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Le 6 octobre 2005, Bernard-Henri Lévy et Jacques-Alain Miller ont adressé à divers intellectuels une lettre leur proposant, pour réagir en particulier au Livre noir de la psychanalyse, mais aussi aux diverses attaques dont la psychanalyse a récemment été l'objet, de dire, un par un, « comment il a rencontré la discipline freudienne, ce qu'il lui doit, en quoi elle lui importe ». Les textes doivent paraître dans La Règle du Jeu de janvier 2006. Bien que l'invitation à témoigner précisât que la longueur du texte était « ad libitum », ce texte-ci, qui était proposé, a dû être réduit de moitié, vu le nombre de collaborateurs au numéro de la revue et les contraintes éditoriales. Le texte qui paraîtra dans La Règle du jeu est donc tronqué de toute la partie politique, actuelle, ce qui en affaiblit malheureusement la portée. Je remercie donc Patrick Cahuzac d'avoir bien voulu accepter de le publier, conjointement, dans son intégralité, pour les lecteurs d'Inventaire-Invention.
À Nathalie G.L., ma sur,
psychanalyste à l'ECF
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Comment j'ai rencontré la psychanalyse ? Disons brièvement les étapes. 1970, en khâgne à Condorcet. Jean Beaufret, ami de Heidegger, déclare « Freud ? ce n'est pas un philosophe, c'est un toubib ! » Lecture de L'interprétation des rêves. Comme un roman. Sidérant. Pour moi, savoir imaginaire encore, déconnecté du réel qui me concerne. 1972, départ pour le désert avec le futur père de mon fils et Spinoza. 1973. « Nathalie est allée voir une psychanalyste. » Ma sur aînée. Ça fait événement, mais l'insolite rapidement résorbé. Je sais qu'elle « va mal ». Moi, je « vais bien ». Besoin de personne. (Je crois ça.) 1977. Naissance d'un fils. Ses pleurs déchirants, à un an, dès que je le quitte. Pas une parole ne l'apaise. Mon désarroi absolu face à ce que me dit ce bébé, que je ne comprends pas mais qui m'affecte profondément. Ma mère, incidemment : « Toi, à un an, je t'ai mise dans un home d'enfants pour m'occuper de Nathalie. » « Combien de temps ? » « Quatre mois. » Silence écrasant. Elle ajoute : « Je n'avais pas le temps d'aller te rechercher. » Le roman de mon enfance heureuse explose en mille morceaux. Je n'existe plus. Détresse sans nom. Sentiment d'impasse dont personne ne peut me tirer autour de moi. Seul recours : l'analyse. Je sais ça, sans savoir ce que je vais y faire. Ce pas est un saut de géant. Supporter d'admettre, alors qu'on s'en est toujours sorti « tout seul » (croit-on), on n'y parvient plus. (Dès le rendez-vous pris, l'enfant ne pleure plus quand je le quitte. Comme si la transmission inconsciente de ce que j'ignore et que me disaient ses pleurs, était déjà conjurée.)
Ce que m'apprend cette première cure avec une analyste lacanienne ? Au-delà de la découverte de ma réalité psychique (bien différente de ce que j'imaginais et qui devient non plus savoir extérieur mais expérience subjective ), au-delà de l'élaboration de cet abandon maternel, que cette langue maternelle qui me lie aussi au père et à la littérature m'appartient en propre. (À dix ans, le père m'offrant La comédie humaine. « Lis. » « Tout ? » « Tout ». Et Louis Lambert. Mes deux prénoms, au e près.) Que le sens des mots n'est pas seulement donné, hérité. Qu'il m'appartient aussi d'en user au plus juste, sans en abuser. Le cercle des sorcières, mon premier roman, conclut ce premier travail analytique, en référence au roman magistral de Frédéric Rolfe, Le désir et la poursuite du tout. Le puzzle se reconstruit, à travers la question de la transmission de la folie dans la famille. (Mon père aveugle alors. Je lui lis les trente premières pages. Et lui : « C'est de la littérature. » Ouf.)
Homme de Lettres, mon père. Homme de l'Être. Pour moi, c'est tout un. Pas de Lettre qui ne soit articulée à l'Être. (Voir plus loin.)
