une ouverture rectangulaire au bout, et le halo d'un réverbère. Il sait que la fille dort là, il voit sa forme, dans le sac de couchage. Il fait froid, il se replie dans l'autre coin, c'est le milieu de la nuit, vers deux heures, plus rien dehors, que cette lumière vide de la ville. Vers sept heures il a froid, c'est le matin, il constate que la forme, là-bas, n'a pas bougé, pas du tout, il va, la touche, puis part, non pas en hurlant, non pas même en courant, mais tout cela à la fois dans le geste même simple qu'on continue : elle est morte, il l'a compris, il va chercher du secours, pour qui n'a plus besoin de secours. Elle s'était mise là. Elle avait vécu, mordu, c'est
vrai, c'est sûr, ils l'ont tous dit, un peu de toutes les fuites
ou beaucoup, ou trop, et alors ? L'âge qu'elle avait ? Bien sûr,
pas assez, et de très loin. Il reste son surnom. Maintenant on
n'y couche plus, au-dessus de la poissonnerie, ils ont barré
l'entrée. Ce qui reste aussi ailleurs, un peu plus loin, avec
la peau et le soleil, et dont on n'a pas le droit de parler. Le double
symbole en vitrine, et la mort qui emporte : c'est nous qui mourons,
si c'est nos symboles qui n'en peuvent plus mais. C'est un de la ville
qui nous l'a dit : dans la vitrine du tatoueur, là, avec le soleil,
la peau nue,
c'est elle dont on parlait. Et quand on est retourné aux vieux garages qu'ils ont démolis au bulldozer, dans les gravats, c'est son bonnet qu'on a retrouvé. Qu'est-ce qui reste de quelqu'un ? L'âge, oui, vingt-sept, le surnom : Pôm. Qui mordait pour un soleil en médaille. Il dit : Le petit Lambert, comme il est parti, trop vite, il s'est mis
sur un banc et puis clac.
Et lui, le même, comme il fait pour dormir : on le voit qui tourne
sur lui-même, un peu penché, comme de faire le tour de
l'endroit où on va tomber. Plier on ne peut plus, alors on fait
le tour, et puis on se laisse tomber, là, comme ça, sur
le côté. On reste là, de toute façon on dort
déjà, par terre, le plus près possible du coin
du mur.
Celui qui a perdu son il. Il dit : "L'accident."
Et puis, quand il parle, il répète : "C'est dur, c'est
très dur." Il porte un chapeau, toujours un peu de travers,
le chapeau de Roger. Il dit : "Ce n'est pas pour moi, pour moi je
m'en fous. C'est pour eux, c'est pour les autres. C'est dur, c'est très
dur." L'il est tout blanc, et ses lunettes aussi, de travers,
forcément ça ne le gêne pas, du côté
de l'il mort. Un autre aussi a l'il blanc, il dit, du nombre
de ses tatouages : "Trois cents", et que chacun veut dire quelque
chose. Et qu'il ne veut pas dire, ce qui est par chacun signifié.
Sous l'il qui ne voit pas, l'il en blanc, le dessin d'une
larme en bleu. Il dit, montrant successivement la larme tatouée
et le blanc de l'il mort : "Ça, ça veut dire
ça."
Il marche. Il a ses territoires. Il dit cela au pluriel
: "Je dors dans mes territoires." Il dit qu'il dort plutôt
l'après-midi, parce que la nuit pour ne pas avoir froid il marche.
Il dit : "C'est mon hygiène. Et puis il faut surveiller les
chats." Là où il met ce qui lui reste à manger,
il faut se défendre des chats, ça l'embête, les chats.
Ses histoires sont étranges. Il y a toujours du hasard dans ses
histoires. On rencontre quelqu'un, et cela part dans une autre direction,
un voyage. Ou bien on est au bord de la route, et une voiture s'arrête,
et on part là où on n'avait pas prévu d'aller, et
c'est l'étrange dialogue de celui qui emmène avec celui
que le hasard prend. Ou bien quand il retourne là-bas dans cette
ville qui était chez lui, c'est ce qu'il dit, on ne sait pas si
cela date de la semaine
dernière, si cela date d'il y a huit ans, dix ans, si c'est plein de fois ou seulement une fois : revenu là-bas, et puis à chaque voiture il se cachait, persuadé d'être reconnu s'il se montrait. Il parle de cimetière, de tombes. Il dit qu'il n'aime pas ceux qui touchent aux tombes ou déplacent les tombes. On a déjà croisé cela, dans d'autres histoires : que dans les cimetières il est fréquent, d'une visite à la suivante, que les tombes ne soient plus à leur même place. Un autre aussi avait dit ça : qu'il n'aimait pas ceux qui touchent
aux tombes, ceux qui déplacent les tombes.
