Chemin faisant
de Louise L. Lambrichs
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 72 pages

voir le livre
commandez le livre
Commander le livre
  inédit



Finalement, et jusque dans l'amour,
ce sont les mots qui me font bander.

Georges Lambrichs

1/5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chemin Faisant de Louise L. Lambrichs
se compose de cinq parties : Exister, Croire,
Aimer, Écrire et Mourir, précédées d'un préambule.


Préambule
Exister
Croire
Aimer
Ecrire
Mourir


Chemin faisant les mots des autres, sur lesquels à mon insu je m'étais appuyée pour grandir, se sont détachés de moi. J'ai pu soudain les regarder à distance, les entendre, les peser, les mettre à l'épreuve. Voir s'ils faisaient vraiment partie de moi. C'est là que mon chemin a commencé.

Chemin faisant je me suis rendu compte que j'avançais. Marchais. Écrivais. Un pas un mot devant derrière l'autre, en toile de fond un paysage rêvé une musique, un ton que je cherchais, un décor. Je m'y voyais. Comme pourvue d'une caméra intérieure, m'y projetais. Au départ ce n'étaient que fragments, des images immobiles, une phrase ou deux, un moment. Puis sont venues les séquences. Comme les pièces d'un puzzle qu'il fallait assembler. Balbutiements.

Chemin faisant j'ai côtoyé des gouffres, ils sont venus très tôt, pas de simples ornières où l'on se tord la cheville pour repartir aussitôt en boitillant, mais de véritables précipices aux pentes menaçantes, entre deux mots deux phrases et pas la moindre branche à saisir la moindre main et la peur, oh ! la peur ! j'ignorais encore que c'était sur elle que je m'appuierais. Qu'elle serait ma plus solide, ma plus indéfectible compagne. Mon soutien.

Chemin faisant la mort m'est apparue dans sa réalité inconcevable, mon temps s'est limité, concrètement pourrais-je dire. Cette découverte, au lieu de me paralyser, m'a considérablement stimulée. Puisque l'éternité m'était interdite, il était temps de se mettre au travail. Pour la conquérir ? Écrire serait ainsi l'expression, et du deuil de l'immortalité fantasmatique, et du désir de traverser le temps ; même mort, de faire encore entendre sa voix.

Chemin faisant je me suis vue des années durant Petit Poucet, semant derrière moi les phrases comme autant de cailloux blancs pour retrouver un jour la maison de mon père.

Chemin faisant m'est alors venue l'idée de composer un petit livre à sa mémoire, un petit livre qui s'intitulerait ainsi : Chemin faisant.

2/5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chemin Faisant de Louise L. Lambrichs

Préambule
Exister
Croire
Aimer
Ecrire
Mourir


Chaque existence se construit sur des évidences qui restent éternellement des mystères aux yeux des autres.


L'existence, une affaire de vases communicants entre la mémoire et la peau : quand on est jeune, tout marque la mémoire et la peau cicatrise vite ; plus on vieillit, moins la mémoire enregistre et plus la peau « marque », conserve des traces.

On trouve plus facilement des solutions aux problèmes des autres qu'aux siens propres. Comme si on s'était trompé de vie. Comme s'il y avait eu, au berceau, des substitutions en chaîne.

– Il est plus facile d'inventer que de comprendre le monde.
– Mais comprendre le monde, n'est-ce pas aussi l'inventer ?
– On invente ce qui n'existe pas. Comprendre le monde, c'est le découvrir.
– Inventer, c'est découvrir ce que l'on porte en soi.



Et si tout ce qu'on a souhaité arrivait un jour, mais trop tard ?



J'envie les gens qui ont la force de ne jamais parler d'eux-mêmes.
Je veux dire, ceux chez qui c'est bien une force.



Dans une querelle, lorsque l'un des partenaires est de mauvaise foi, il ne souffre pas moins que l'autre. Ce qui le distingue, c'est que ses raisons à lui de souffrir sont inavouables.



De la dignité, je me fais une idée essentiellement subjective. Certaines actions, certaines pensées me font honte. Il me semble que si je les commettais, si je les adoptais, je ne pourrais plus me regarder dans la glace.
En examinant la chose de plus près, je me demande si c'est bien mon regard que je rencontrerais alors, ou plutôt celui de ma mère, me jugeant. Il y en a qui ont une morale au ras des pâquerettes. Moi, j'ai une éthique au stade du miroir.



