ombre hallucinée la ville les yeux du monde « les murs, les rues, les corps ici n'ont plus de repère »
attendre casser fuir non « même le rire sonnait faux prisonniers de la pierre et du ciment, des vitres et de la tôle, rebondissant dans les éternelles limites des feux et ronds-points, la même ville pourtant et pareillement immobile »
dans la déchirure ce qui craque matière un bruit sec « ouvre-moi les portes de verre »
le front penché béton les mains sur le mur le sol est vertical danger « tu me parles et le ciel chavire, un cri »
contrainte loi de répétition une voiture dans la ville « tant de route et nous ne parlions pas n'avions pas parlé »
essai hésite pluie sur la vitre âcreté « comme un jour dans ces rues perdu et le monde tout entier fermé »
défaire le bruit qui vient aux murs aux visages trouver l'horizon agrandi où courir où attendre « trop de mots écrits et dits, trop de paroles et trop d'enseignes, on voulait quelquefois, disait-elle, tout brûler et pourtant »
nous sommes sages sur la place des tables et celui qui passait en criant celui à ce moment-là précisément qui levait les bras et hurlait un jour ordinaire « tu détenais t'imagines-tu l'explication forcée et la loi exacte des circulations »
rentrer au plus juste des corps tenter au plus précis des doigts effrayer autant qu'on l'a été « on inventait de vivre et rien ne répondait qui nous accueille »
ce qu'on accepte pour le plus simple chemin celui devant soi tout devant « ne prendre rien »
criant puis épuisé hurlant puis encore marcher appelant « parce qu'à ce carrefour dans la rue, traversant, tu cherches leurs yeux et qu'eux ne te regardent pas il n'y a pas d'issue »
frein brutalement la musique lourdement continuait un vélo, un ballon, tache rouge d'un pull et toi tremblant « instant après instant le besoin permanent de fuir et l'enfreindre, équilibre jamais dire simplement : je m'en vais et tu n'en es plus capable »
calculs heurts débâcle non caresse couleurs : le jaune et puis l'ensemble des réflexions surfaces une percussion sourde dans les yeux la vision « perdus, tous perdus »
errer comme apprendre un peu de mort « la voûte, le nouveau virage, et le chant étonnant d'un monde renversé »
marcher sur un fil un trottoir surplombe le plus grand vide « tu oublierais, il le faudrait, les vertiges, dans les tempes ce qui cogne et l'échancrure du ciel tout au bout de la rue un seul faisceau balayant et tournant s'appuyer un instant sur une carrosserie froide, la tôle reflétait aussi ton visage »
ce n'était pas écrire arrêter le métal dans les poings immobiliser ce qui tourne sous les yeux bord de route « dans le double feu rouge clignotant d'arrêt d'urgence à même le volant et sans même arrêter le moteur puis déboîter et repartir haut-parleurs la musique mise trop forte étouffer peut-être le monde depuis les immeubles partout défilant dans les zones d'entrepôt les parcs de consommation répétant les têtes blêmes derrière encore les vitres masses surface tendue et légèrement sphérique de la ville ce n'était pas écrire »
filer seulement comme on fait dans les phares la seule contrainte ne pas regarder arrière déchirure encore mais c'est dans le crâne au fond « et pareillement les mots qui ne se rejoindraient plus les grandes tours à distance »
la lumière même trouée / ciment la lumière trouée / bruit fenêtres des cars / accident seul un éclat bleu lumière trouée « le vélomoteur couché, la sirène grandissante et cette roue qui tournait en l'air, eux penchés sur le corps nous avions continué »
bruit formidable de ce qui est un seul tremblement grand coup sourd l'intérieur grogne un sifflement lacère toutes surfaces de la ville prend en spirale toutes tentatives verticales sifflement encore la déchirure portée dans l'image même où la ville gronde « passe »
provisoire harmonie au-dessus des choses rudes la surface même de ciment « et les têtes et les bras et les yeux et les mains désarroi »
hostilité c'est tambours et tôles comme le cri tenu d'un archet dans l'aigu « leurs moteurs »
timbre éclaté fragments d'orgue qui volent puis silence « le jeu instinctif d'embrayage et d'accélération, le paysage gris qui obéit »
fracas repoussé ils veulent régler notre vie on brise « s'en aller, s'en aller nous appartenait encore, c'était rouler de péage à péage »
aboiement de rues et les immeubles sur le sol au-dessus vol sombre où comme tournoiement de masses les lumières appellent « plus rien à sa place que toi-même, immobile croyais-tu on avait pu freiner à temps »
éblouissement parfois soleil rasant la ville au loin illusion ocre découpures « comme un jouet posé là musique qui n'en finit pas de s'éteindre, te poursuit »
et ceux qui n'avaient rien quand on s'arrête ils viennent aux vitres et tendent un carton « ces musiques qu'en roulant tu écoutes leur ressemblent plus qu'à toi non »
et glissement des têtes comme tirées par un fil flottant corps remorqué emballé de fripes jusqu'à trouver niche « au soir il n'y avait plus personne que ceux qui n'ont pas d'alvéole à leur taille »
comme si parfois dans la ville rangée il te fallait pousser toi-même la tôle les vitres le moteur peiner tant pour garder sa place au monde au milieu de toutes choses « eux s'en moquent bien »
extirper du ciel lourd tout le son qu'il contient déploie au travers de l'air opaque un trait de scie métal la ville s'ouvre « on entendait au loin, t'en souviens-tu, comme le souvenir d'instruments ordonnés et qu'un camion brusquement remplace »
déchirure trois lever horizontalement la peau de la terre et ces rues partout qui liaient la ville au monde par leurs lanières de bitume « puis tout serait retombé au fond des yeux un pan violet mauve, et eux tous immobiles, terrorisés, avant que tout reprenne à l'ordinaire »
puis encore marche à pied rues interminablement refaites vacarme de tout « habiter non »
au fond du crâne quadruple violence un monde s'éveille ville, ville de tous les jours, ville « au fond reste le fou qui simplement je »
François Bon (http://www.remue.net/ ) Du même auteur, lire également dans la revue - Abîme
aujourd'hui la ville, n'importe quelle ville
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