C'est de son regard que je me souviens, une douceur.
Une élégance aussi, comme son blouson, un beau blouson de
cuir, qui paraissait neuf. D'abord il ne voulait parler, il regardait,
de loin, n'empêche : il savait bien que j'étais là
pour ça, parler. Puis on se serrait la main. Il avait dit qu'il
dessinait, qu'il préférait dessiner. Il avait des tas de
choses dans ses poches, parce que le blouson avait plein de poches, plus
les poches du gilet sous le blouson, et du pantalon. Dans des petites
boîtes d'allumettes, un peu écrasées, par exemple,
roulées dans du papier d'aluminium. Ou bien dans des paquets de
cigarettes vides, et ce qu'il
cherchait n'était jamais dans la bonne boîte, dans la bonne poche. Il disait qu'il voulait reprendre, repartir. Il a dit, il a dit exactement, précisément : "Ce serait comme se mettre assis." On ne l'a plus vu. On demandait, on s'enquérait, on répétait son prénom, et il y avait cette douceur du regard, la voix qui n'élevait pas le ton, qu'on devait écouter de près pour entendre. On nous a dit ensuite, plus tard, le noyé, la rivière en crue, la rivière qui traverse la ville, enserrée dans le ciment, des rives droites et très hautes, bouillonnante entre le pont pour les voitures, le pont pour les trains. Et ceux qui l'avaient vu en dernier, assis sur ce pont, la large rambarde verte rivetée du pont de métal : assis au-dessus de l'eau, penché, silencieux. On se demande : tombé, poussé, attiré, jeté de lui-même et après tout qu'est-ce que ça peut faire, et quand bien même ç'aurait juste été pour voir, là, comme ça, ou juste en se disant que ce serait un petit truc de cinq minutes, comme avec des poudres dans les boîtes d'allumettes. Ce serait comme se mettre assis, on garde les mots, le regard, le prénom. Le mot : "assis", pourra-t-on désormais le prononcer comme avant ? On a habité le mot, on a pour nous, pour tous les jours, un mot où le mort habite : lui, Patrick,
trente-six ans. On l'a retrouvé bien dix jours après, et encore bien dix jours pour l'identifier : à cause d'un tatouage en papillon, qu'il avait au bras, la fin des "il paraît que". Celui-là, Marc, est une ombre. Il est grand, un peu voûté.
Il approche en regardant par en dessous, et c'est la même question
que chaque semaine il pose. On ne lui en veut pas, il est comme ça.
Quand il demande une cigarette, chaque fois dans le paquet il en prend
deux, mais il sourit. Il a des poèmes, souvent, dans ses poches.
Jean-Pierre a sa cabane, là-bas, entre le canal et la route.
En fait, c'est plus compliqué, c'est Auchan, l'hypermarché,
avec son parking. Une grande entrée, avec des chariots, et tout
au bout du parking, des poubelles, de vieilles palettes, des cartons.
Il y a une digue, c'était pour une ancienne voie de chemin de
fer, maintenant il n'y a plus de rails. De l'autre côté
il y a cette bande de terre, et le canal. Il dit qu'autrefois il venait
ici à la pêche, sous l'arbre, et puis que l'été
quelquefois il avait commencé d'y dormir. Maintenant c'est une
maison, avec des madriers récupérés, des murs de
carton, des fenêtres de plastique, trois
pièces à l'intérieur, pour sol du contreplaqué posé sur la terre, et même un vieux poêle, et des matelas les uns sur les autres. Et tout autour de la récupération, des tables, c'est un peu branlant, des fûts pour faire banc, et des grillages, pris sur des chantiers, maintenant chez lui c'est bouclé, avec portail et jardin. Ses dents sont irrégulières, et il boite. Il raconte la vieille dame, de l'autre côté du canal, qui lui dépose une tarte, quelquefois, et lui il doit contourner par l'ancien pont pour aller la chercher. Il raconte le froid, et puis que le supermarché ils n'aiment pas les clochards derrière leur parking. C'est son troisième hiver, à sa cabane. Ça va être démoli, il le sait. Il lève sa béquille contre le ciel. En plus, il va avoir trente ans. Celui qui dit les journées dans ce dédale par quoi la
ville affichait le bonheur du siècle : l'éternelle liste
des magasins C&A, Décathlon, Fnac ou Go Sports, Habitat ou
Celio, soit l'appellation Galerie Commerciale Saint-Seb et aux trois
entrées sur carrelage les doubles portes de verre avec vigile,
on est entre les deux portes de verre, là où il y a la
soufflerie d'air chaud, et le vigile vient vous dire de déménager,
on va à l'autre entrée et on fera ça toute la journée.