Je me méfie des médecins qui invoquent l'éthique à tout bout de champ comme de ces hommes qui ne cessent de parler de leur honnêteté.
Parce qu'on ne parle que de ce qu'on n'a pas.



Enfant, étant née belge et devenue française à l'âge de six ans, je disais toujours que j'avais été « nationalisée » . Terme logique à mes yeux, puisque j'avais changé de nationalité. Ma mère en riant me corrigeait alors et disait : « Naturalisée, on dit naturalisée. » Le mot me paraissait bizarre, inadéquat – changerait-on de nature ? – et je ne l'ai accepté qu'à contrecœur, avec un certain malaise. J'ai compris pourquoi il y a seulement quelques jours (à quarante ans passés !), quand j'ai découvert rue de Richelieu un magasin de taxidermie où se trouvaient exposés des animaux naturalisés. Ainsi, devenir français, quand on est étranger, c'est accepter de se faire empailler ? À bon entendeur...



« L'erreur est humaine » ne signifie pas comme on le croit généralement, « tout le monde peut se tromper » (sous-entendu, la plupart du temps, on ne se trompe pas), mais bien : ce qui est humain, c'est l'erreur. Ou encore : c'est cela, l'erreur, qui caractérise l'homme. Nous ne pouvons que nous tromper. (Il y a là, évidemment, une aporie du style : tous les Crétois sont menteurs ; car disant ceci : « Nous ne pouvons que nous tromper » , est-ce que je me trompe ?)
Ajoutons tout de même qu'il s'agit là d'une phrase tronquée de saint Augustin, dont la version intégrale est : errare humanum est, perseverare diabolicum. Ce qui confirme mon interprétation : la caractéristique de l'humain est de se tromper, et persévérer (dans la recherche de l'impossible vérité) est diabolique.

Variante : errare humanum est, perseverare politicum.


Les individus sont des hommes. L'espèce, elle, reste animale. Il n'y a pas d'espèce « humaine » .



Perdre le goût de rire, c'est avoir un pied dans la tombe.
Il est vrai que l'on peut vivre encore longtemps, en boitant ainsi.
« Je suis née trop gaie dans un monde boiteux... »



La réalité, dit-on, dépasse la fiction. On oublie de préciser que c'est vrai seulement du côté de l'horreur.



– Avant d'entreprendre quelque guerre que ce soit, observe bien ton ennemi. Car très vite, à le combattre, tu finiras par lui ressembler.
– Et si c'était lui, qui se mettait à me ressembler ?
– En effet, tout dépend : est-ce toi le plus fort ? Si c'est toi, alors tu as raison, c'est lui qui te ressemblera. Mais si c'est toi le plus fort, pourquoi l'attaques-tu ?
– Pour le rester.



On punit l'enfant qui s'attaque à plus faible que lui, et l'on se félicite d'appartenir à un peuple qui gagne une guerre.



L'argent ne vaut pas ce qu'entre les êtres il détruit.



Plus je vieillis, moins je comprends que l'on puisse s'enorgueillir d'appartenir à un peuple plutôt qu'à un autre. Je comprends en revanche – et avec une acuité croissante – que l'on puisse avoir honte d'appartenir à un peuple qui, à un moment donné de son histoire, se conduit mal.



Il y a deux catégories d'êtres humains : celle pour qui le langage sert à exprimer la vérité, et celle qui utilise le langage pour conquérir le pouvoir. L'idéalisme consiste à croire que la première pourrait ne pas être vaincue par la seconde.



Je hais le pouvoir. Celui que l'on exerce sur moi comme celui que je pourrais exercer sur les autres. Aussi n'ai-je recherché que ce qui pouvait m'affranchir de cette nécessité. Je n'ignore pas que cet affranchissement, même s'il reste une conquête quotidienne, est un luxe formidable.



La prison est un système archaïque. Parce que la seule façon de rendre justice à la personne humaine, fût-elle criminelle, est de lui réserver un lieu de parole ; non de la parquer, comme une bête. Aux générations futures, nos prisons sembleront barbares. Et que nous ayons pu nous croire civilisés les fera rire aux larmes.



Suppression de la peine de mort : du condamné à mort, on a fait un condamné à vie.



L'enfance est un enfer qu'un subtil esprit de vengeance transforme en paradis : ainsi peut-on, en toute bonne conscience à son tour, faire des enfants.



J'ai appris au berceau qu'il ne fallait rien attendre de personne. Si je ne m'en suis jamais consolée, j'y ai trouvé une compensation : celle d'accueillir naturellement tout événement heureux, le moindre geste attentif, la plus petite délicatesse, comme une divine surprise.