Au-delà de la littérature, dans ses marges, je me découvre un goût du savoir, de toutes sortes de savoirs. Vingt-cinq années très pleines. La littérature mise un temps en veilleuse, je prête ma plume à d'autres, surtout des médecins (eux, pas le temps d'écrire). Histoire, toujours, de transmettre... Stupéfaction face à la difficulté des médecins de penser leur discipline et ses limites. Les Fractures de l'âme, en collaboration avec F. Dutot. Mauvais livre. Encore très balbutiant. Mais qui indique la voie qui m'intéresse. (En quatrième de couverture, Claude Bernard, Pasteur et Freud.) Je poursuis sur ce thème, tout en me cherchant des « garde-fous ». 1989. Rencontre avec Mirko D. Grmek. Avec un homme exceptionnel, un lien exceptionnel. Travail en commun, découvertes multiples. Ouverture à toutes sortes de champs qui se croisent, s'articulent, s'enrichissent mutuellement, l'enjeu étant toujours de donner du sens à ces articulations. Pas de pensée originale, nouvelle, qui ne se situe à l'articulation de plusieurs champs. Certitude de cela confirmée par toutes sortes de lectures. Toute avancée suppose emprunts, courts-circuits féconds mais aussi expérience des méthodes, de la rigueur spécifique de chacun. Effroi de voir à quel point chaque « spécialiste », chaque « expert », est capable de dire sur les autres des contrevérités affligeantes. À grand savoir, grande ignorance. Notre lot commun. Et cette illusion où sont beaucoup, dans leur champ, de tout savoir. (Grmek à l'opposé de cela, connaissant huit langues, mémoire qui ne se cesse de se repenser jamais rencontré une érudition aussi vivante et créative.) La vérité médicale. Claude Bernard, Pasteur et Freud. Très embryonnaire encore, mais encore très actuelle, cette question que j'élabore à l'époque, de médecine partagée (au double sens du terme). 1991. L'armée serbo-fédérale attaque et assiège Vukovar. Journal d'Hannah, expérience sublime de l' inspiration. Et surgissement subjectif de la question de mon origine juive. Grmek (ancien résistant) se mobilise. Grâce à lui, je découvre encore. L'histoire de cette ex-Yougoslavie à laquelle les Français n'ont jamais rien compris. L'enfer. Et nous, la honte. Et nos mythes. Et notre propagande. Et ma fureur contre le « je ne veux rien en savoir » de toute la classe politique de l'époque, et qui reste la position actuelle. (Publications de plusieurs romans, qui n'ont rien à voir avec cette question.) Poursuite du travail. Enquête historique, avec Grmek, sur la révolte des « Croates musulmans » à Villefranche-de-Rouergue en 1943. Comment se construit et se reconstruit l'histoire. Et la vérité historique qu'est-ce que c'est, au niveau européen (nous explorons toutes les archives, sauf celles de Belgrade qui nous restent fermées). Réception du livre en France : excellente de la part de quelques-uns (dont Marc Ferro). Publiquement : flop. Les légendes françaises sont mises à mal (comme les autres). Pour nous, alors : ce livre comme expérience de ce que pourrait être une histoire européenne qui reste à écrire, bousculant toutes les mythologies nationales (romans collectifs) et sans effacer ce qui gêne les supposées « fiertés » locales, mais donne du sens au passé pour comprendre le présent et construire l'avenir. Passionnant. Boulot inouï, nouveau , mais les esprits pas mûrs encore. Même chez nous. Pas de fédération européenne possible sans accomplir ce travail-là. Certitude de cela. L'histoire de la Yougoslavie le prouve (encore faut-il vouloir en savoir quelque chose, ce qui reste la question actuelle). Les politiques avancent à l'aveuglette, sans aucune conscience du danger de leurs critères seulement économiques. Nécessité de fédérer tous les intellectuels autour de ce projet. Difficile, dans un pays où le vieil individualisme du XIXe siècle règne encore en maître (le sujet de la psychanalyse, lui, sait bien qu'un individu, ça n'existe pas. Le « un par un » de la psychanalyse ne consolide pas cet individualisme-là, au contraire : il le détrône. En effet, ce dont témoigne l'expérience analytique, c'est que tout seul, l'individu à de rares exceptions près n'arrive pas à grand-chose. Car pour qu'émerge le sujet de l'inconscient, celui qui plus souvent qu'à son tour et quoi que nous croyions détermine nos actes et nos relations aux autres, il faut être deux, justement. De même qu'il a fallu être deux, au départ, pour que vive l'un, et trois pour avoir accès à la dimension symbolique du langage. Autrement dit, le sujet de la psychanalyse, c'est celui qui sait que l'individu, ça n'existe pas. Et il le sait dans son corps, dans sa chair, et dans son histoire. Parce qu'après l'avoir oublié, il a pu en refaire l'expérience subjective avec un autre.).
Parallèlement : rencontre avec Myriam Szejer. Plus tard, avec Caroline Eliacheff. La filiation Dolto. Ces neuf mois-là. Fondation avec elles et d'autres de « La Cause des bébés », association de professionnels de la périnatalité animée par des psychanalystes. Participation aux groupes de travail. Plus tard encore, rencontre avec Pierre Cazenave et Françoise Bessis. J'y retrouve ma question de « médecine partagée ». Le livre de Pierre. « Psychisme et cancer. » Engagement dans la création du Centre Pierre Cazenave, lieu d'accueil thérapeutique pour les malades atteints de cancer, avec des psychanalystes. Travail sur la clinique analytique du traumatisme, sa spécificité. Une clinique différente de la clinique purement lacanienne même s'il y a, évidemment, des points de rencontre.
2000. Mort de Grmek. Socrate. Expérience sans précédent d'une mort démasquée, assumée, endossée. « Ton tour viendra. » Merci d'avoir dit cela, qui me servira de viatique. Et son « testament » : « La troisième révolution scientifique » (publié en postface d'A ton image, dans la collection « Points »).
Deuxième cure. Parce que malgré les mots échangés jusqu'au bout, je ne suis pas sûre de pouvoir survivre à cette perte ; et parce que je rencontre MM par hasard, au moment juste, et parce que je l'ai lu, et qu'il m'a lue, il va devenir mon deuxième analyste.
Cette deuxième cure avec un freudien ayant fait uvre originale dure trois ans. Nous faisons ensemble un boulot inouï. Et je fais peau neuve. Littéralement. Mue des pieds à la tête un vrai branle-bas. Et revis physiquement les âges les plus précoces de ma vie. Aussi irracontable qu'inoubliable. Cette expérience subjective d'un corps-mémoire-langage-d'avant-la-langue, un corps habité par une histoire et travaillé par elle, ça, pour moi, c'est l'expérience de la psychanalyse. De fil en aiguille, les « idées » que j'avais encore sur la psychanalyse, ces « idées » qui fonctionnaient parfois comme des résistances, tombent face à l'expérience même cette expérience subjective de dédoublement qui permet aussi d'intégrer en soi l'analyste, ou plutôt ce qu'il représente, qui se superpose à la personne qu'il est et dont on ne sait rien ou peu de choses. Peu importe alors qu'on le voie une fois, deux fois ou trois fois par semaine. Le travail ne cesse pas et tout vient le nourrir (l'expérience est assez comparable à celle d'un livre qui vous habite et demande à naître et vous pousse jour et nuit à votre table de travail). J'allais en rendre compte, en dire quelque chose, ce qu'on se disait ou pas relançait le travail, élargissant le monde, explosant les vieilles représentations, créant de nouveaux ponts, ouvrant la voie à de nouveaux sens. Et bien sûr, je continuais à écrire. Je n'ai jamais cessé.