On arrive, on est à la table de la cantine avec
eux, et c'en est un qui dit, en vous montrant son voisin aux fortes mains
: "Vas-y, lis-lui ma vie", et ce qu'on a noté de ses
paroles quatre mois plus tôt on le redit maintenant pour l'autre,
et c'est la même phrase en haut : "Je dors dehors depuis si
longtemps." Il dira, cette fois-là, après : "C'est
qu'il y en a un autre à l'intérieur de moi, ils ne comprennent
pas. Si j'ai envie de retourner cette table, je la retourne, c'est l'autre
en moi. Ils ont fait des radios, ils n'ont rien trouvé, mais moi
je sais." Et le visage même de l'autre est tatoué sur
l'avant-bras. Et Seb raconte, à propos du tatouage, que le frère
de celui qui disait cela : "Je dors dehors depuis si longtemps",
et qui disait : "Il y en a un autre à l'intérieur de
moi", le frère avait proposé d'effacer le tatouage
au fer à repasser, en brûlant, qu'il avait essayé
mais s'était retrouvé projeté au mur. Qu'il avait
dit alors à son frère : "Tu vois, il ne veut pas, c'est
l'autre qui ne veut pas." Reprendre : "Je n'ai jamais eu froid
dehors, je n'ai jamais su ce qu'était le froid." À
vingt ans l'armée, mais fichu dehors au bout de quatre mois : pourtant,
un bon souvenir. Une fois, vers ces temps-là, il a travaillé
dans une usine de jouets en bois, et cela lui plaisait bien,
fichu dehors aussi, même pas trois semaines. Il a quarante-trois ans maintenant. Il dit : "Ma vie est fichue", ou bien : "Je voudrais crever." Il dit : "J'en ai rien à foutre de la vie." C'est l'Indien qui raconte, on est dans un bistrot
vide, pas loin de la gare, on est sur deux banquettes de plastique rouge,
avec la table de formica jaune entre, eux ils ont des verres de bière,
nous on a des cafés. L'Indien dit qu'on l'appelle comme ça
parce qu'avant il avait les cheveux longs, ce n'est plus le cas mais le
surnom est resté. Il parle d'une journée à Marseille
(on est très loin de Marseille) et que lui, la femme et le Vieux
dormaient à Marignane. Le Vieux, je demande si c'est son père,
il rit : "Non, on l'appelait le Vieux parce qu'il était vieux."
Le Vieux n'a pas de jambes, il a deux prothèses, qui font qu'il
ne se déplace que lentement. Mais on l'emmène, parce que
pour la manche il enlève ses jambes fausses et ça gagne
bien, il suffit pour les trois, après on partage, il aime boire.
La femme aussi aime boire, et lui l'Indien veut la ramener à Nancy,
parce que c'est là deux ans plus tôt qu'ils se sont mis ensemble.
Ils prennent le train, lui prétend qu'il a les trois billets mais
qu'il les a perdus, et sans doute c'est la fable
qu'il racontait, et qu'il croit encore, qu'il y croit fermement, peut-être aussi que c'est vrai puisqu'il dit : "J'avais de l'argent, puisqu'on tapait la manche on vivait sans rien dépenser." A Valence le contrôleur les force à descendre, ils attendent le soir et reprennent un train pour Lyon, mais à Lyon ils dorment tous les trois, et le train continue, direction Chambéry, ils se réveillent et descendent à Chambéry, il dit : "On n'était pas équipé, deux mètres de neige et moi juste un blouson de jean, une chemise et un tee-shirt parce qu'à Marseille c'est ce qu'on portait. On installe le Vieux, pour faire la manche." Le train, celui qui passe à Nancy, part à une heure du matin. Au soir ils sont à la gare, trois types d'ici leur cherchent des embrouilles, les places sont chères dans la zone à Chambéry. La femme a disparu, et lui il emmène le Vieux dans un bistrot. Les trois autres les suivent. Il croit que le Vieux va le défendre, assurer aux trois autres qu'ils s'en vont, ce soir même, repartent pour Nancy, mais le Vieux a peur ou bien il est saoul, l'Indien dit : "Il y avait un géant, des biscoteaux comme ça, j'avais peur." Pourtant l'Indien est plutôt fort. Alors il prend le plus petit des trois, et quand ça en vient aux coups de poing, lui casse la mâchoire, il dit : "Ça pendait." Puis,