Le passé est beaucoup plus inimaginable encore que l'avenir.



Une bonne partie de l'existence se passe à essayer de s'y retrouver dans cette partie carrée à laquelle se livrent nos quatre vérités.



Pourquoi serait-il absurde de vouloir être heureux ? Je hais dans une certaine forme de dandysme cette idée que la recherche du bonheur serait d'une insigne vulgarité.
Il faut du talent pour être heureux. Du talent, et du courage.
Ce n'est pas seulement, comme le croient certains, une question de chance.
Le malheur, en revanche, est à la portée de n'importe qui.



Je me souviens, enfant, un instant d'avoir trouvé la vie trop belle, d'avoir pensé que ça ne pouvait pas durer ainsi.
J'avais raison.
Ce qui ne m'a pas empêchée, parfois, dans un élan inattendu, de retrouver de tels instants.



Observez l'aveugle : il avance le visage serein et lorsqu'il se cogne, son sourire ne quitte pas son visage. Tous ceux qui le regardent, en revanche, portent sur leur visage la marque de la souffrance, comme qui affronterait une vision d'horreur. Pour être heureux, faudrait-il avancer dans la vie les yeux bandés ?



À quelques instants bénis, on trouve la vie belle.
Parce qu'à ces instants-là justement, on oublie ce qu'elle est.



– Rien ne passe plus vite que dix ans de bonheur.
– Si : vingt ans de bonheur.

3/5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chemin Faisant de Louise L. Lambrichs

Préambule
Exister
Croire
Aimer
Ecrire
Mourir

Je doute de tout. Et même de cela : que je sois capable de douter de tout.



Je connais peu de sentiments aussi agréables que celui d'avoir une conviction que l'on se sent prêt à défendre contre vents et marées. C'est même un tel plaisir qu'il faut lutter contre la tentation de saisir au vol des convictions de pacotille, comme on se défend des plaisirs de mauvaise qualité, pour concentrer son énergie à la recherche des grandes causes embourbées dans la fange des faux combats et constamment ravalées par le tout-venant médiatique au même rang que ceux-ci.



Hygiène de vie
Parmi les quelques exercices utiles à pratiquer si l'on veut se connaître un peu mieux – seule voie qui ouvre à la connaissance de quelques autres personnes –, il en est un que je pratique régulièrement, et qui consiste à traquer mes dénégations. Dès qu'une phrase me vient – écrite ou parlée – sous forme négative (« Je ne crois pas que... » , « Je ne pense pas que...» ), je m'interroge. Si je ne crois ou ne pense pas telle chose, pourquoi éprouver le besoin de l'affirmer ? Le besoin de se démarquer des « autres » censés penser cette chose que je dis ne pas penser ne suffisant généralement pas à légitimer une telle prise de position, j'en viens à nuancer mon propos, à le présenter autrement et, ce faisant, à préciser ma pensée. Et ce petit travail quotidien me procure la même satisfaction que celle que j'éprouve à me sentir propre, le matin, après m'être brossé les dents et avoir pris une bonne douche.



La valeur d'un homme se mesure à son comportement quotidien plus qu'aux idées qu'il prêche. J'en ai connu, moi, de ces philosophes belles âmes, brillants rhétoriciens dont les généreux discours vous enflent le cœur, et qui dans le privé se conduisent comme les derniers des mufles. Malheureusement l'Histoire retient les idées (c'est d'ailleurs face à l'Histoire qu'ils parlent, soucieux qu'ils sont d'y laisser leur marque) et oublie les hommes, qu'elle statufie.

L'évidence, c'est ce qui vous saute aux yeux quand on l'a déjà vu.



L'homme se conduit avec la vérité comme avec les femmes : qu'il en épouse une ne lui interdit pas toujours d'en fréquenter d'autres.



Ne pas perdre de vue que la rationalité d'un raisonnement ne saurait constituer une preuve de vérité, mais seulement une garantie d'efficacité.



Toutes les idées générales sont fausses. Celle-ci la première ?


Croire que l'on ne croit à rien est encore une croyance.


Les soupçons que nous portons sur autrui nous trahissent au moins autant que nos actes.


Le mépris est toujours une méprise.


Rien ne ressemble plus à une certitude qu'une autre illusion.



Pourquoi souffrir de perdre ses illusions, puisque c'étaient des illusions ?



Chaque nouveau dieu qui naît nous rappelle à quel point l'homme désespère de lui-même.


4/5