La place






 

Chère Marija,

 

Comme je te le disais l'autre jour au téléphone, je suis consternée par la décision adoptée par l'Union européenne de retarder l'ouverture des négociations pour l'entrée de la Croatie en Europe. Le sentiment d'un certain nombre d'entre nous est qu'une fois de plus, la Croatie fait les frais des dénis européens… et c'est bien contre ce dénégationnisme , caractéristique du « politiquement correct », que nos démocraties ont aujourd'hui à lutter. Cette décision n'est-elle pas, en effet, une illustration supplémentaire du fait que le déni engendre la répétition ? Cette Europe qui vous a lâchés en 1991 continue de dénier la politique de soutien à la Serbie qu'elle-même a menée à l'époque, ce qui la conduit à maintenir une fois de plus sa porte fermée à ton pays. J'imagine à quel point cette décision vous a déçus et sache que cette déception, je la partage du fond du cœur. Surtout, fais savoir autour de toi que beaucoup d'entre nous, ici, n'en sont pas fiers. Et que nous continuons de lutter, de l'intérieur, pour faire reconnaître la légitimité de votre combat.

Mais puisque nous sommes d'accord sur le passé, parlons de notre avenir commun… et de l'Europe, justement.

Tu sais que dans quelques semaines, le 29 mai, les Français seront appelés à voter pour le texte de la Constitution élaboré notamment par Valéry Giscard D'Estaing, ancien Président de la République, issu de l'École nationale d'administration et premier technocrate à avoir été porté au pouvoir en France (avant lui, nos politiques se recrutaient plutôt parmi les élèves de l'École Normale supérieure dont la tradition est moins gestionnaire et plus humaniste). Pour autant que j'en puisse juger de la place que j'occupe, la perspective du référendum est en train de provoquer un phénomène intéressant : non seulement, les extrêmes (droite et gauche) se rejoignent sur le Non — pour des raisons différentes —, mais les partis traditionnels eux-mêmes sont divisés, surtout le parti socialiste en réalité. Dans le débat qui nous est proposé par les médias, les partisans du Oui ont quelques difficultés à produire des arguments convaincants, tandis que ceux du Non développent diverses analyses assez percutantes. Bien entendu, je n'adhère pas à toutes, et il est bien difficile de se faire une idée à partir de discours dont on se demande toujours ce qu'ils dissimulent.

Chacun juge donc à partir de sa propre expérience. Beaucoup de Français jugeront à partir de l'expérience difficile de l'euro, qui a appauvri nombre d'entre eux. Je te cite le témoignage d'un chauffeur de taxi, il y a deux jours : « Que nous a apporté l'euro ? On travaille de plus en plus et on gagne moins. Les gens disent L'euro c'est bien, on peut voyager sans changer de monnaie. Tu parles ! » Il était en colère, comme quelqu'un qui se sent trompé. Et il a ajouté : « Et puis ces types qui nous promettent l'apocalypse si on vote non — rien que pour cela je voterai Non ! » Voilà bien la mentalité française, que j'apprécie, je dois dire. Il y a chez les Français, par tradition, quelque chose qui ne s'en laisse pas conter. Ils aiment bien les arguments solides et détestent les menaces creuses, sous lesquelles ils ont a priori tendance à soupçonner d'inavouables mensonges. Vu l'histoire récente, je ne saurais leur donner tort.

Par ailleurs, j'ai assisté hier à un débat organisé par des psychanalystes, où se trouvaient aussi des hommes politiques de gauche et de droite (Jack Lang, François Bayrou, Renaud Dutreil) et des intellectuels (dont Bernard-Henri Lévy et Jean-Claude Milner). Bernard-Henri Lévy a déclaré publiquement qu'il voterait Oui, ce qui m'a surprise car il avait visiblement été impressionné par mon analyse de l'histoire (il était bien placé pour en juger) ce qui l'a d'ailleurs amené, dans quelques articles publiés après cette lecture, à citer à plus d'une reprise « La lettre volée ». Mais qu'en a-t-il compris, dans le fond ? Aujourd'hui, je me le demande. En tout cas, il n'en a pas tiré les conséquences. Par ailleurs, les interventions ont été intéressantes, quoique inégales. L'un des leaders du mouvement psychanalytique, Jacques-Alain Miller, semble s'orienter vers le Non. Depuis un an déjà, son école, en lien avec d'autres, lutte contre les nouvelles mesures d'évaluation des psychothérapies et l'envahissement, dans le champ psychique, des méthodes comportementales à l'américaine. Les voilà donc partis en guerre, et dans ce combat pour le respect de la personne humaine, dans toute sa dimension subjective, contre toute forme d'emprise de l'État pour la « régulation de la santé mentale » (nous en sommes là !), je suis à leurs côtés. Je regrette aussi qu'ils n'aient pas été du mien quand nous combattions contre l'agression néo-fasciste dont étaient victime la Croatie et la Bosnie, mais je ne désespère pas de leur faire entendre ma lecture de l'histoire… Certains, déjà, s'y montrent sensibles, même s'ils sont sans doute un peu mortifiés de n'avoir pas compris, à l'époque, ce qui se passait. (À ce débat participait aussi, à la fin, une jeune Tchétchène qui témoignait de la guerre dans son pays. L'assassinat du leader modéré Maskhadov par le pouvoir russe choque fortement – et à juste titre — les intellectuels français. S'aperçoivent-ils enfin des effets délétères de cette fraction fondamentaliste, nationaliste et raciste de l'orthodoxie, ressuscitée après la chute du mur de Berlin, et qui semble provoquer à plaisir la radicalisation de l'islam sur notre continent ? J'avais envie de leur dire que c'est exactement la même chose qui s'est produite trois ans plus tôt en Yougoslavie, et que nos démocraties ont justement pris le parti de l'orthodoxie guerrière au lieu de soutenir le catholicisme pacifiste des Croates et l'islam modéré des Bosniaques ! Je regrette beaucoup que tu ne sois plus en France, car tu aurais pu témoigner aussi de ce qui s'est passé, et tu aurais pu contribuer avec moi à éclairer ces intellectuels qui, à l'époque, n'ont malheureusement rien vu tant ils étaient mal informés et partageaient les préjugés ambiants…)

Tout cela pour te dire que, pour la première fois depuis longtemps, ce débat traverse toute la société française. Est-ce le mot « Constitution » qui a produit ce déclic ? Probablement. Sans doute a-t-il dans l'imaginaire français une valeur qui nous renvoie aux aspects les plus positifs de notre histoire mythique et du coup, tout le monde en parle. Tout le monde autour de moi, en tout cas.
Mais comment se faire une idée de la meilleure façon de voter ? Questionnant les personnes que je rencontre, j'ai été frappée par le fait que même chez ceux qui se présentent comme des intellectuels, la plupart n'ont pas encore lu le texte. En fonction de quoi se prononceront-ils donc ? de leurs préjugés ? de la sympathie qu'ils éprouvent pour tel ou tel leader et de la confiance qu'ils lui accordent ? de l'opinion de leur entourage ?

Préférant me faire une idée par moi-même, je me suis procuré le texte, disponible sur Internet. Deux cent soixante-trois pages indigestes, voilà pour quoi on nous demande de voter ! J'ai donc pris mon courage à deux mains, mais m'y étant prise un peu tard, je ne prétends pas t'en faire une critique exhaustive. Je te dirai simplement comment je l'ai lu, à partir de ma propre expérience et des leçons que j'ai tirées de l'histoire. Cette critique s'inscrit donc dans la suite de mon travail.

 

Les débats que suscite ce texte, aujourd'hui, concernent essentiellement le système économique qu'il instaure. Les partisans du Non l'accusent d'être ultra-libéral et de « graver dans le marbre » ce système, destiné à faire directement concurrence aux États-Unis. Les partisans du Oui affirment qu'il n'est pas « gravé dans le marbre » et qu'il est important en effet, pour l'Europe, d'exister sur le plan mondial pour éviter d'être écrasée par les États-Unis. N'étant ni économiste ni juriste, j'ai quelque difficulté à juger du bien fondé des arguments des uns et des autres car je n'ai pas compétence en la matière. Mais je trouve a priori désolant, et dangereux, que cette Constitution n'ait été pensée qu'en miroir des États-Unis. Car nous n'avons ni les mêmes problèmes, ni la même histoire, ni les mêmes mentalités. Il me semble donc, a priori, qu'une bonne Constitution pour l'Europe serait une Constitution qui émergerait précisément de cette histoire, et non un système plaqué pour faire concurrence à notre frère américain.

