Dit très vite. Au tout début.
Au début c'est une tête lisse qu'on promène. On enfile dessus une peau qui est votre caractère, et puis la manière que vous avez de réfléchir au monde. Ce qu'on avale bouche ouverte. Ce qu'on avale traîné par le monde, pieds en l'air, raclé sur les fesses, et les murs où se cogne. La vie choc en sorte, courir et boum. Le mur est là, tout blanc, on l'a pas vu venir. On se dit, attention, baisse pas la tête. Pourrais te faire mal, si tu baisses la tête, cogne mais tout droit, boum. On a été amoureux aussi. On a eu un enfant, sa main dans
la vôtre et marcher droit, parce que ce que vous pensez du monde
et des autres lui il ne doit voir que le soleil. Beau temps, beau temps
fixe devant toi, matelot.
Et quand vous enlevez l'autre peau, le sac qui vous
sert de visage ils sont là les soucis. La trace de vous-même
remorqué dans la vie par la peau du cou, raclé par les fesses
ou cogné dans le mur. On enlève cette peau-là aussi,
pour réfléchir un moment : on la tient devant soi, les yeux
dans les yeux on se regarde. Qui tu es, toi, si on t'enlève ce
que tu n'as pas choisi et qui s'est écrit. Qu'est-ce qui te reste
? Le visage de l'enfant lisse, ce que tu étais dans les yeux de
celui que tu promenais main dans la main, ou les yeux que tu faisais au
moment du mur.
Perte de contrôle. Les poisons, pas qu'un. Le bal et les copains.
Bordée. Ville la nuit, jusqu'à vomir. S'il faut se déguiser
pour présenter aux autres la vérité de soi-même
: j'avais rêvé que j'étais vert, très maigre,
incroyablement maigre, translucide presque. Les yeux aussi. Et cette fois
dans le rêve c'est cela que je savais, avec une certitude sans bornes,
immense : cette fois c'était moi, c'était bien moi que je
voyais.
C'est connu pour les morts, que c'est leur visage enfant qu'ils enfilent,
tout au bout. Qu'on se le choisirait si on voulait, la tête qu'on
se fera mort, après le premier moment, sa tête d'enfant,
des soucis finis, tout fourgué aux autres, ceux qui restent.
Pour l'instant, matelot, c'est nous, ce qui reste, allez viens, viens sur la place, viens dans le milieu de tous ces autres, pense plus à ça, matelot, oublie. Regarde les lumières, matelot, donne-moi la main, serre fort. On court, si tu veux ?
Quelquefois...
Quelquefois on voudrait, qu'on ne vous reconnaisse pas. On avancerait
comme ça, c'est la ville, la même ville, et on ne vous
reconnaît pas. C'est pas parce qu'on a fait trente-six bêtises.
C'est pas parce qu'il y a des gens qu'on a connus et qu'on n'aimerait
pas retrouver, comme ça, face à face.
On n'a pas honte pour autant. Marcher comme ça, dans la ville,
et ne plus porter son histoire.
C'est dans les épaules, le dos et les jambes. Marcher avec le
visage d'un autre. Quelquefois on préférerait tout arracher.
Plus rien, plus d'histoire, plus de signe : choisir qui on est.
Ce n'est pas dans les rêves que j'arrache mon
visage, dans ces moments où ça ne va pas, on se regarde
et on ne se plaît pas. On prend avec les mains et on tire. On s'en
fiche des os, on voudrait changer la viande, et comment ici elle s'assemble,
et ce carton qui la recouvre lui donner autre consistance autre couleur
la peau est un
sac qu'on retourne. On marcherait peau retournée comme sur ses propres épaules
un signe rouge une flamme et qui donc verrait que celui-ci c'est vous
c'est le même.
Face à face, moi devant moi-même je sais et je hurle :
non, sac de peau, qu'est-ce que ça change, rien, et même
on changerait les os ce serait pareil qui je suis, ou ce qui fait moi,
à quel endroit dedans.