C'est au décours de ce travail que je suis tombée, littéralement tombée sur ce monstre qu'est Nous ne verrons jamais Vukovar (cet OLNI, comme dit ma mère, jamais à court de bons mots). Objet Littéraire Non Identifié. En effet. À l'intersection de trois champs : la littérature, l'histoire et la psychanalyse. Forcément déconcertant. Et aussi intempestif, sans doute, que l'expérience invraisemblable qu'il m'a fait traverser, dix-huit mois durant. Mais tellement éclairant, aussi (je ne l'aurais pas publié si je ne savais à quel point il peut être utile à d'autres, ici et maintenant). Ne pas croire que je sors du sujet. Je suis en plein dedans au contraire, même si Lacan tient sur l'histoire des propos surprenants. « Ça arrange bien les choses, l'histoire. Ça n'a pas un seul sens, ça en a trente-six. Il y a des gens pour avoir donné à ça une valeur de support. » (Mon enseignement, p. 85.) À quoi je répondrai aujourd'hui, après Auschwitz et Srebrenica : ça arrange aujourd'hui beaucoup de gens de penser que l'histoire a « trente-six sens », ça permet aussi de dire que tout le monde a raison, qu'il y a des victimes de tous les côtés, que l'Europe n'y est pour rien, bref, toute l'horreur dans laquelle nous vivons depuis quinze ans. Comment ne répondrais-je pas à l'appel de BHL et JAM quand, en effet, c'est l'expérience analytique et La lettre volée qui m'ont permis de mettre au jour le sens de cette histoire ? (Sens qui n'est pas mon « fantasme », puisqu'il est entendu comme juste sur place, en Croatie et en Bosnie, et ici par un certain nombre de personnes qui savent de quoi je parle et néanmoins se taisent.) C'est dire si elle compte, la psychanalyse, et pas seulement pour moi. (Pour moi, la psychanalyse quand elle est effective et permet de remettre en jeu les liens qui furent pour le sujet fondateurs de son être, et à les remanier, ce qui n'est peut-être pas toujours possible amène chacun à repousser ses propres limites. Ça produit même de la vie psychique en plus. Une espèce d'expansion intérieure formidable, une créativité décuplée.)
Face aux forces contraires actuelles, ces forces qui veulent la mort de la psychanalyse, le « un par un » ne suffit plus. Pour contrer les assauts politique, scientiste et médiatique dont la psychanalyse a récemment été l'objet, il est nécessaire d'aller plus loin. Pour l'emporter, il faut dépasser. L'intuition qu'aujourd'hui, c'est possible. Car il y a du nouveau. Comment le faire entendre en quelques pages ? Essayons, par petits cailloux juxtaposés (entre chacun, plusieurs livres possibles). La psychanalyse surgit dans l'impasse où se trouve la psychiatrie classique (voir Lire le délire, de Juan Rigoli), fondée sur le paradigme réductionniste de la science du XIXe siècle, qui a produit par ailleurs tant d'avancées stupéfiantes. Ces avancées ont pu s'accomplir grâce à l'exclusion du sujet, en tant qu'il parle. Cette exclusion fonde la science dite objective. Freud, s'intéressant à l'humain en tant qu'il parle (et rêve, et ne dit pas ce qu'il veut, etc.), ouvre ce champ freudien exclu de cette science-là. Ce faisant, il accomplit un saut dans l'inconnu. Il montre comment l'individu parlant ne sait pas ce qu'il dit (expérience que fait tout analysant), et il met en place un dispositif qui lui permet d'en savoir quelque chose. Il invente, ainsi, une clinique nouvelle. Rien à voir avec l'introspection (quoi qu'en affirment certains psychiatres voir l'article affligeant du Dr Christophe André dans Le Monde des 9-10 octobre 2005), puisque l'introspection ne donne accès qu'à des souvenirs conscients. Le sujet ne peut avoir accès à ses matériaux inconscients que grâce à un autre capable de l'entendre, qui lui-même a fait cette expérience-là avec un autre, qui lui-même, etc. Cette pratique révolutionnaire permet ainsi à chacun de se réapproprier progressivement sa propre parole, en subjectivant des pans entiers de sa propre histoire qui lui avaient échappés, et qui déterminaient sa façon de parler, de vivre, de se situer dans la société et dans le monde. Ce travail long, malaisé, mais d'autant plus humain et responsable peut aboutir, suivant la capacité de l'analyste à entendre et accueillir ce qui se dit et ne se dit pas, ainsi que tout le matériau surgissant dans le cadre de la cure, à des remaniements subjectifs fondamentaux, voire à de véritables métamorphoses. L'enjeu de la psychanalyse est ainsi de soigner, un par un (et non suivant des protocoles semblables pour tous, ce qui est le cas des thérapies dites comportementales, plus superficielles et adaptatives), le malaise dans la civilisation, ce malaise dont chacun est susceptible d'éprouver les effets, en résonance avec son histoire (ce qui n'a rien de commun avec l'enjeu du cognitivisme, qui s'intéresse de façon objective et consciente aux fonctions cognitives). L'idée que l'un pourrait remplacer l'autre est donc sans objet (sinon de pouvoir ou d'idéologie), puisque le cognitivisme (dont on espère qu'il apportera des lumières sur certaines pathologies mentales qui échappent à la remise en jeu de l'histoire individuelle, à travers la relation de transfert) ne changera rien au fait que l'humain a un inconscient dont il ne sait rien, qui fonctionne selon sa propre logique, qui a des effets constants dans son existence et dans ses relations aux autres, et dont il peut savoir quelque chose. Et qu'en savoir quelque chose, à travers la remise en jeu avec un autre des liens sur lesquels il s'est construit, est susceptible de changer sa vie, de lui donner du sens (alors que jusque-là, elle n'en avait pas ou peu) et de lui ouvrir à partir de là toutes sortes de perspectives nouvelles, tout en développant sa créativité.