Pour me faire une opinion plus étayée, j'ai lu l'analyse de Raoul Marc Jennar, Europe, la trahison des élites . Jennar est un Européen convaincu, qui a travaillé pendant quinze ans dans les institutions européennes. Et son livre me fait un peu penser au mien, dans un autre domaine : c'est un coup de colère, et une analyse extrêmement précise et percutante du système économique mis en place, qui va à l'encontre de toutes les valeurs que nous prétendons défendre. J'ai d'autant plus tendance à lui faire confiance qu'il n'a pas d'ambition politique, et que tous ses arguments s'inscrivent à l'évidence dans une tradition de gauche, sensible à la question fondamentale de l'égalité entre les peuples et du progrès social.

Tout en retenant en principe l'essentiel des arguments de Jennar, ma critique se situe sur un autre plan. J'ai été personnellement très frappée de l'indigence du texte qu'on nous propose — je veux dire, sur le plan philosophique. Est-ce parce qu'il a été rédigé par des technocrates ? On peut le supposer. Je te livrerai donc, dans un désordre relatif dû au manque de temps (le propos mériterait sûrement plusieurs traités !), les quelques réflexions qu'a suscitées cette lecture.

 

Mon impression générale est qu'il y a malentendu sur le projet lui-même — ce qui ne rend pas très optimiste quant à l'avenir, les malentendus étant toujours sources de conflits. On nous propose en réalité, sous le titre « Constitution », un ensemble d'accords économiques. Mais ce n'est pas une Constitution, cela ! En principe, une Constitution est un ensemble de textes fondamentaux qui déterminent et structurent la façon dont les peuples qui s'en réclament se gouverneront. Au fond, c'est à la fois un cadre et un dénominateur commun entre tous les hommes qui habitent le même espace. Or, le texte qui nous est proposé ne peut nous tenir lieu de dénominateur commun puisque au lieu d'affronter ce qui fait nos différences et d'en tenir compte, il évite soigneusement toutes les questions épineuses et contient des ambiguïtés dangereuses. En un mot, il lui manque des fondements essentiels. Ce qui fait la philosophie de l'Europe, une philosophie qui s'articulerait directement à ce qu'est l'Europe et à son histoire.

En réalité, le texte qui nous est proposé est le dénominateur commun de la classe technocratique dirigeante, obnubilée par la puissance américaine qui opère comme un miroir. Il est le fruit de son idéologie marchande. Certes, autour de ce fruit central ont été disposés quelques ornements culturels et sociaux, mais ils sont si creux qu'à l'évidence, ils ne sont là que pour faire illusion. On dirait que nos technocrates se sont imaginés pouvoir plaquer, en Europe, un système comparable au système américain, comme si ce tour de passe-passe allait subitement nous procurer du même coup la paix intérieure et une puissance économique comparable. N'est-il pas beau, le rêve technocratique ? Je ne te cacherai pas que je le trouve personnellement très inquiétant, car il témoigne d'un aveuglement dangereux… qui n'est pas nouveau, comme tu sais.

Raoul Marc Jennar affirme que le texte de cette Constitution résulte d'un déficit démocratique et signe le triomphe de la technocratie sur la démocratie. J'avoue que ma lecture confirme, à partir d'autres considérations, ce point de vue.

De plus, ce texte a pour vocation d'avoir une durée illimitée. Même si nos propagandes prétendent le contraire, c'est écrit. (Article IV-9 : «  Le traité établissant la Constitution est conclu pour une durée illimitée. ») Nous choisissons donc non seulement pour nous, mais pour les générations à venir. Chaque signature compte. Chaque vote est capital.

Une durée illimitée, cela signifie — puisque rien en ce monde n'est éternel — que ce texte ne pourra être annulé que par la révolution ou par la guerre. Je ne veux ni l'une ni l'autre pour mes enfants ou mes petits-enfants. Je veux un texte qui instaure une Europe des peuples capables de partager les mêmes références (ce qui n'est pas encore le cas aujourd'hui) et qui ouvre l'avenir aux prochaines générations. Ce texte-ci ne répond pas à cette exigence. (Il est vrai que certaines procédures de révision sont prévues, mais elles sont si longues et compliquées qu'elles ne pourront jamais intégrer les réformes profondes qu'à mon sens appelle ce texte.)

 

«  Promouvoir la paix  », tel est le premier objectif déclaré de cette Constitution (Art. 3 alinéa 1). Là-dessus, tout le monde sera d'accord. Mais n'est-ce pas un vœu pieu si rien dans la suite du texte, je dis bien rien , aucun dispositif précis, aucune politique concrète, n'entend œuvrer dans ce sens ? Nos technocrates ont-ils analysé notre histoire ? En ont-ils tiré les leçons ? Se sont-ils interrogés sur la nature des ferments de guerre sur notre continent ? Apparemment non. Au contraire, même, j'ai découvert dans ce texte des ambiguïtés qui font froid dans le dos.

 

La question des frontières intérieures, par exemple, sais-tu qu'elles ne sont pas définies ? D'un côté, on crée un espace économique commun sans contrôles, ce qui est plutôt sympathique («  L'Union offre à ses citoyennes et à ses citoyens un espace de liberté, de sécurité et de justice sans frontières intérieures [c'est moi qui souligne], et un marché unique où la concurrence est libre et non faussée  »), de l'autre le texte insiste sur les frontières extérieures et sur la politique commune à mettre en œuvre en matière de contrôle, d'asile et d'immigration (Art. III-166). Mais dans ce dernier article, on précise à l'alinéa 3 que cela « n'affecte pas la compétence des États membres concernant la délimitation géographique de leurs frontières, conformément au droit international  ». (Tu apprécies comme moi, je suppose, la saveur particulière de l'adjectif « géographique » !) Bon, le droit international, nous avons vu ce qu'il a donné, en Yougoslavie, puisque dès qu'un État bafoue sa propre Constitution et décide de changer ses frontières par la force, tout le monde s'écrase et lui emboîte le pas, en lui donnant un coup de main « humanitaire »… Tu te rends compte qu'aujourd'hui encore, quatorze ans plus tard, pas une instance internationale, ni l'Union européenne, ni l'ONU, n'a encore déclaré publiquement que l'État serbe de Milosevic avait bafoué la Constitution yougoslave en envahissant la Croatie ? C'est effarant. Pas facile, après cela, de faire encore confiance à l'État de droit et aux juristes internationaux… La Constitution yougoslave était précise, pourtant : elle affirmait la souveraineté des Républiques constitutives de Yougoslavie dans leurs frontières établies à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale, et malgré cela, il s'est trouvé certains juristes, en France, pour soutenir l'agression serbe en prétendant qu'il s'agissait de frontières administratives, équivalentes à celles de nos départements. Et nos dirigeants se sont, contre le droit lui-même – sa lettre et son esprit —, rangés à cette idée, ce qui montre bien à quel point les mythologies nationales sont plus fortes que le droit lui-même ! Or bien évidemment, cette question-là n'est pas dépassée puisqu'il existe aujourd'hui encore des conflits frontaliers permanents entre la Slovénie et la Croatie. Nos journaux ici n'en parlent pas, mais je sais grâce à toi que les tiens en parlent… Il serait donc nécessaire que les jeunes Slovènes sachent que l'Europe n'accepte pas de telles revendications. Et avec eux, tous les autres jeunes Européens.