avant que celui qu'il dit le géant soit sur lui, il a pris un tabouret et en donne un coup sur l'arrière de la tête du géant, son crâne frappe la table, il dit : "Ça faisait coup double", et quand le patron du bistrot arrive, parce que les deux types sont en sang, et le géant étalé par terre, il lui dit : "Pousse-toi, je suis dangereux, quand je suis comme ça je suis dangereux", que dehors il va se calmer tout seul. Il faut emmener le Vieux, le pousser sur ses prothèses, parce que forcément les flics vont venir, et les ambulances, et récupérer la femme, saoule évidemment, mais entre temps elle était revenue à la gare, ils sont à temps pour le train. Le lendemain, à Nancy, il n'y a plus le Vieux, mais ils sont tous les deux dans un bistrot du matin, un bistrot désert comme celui-ci où on est, pas celui-ci mais l'autre à côté, il montre une rue par là-bas, on n'est pas loin de la gare, un quartier avec hôtels et des bureaux, donnant au bout sur les rues piétonnes et le centre commercial, alors ils boivent un Côtes-du-Rhône ensemble, et il en commande deux autres verres, puis quand elle revient des toilettes, maintenant qu'il avait bu son verre à lui, il voit devant elle son verre à elle : "Ça voulait dire on n'est plus ensemble, on n'a plus rien à voir ensemble." Alors elle passe
devant lui sans rien dire, va se planter devant la porte du bistrot, dehors, le même bistrot où là on est, et l'insulte en pleine rue. Lui il s'en va, elle le poursuit, l'insultant toujours, et puis il dit qu'il ne l'a plus jamais revue, ni le Vieux, et ça faisait deux ans qu'ils étaient ensemble, dit-il encore une fois. Histoires qu'on vous raconte, et le mot même
d'histoire, même si c'est des bribes dans la ville, des bribes dessous
la ville, que la ville ne change pas. Et cette fois qu'on avait planté
des acteurs contre le mur jaune, et projeté au mur leurs portraits,
et dans la bouche des acteurs les mots de ceux dont le visage surgissait,
géant, sur le mur jaune. Et les larmes qu'on entendait, ou celui
qui préférait sortir de la pièce si c'est son histoire
qu'on lisait. Et d'être porté par des histoires et des noms,
rue du Vingtième Corps, ou La Chiennerie à Jarville, ou
Maxéville et Saint-Max, et le nom des usines : "Là
où travaillaient mon père et mes oncles", et la suite
des métiers, et comme revient qu'enfant on vous emmenait à
l'usine, et puis maintenant voilà. Il est assis sur le bat-flanc,
dans la salle avec le poste de télévision pendu au coin
en haut, celui qui refaisait l'intérieur des cheminées des
usines, ou nettoyait l'intérieur des tuyaux et
conduits avant qu'on l'en retire par une corde accrochée à ses deux pieds, et la semaine suivante il est encore assis sur le bat-flanc, et encore la suivante. Et c'est celui aux mains fortes, aux mains qui cognent
trop vite. Elles ont fait bûcheron, et maçon et trente-six
autres choses. Elles ont cassé. Quand il parle est sont là,
devant les yeux, elles cognent sur la table et la table saute, elles sont
bien trop rapides. Il raconte qu'enfant il fait du vélo avec son
père, il voit la voiture (il dit : "Conduite par un mec bourré")
qui fait que son père s'envole. Après, ils s'en vont du
nord, ils arrivent ici, en Meurthe-et-Moselle.
Il y a celui qui marche dans la cour comme on marche en prison, en rond
et sans sortir, qui vient et vous regarde, on se serre la main, il y
a un sourire. Il avait sous l'il un tatouage de larmes. Ce jour-là
il vient vous montrer que le tatouage il l'a fait enlever. Le bras qui
montre que sous l'il il n'y a plus le tatouage de larmes est tatoué
entièrement, dont une inscription avec nom, prénom et
date de naissance d'une femme, au-dessus du mot Love. De lui on ne saura
jamais l'histoire.
Et de lui non plus, qui porte devant lui un bâton aux extrémités
brûlées au
feu, et l'écorce polie en haut par la main. S'il est assis, le bâton est droit devant lui dans ses jambes. S'il attend debout, le bâton est collé à lui. Quand on lui parle, chaque fois on parle aussi du bâton, il ne veut pas parler de lui. Il est ici le pied dans le plâtre et le lit
tiré près de la fenêtre. D'affaires il n'en a pas.