Après Freud, le champ freudien s'élargit considérablement, tout en se diversifiant et en se subdivisant. Au milieu du XXe siècle survient une « révolution ». Comme toujours dans l'histoire des sciences et de la pensée, les contemporains n'en mesurent ni le sens, ni la portée. Peut-être même ne la voient-ils pas, puisqu'ils raisonnent suivant les paradigmes dans lesquels ils ont été élevés. Les vieux débats se poursuivent donc. La psychanalyse est-elle une science ? (Beaucoup d'encre sur ce sujet.) Entre scientistes objectivants et tenants d'un respect absolu du sujet parlant en quête d'il ne sait quoi qui l'habite, lui échappe et le détermine, les malentendus se creusent, les couteaux s'aiguisent. Tandis qu'un certain nombre de professionnels choisissent de travailler ensemble, en essayant de comprendre la spécificité de chaque approche, d'autres se font la guerre. Contre la psychanalyse, on parle « charlatanisme », « escroquerie ». « Objectivement » ? Cela va de soi. Des centaines de livres sortent expliquant comment s'en sortir sans la psychanalyse.
(Il se trouve qu'entre-temps, je publie un texte sur le clonage qui, loin des fantasmes qui hantent aussi bien le public que les scientistes, éclaire cette question avec les outils de la psychanalyse lacanienne, sans lesquels on ne peut rien comprendre à ce qui est en question dans cette affaire. Il se trouve que je publie également Nous ne verrons jamais Vukovar, où je mets au jour le mécanisme de répétition qui a joué dans la guerre de Yougoslavie mécanisme de répétition qui est d'ailleurs en train de se vérifier sur place, au cas par cas, de façon assez stupéfiante pour des personnes peu familières de la discipline freudienne et qui se demandent comment j'ai fait pour découvrir avant eux ce qu'ils découvrent aujourd'hui , et que sans cet éclairage, on ne peut rien comprendre au sens de ce conflit. Mais bien sûr, comme il se doit, le refus de savoir régnant en maître ce qui ne surprendra aucun analyste personne ou presque ne relaie ces travaux qui pourtant éclairent l'actualité pour indiquer aussi dans quel type de travail l'Europe devrait aujourd'hui s'engager, si nous désirons éviter une dérive intégriste en Bosnie. Mon point de vue est donc, non seulement que la psychanalyse est vitale comme liberté laissée à chacun de savoir quelque chose de ce qui le concerne au plus près, mais qu'elle est également capitale pour éclairer le monde dans lequel nous vivons et tenter de faire entendre à la vieille conscience rationaliste, toute-puissante et réductrice, qu'il est question de savoir de quoi on parle, ce qu'on dit, comment et pourquoi, au nom de quoi. Quand on construit un monde dans lequel on a décidé d'avoir tout le pouvoir tout en décidant d'en exclure les sujets en tant qu'ils souffrent et parlent et se vivent, souvent, comme des « victimes » de l'Histoire, il n'est pas surprenant que nos sociétés se portent mal. Construire une société sans la psychanalyse, c'est tout simplement construire une société dans laquelle on interdit aux citoyens de devenir ce qu'ils peuvent et désirent être, une société qui ne respecte plus ni la liberté de parole vraie (d'où l'inflation de paroles totalement dévalorisées), ni la liberté de pensée (puisque la psychanalyse est susceptible d'accroître, justement, la capacité de penser ; voir Bion et les cliniciens de l'archaïque).)
Passons à la « révolution ». Du nouveau sous le soleil noir de la psychanalyse ? Le résumer en quelque ligne est une gageure puisqu'il s'agit, à mes yeux, d'une révolution dans la pensée occidentale dont ni les scientifiques, ni les philosophes, ni les psychanalystes, ni a fortiori les politiques, n'ont encore pris la mesure. Une révolution qui, précisément, devrait situer la psychanalyse au cur d'une nouvelle définition de l'humain en Occident, et venir répondre à la question de Christophe André (cité plus haut) : « qu'est-ce qui donne aux analystes cette certitude si palpable dans leurs propos d'être dépositaires de la seule bonne vision de l'homme ? » Mais une révolution qui pourrait bien relancer aussi les débats internes à la discipline freudienne ce qui est le destin de toute discipline scientifique vivante y compris dans son articulation au médical.