On se voit comme dans les photographies
de police, assis sur la chaise. Face, profil, et l'arrière du
crâne bien tenu, avec un écriteau devant.
Ou dans le rêve.
Dans le rêve soudain j'ai eu peur.
Immobilité qu'on porte en avant de soi. On peut bien avoir sa
tête à soi, et dedans toute sa tête, c'est parce
que plus rien ne bouge.
Plus rien qui bougeait. Les yeux eux ils bougent,
ils tournent, mais c'est pour
découvrir que tout le reste est fixe. Front, bouche, joues, tempes : c'est ça qu'on lit sur le visage de l'autre, l'inquiétude, un mouvement. L'amour, un mouvement et je sais le faire. Le mépris, le rire, la tristesse, deux trois quatre, la fierté cinq, la colère, la terreur, le rejet, six sept huit voilà comment. Et puis rejeté, huit bis, le contraire. Et la surprise. Contempler. Et même ce qui ne bouge pas, repos, sérénité : plus droit, plus droit à rien, neuf. Tête de fer. Masque en bois, on s'est réveillé avec le visage gris du rêve. Maintenant on le sait : non, ce n'est pas un rêve,
c'était vraiment la ville, et vraiment on est entré. On
a poussé une porte parce qu'il y avait des lumières et du
monde, c'était un bistrot avec un bar, en longueur. On a reconnu
les autres, on s'est assis parmi eux, on a commandé comme eux quelque
chose à boire. Et même. Même il y avait une télé
qui débitait des choses qui les faisaient rire. On leur en voulait,
on se disait : si même ici vous regardez ce machin-là et
que ça vous fait rire, c'est que vous osez regarder ça tout
seul, chez vous, et soudain ça vous faisait
peur, vous rendait étranger. Il n'y avait pas de glace. Il y en avait une, mais elle était trop haute, il aurait fallu se lever pour s'y voir, et puis après tout rien n'était en dehors de comment ç'aurait dû être, ils vous connaissaient, vous les connaissiez, on était ensemble et on buvait un verre. Sauf qu'il y avait ce machin au-dessus, et que vous vous êtes dit : mais savent-ils que je ne me ressemble pas ? Et cette pensée terrorise. Vous aviez essayé. Parce que c'était vos amis, et que
même le machin au-dessus, accroché au plafond, ce n'est
pas tout le temps qu'ils le regardaient. On se disait de ces bêtises
qu'on se dit quand on est dans un bar ensemble, assis à boire
un verre. Même en face de vous, lui, que vous connaissiez depuis
des années, il faisait passer des photos, une boîte de
photos juste développées, et même sur une photo
vous y étiez, vous étiez de dos. On voyait vos cheveux
derrière, le cou et l'épaule et un tee-shirt bleu.
Pour eux, juste comme ça en parlant, vous l'avez
fait. De la liste je me souviens.
L'amour. L'inquiétude. Puis, en désordre : le sarcasme, le tragique, la noblesse, la violence, l'angoisse, le dégoût, la sérénité, la surprise, l'impersonnel. De un à cinq, puis de cinq à onze. Vous êtes en face d'eux, et le visage choisit dans la liste le panonceau de ce qu'il dit. En face, copain Untel fait la grimace. Peut-être il a des soucis, copain Untel, ou bien qu'il vieillit. On dit ça tics nerveux. J'ai refait : deux inquiétude, trois sérénité.
Puis huit, surprise et quatre, noblesse, et neuf encore, impersonnel.
La liste, ça revenait. Presque complète. Je leur ai dit
: je suis presque complet, et copain Untel a souri. Je voyais le panonceau,
copain Untel, mais ce n'était pas copain Untel : copain Untel
n'a jamais eu de blouse blanche, ni de sourire.
Ils m'ont dit : parler ensemble. Vous parler. Interroger.