Pour mettre un terme définitif à ce type de conflits, la Constitution européenne devrait donc trancher nettement sur cette question en réaffirmant l' intangibilité des frontières nationales actuelles . Elle devrait préciser aussi la nature de ces frontières, qui ne sont pas et ne seront pas des frontières administratives remaniables, sauf à ce que tous les États de l'Union, par le vote au même moment de l'ensemble de ses citoyens, décident d'abolir entre eux ces frontières politiques, ce qui n'est pas inimaginable dans deux ou trois générations. Enfin il faudrait prévoir, en attendant, des mesures de rétorsion drastiques et ultrarapides à l'encontre de tout État membre qui entreprendrait de modifier ses frontières par la force. Si l'on veut réellement promouvoir la paix en Europe, une telle précision me paraît indis-pensable. Si tous les États membres ne renoncent pas définitivement à toute modification frontalière, que peut être l'Europe de demain sinon, une fois de plus, un champ de bataille ? (À ceux qui s'imaginent que la guerre est devenue impossible en Europe, on pourrait rappeler le mot de l'ambassadeur de France à Belgrade, en 1991. Sais-tu ce qu'il aurait répondu, quand on lui a demandé si la Yougoslavie risquait d'éclater ? « Oui, de rire ! » Pardon pour cette obscénité qui nous couvre de honte, chère Marija… mais ce mot terrible permet aussi de mesurer la divine clairvoyance de ceux qui nous gouvernent et dont dépend notre sort.)

 

De même, cette Constitution devrait être plus précise sur la question, capitale pour notre paix future, de la citoyenneté et des nationalités . Quand tu lis l'alinéa 1 de l'article 8 portant sur la citoyenneté de l'Union, tu vois bien qu'il a été rédigé par un Français : «  Toute personne ayant la nationalité d'un État membre possède la citoyenneté de l'Union. La citoyenneté de l'Union s'ajoute à la citoyenneté nationale et ne la remplace pas. » Ça a l'air simple, n'est-ce pas. Et pourtant, écrire les choses de cette façon, c'est oublier que les notions de citoyenneté et de nationalité ne sont pas comprises de la même façon par tous les peuples d'Europe et que c'est précisément cette question qui fut à l'origine de la Deuxième Guerre mondiale et de la Guerre de Yougoslavie. En France, nationalité et citoyenneté sont confondues, les Français ont donc du mal à comprendre le problème. Mais en Europe centrale et dans les Balkans, c'est une autre logique qui domine. Les peuples étant répartis dans divers États, il n'y a pas — du fait de l'histoire de ces régions — cette adéquation traditionnelle entre citoyenneté et appartenance nationale, et les guerres de conquête sont déclenchées justement sur ce prétexte-là, de rassembler tous les ressortissants d'un même peuple dans le même État. Ce fut la logique hitlérienne comme celle de Milosevic. Pour un Serbe de Croatie par exemple, ce qui prime, c'est la nationalité serbe, et la citoyenneté croate lui paraît secondaire. Un Serbe de Croatie ne considérera pas, quand la Croatie entrera en Europe, qu'il a « la nationalité d'un État membre », puisqu'il restera de nationalité serbe en Croatie. Telle est sa culture. L'article tel qu'il est rédigé ne le concerne donc pas. La question cruciale, maintenant, est celle-ci : peut-on maintenir, en Europe, ces deux traditions antagonistes ? L'une qui affirme la prédominance de la citoyenneté sur la nationalité, et l'autre qui tend par tradition à affirmer l'inverse ?

La tradition consistant à faire prédominer la nationalité ayant été, au cours du xx e siècle, à l'origine de deux guerres particulièrement meurtrières, il me semble que si nous voulons réellement promouvoir en Europe une paix durable, la Constitution européenne devrait se prononcer clairement sur cette question et trancher. La logique citoyenne engendrant moins de conflits entre les États nationaux, c'est elle qui devrait l'emporter. Et un travail collectif transnational devrait être promu auprès de la jeune génération pour soutenir les raisons historiques de ce choix. Promouvoir une logique citoyenne chez tous les États membres n'empêcherait pas d'imposer aussi le respect des nationalités plurielles composant les différents États nation historiques. Mais les Serbes de Croatie de la génération montante devraient se sentir avant tout citoyens croates, et la loyauté à l'État croate devrait primer sur la question nationale, historique et culturelle. Cela leur permettra de regarder avec intérêt mais aussi distance critique une culture guerrière dont l'Union européenne aura pour vocation de réduire les capacités de nuisance. De même, dans les États comme la France, nous aurons à travailler en sens inverse, en reconnaissant les droits des minorités nationales qui viendront s'installer chez nous – ce qui suppose quelques aménagements dans l'enseignement de l'histoire (sur ce point, on pourrait imaginer un tronc commun, citoyen, et des matières à option suivant les nationalités et les curiosités individuelles).

 

Pour revenir à l'esprit général de cette Constitution pour laquelle on nous appelle à voter, ce qui me frappe le plus finalement, c'est qu'elle manque… d'esprit justement. De réflexion. D'élaboration. Et puis elle repose, si j'ose dire, sur des illusions dangereuses, qui fonctionnent aujourd'hui comme des mythes… Le premier est que la prospérité économique nous apporterait la paix puisque de fait, le seul objectif sérieux est le profit et la croissance économique, et que rien de particulier n'est prévu pour promouvoir cette paix dont nous avons vu à quel point elle est fragile. (À moins que ce soit encore pire ? Écoute ce que dit l'article III-16 : « Les États membres se consultent en vue de prendre en commun les dispositions nécessaires pour éviter que le fonctionnement du marché intérieur ne soit affecté par les dispositions qu'un État membre peut être appelé à prendre en cas de troubles intérieurs graves affectant l'ordre public, en cas de guerre ou de tension internationale grave constituant une menace de guerre, ou pour faire face aux engagements contractés par lui en vue du maintien de la paix et de la sécurité internationale. » Autrement dit, peu importent les morts ; l'essentiel, c'est que l'économie de marché ne soit pas affectée. Telle est philosophie de ce texte.) Le deuxième mythe, déclaré, qui est plus un déni qu'un mythe d'ailleurs, c'est que l'Europe vit en paix depuis soixante ans, ce que l'on entend à tout bout de champ sur nos ondes. Chaque fois, cela me fait bondir. Il est stupéfiant de voir à quel point l'Union européenne a décidé d'oublier que Vukovar est au cœur de l'Europe, et à quel point cette guerre a été, de fait, européenne — sans pour autant s'être inscrite, il est vrai, dans la mémoire européenne. Enfin, le troisième, assez hasardeux à mon sens, c'est que l'Europe pourrait se construire « comme » les États-Unis. Nos technocrates ont-ils réfléchi à ce qui nous distingue des États-Unis et fait notre spécificité ? Ils ont une seule langue commune, nous en avons plus de quinze ; ils n'ont pas connu de guerre intérieure depuis des lustres, nous en avons connu trois au xx e siècle (et une quatrième qui se poursuit en Tchétchénie) ; ils ont une mythologie commune, nous n'en avons pas. Au contraire, nous avons des mythologies nationales qui sont et restent, sur notre continent, de terribles ferments de guerre et nous avons vu à quel point, en Yougoslavie justement, elles ont été déterminantes dans l'esprit de nos dirigeants et plus fortes que le droit lui-même. En outre, nous avons à résorber entre nous la fracture introduite par le communisme : tandis que les démocraties travaillaient tout de même un peu (mais pas assez) sur leurs histoires respectives et critiquaient (un peu mais pas assez) leurs propres mythologies, ce qui a contribué à certaines prises de conscience (trop tardives), les pays communistes ont subi pendant cinquante ans une sorte de glaciation culturelle et historique dont il est nécessaire de les aider à sortir au plus vite. L'exemple de la Yougoslavie qui me guide est, là encore, riche d'enseignements : si nos démocraties n'avaient pas été intoxiquées par la propagande dénégationniste grand-serbe et si la Serbie avait fait le travail nécessaire sur son histoire, jamais la France de Mitterrand n'aurait pris le parti qu'elle a adopté — du moins j'ose l'espérer. Qui sait, peut-être même le peuple serbe, mieux informé, n'aurait-il jamais porté au pouvoir ses leaders nationalistes ?