En quelques mots, voici de quoi il s'agit. Que nous apprend Mirko Grmek ? Qu'au milieu du XXe siècle est survenue une révolution inaugurée je le cite par la découverte que « dans les processus biologiques il y a quelque chose de non réductible aux lois de la matière et de l'énergie. Ce quelque chose est déterminé historiquement et structuré comme le langage. La notion d'information donne une dimension nouvelle à la relation entre le corps et l'esprit. Dans l'approche de ce problème, il faut prendre en compte l'histoire de l'humanité et ses empreintes dans le langage et dans l'appareil qui le crée et qui le déchiffre. »
Il me semble que cette formulation devrait, chez les psychanalystes, renvoyer quelque écho. Il faut lire l'ensemble du texte, évidemment, pour en mesurer les conséquences quant à la nouvelle représentation de l'humain qui en émerge. Car si tout le vivant est composé de ce « quelque chose de non réductible aux lois de la matière et de l'énergie, (
) déterminé historiquement et structuré comme le langage », alors c'est l'émergence même du langage dans notre espèce qui est ici en question (et qui paraît confirmer scientifiquement, par un effet de langage comment pourrait-il en être autrement ? l'existence de l'inconscient freudien comme réel et son fonctionnement logique propre), c'est toute la question de la santé psychosomatique qui se trouve posée en de nouveaux termes (disons, la relation obscure entre l'organique et la pensée l'organique se mettrait-il parfois à « parler » ce que le sujet un par un ne peut pas penser ? ; le travail analytique, convenablement articulé à l'approche médicale, contribuerait-il à restaurer la santé en tant qu'équilibre dynamique du sujet parlant en interaction avec son milieu ?), et c'est aussi le vieux clivage entre nature et culture qui se trouve ébranlé et déplacé. C'est encore toute la question (que j'élabore dans Nous ne verrons jamais Vukovar) de l'articulation entre histoire individuelle et histoire collective qui est ici en jeu, en chacun, et du sens qu'on est à même de lui donner (et quand je dis sens, j'entends ici, comme Grmek dans son texte, une signification et non pas une finalité mais je l'entends bien sûr de façon déplacée dans la sphère subjective, ce qui suppose de s'interroger sur la faculté de juger et « l'appareil » qui nous sert à juger, sur son fonctionnement conscient et inconscient , et sur les outils utilisés pour exercer ce jugement. Question cruciale, là encore, et combien actuelle, en particulier pour la justice internationale en pleine expansion, puisque l'efficacité de ces jugements dépendra des signifiants retenus pour juger, qui feront sens ou non (et donc interprétation pour les populations). Pour reprendre la question yougoslave, si l'on admet que Milosevic est un national-communiste , comme l'affirmait à juste titre Annie Le Brun dès 1991 et ce que les faits ont malheureusement confirmé, si l'on admet de transgresser l'idéologie de l'incomparable pour reconnaître qu'il y a bel et bien du comparable entre le génocide des Juifs d'Europe et celui des Musulmans de Bosnie même s'il y aussi des différences que l'on peut explorer , si l'on admet de travailler sur ces points de comparaison (articulés à mon sens sur une idéologie raciste, s'étayant sur une représentation scientiste et réductionniste issue du XIXe siècle, qui n'envisage pas l'humain comme un être parlant mais le réduit à sa biologie et à ses caractéristiques génétiques ce qui autorise du même coup à réduire en cendres des populations entières comme en témoignent en particulier les textes de Biljana Plavsic, biologiste, ancienne Présidente des Serbes de Bosnie et co-responsable avec Ratko Mladic et Radovan Karadzic du génocide des Musulmans de Bosnie, textes qu'il faudrait traduire d'urgence), si l'on accepte de s'intéresser à ces phénomènes de répétition (constatés sur le terrain par les populations, sans que la nature de ce mécanisme leur soit encore accessible), alors on ouvre pour la jeune génération de ces pays un immense champ de travail, qui lui permettra d'élaborer cette histoire avec nous pour à terme s'en libérer et permettra peut-être de prévenir de nouvelles répétitions, tout en uvrant à la réconciliation. (Et c'est sur cette nouvelle approche de l'histoire que je travaille désormais.) En revanche, si nous continuons à parler, comme nous le faisons depuis quinze ans, de « conflit interethnique », ce que cette guerre n'a jamais été, alors ces signifiants (révélateurs des préjugés inavouables de l'Occident) oblitèrent l'avenir tout en rendant ce travail d'élaboration collective beaucoup plus difficile, voire impossible. D'où il s'ensuivra nécessairement, tôt ou tard, une dérive intégriste en Bosnie. Car c'est cette question-là, aujourd'hui, que l'Union européenne doit se poser : Comment une bonne partie de la jeune génération bosnienne, issue de ce génocide, pourrait-elle ne pas devenir terroriste, alors que l'Europe est prête à consacrer la victoire territoriale des génocidaires ? Comment pourrait-elle ne pas tomber dans les bras des circuits intégristes, qui sont prêts à les financer, alors que l'Union Européenne laisse encore les familles victimes de ce génocide vivre dans des camps à la limite de l'insalubrité, sans leur apporter l'aide massive dont elles ont un besoin vital ?
Je suis allée cet été visiter ces camps avec Agnès Casero, avocate toulousaine qui entreprend un procès en responsabilité contre l'ONU au nom des familles victimes de ce génocide, après avoir participé à la première marche commémorative dans les montagnes de Bosnie, marche organisée par Ivar Petterson et l'association des survivants de la Drina-Srebrenica à Genève. Environ quatre cents au départ, nous étions sept cents à l'arrivée, après avoir couvert 85 km en trois jours avec les survivants, expérience bouleversante qui m'a permis de vérifier ce que je savais : à savoir que ces musulmans laïcs, éminemment européens, ont été la proie d'un intégrisme orthodoxe ultra-nationaliste et raciste, qui s'est manifesté ensuite en Tchétchénie. Malheureusement seuls cinq Français participaient à cette marche qui précédait les manifestations officielles dont quelques images ont été diffusées à la télévision. Pas un seul média français n'était présent pour accompagner cette marche historique, pas un seul anglais non plus d'ailleurs ce qui ne surprend guère quand on connaît l'histoire , en revanche les Italiens et les Hollandais (plus courageux que nous) étaient là. Je suis donc partie avec une caméra et j'essaie d'en tirer un petit reportage, pour tenter de convaincre aussi la France, et Paris en particulier, de soutenir la marche commémorative de l'an prochain et ce travail de deuil et de mémoire indispensable pour les survivants comme pour les jeunes. Mais de quel côté est Paris ? toujours du côté du national-communisme ? Le « devoir de mémoire » n'a-t-il aujourd'hui pour fonction que de faire écran au travail actuel, qui serait nécessaire, après ce nouveau génocide dans lequel l'Europe, à travers l'ONU, porte sa part de responsabilité ? Il faut entendre le discours des internationaux ! Le « nous n'y sommes pour rien » est tout de même ce qui fait loi et guide tous leurs actes ce qui ne peut surprendre des psychanalystes. Mais eux, les psychanalystes, qu'en pensent-ils ? Quelle conscience historique leur a apporté l'exercice de leur pratique ? Ce que Lacan dit de l'histoire ne serait-il pas aujourd'hui à repenser, en fonction d'autres approches cliniques, à la lumière des récents événements ?