Affirmer. Rejeter. Moi j'ai dit : celui en nous qui craint nous laisse-t-il
marcher quand lui se terre ?
Pas un rêve.
Ce n'était pas un rêve. Entré
en poussant une porte de verre parce que d'autres entraient et puis avec
eux dans la salle noire. En poussant porte encore plus lourde. Eux s'étaient
assis sur les fauteuils. Et vous. Cela qui vous poussait et vous inquiétait.
Vous avez marché au-devant d'eux et les avez pris à témoin.
Quel est le visage que tu portes. Regarde à tes côtés
regarde ton voisin. En quoi le reconnais-tu pour l'autre. Qu'est-ce qui
n'est pas pareil quand les yeux se séparent du visage et regardent.
Si c'est la bosse ici et ce qui est marqué de géographie
sur la carte. En inquiétude, en surprise, et si cette personne,
là que vous pouvez toucher des mains. Qui est près de vous.
Tout près de vous assise. Si c'est l'émerveillement qui
est dessiné sur sa bouche ou l'affection. Et ce qu'il y a dans
la petite valise de cette affection et même si la valise est trop
lourde ou trop grosse. Ou bien qu'on la voudrait bien plus grande et plus
lourde. Qu'on s'offrirait même de la porter s'il fallait, si c'est
affection de soi-même ou de l'autre. Et vous vous étiez là
à vouloir
savoir ce que pour un autre signifie son visage. On ne vous répondait pas. S'ils ont osé, regarder dans la valise ? Sans doute. Ils n'ont
rien trouvé.
Qu'est-ce qu'il faudrait : se regarder dans la bouche, crier dedans
ou appeler par l'intérieur ou soulever. Chercher une charnière
ou un bouton ou mettre un couvercle transparent pour voir dedans, maintenant
vous étiez devant eux et vous aviez l'air un peu bête,
c'était pas prévu tout ça. Mais ce n'était
pas dans un rêve.
Dans la rue.
J'étais dans la rue, je marchais. Je m'en souviens
parce que. C'est à cause du brouillard, brouillard comme. Il faisait
noir déjà ou noir encore les boutiques éclairées
et cette demi-pluie sous les lumières. Le fond de la rue le ciel
et partout ce brouillard on aurait dit presque bleu moi j'allais vite
c'est un autobus, double longueur à soufflet maintenant c'est toujours
des autobus double longueur à soufflet et à cette heure-là
rempli et les vitres suite de rectangles le brouillard et puis. Moi
marchant le bus aussi. Avançant roulant. Derrière chaque rectangle les visages on aurait dit. À hauteurs différentes (il y a toujours des marches dans ces autobus, des sièges au-dessus des roues, d'autres plus bas près des portes) visages immobiles droits sur les épaules, emmenés comme ça dans le noir la rue le brouillard les lumières et sur les vitres de la buée et eux qui ne me regardaient pas pourtant dans un autobus qu'est-ce que vous regardez le bord de la rue les boutiques. À cause du brouillard en somme, on aurait dit que ça vous passait au travers, regardé par eux sans regard. Moi non pas courant mais là parmi eux. Ne pas avoir où aller, juste à les laisser passer. J'étais arrivé à la gare c'est
une vieille gare à verrière avec ses quais noirs et les
annonces et puis tous ceux qui sont là sans jamais vouloir partir.
Je m'étais assis dans cette machine j'avais mis deux pièces
de dix francs, j'ai réglé le tabouret il faut les yeux à
hauteur du trait noir qu'on vous montre entre deux triangles sur la vitre.
On est devant un miroir, on s'arrange, on a le visage qui règle
de lui-même ses traits
on le sait bien qui on photographie et puis quatre éclairs blancs : flash rien flash rien, puis rien, et flash, et flash on se fait toujours un peu avoir. J'étais dehors devant l'appareil plus de glace rien que les photos de ceux qui s'étaient déjà fait prendre ça a ronronné la petite bande mouillée est sortie la machine jetait de l'air chaud et quand ça s'est arrêté. Je n'avais plus de visage, c'était la preuve. Mal.
