur
moi comme celui que je pourrais exercer sur les autres. Aussi n'ai-je
recherché que ce qui pouvait m'affranchir de cette nécessité.
Je n'ignore pas que cet affranchissement, même s'il reste
une conquête quotidienne, est un luxe formidable.
La prison est un système archaïque.
Parce que la seule façon de rendre justice à la personne
humaine, fût-elle criminelle, est de lui réserver un
lieu de parole ; non de la parquer, comme une bête. Aux générations
futures, nos prisons sembleront barbares. Et que nous ayons pu nous
croire civilisés les fera rire aux larmes.
Suppression de la peine de mort : du condamné
à mort, on a fait un condamné à vie.
L'enfance est un enfer qu'un subtil esprit de
vengeance transforme en paradis : ainsi peut-on, en toute bonne
conscience à son tour, faire des enfants.
J'ai appris au berceau qu'il ne fallait rien
attendre de personne. Si je ne m'en suis jamais consolée,
j'y ai trouvé une compensation : celle d'accueillir naturellement
tout événement heureux, le moindre geste attentif,
la plus petite délicatesse, comme une divine surprise.
Le passé est beaucoup plus inimaginable
encore que l'avenir.
Une bonne partie de l'existence se passe à
essayer de s'y retrouver dans cette partie carrée à
laquelle se livrent nos quatre vérités.
Pourquoi serait-il absurde de vouloir être
heureux ? Je hais dans une certaine forme de dandysme cette idée
que la recherche du bonheur serait d'une insigne vulgarité.
Il faut du talent pour être heureux. Du
talent, et du courage.
Ce n'est pas seulement, comme le croient certains,
une question de chance.
Le malheur, en revanche, est à la portée
de n'importe qui.
Je me souviens, enfant, un instant d'avoir trouvé
la vie trop belle, d'avoir pensé que ça ne pouvait
pas durer ainsi.
J'avais raison.
Ce qui ne m'a pas empêchée, parfois,
dans un élan inattendu, de retrouver de tels instants.
Observez l'aveugle : il avance le visage serein
et lorsqu'il se cogne, son sourire ne quitte pas son visage. Tous
ceux qui le regardent, en revanche, portent sur leur visage la marque
de la souffrance, comme qui affronterait une vision d'horreur. Pour
être heureux, faudrait-il avancer dans la vie les yeux bandés
?
À quelques instants bénis, on
trouve la vie belle.
Parce qu'à ces instants-là justement,
on oublie ce qu'elle est.
Rien ne passe plus vite que dix ans de
bonheur.
Si : vingt ans de bonheur.
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Je doute de tout. Et même de cela
: que je sois capable de douter de tout.
Je connais peu de sentiments aussi agréables que
celui d'avoir une conviction que l'on se sent prêt
à défendre contre vents et marées.
C'est même un tel plaisir qu'il faut lutter contre
la tentation de saisir au vol des convictions de pacotille,
comme on se défend des plaisirs de mauvaise qualité,
pour concentrer son énergie à la recherche
des grandes causes embourbées dans la fange des faux
combats et constamment ravalées par le tout-venant
médiatique au même rang que ceux-ci.

Hygiène de vie
Parmi les quelques exercices utiles à
pratiquer si l'on veut se connaître un peu mieux
seule voie qui ouvre à la connaissance de quelques
autres personnes , il en est un que je pratique régulièrement,
et qui consiste à traquer mes dénégations.
Dès qu'une phrase me vient écrite ou
parlée sous forme négative (« Je
ne crois pas que... » , « Je ne pense pas que...»
), je m'interroge. Si je ne crois ou ne pense pas telle chose,
pourquoi éprouver le besoin de l'affirmer ? Le besoin
de se démarquer des « autres » censés
penser cette chose que je dis ne pas penser ne suffisant généralement
pas à légitimer une telle prise de position,
j'en viens à nuancer mon propos, à le présenter
autrement et, ce faisant, à préciser ma pensée.
Et ce petit travail quotidien me procure la même satisfaction
que celle que j'éprouve à me sentir propre,
le matin, après m'être brossé les dents
et avoir pris une bonne douche.
La valeur d'un homme se mesure à
son comportement quotidien plus qu'aux idées qu'il
prêche. J'en ai connu, moi, de ces philosophes belles
âmes, brillants rhétoriciens dont les généreux
discours vous enflent le cur, et qui dans le privé
se conduisent comme les derniers des mufles. Malheureusement
l'Histoire retient les idées (c'est d'ailleurs face
à l'Histoire qu'ils parlent, soucieux qu'ils sont d'y
laisser leur marque) et oublie les hommes, qu'elle statufie.
L'évidence, c'est ce qui vous saute
aux yeux quand on l'a déjà vu.
L'homme se conduit avec la vérité
comme avec les femmes : qu'il en épouse une ne lui
interdit pas toujours d'en fréquenter d'autres.
Ne pas perdre de vue que la rationalité
d'un raisonnement ne saurait constituer une preuve de vérité,
mais seulement une garantie d'efficacité.
Toutes les idées générales
sont fausses. Celle-ci la première ?
Croire que l'on ne croit à rien
est encore une croyance.
Les soupçons que nous portons sur
autrui nous trahissent au moins autant que nos actes.
Le mépris est toujours une méprise.
Rien ne ressemble plus à une certitude
qu'une autre illusion.
Pourquoi souffrir de perdre ses illusions,
puisque c'étaient des illusions ?
Chaque nouveau dieu qui naît nous
rappelle à quel point l'homme désespère
de lui-même.
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