C'est toute la question actuelle de la renégociation des Accords de Dayton. Quel est donc le jugement des hommes qui nous gouvernent ? Sur quoi se fonde-t-il ? Et nos médias ? Quelle conscience ont-ils de leurs responsabilités et des effets de réel qu'a le langage qu'ils utilisent, ici, maintenant (et ce, depuis quinze ans), et donc pour l'avenir des jeunes générations ? Comment prétendre soigner le malaise dans la civilisation (ce qui suppose non seulement de laisser à chacun la liberté de se lancer dans cette aventure singulière, mais aussi d'accomplir collectivement le travail d'élaboration historique nécessaire pour éviter la répétition des mêmes horreurs), si l'on affirme que « l'histoire n'existe pas » alors que justement, nous ne cessons de voir autour de nous les effets de répétition de nos dénis historiques ? (C'est exactement ce qui nous arrive en ce moment, d'ailleurs, avec cette loi d'exception qui fait répétition, comme le note Jean-Marie Colombani dans l'éditorial du Monde du 8 novembre 2005, avec la législation votée il y a exactement cinquante ans, au moment de la guerre d'Algérie ; ce qui montre à quel point le travail d'élaboration et de transmission, sur cette question-là non plus, n'a pas été accompli par la génération au pouvoir.)
Ainsi, après un long détour et quelques avancées spectaculaires, cette troisième « révolution scientifique » nous ramène à l'adage de Jacques le Fataliste, « tout est écrit », à quoi l'on pourrait ajouter aujourd'hui : à condition de savoir lire et de donner tout leur sens et toute leur portée aux événements traversés, qui tissent et traversent nos histoires respectives (c'est toute la question de la clinique du traumatisme et de l'archaïque, distincte de la clinique du fantasme). Lire l'histoire avec l'expérience des outils qu'apporte la révolution freudienne pour comprendre les phénomènes de répétition génocidaire, c'est permettre d'en saisir le sens et ouvrir à la jeune génération européenne un immense champ de travail, dont je suis surprise aujourd'hui de constater que même les psychanalystes ne le mesurent pas d'autant que ce travail serait susceptible aussi d'ouvrir la voie, en Croatie et en Bosnie en particulier, mais aussi en Serbie bien sûr, à la discipline freudienne telle qu'elle s'est à la fois approfondie et diversifiée depuis des décennies en Europe, ce qui a souvent échappé à ces populations passées du totalitarisme à la guerre et n'ayant pas bénéficié des mêmes libertés de recherche que dans nos démocraties. Car de même que l'exploration de l'histoire individuelle, avec un autre, permet de faire émerger des matériaux nouveaux conduisant à des remaniements subjectifs décisifs, de même l'exploration de l'histoire collective (telle que fixée par la doxa), avec d'autres , est ce qui permettra de faire évoluer les jeunes générations européennes et de les libérer de leurs mythologies nationales, sur lesquelles se sont construites l'identité de leurs aînés, et qui ont encore des effets de réel catastrophiques, par le biais tant des manuels d'histoire (tous différents) que des discours politiques. Et c'est dans le fil de ce travail critique en commun, articulé sur le constat et l'élaboration de ces répétitions (fondées non seulement sur nos mythologies nationales, mais aussi sur des idéologies scientistes réductionnistes issues du paradigme scientifique du xix e siècle) que pourrait s'élaborer dans les Balkans, mais aussi ailleurs, une conscience européenne libérée des mythologies et des clivages nationaux, ainsi que des idéologies criminelles qui les ont consolidés. Cette vieille idéologie scientiste, cela dit, est encore présente chez nous (et lisible en particulier jusque dans la dernière loi de bioéthique, dont j'ai demandé l'abrogation) puisque la pensée régnante et considérée aujourd'hui comme « politiquement correcte » tend à réduire l'homme à sa dimension biologique ou génétique en considérant comme secondaire voire accessoire sa dimension d'être parlant, dans toute sa dimension consciente et inconsciente 1.