Écartelé dedans. Tache liquide aveuglante
qui se répand. Puis encore craquement sourd. Enfant avec la fièvre
dans la bouche goût de laine âcre et puis si on se lève
ça tourne. Et puis la boule qui passe d'un bout de la pièce
à l'autre la boule est très lourde il y a le terrible bruit
du roulement sur les planches. Cela bascule dans un sens et elle roule,
cela va être un choc terrible au dernier moment vous avez rectifié,
le plancher a basculé, penche dans l'autre sens : la boule est
repartie, elle roule. Plus vite encore plus vite, j'ai dit : oui cela.
Marcher corps
habillé et tête nue oui sans os enfin, la boîte. La boîte tout avec la peau de bois jetée. Cervelle avec les yeux devant et les tuyaux et les muscles qui tirent. Les lèvres seules restent et ce qui pense et c'est si fragile et moi je marche lentement dans la rue droit et mes yeux hors de boîte voient et je sais, je dis : attention fragile attention pensée nue je pense nu je pense sans boîte. Craquement. J'étais par terre ils étaient au-dessus de
moi je voyais les bouches s'ouvrir leurs lèvres. J'ai pensé
: comme la mienne. Leurs bouches s'ouvrent comme la mienne et plus de
paroles rien. Les mains qui avançaient on me soulevait j'ai dit
: doucement, je n'ai plus de boîte mais quoi. Sortant de la bouche
pourtant ils ont semblé acquiescer j'ai senti qu'on me pressait
la main puis. Puis rien, j'ai dormi.
J'étais dans un lit. Une chambre blanche et
encore devant là-haut au plafond un téléviseur mais
sans le son. Un autre lit parallèle au mien et quelqu'un allongé
qui écoutait cette télé, qui regardait cette télé.
La tête s'est mise de côté pour me regarder. Les yeux
me regardaient. J'ai dit quelque chose peut-être bonjour
qu'est-ce que j'aurais dit sauf bonjour mais la tête encore me tournait je me suis rallongé. Le plafond blanc. Un rail avec des prises. Un téléphone suspendu. J'ai dit au type : je n'en peux plus de cette télé, il n'a pas tourné le visage, il regardait cette télé, le son de cette allumée il l'écoutait, mais moi il n'écoutait pas. Je me suis assis. Dans le placard il y avait mes habits. Ce que j'avais sur moi ? Ce n'était pas à moi. Je pouvais marcher, j'ai marché, il y avait la porte j'ai poussé la porte c'était un couloir, j'ai marché dans le couloir. Au bout un escalier et puis en bas cette salle avec des fauteuils une autre télé mais éteinte, je suis sorti c'était un jardin et puis dehors le portail. J'étais dehors. Un arrêt de bus. Eux aussi ils me regardaient et non plus ils me parlaient. L'autobus est arrivé, j'ai pensé : moi aussi, moi aussi partir, et dans le rectangle être emmené et avoir droit sur les épaules au monde fixe. J'ai tenu ma tête droit. L'autobus roulait. On entrait dans la ville, il y avait des ronds-points et éclairé un supermarché et puis des rues mais plus serrées j'ai reconnu, puis je suis descendu.
C'était tout à l'heure. Ils me disent : mais qui êtes-vous
? Votre nom ? Dites-nous, au moins. Dites-nous qui ? Votre adresse ?
De quoi vous vous souvenez, ou de qui ? Une adresse à prévenir
? Je ne suis plus dans la chambre. Plus la même chambre. Mais
ils m'ont ramené. C'est là que je suis.
Non, je réponds. Non. Plus rien, rien. Une
tête lisse. C'est là que j'ai dit : vous voulez que je vous
dise, vous voulez vraiment que je vous dise ? Voilà, c'est fait.
Souci / François Bon - février 2000
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