Je répète que ce qui me frappe, c'est à quel point les rédacteurs de ce texte ont cru pouvoir, en le rédigeant, oublier ce qu'est l'Europe. Or, si l'on veut y « promouvoir la paix », il est d'abord question d'adopter une position commune sur ce qui nous a divisé, il me semble. Mais me croiras-tu ? Rien n'est prévu dans ce sens. Sur la question capitale des frontières intérieures, tu l'as vu,¨l'ambiguïté maintenue est dangereuse. Sur les mythologies nationales, non seulement rien n'est envisagé, mais la Constitution déclare au contraire explicitement qu'elle « respecte pleinement la responsabilité des États membres pour le contenu de l'enseignement » (Art. III-182). Certes, il est important de préserver cette indépendance, mais vu la diversité des langues, comment aurons-nous accès, nous, à ce qui est enseigné aux autres ? Et comment pourra-t-on en débattre ? le critiquer ? Pense aux Serbes, par exemple. Vont-ils continuer d'apprendre que les tchetniks sont des héros et qu'ils ont été résistants pendant la Deuxième Guerre mondiale, en se taisant sur leur collaboration avec les nazis ? Vont-ils continuer de croire qu'ils n'ont pas eu de camps et qu'ils ne sont pour rien dans l'extermination des Juifs ? Et enseigneront-ils à leurs enfants, aujourd'hui, que Vukovar a été détruit par les « oustachas » et que les Serbes, menacés de génocide, n'ont fait que se défendre ? Admettons que l'État serbe ne veuille rien changer au contenu de son enseignement… Comment aidera-t-on la jeune génération à évoluer et à sortir de ses mythes meurtriers ? Or c'est indispensable, si l'on veut construire la paix et rétablir un véritable dialogue dans les jeunes générations. Et ce que je dis pour la Serbie vaut, évidemment, pour tous les pays européens. Est-ce en perpétuant, dans l'esprit des jeunes générations, les diverses mythologies nationales transmises aussi dans les familles, que nous allons promouvoir la paix ? Est-ce en perpétuant nos propres dénis nationaux concernant nos politiques dans nos colonies qui, pour autant que je le sache, n'étaient pas vraiment à la hauteur des droits de l'homme dont nous nous prétendons les champions ? ces dénis qui nourrissent évidemment les résurgences racistes actuelles ? Tu vois bien aussi le problème dans ton pays, d'ailleurs : l'Union européenne n'est même pas parvenue à ce que les Serbes et les Croates de Vukovar apprennent la même histoire… Et pourtant, ils sont citoyens du même État ! C'est dire le travail qui reste à faire… Mais apparemment, nos politiques ne veulent toujours rien savoir de ces questions pourtant fondamentales. Ils ne veulent rien savoir du fait que ces « vérités historiques » apprises à l'école sont déterminantes dans la formation des mentalités. Et ils ne veulent pas savoir non plus que le déni engendre la répétition, pas seulement sur le plan individuel, mais aussi sur le plan collectif, comme le montre bien ma lecture de la guerre en Yougoslavie et des propagandes qui l'ont déclenchée… Mais s'ils ne veulent rien en savoir et si l'Union européenne ne définit pas dès maintenant une politique culturelle commune, travaillant de façon transnationale sur ces mythologies, et si l'on n'adopte pas dès aujourd'hui une politique commune exigeant l'ouverture des archives et permettant aux historiens des différents pays d'y travailler ensemble, eh bien c'est très simple, ça recommencera. Et la prospérité économique n'y changera rien. Et le droit n'y changera rien. C'est pourquoi je considère qu'il faut poser, au fondement de cette Constitution, un programme culturel commun, destiné à former l'esprit critique des jeunes générations européennes. Les États membres doivent s'engager à développer des programmes de traductions, en particulier de leurs propres manuels d'histoire (ce qui les invitera peut-être à les rédiger de façon plus critique et à en éliminer les mensonges les plus grossiers), les plus pauvres doivent être aidés par l'Union européenne dans ce sens, et des programmes d'études sur les diverses mythologies des uns et des autres doivent être mis en œuvre dans tous les pays. Tant que ce travail culturel, historique, transeuropéen, ne sera pas promu par l'Union, indépendamment de toute considération de profit, tant que les États ne s'associeront pas, de leur plein gré, à ce travail qui témoignera de leur désir de devenir véritablement européens et de s'ouvrir au débat européen, eh bien notre continent n'a aucune chance de connaître la paix intérieure. Car les préjugés nationaux continueront de se transmettre, les vieux réflexes continueront de jouer, et ce ne sont pas les quelques échanges interuniversitaires prévus qui permettront de lutter contre les idées reçues transmises par les familles. Or si tu regardes l'histoire de l'Europe au xx e siècle et si tu tires les leçons de la guerre de Yougoslavie, tu comprends bien une chose : c'est que l'Europe citoyenne dont nous rêvons ne s'inventera que sur les ruines de nos mythologies nationales, car ce sont elles qui perpétuent préjugés et vieilles rancœurs. Cela suppose un travail historique sans précédent, qui se fera progressivement, à la faveur des traductions, des débats, des confrontations de nos différents regards sur l'histoire passée, et cette formation contradictoire développera l'esprit critique de nos futurs responsables. Et ce long travail collectif ne tuera pas nos vieux États nation, au contraire : cela les grandira aux yeux du monde. Car nous aurons montré qu'il est possible d'inventer un espace pacifique entre des peuples qui se sont fait la guerre pendant des siècles.

 

Mais nous n'y sommes pas encore. Et pour tout dire, je pense qu'il manque au rapide exposé que je viens de te faire le socle philosophique dont je te parlais.

L'idée m'en est venue il y a plusieurs années déjà, quand je me suis mise à réfléchir à la question du clonage et à la nouvelle loi de bioéthique récemment votée en France et qui témoigne, à mon sens, du vide philosophique où nous macérons depuis un certain temps. Ne serait-il pas temps d'en sortir ? Ce qui est curieux finalement, c'est que tous les fils de mes différents travaux se rejoignent en ce point précis, aujourd'hui, à savoir que nous n'avons toujours pas, en Europe, une définition commune de l'humain. Et quand j'ai relu la charte des droits fondamentaux de cette Constitution européenne qui nous est proposée, j'ai eu l'impression de lire un document du xviii e siècle à peine toiletté comme si, depuis, rien n'avait changé. Comme si nous n'avions rien appris.

À la lumière de ma lecture de cette histoire européenne, il m'a donc paru intéressant d'essayer d'élaborer ce socle commun sur lequel nous pourrions construire un autre avenir pour nos enfants. Pour tenter d'organiser mon propos, je l'ai divisé en quelques points fondamentaux qui t'indiqueront la direction de mes réflexions actuelles. Comme diraient nos amis américains, c'est un work in progress…

 

 

Premier point : Entrer dans le xxi e siecle en tirant les leçons du XXe.

 

Comme je te l'ai souvent dit, le choix d'une Constitution me paraît, pour l'Europe, l'occasion historique de tirer les leçons de l'histoire et de faire valoir, dans cet espace géopolitique longtemps déchiré par des guerres meurtrières et où se rencontrent la plupart des religions, une conception de l'humain renouvelée, à la lumière des événements et des découvertes sans précédent qui ont jalonné le XXe siècle.