Ce n'est donc pas seulement « l'homme qui est dans le langage », comme le disait Heidegger, mais bien le langage qui est dans l'homme (comme l'interprétait Lacan, qui dans Mon enseignement renverse la formule), et même dans le corps (sous la forme de cette « information » non seulement analogique, mais numérique), un langage hérité qu'il est question de décrypter et qu'il est nécessaire pour cela, dans la mesure du possible, de faire advenir à la conscience, pour lui donner tout son sens. Car ce langage hérité dont chaque humain est porteur est remanié aussi par l'histoire individuelle qui s'y est superposée, par des expériences subjectives qui ont été refoulées, déniées, forcloses, et c'est ce langage qu'il peut apprendre à déchiffrer, avec d'autres, pour devenir pleinement le sujet de sa propre parole et donner ainsi, par le travail et de façon responsable, tout son sens au discours qu'il lâche dans la société des hommes. Autrement dit, ce discours qui aujourd'hui encore consiste à dire, comme le fait Jacques Sémelin (Purifier et détruire), « Je ne suis ni Juif allemand, ni Tutsi du Rwanda, ni musulman de Bosnie », donc je suis objectif, donc vous pouvez me croire, eh bien, je considère que c'est une illusion catastrophique héritée du discours scientiste. Car je pense que si Jacques Sémelin est devenu un spécialiste de l'histoire des génocides, cela a sûrement quelque chose à voir avec sa propre histoire (quelque chose qui ne regarde que lui, bien sûr), même si ses propres racines sont ainsi qu'il l'écrit « du côté de la Vendée » (comme si la question était celle de son origine locale « objective » !). Et je n'ai pas l'impression qu'il en sache quelque chose. Ne rien vouloir en savoir est même, apparemment, ce qui fonde la rationalité de sa recherche et la rend recevable dans notre société, puisqu'il s'exclut lui-même en tant que sujet parlant ce qui apparaît encore aujourd'hui comme une garantie de crédibilité, y compris dans le champ des sciences dites « humaines ». (On notera que dans la foulée, Sémelin parle à plusieurs reprises de la passivité des Alliés vis-à-vis de l'extermination des Juifs. Collaboration et passivité sont-ils donc synonymes, pour l'historiographie française actuelle ? Or c'est précisément ce déni qui l'empêche de comprendre le sens du génocide bosniaque, et l'amène à conclure qu'on ne peut rien faire contre les répétitions génocidaires.) Pourtant, chacun a évidemment des raisons d'être là où il est et de chercher ce qu'il cherche, ce qui ne signifie pas qu'il faille nécessairement l'étaler au grand jour. Mais considérer qu'en savoir quelque chose disqualifie le travail, c'est bien là l'héritage de la science purement objectivante et réductionniste du passé. Personne n'est objectif, personne n'est neutre, mais une subjectivité élaborée peut permettre de dépasser la petite subjectivité étroite, individuelle et narcissique qui règne encore tous azimuts. L'histoire malheureusement n'est pas absurde, comme le croyait Camus et mon travail permet de le faire entendre à qui veut en savoir quelque chose. L'histoire a un sens (pas seulement une direction, mais une signification), et le découvrir exige autant de travail que de jugement. Quant à l'éternel retour, il n'est jamais que l'incapacité de l'homme à savoir quelque chose de ses propres dénis, ce qui le rend incapable du même coup de transmettre une histoire qui ait du sens et de conjurer les effets de répétition. Les femmes, plus « hystériques » peut-être comme on le dit souvent (et quand on le dit dans le langage de tous les jours et non dans la clinique ce qui est bien différent , ce n'est généralement pas pour en dire du bien), s'arrangent moins volontiers de ces dénis. Et ce sont elles d'ailleurs, dans cette histoire de Yougoslavie, qui se sont majoritairement battues dans les institutions et ont permis, avec des hommes aussi bien sûr, que la vérité ne soit pas enterrée aussi vite que la majorité des hommes qui règnent dans le monde dit « diplomatique » l'auraient bien voulu. Donc, en effet, l'émancipation des femmes dans nos sociétés change peut-être un petit quelque chose à l'histoire. Peut-être parce qu'elles parlent de la vie. Peut-être parce qu'elles la transmettent autrement. Peut-être parce qu'elles sont parfois plus déterminées que les hommes à se battre contre ce qui engendre la guerre, qui produit chez bien des hommes tant de jouissance insue. Et que cette place-là, en effet, les amène aussi à parler autrement et même, parfois, à penser autrement.
Si, après Auschwitz et Srebrenica, le mot « humain » a encore un sens, la troisième révolution scientifique devrait favoriser l'émergence, en Occident, d'un nouvel humanisme et nous amener, en particulier, à redéfinir l'humain en tant qu'être de langage et d'histoire, doté d'une conscience rationnelle et d'un inconscient fonctionnant selon sa propre logique, dont nous pouvons savoir quelque chose. Un langage chargé d'une histoire, celle de l'humanité, qui dépasse largement le destin particulier de chacun, et d'un sens sur lequel nous sommes invités à nous interroger puisqu'en dernière analyse, c'est nous qui parlons et donnons sens à ce que nous découvrons. Et que de cette faculté de donner du sens, qui est le propre de l'humain, et de le transmettre, dépend aussi l'avenir de nos enfants.