Un poste de radio, petit, fragile et couinant, qu'un élastique
maintient en état. Il y a ce couinement de musique et paroles,
et la fenêtre sur rien. Un arbre, le ciel gris, l'autre bâtiment.
Au fond, des chiens dans une cage, les chiens de ceux qui ont des chiens
et ici doivent les mettre dans les cages. Il dit qu'il attend la semaine
prochaine, quand il n'aura plus le plâtre, parce que sa rue, une
petite rue droite et courte et haute derrière la galerie commerciale
avec le C&A, la Fnac et le Celio plus le Monoprix, il a une place
et une balise plastique. Avec la balise, il libère ou bloque la
place de stationnement, moyennant une pièce. Huit ans qu'il fait
ça, il dit : "Dormir sur le bitume", dormir ici, où
il a sa place et sa balise, parce que c'est à lui et chez lui.
La semaine suivante il est là, avec son plâtre. Il dit :
"La semaine prochaine, quand je n'aurai plus le plâtre."
J'y suis allé, jeudi dernier, il n'y était pas, Falco :
la ville est grande, je ne sais pas où est
Falco dans la ville. Quand on est venu, la première fois, on portait
déjà une histoire, une histoire brève et un nom.
Le nom : Johnny, et l'histoire : un homme qui écoutait sur son
walkman des chansons de Johnny, c'est pour ça qu'on l'avait appelé
comme ça, et quand il est mort, on n'a pas pu lui retirer les écouteurs,
collés à la peau. On l'a enterré avec (plutôt
que garder, dans les cartons du cagibi derrière le bureau, ces
objets pas réclamés, et des cartons maintenant une dizaine).
Elle, c'est la femme de Johnny, et elle dit : "Depuis la mort de
mon mari." Elle dit : "Je m'ennuie." Elle est assise sur
sa chaise, son sac sur les genoux, avec un collier qui brille. Elle dit
: "C'est tout." Elle ajoute enfin : "Rien."
Il est là, avec sa béquille, il est
même là tout l'hiver. Il n'aime pas livrer des mots, il ne
veut pas livrer son image, il dit : "Je ne veux pas qu'on me vole
mon âme." Cette semaine-là, quand on revient, un autre
nous dit : "Lundi, à l'enterrement de Djamel." On l'a
trouvé mort, sous un pont, samedi matin. Il avait trente-deux ans.
On ajoute encore un nom à la liste des morts, à Pôm,
à Patrick, à P'tit Louis. Qui lui a volé son âme
? On n'aura de lui ni mots,
ni images. La béquille, qu'en ont-ils fait, trop grosse pour rentrer dans les cartons où on garde les choses personnelles. Celui qu'on revoit ce jour-là, qu'on revient, à sa place
(il y a celle d'après-midi, et celle du matin, suivant le soleil),
c'est juste à côté, devant l'entrepôt mort,
dans le coin du rideau de fer baissé, il est droit, appuyé
par le haut des jambes à son angle de mur, il ne bouge pas :
c'est sa place, à Pompon.
En face, sur le square autrefois d'herbe, où il y a les bancs
et la table de bois sans planche au milieu, ils sont là, les
autres : Alexandre, Jean, Gérard et le chien de Gérard,
Sylvain dit Sylvaner et pourtant je bois pas de vin blanc, et Didine
qui dort à même le sol, et l'autre, l'Allemand, qui revient
de pisser. Il y a Marie qui raconte une histoire (je pourrais raconter
aussi, les histoires de Marie) : ils rient.
On ne fera pas d'archive, on dira eux, on dira leur
nom, on portera leurs mots : c'est notre ville aussi, et le ciel d'Alexandre,
bien sûr, forcément que c'est aussi notre ciel. Il dit, Alexandre
: "C'est dingue : qu'est-ce qu'on fout là ? Il n'y a rien
de logique, ici, c'est même complètement illogique."
Il dit, en montrant au
loin le carrefour avec le feu rouge, le canal avec le pont de fer, et puis Pompon, là-bas debout appuyé : "Regarde, comme c'est merveilleux : il faut comprendre. Il faut approfondir. Vous n'aurez jamais de réponse avec moi, les questions non plus. Alors je suis stoïque." On a mis longtemps, pour le comprendre un tout petit peu, Alexandre. Même, pour soi, soi dans la ville, on a appris le poids de cela
qui ne dit pas tu ni vous ni je mais on, simplement on. On ne sait plus
dire, pour soi-même y compris, autrement que on.
Abîme aujourd'hui la ville, n'importe quelle ville / François Bon - avril 1999
Vous pouvez également découvrir Souci,
et La ville est ce cri deux
inédits du même auteur, disponible dans notre "Librairie".
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