Au nombre de ces découvertes et événements, je retiens en particulier :

 

•  la fission atomique, donnant lieu à l'invention de la bombe atomique, qui témoigne de la puissance inventive mais aussi destructrice de l'homme, qui dispose désormais du pouvoir de détruire la planète et par là, l'ensemble de l'humanité ;

 

•  la Shoah, ou extermination systématique du peuple juif sur le sol européen, événement qui témoigne de la capacité de l'espèce humaine – sans exemple dans les autres espèces animales – d'exterminer radicalement toute une partie d'elle-même au nom d'idéologies racistes articulées sur le fantasme de « pureté » raciale ; et la tendance naturelle de la plupart des hommes, dans ces cas-là, à fermer les yeux et à obéir au groupe ou à la hiérarchie administrative plutôt qu'à sa conscience individuelle ; certes, des génocides ont eu lieu avant dans l'histoire, le génocide des Arméniens en Turquie, par exemple. Mais la Shoah a ceci de particulier qu'elle a pu se réaliser grâce à la collaboration de la majorité des peuples d'Europe, les vainqueurs comme les vaincus, et qu'elle a donné lieu à une organisation sans précédent, une véritable industrie étatique et administrative de l'extermination ;

 

•  l'invention de la psychanalyse , qui révèle à l'homme que sa raison n'est pas toute-puissante, mais que ses actes sont également déterminés par ses pulsions et son histoire inconsciente ; que de cette histoire-là, refoulée, la plupart des hommes ne veulent rien savoir ; que n'en voulant rien savoir, ou la déniant, ils sont à leur insu amenés à la répéter, de façon déplacée. Si la démarche psychanalytique s'applique aux individus, elle apporte aussi des outils conceptuels précieux pour comprendre notre histoire collective. Ainsi, ce mécanisme de répétition permet d'éclairer la lecture des dernières guerres balkaniques : l'éclatement de la Yougoslavie s'explique en effet par la résurgence en Serbie d'une idéologie de « pureté » ethnique, comparable à l'idéologie nazie, et articulée sur le déni de la responsabilité de la Serbie dans l'extermination des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale ; autrement dit, c'est ce déni collectif, instrumentalisé par le pouvoir en place et lisible dans toutes les propagandes (y compris les propagandes occidentales) qui a permis la réapparition, sur le sol historique européen, de camps dans lesquels les Croates et les Bosniaques musulmans étaient exterminés après avoir été torturés ; certains aussi ont été émasculés, pour les empêcher de se reproduire, ce qui témoigne de l'intention génocidaire. Si le travail de mémoire avait été accompli plus tôt en Serbie, si les dirigeants européens avaient su dès 1991 que la Serbie avait été en 1942 le premier pays judenrein , si la collaboration des Tchetniks avec l'occupant nazi avait été de notoriété publique, on peut supposer que les démocraties occidentales, poussées par leurs intellectuels et leurs opinions, se seraient plus vite alarmées de cette résurgence tchetnik et auraient réagi autrement  ; au lieu de cela, obnubilées par la culpabilité de l'État oustacha en Croatie (qui, elle, avait reconnu depuis longtemps sa responsabilité dans l'extermination des Juifs), et dominées par le mythe — propagé par tous les médias — suivant lequel « tous les Serbes » auraient été résistants, ces démocraties ont soutenu Milosevic qui a pu répéter à l'égard des Croates et des Bosniaques musulmans (tout à fait modérés à l'époque) la même politique génocidaire que celle appliquée aux Juifs, une génération plus tôt, par l'administration serbe de Milan Nedic ;

 

•  la possibilité technique du clonage reproductif , quatrième blessure narcissique dans l'histoire de l'humanité, qui démontre a contrario la contingence de la personne humaine . Comme tu le sais, j'ai déjà développé cette question dans la préface d' A ton image . L'idée est aussi simple qu'évidente : ce n'est pas le génome qui fait la dignité de la personne humaine (comme le suggère notre loi de bioéthique !), mais son aptitude à penser et ses facultés créatrices ; et si le génome détermine en partie l'apparence physique, ce n'est pas lui qui détermine ni le langage, ni la culture, ni finalement la personnalité prise au sens large de chaque individu, mais son histoire. Ce que n'importe qui, ayant un zeste de bon sens, admettra. Imagine une seconde que Vladimir Poutine ait été, à sa naissance, adopté par une famille tchétchène qui l'ait choyé, imagine qu'il ait aimé cette mère tchétchène comme un petit garçon peut aimer celle qui prend soin de lui… crois-tu que l'adulte qu'il serait devenu aurait fait assassiner Maskhadov ? Et si Georges Bush avait été élevé par Saddam Hussein ? Et Tony Blair dans la famille d'Alija Izetbegovic ? ou Mitterrand dans la famille de Franjo Tudjman ? Toutes ces questions trop humaines ne doivent pas grand-chose, comme tu vois, à la génétique…

 

•  la découverte que le réel, à côté de la matière et de l'énergie, comporte une troisième composante : l'information (je te renvoie, sur ce point précis, au texte de Mirko Grmek intitulé « La troisième révolution scientifique », et que j'ai publié en postface à À ton image ). En deux mots : toute la philosophie marxiste repose sur l'idée que le réel est uniquement composé de matière et d'énergie. La découverte récente qu'il comporte une troisième composante qu'on appelle l' « information » oblige, sur le plan philosophique, à repenser la notion même de langage et de culture (qui ne serait dans notre espèce qu'une métaphore d'un élément naturel, réel , comportant néanmoins une dimension d'aléatoire ouvrant sur un espace de liberté et une possibilité d'invention), et par conséquent celle d'histoire et de liberté. S'il est évident que toute opinion, toute « histoire », tout engagement dépend non seulement des traditions familiales de chacun, mais aussi de la formation et de l'information auxquelles les individus ont accès, alors le combat pour la liberté des peuples, aujourd'hui, se situe très précisément là : dans la liberté d'accès à l'information et au savoir, dans les conditions d'accès à ce savoir ménagées par les États, dans la lutte contre la désinformation et la manipulation, dans l'apprentissage du raisonnement et des méthodes critiques aptes à se défendre contre les rhétoriques et les idéologies guerrières.

 

Je pose qu'après ces découvertes et ces événements, on ne peut plus penser l'humain comme le pensaient nos prédécesseurs. Il est donc question de préciser la façon dont, en Europe, nous le pensons. En d'autres termes, il est question de préciser la façon dont nous entendons lutter contre nos « penchants criminels », pour reprendre l'expression de Jean-Claude Milner.

 

 

Deuxieme point : une nouvelle definition de la personne humaine

 

La mondialisation, développant de nouveaux moyens d'information, tend à favoriser l'émergence d'une nouvelle conscience collective. Tout un chacun, désormais, peut mesurer la puissance destructrice de l'homme : l'appât du gain l'amène à détruire son environnement, à exterminer ses congénères, et à développer avec finesse un double langage brandissant des valeurs qu'il bafoue en permanence (de ce point de vue, le récent documentaire intitulé Le cauchemar de Darwin, révélant la nature de la politique de l'Union européenne en Tanzanie, est une horreur sans phrases qui confirme parfaitement la lecture que fait Raoul Marc Jennar de notre Constitution). Les massacres collectifs qu'il perpétrait jadis au nom du Roi et de Dieu, naguère au nom de la pureté raciale ou ethnique et de Dieu, il les accomplit aujourd'hui au nom de la démocratie... et toujours de Dieu. Ni les Églises, ni les idéologies égalitaires, ni les valeurs démocratiques n'ont rien changé à la capacité de nuisance humaine. La science et la technologie en revanche, en développant des moyens destructeurs toujours plus efficaces et rentables, ont considérablement augmenté cette capacité de nuisance. Et « l'horreur économique », pour reprendre l'expression popularisée par Viviane Forrester, complète le tableau. On peut raisonnablement en conclure que seul un socle philosophique commun, reposant sur des postulats admis de tous, pourra peut-être renouveler nos repères et permettre de faire régresser, à terme, la violence étatique et les conflits armés dont sont victimes les populations civiles.

 

La mondialisation a d'autres effets : en ouvrant tous les hommes à d'autres cultures, à d'autres civilisations, chacun peut aujourd'hui s'émerveiller de la richesse et de la diversité de l'humanité, et admettre dans le même temps que l'identité de chaque personne est étroitement dépendante de son histoire et en grande partie déterminée par elle. En effet, la plasticité de l'être humain à la naissance fait qu'il pensera, adulte, en rapport direct avec le milieu et la culture dans lesquels il aura baigné. À quelque race qu'il appartienne, de quelque peuple qu'il soit issu, il parlera le langage qu'on lui aura appris et pensera suivant les catégories qu'on lui aura transmises. La circulation des populations, l'enracinement de nouvelles générations dans d'autres cultures, comme l'avancée des connaissances scientifiques, en apportent toutes sortes de preuves.