C'est la seule façon, de mon point de vue, de dépasser l'idéologie victimaire qui a envahi aujourd'hui tous les champs pour passer à une éthique de la responsabilité, à laquelle les politiques ne doivent pas échapper. Responsables ils sont de ce qu'ils disent, et d'autant plus responsables qu'ils ont pour mission de nous représenter. Et pour ce qu'ils disent, qui fait parfois des ravages, ils devraient pouvoir être sanctionnés par leurs propres pairs. Pourquoi s'étonner de ce qui se passe dans les banlieues quand M. Sarkozy ose déclarer publiquement qu'il entend « nettoyer les banlieues au karcher » ? Quant à la jouissance qu'il éprouve lorsqu'il parle de la « racaille » qu'il compte écraser, elle n'a d'égale que l'impunité des responsables politiques qui ont créé, depuis des années, les conditions sociales et urbaines catastrophiques pour qu'éclose cette violence désastreuse. Quoi qu'il en soit, il est nécessaire de ne pas oublier qu'il y a des mots qui tuent et libèrent dans la société les forces meurtrières. Cela, les psychanalystes le savent. Il s'agit donc de les peser et de les articuler, dans un rapport à l'histoire dont on voudrait nous faire croire aujourd'hui qu'elle est « finie ». D'après ce que j'ai pu voir, il me semble plutôt qu'après avoir honteusement bégayé, elle pourrait enfin prendre un tournant majeur, sans exemple dans l'histoire (puisque après tout et je cite encore Grmek « une caractéristique essentielle de la troisième révolution scientifique est la supposition fondamentale que les phénomènes naturels se déroulent dans un espace et dans un temps non nécessairement isotropes et se composent d'une substance qui se manifeste sous forme de la matière ou de l'énergie (constante étant seulement la somme des deux) et d'une entité particulière non réductible à cette dernière que, faute de mieux, on appelle aujourd'hui l'information. Ce postulat peut justifier la téléonomie des structures existantes dans la nature sans devoir la justifier par une téléologie supérieure. Il s'agit non pas de la prédestination mais d'une possibilité d'invention, de création. »). Toute la question étant de savoir si notre génération sera capable de le prendre, ce tournant-là. Tant de choses ont été dites, sur « la science », par les psychanalystes ! Qui sera capable aujourd'hui de revoir ses positions ? À mon sens, ce que Lacan dit de la science ou plutôt du discours de la science s'articule précisément à ce paradigme réductionniste (servant aussi des pensées totalitaires) qui a eu dans l'histoire du xx e siècle tant d'effets pervers catastrophiques paradigme qui avait pour fondement l'évacuation du sujet en tant qu'il parle. Et le saut qu'accomplit Freud, au moment où il le fait, est en effet un pas de géant qu'il franchit vers l'inconnu qu'aujourd'hui, cette « révolution informationnelle » fonde d'une façon qui bouleverse toutes nos représentations puisque de fait, dans un certain nombre de champs au moins, le sujet en tant qu'il parle (et ne sait pas toujours ce qu'il dit) n'est plus évacuable . (Ce que dit Lacan, là encore, p. 117 de Mon enseignement, ne s'applique évidemment qu'à une histoire de la pensée et de la philosophie scolaire, puisque les travaux récents des épistémologues mettent bien en évidence que l'histoire de la pensée n'est ni continuité ni révolution permanente, mais qu'il y a des avancées tout de même, par des effets de « court-circuit », chaque percée obligeant à revoir autrement ce qui précède et à n'en retenir qu'une partie puisque toute « théorie », dans quelque champ que ce soit, est provisoire et susceptible d'être remaniée par les découvertes qui nous prennent toujours au dépourvu.) En un mot, il me semble que cette troisième révolution scientifique, telle que Grmek la formule, entraîne dans son sillage une révolution épistémologique. (Une science « humaine » peut-elle être en même temps « objective » ? En quoi une science « humaine » est-elle utile à la collectivité si elle se prive de jugement ? Et sur quoi fonder ce jugement ?) Si l'homme est habité depuis l'origine des temps par un langage (qui imprègne aussi tout le vivant), alors la psychanalyse me paraît bien, en tant qu'elle est la seule pratique clinique à donner accès à l'inconscient, la « science » la plus humaine qui soit puisque c'est la seule qui, « un par un », à travers la relation de transfert, peut donner à chacun accès en partie au moins à ce langage oublié qui, tout en fondant son être individuel, le dépasse et l'inscrit dans la société humaine comme dans son environnement. Dans le contexte de ce nouveau paradigme scientifique, la psychanalyse se retrouve au cur non seulement d'un nouvel humanisme qui devrait conduire à remanier les anciens systèmes matérialistes, mais aussi d'une nouvelle ontologie, articulée à l'histoire de l'humanité.
Il y a là, évidemment, quelque chose de vertigineux pour la vieille conscience rationaliste formatée aux paradigmes réductionnistes du XIXe siècle. Impossible ici d'énumérer toutes les questions que ce nouveau paradigme scientifique, infiniment plus ouvert que le réductionnisme du précédent, nous amènera à soulever et à élaborer. Pour le moment, j'en vois quelques-unes. Dans le champ de la psychanalyse et de la médecine, la question de l'articulation de la clinique médicale et de la clinique psychanalytique (à élaborer entre professionnels), ainsi que la question de la psychosomatique (à tenter d'approcher en termes de questionnements nouveaux, bien sûr, et non de causalités simplistes toute révolution dans la pensée engendrant un déplacement des questions qui invalide en partie les réponses précédentes, inscrites dans un paradigme obsolète. S'il y a évidemment une coupure épistémologique radicale entre ces deux approches cliniques, il n'empêche que cette articulation s'opère dans le sujet malade et parlant, « un par un »). Dans le champ de l'histoire, la question de la répétition en tant que mécanisme et en particulier des répétitions génocidaires en Europe avec une mise au jour des rhétoriques menant à ces exterminations de masse, et des idéologies scientistes, réductrices, qui sont venues étayer ces politiques (j'en dis un mot dans « Demain, quelle civilisation », à paraître dans les Cahiers du symbolisme). Dans le champ éthique, la question de la définition de la personne humaine que nous aurons à retenir, au moment de construire l'Europe (j'en dis un mot, là aussi, dans l'article publié par Inventaire/Invention à propos de la Constitution européenne, et encore un mot dans les Cahiers du symbolisme). Tout cela n'est encore qu'un work in progress, comme disent nos amis anglo-saxons. Travail en cours
À suivre, donc.
Du nouveau sous le soleil noir de la psychanalyse ? / Louise L. Lambrichs
(auteur notamment de Le cas Handke, Inventaire/Invention éditions, 2003 et
Nous ne verrons jamais Vukovar Éditions Philippe Rey, 2005)
On peut lire à ce sujet le remarquable travail de Philippe Descamps, Un crime contre l'espèce humaine, enfants clonés, enfants damnés, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2004. [retour]
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