La personnalité de chaque individu est donc étroitement dépendante de ces conditions environnementales, familiales, sociales et culturelles. Ce que l'on peut traduire autrement : à la naissance, la personne singulière qu'est tout être humain peut être regardée comme un réservoir de toutes sortes de possibles, et la personne adulte qu'il deviendra dépendra étroitement du milieu familial, culturel et social dans lequel elle aura grandi, et de ce qui lui aura été appris et transmis. Cependant, dans quelque société qu'il soit formé, l'individu, au cours de son évolution, se questionnera sur son origine et éprouvera, pour donner sens à sa vie, le besoin de savoir comment et pourquoi il est venu au monde, comment et pourquoi il a échoué dans telle ou telle famille, et dans tel ou tel pays.

La vocation d'un régime démocratique moderne sera donc d'offrir un cadre législatif permettant de développer les capacités naturelles de chaque individu en luttant contre les inégalités naturelles et sociales, de façon à permettre à tout individu de s'inscrire dignement, en tant que sujet de plein droit, dans la société à laquelle il appartient ; dans le même temps, pour développer la conscience individuelle de chacun, ce qui est la seule façon de viser à un haut degré de conscience collective, on aura soin de ménager sa liberté d'accès au savoir en lui dispensant l'instruction la plus solide et la plus ouverte possible, en particulier dans le domaine historique et philosophique, en tenant compte de la diversité des populations et de façon à donner matière à penser à tous, quelles que soient leurs origines.

 

Comme tu le perçois sans doute, ceci impose de profondes réformes dans l'ensemble des mentalités, y compris dans la mentalité française. Mais il me semble aussi que la jeune génération y est prête et, d'une certaine façon, ne demande que cela. Disons que c'est le pari que je fais. Il reste à lui faire entendre sur quelles raisons je m'appuie pour faire ces propositions. Car, comme tu le sais déjà, ma philosophie est profondément pragmatique.

Nos histoires, à toi et à moi, sont différentes : tu as grandi sous un régime communiste et tu sais pour en avoir souffert quels en furent les défauts majeurs. Et je sais à quel point tu es sensible à cette question de la mémoire interdite de la Deuxième Guerre mondiale et des mensonges entretenus par la doxa ambiante, longtemps dominée par la propagande serbe. Nous en avons souvent parlé ensemble et tu m'as aussi parlé, longuement, de Bleiburg et des résistances anglaises à admettre leur propre responsabilité dans ce massacre dont personne en France ne connaît le détail.

Mais en venant en France, tu as découvert que notre démocratie n'était pas si différente. Tu as découvert en particulier que dans une université française, où tu étais venue pour faire un diplôme dans une nouvelle discipline qui s'intitule « l'analyse du discours », des professeurs patentés pouvaient soutenir, sous couvert de science, des théories inadmissibles. Je pense en particulier au livre d'Alice Krieg-Planque, qui t'a tant choquée, sur l'Épuration ethnique , et qui bénéficie de l'imprimatur du CNRS. Sous cette étiquette que tout le monde respecte en France, nous avons pu voir développer la thèse stupéfiante suivant laquelle l'épuration ethnique était une nouveauté. Je ne referai pas ici l'analyse de ce livre, dont nous avons lu ensemble de nombreux passages et qui paraît très bien documenté quand on connaît mal le sujet. Ce qui est certain, c'est qu'il s'est mis — pour des raisons qui appartiennent sans doute à l'histoire singulière de l'auteur — au service de la propagande grand-serbe (ses sources l'indiquent) sans l'inscrire dans une perspective historique ni la confronter à d'autres publications (je pense en particulier à ce que j'ai publié sur le procès qui s'est déroulé à Paris au moment de la publication du livre de Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Simac, sur Le nettoyage ethnique, documents historiques sur une idéologie serbe ). Tout ce qu'on peut dire, c'est que le travail de Mme Krieg-Planque, au lieu d'éclairer l'opinion, contribue malheureusement à consolider les dénis européens que j'ai moi-même déconstruits en remontant à leur source, qui est le déni collectif de la Serbie concernant sa responsabilité dans l'extermination des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Depuis que nous nous sommes vues, j'ai d'ailleurs fait de nouvelles découvertes, grâce à un livre de Philip J. Cohen paru aux États-Unis, Serbia's Secret War, et qu'il faudrait traduire aussi bien en croate et en serbe qu'en français. Il évoque en particulier cette instrumentalisation de la Shoah par les nationalistes serbes, toujours fondée sur le même déni, et qui permet encore aux jeunes Serbes d'adhérer au mythe suivant lequel ils n'ont rien fait aux Juifs et ont été victimes d'un génocide « comme les Juifs ». Il cite par exemple la lettre ouverte adressée en 1985 par Vuk Draškovic aux écrivains israéliens, de même que cette société des amis serbo-juive créée par Milosevic en 1987, juste après la rédaction du fameux Mémorandum. Comme tu le sais, l'étude de Ljubica Štefan démontre désormais, documents historiques à l'appui, l'ampleur de ce mensonge. Mais me croiras-tu ? Ici, ceux qui jusqu'ici n'avaient pas compris grand-chose à la guerre de Yougoslavie et qui ont aveuglément soutenu François Mitterrand, semblent figés sur place. Dans la presse, pas de réactions. Censure ? Autocensure ? Sidération ? Refus de voir ? Difficile de savoir.

Je pense aussi que si certains résistent à ma lecture de l'histoire (je songe en particulier à ceux pour qui la Shoah représente une référence ultime, et qui ont dû être saisis par le travail de Ljubica Štefan), c'est à cause du parallèle que j'ai établi entre Auschwitz et Srebrenica. Des amis me disent qu'il est difficile de faire admettre à un Juif qu'on a fait « la même chose » aux Musulmans de Bosnie. Ah, mais toute la question, c'est de savoir ce qu'on entend par « la même chose » ! D'abord, ce parallèle ne vaut qu'à l'intérieur de la série, qui est parlante. Ensuite, s'il est vrai qu'il n'y avait pas de chambres à gaz, à Srebrenica, je maintiens que pendant cette guerre, les Croates de Croatie et les Musulmans bosniaques ont été victimes de la même idéologie d'épuration ethnique que les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale en Serbie, que leur extermination avait été planifiée (ce qui est désormais prouvé), et que Srebrenica constitue aussi, d'une autre façon, un impensable … l'impensable et l'impensé de l'idéologie et de la politique dite « humanitaires » ! Comment, en effet, penser une communauté internationale qui rassemble ces civils musulmans dans des « zones de sécurité », qui les désarme à la demande des agresseurs et qui, lorsque ces agresseurs reprennent leur attaque, diffère de cinq jours l'ordre de bombardement si bien que ces civils sont finalement abandonnés et livrés, sous les yeux des casques bleus hollandais, à la fureur épuratrice des troupes de Mladic ? Comment penser une politique humanitaire qui, avant cela, se met d'accord avec Belgrade pour évacuer les populations des zones que les grands-serbes veulent conquérir et qui, quoi que leur racontent leurs propagandes, n'ont jamais été serbes ?

 

Quand nous discutions ensemble de cette histoire, je te disais aussi qu'au fond, j'étais intimement consciente du fait que, si j'avais été élevée dès la naissance en Serbie, j'aurais partagé les mythologies serbes et les aurais admises comme des vérités. Et je considère également que les Serbes qui ont vingt ans aujourd'hui ne sont pas responsables des crimes de leurs pères. Mais ils en sont marqués aussi, et durablement. C'est pourquoi on voit bien à quel point il serait nécessaire et urgent de leur dispenser au plus tôt une information rigoureuse, qui leur permettrait de mesurer la folie de leur mythe national et de travailler sur leur histoire, particulièrement sanglante, pour éviter qu'elle se répète encore… Comment, sinon, les jeunes générations serbes pourront-elles prendre conscience de cette idéologie meurtrière, la remettre en cause et s'en libérer, de façon à partager avec nous les valeurs que nous voudrions promouvoir en Europe ? Autrement dit, si nous voulons construire la paix en Europe et dans les Balkans pour la jeune génération, et si nous voulons y accueillir la Serbie, il me paraît nécessaire d'y mettre cette condition et de poser au principe de notre Constitution l'ouverture de toutes les archives de la Deuxième Guerre mondiale et l'exploration de ces archives, par les différents peuples européens, de façon à établir clairement et de façon transnationale, cette fois, leurs responsabilités respectives dans l'extermination des Juifs d'Europe. En d'autres termes, il ne suffit pas de faire des pèlerinages à Auschwitz et d'y emmener des gamins qui ont le sentiment que ce n'est pas leur histoire. Il est nécessaire de travailler sur les diverses traditions qui ont engendré la Shoah et de les analyser de façon systématique, il est indispensable de soumettre à une analyse critique les textes et les idées séculaires qui ont permis cette horreur et que l'on voit ressurgir ici et là, ce qui démontre bien à quel point le travail de transmission et de formation a été insuffisamment fait, et surtout, trop tard . De même, il est indispensable de demander à la Turquie de reconnaître le génocide des Arméniens et de ne pas céder sur cette question . Si ces principes ne sont pas inscrits dans notre Constitution et si nous n'inventons pas des dispositifs précis, transnationaux, pour développer ce travail historique commun et multiplier les traductions, en particulier avec les pays de l'ancien bloc communiste, alors ce que nous appelons « devoir de mémoire » ne sera plus qu'une langue de bois et je ne donne pas cher de notre avenir. Je considère en effet que ce que nous voyons dans la rue, la résurgence des actes antisémites comme des actes racistes, témoigne de l'ignorance des jeunes générations et du déni dans lequel la génération d'après-guerre a elle-même trop longtemps vécu. Et ce ne sont pas des discours moralisateurs qui y changeront quoi que ce soit, au contraire. La morale des vieux a toujours emmerdé les jeunes. En revanche, les jeunes aiment bien savoir ce que cachent les vieux. De ce point de vue, j'ai l'impression que mon travail leur en apprend quelque chose. Car ce que cachent aujourd'hui les vieux, et depuis quatorze ans, c'est ce qu'ils ont reproduit en Yougoslavie, de façon « humanitaire ». Qu'il s'agisse d'ignorance, de préjugés, de manipulation de l'histoire ou de complicité coupable, tout cela enveloppé dans des discours pleins de ces bons sentiments dont sont pavés les chemins de l'enfer, il s'agit toujours de savoir, d' information , de documents historiques , d' idéologies de pureté raciale ou ethnique , de débat et d' esprit critique . Et, finalement, d' actes responsables . Or, sur tous ces points, nos démocraties sont de plus en plus prises en défaut, et sur tous les plans (je pense en particulier à l'enseignement officiel, comme à l'édition et aux médias qui sont moins, pour la plupart, des organes d'information que des fabricants de consensus occultant les vérités gênantes et empêchant de penser).

 

C'est pourquoi, tirant les leçons de la guerre de Yougoslavie, je parlais de ce droit de savoir, que nous devrions inscrire au nombre des droits de l'homme — et la Constitution européenne pourrait être l'occasion historique d'introduire cette nouveauté. Le savoir en effet est aussi un enjeu de pouvoir, et c'est donc pour le peuple une façon de réduire et de contrôler les nuisances du pouvoir, y compris démocratique. En effet, s'il y a une leçon à tirer de cette guerre, c'est que le secret trop longtemps maintenu sur les archives permet d'entretenir durablement les mensonges d'État, qui prolongent les vieux réflexes nationaux, enkystent les désirs de revanche et permettent aux politiques de les instrumentaliser dans leurs propagandes, quand ça les arrange. Or il est indispensable, si nous voulons construire une conscience européenne éclairée, que la jeune génération ait conscience, précisément, de la façon dont s'écrit et se récrit constamment l'histoire. Il est indispensable d'éveiller son sens critique et de lui transmettre des méthodes de travail rigoureuses. Il est intéressant, par exemple, de savoir qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en France, nos pères avaient une représentation plutôt manichéenne de ce conflit : nous étions du bon côté, et l'Allemagne du mauvais. Telle était la lecture nationale des vainqueurs, encore entretenue aux États-Unis par toutes sortes de séries télévisées débiles qui, malheureusement, sont aussi diffusées largement sur nos chaînes. La découverte que l'administration française avait collaboré avec l'Allemagne nazie a produit une nouvelle prise de conscience. Dans cette guerre abominable, nous étions soudain fondés à nous demander s'il y avait vraiment eu des vainqueurs. Et mon opinion aujourd'hui est qu'il n'y a eu que des vaincus. Car tous les peuples européens ont plus ou moins collaboré à cette horreur que fut la Shoah. Cela dit, cette conscience a émergé trop tard et les leçons n'ont pas pu en être tirées à temps puisqu'un régime totalitaire mettant en œuvre une politique systématique d'épuration ethnique a pu être, à nouveau, soutenu par nos démocraties. Et puisque, comme je l'ai montré, la politique prétendument humanitaire de l'État était, de fait, une collaboration déguisée, permettant de ménager les consciences européennes tout en faisant le jeu de l'agresseur.

 

Pour me résumer, il me semble que nous pourrions, à la lumière de ces découvertes, proposer une définition de la personne humaine comme être de langage et de désir, produit par son histoire. Cette définition présenterait l'avantage d'être juste, tant du point de vue biologique (puisque la biologie, l'évolution, c'est aussi de l'histoire) que du point de vue culturel, individuel et collectif.

Cette définition est plus ouverte qu'il n'y peut paraître à première vue puisque l'histoire, toujours trouée, ne cesse de s'écrire, de se récrire et de se réinterpréter au fil du temps. Il s'agit, si tu préfères, d'un déterminisme historique non pas étroit mais ouvert sur l'avenir au sens où il n'empêche pas le talent de chacun de s'exercer dans le travail de réflexion, l'invention de sa propre existence et l'accomplissement de son propre destin. En effet, si chacun arrive au monde avec une préhistoire qui le détermine en partie, c'est aussi à chacun d'en savoir quelque chose et d'en devenir, grâce à son travail critique, à sa réflexion personnelle, à ses actes, responsable et acteur . Dans ce contexte, et puisque l'histoire ne s'écrit jamais qu'à l'aide d'autres écrits, de l'information et des documents, la défense des nouvelles libertés devrait mettre l'accent, de façon radicale et déterminée, sur la liberté et l'indépendance de l'information.

À ce propos, l'article II-11 de la Constitution affirme : «  1. Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontières. 2. La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés.  » C'est très joli, mais c'est déjà un mensonge — en France tout au moins. Comme l'analyse le récent livre d'André Schiffrin intitulé Le contrôle de la parole , les maisons d'édition comme les médias, malgré la diversité apparente des titres, appartiennent d'ores et déjà pour la plupart à de grands monopoles dont certains sont aux mains de marchands d'armes défendant leurs intérêts et en collusion avec le pouvoir politique. Or ces mastodontes encombrent le marché de la librairie avec des « produits » destinés à la fois à gagner de l'argent et à étouffer les voix plus subversives. Et la même logique domine dans les médias, qui sont submergés par cette production éditoriale commerciale et en profitent pour ne pas rendre compte des œuvres littéraires plus difficiles ou plus originales qui les mettent en difficulté et pourraient menacer le fameux consensus auquel ils participent. La liberté d'expression est donc déjà très surveillée, et orientée, ce que l'on peut observer chaque fois que l'on connaît bien un sujet. C'est donc non seulement au public, mais aussi aux journalistes eux-mêmes et aux éditeurs de savoir ce qu'ils défendent. Sommes-nous si peu attachés à nos libertés que nous acceptions cette dérive majeure sans réagir ? Constatant cette évolution — conforme au projet de Constitution actuelle, puisque l'idéologie dominante est celle du profit, qui touche aussi l'édition et les organes d'information —, la Constitution, s'éloignant du modèle américain, devrait indiquer des directions qui permettraient de sauvegarder ces libertés démocratiques aujourd'hui en danger. Le démantèlement partiel de ces monopoles — qui menacent de devenir européens — est-il envisageable ? Peut-on leur imposer, au nom de la défense des libertés, de consacrer une partie de leurs bénéfices au financement d'éditeurs et de médias — écrits et télévisuels — concurrents et indépendants ? Cette question devrait être pensée en Europe avant que nous nous retrouvions dans la situation américaine, où la presse est très fortement soumise à l'influence du pouvoir et des réseaux d'influence (où certains de nos intellectuels sont déjà passés maîtres). En d'autres termes, nous ne devons pas nous contenter, dans cette Constitution, de pétitions de principes qui sont d'ores et déjà démenties par la situation actuelle. Nos démocraties ont trop tendance à vivre sur l'idée que la liberté, chez nous, est un acquis. Je crois au contraire que l'idéologie marchande, appliquée à la culture et à l'information, la menace plus que jamais, d'une façon plus subtile que dans les régimes totalitaires, certes, mais non moins efficace. Il n'est que d'observer le système américain, où George W. Bush a pu être élu parce que la majorité de son électorat était encore convaincu que l'Irak possédait des armes de destruction massive. Quant à ce qui se passe en France, je pense que Bernard Kouchner doit en grande partie sa popularité actuelle au fait que personne n'admet encore de reconnaître le rôle catastrophique qu'a joué, de fait, la politique humanitaire dans les Balkans. Cette question dépasse d'ailleurs le cas particulier de Bernard Kouchner, qui n'est en l'occurrence que le représentant de l'idéologie actuelle, promue sur le plan mondial. Là encore, il me semble que l'Europe pourrait, par sa Constitution, poser des principes plus rigoureux que ceux qui prévalent aujourd'hui.

Cette question de la liberté de l'information, largement comprise , me paraît capitale. En effet, une grande démocratie éclairée — et quelle autre visée pour l'Europe ? — devrait avoir à cœur de garantir très réellement cette liberté, en inventant des dispositifs précis : dans le domaine historique en particulier, pour contrecarrer les nuisances catastrophiques des mensonges d'État et se prémunir autant que possible contre les effets de répétition, il faudrait donner, dans des délais qu'il conviendrait de réduire de façon significative, accès aux archives aux historiens, ce qui leur permettrait de faire plus rapidement le travail de reconstruction permettant de comprendre la nature réelle de la politique menée par nos États ; et il faudrait instruire les jeunes générations non seulement sur les différentes mythologies historiques développées dans tous les pays d'Europe, mais aussi sur leurs origines, ainsi que sur l'historiographie et sur les méthodes qu'il convient d'adopter en insistant, à partir de là, sur la critique des idéologies meurtrières qui ont causé sur notre continent tant de morts, je veux parler de l'antisémitisme au sens large, appliqué d'abord aux Juifs, puis aux Musulmans bosniaques (de façon d'autant plus stupéfiante qu'en l'occurrence, il s'agissait de Slaves avant que d'autres musulmans fondamentalistes, à cause de notre politique stupide et criminelle, viennent leur prêter main-forte), mais aussi de ces idéologies nationales de la « pureté », raciale ou ethnique, qui se sont appliquées pendant la Deuxième Guerre mondiale aux tziganes, aux Noirs, aux malades mentaux et aux homosexuels, et pendant cette guerre-ci aux Croates et aux Albanais du Kosovo. Prenons l'article II-13 de cette Constitution, par exemple, qui concerne « la liberté des arts et des sciences ». «  Les arts et la recherche scientifique sont libres. La liberté académique est respectée.  » Magnifique principe. Mais est-il respecté ? En France, il ne l'est pas. Depuis des années, les étudiants qui cherchent à faire des thèses sur l'ex-Yougoslavie se voient refuser leurs sujets. Depuis quand un professeur d'Université a-t-il le droit de refuser un sujet d'étude ? Est-ce cela, la liberté académique ? Ne faudrait-il pas la redéfinir et rappeler que cette liberté académique n'est pas le pouvoir discrétionnaire de professeurs pusillanimes qui refusent de s'engager sur des terrains délicats, mais que cette liberté leur impose au contraire le devoir de s'intéresser aux sujets qui intéressent leurs étudiants ? d'encadrer leur travail et de veiller à ce qu'ils l'accomplissent dans le respect des méthodes académiques ? De plus, c'est précisément la multiplication de ces travaux universitaires qui nous feront découvrir ce que nous ignorons encore des autres pays, car ces jeunes doctorants issus de l'immigration pourraient nous apporter des éléments d'archives qui nous sont encore inconnus. Pour revenir – encore et toujours – à l'ex-Yougoslavie, nos politiques n'auraient pas été dans une telle ignorance des Balkans, de leur histoire et de leurs idéologies, si l'on avait promu depuis longtemps des travaux de ce genre avec les étudiants issus de ces pays.

De même, la levée des secrets s'est faite beaucoup trop tard (et encore très incomplètement) concernant les guerres coloniales et les législations d'apartheid promues par la République française. Un travail bien mené sur ces questions permettrait de développer chez les jeunes gens issus de nos anciennes colonies comme chez les jeunes Français une conscience historique commune. Autrement dit il me paraît capital, si nous voulons sortir d'un communautarisme fondé sur des replis identitaires refusant les comparaisons, d'admettre que la Shoah, certes, représente un incommensurable, mais qu'elle peut aussi nous servir de point de repère pour comparer les idéologies, les pratiques, l'atavisme des politiques et des modes de pensée.

 

Le problème en France, et j'aurais tendance à penser qu'il s'agit d'un phénomène spécifiquement français, c'est que nous vivons depuis vingt ans sur l'idée que la Shoah est « impensable ». Et ce lieu commun de la non-pensée a fini par s'imposer comme un dogme. Or quand on voit ce qui se passe aujourd'hui dans la jeune génération, on est fondé à se demander si ce n'est pas le renoncement à la penser, l' interdit de la penser qui produit les effets actuels. C'est pourquoi j'insiste encore sur ce point : qu'elle représente un comble, un incommensurable vertigineux, d'accord. Mais pas un impensable, surtout pas.

À cet égard, je trouve d'ailleurs très inquiétante la nouvelle loi de bioéthique votée en France qui, en inventant cette catégorie aberrante de « crime contre l'espèce humaine », a finalement inscrit dans notre droit pénal, comme le montre l'analyse de Philippe Descamps, une sacralisation de l'espèce biologique au détriment de l'individu dans sa dimension de personne libre. La sidération dans laquelle la question du clonage reproductif a plongé le législateur français me paraît témoigner, là encore, de ce même impensé européen qui finalement fait retour dans la loi, sans que personne pour le moment y trouve rien à redire. Depuis plus de deux ans je me suis insurgée contre cette qualification, et je continue de le faire en demandant aujourd'hui, à l'occasion de la discussion sur cette Constitution, l' abrogation de cette loi insensée que la France espère porter devant l'ONU. Et j'ose espérer que sur cette question capitale, l'opinion éclairée me soutiendra. Certes, il est nécessaire d'interdire le clonage reproductif humain, car il impose l'instrumentalisation du corps des femmes, fait courir à l'enfant des risques pathologiques gravissimes et parce qu'il représente une expérimentation humaine abusive qui rappelle bel et bien les expérimentations nazies (note que ces questions ne sont même pas abordées par le législateur qui a supposé, d'emblée, la naissance d'un clone humain en bonne santé, et sans se préoccuper des pratiques qui auraient abouti à cette performance). Mais avoir dans notre arsenal juridique une loi qui fait finalement du clone – s'il en existe un jour — un sous-humain, une loi qui prétend qu'avoir le même génome que quelqu'un d'autre est une « atteinte à la dignité » (si l'on suit ce raisonnement, comment considérer les jumeaux ?), une loi prévoyant que le clone serait la victime de ses parents « criminels contre l'espèce humaine » et qu'il aurait le recours, à sa majorité, d'attaquer ces parents qui l'auraient élevé, voilà qui crée possiblement des situations humaines délirantes. À force de glorifier une science mal comprise et mal pensée et de se faire conseiller par des généticiens qui s'imaginent peut-être que la philosophie se transmet génétiquement, le législateur finit par voter des lois qui détruisent précisément ce que nous avons mis des lustres à construire : à savoir le respect de la personne humaine, quelle qu'elle soit. Qu'on puisse nous raconter qu'un clone serait moins libre sous prétexte qu'il aurait le même génome qu'une autre personne vivante ou décédée est d'une stupidité affligeante. Le législateur français croirait-il que la liberté est génétique, par hasard ? Qu'on nous raconte encore qu'il serait une copie conforme est une contrevérité, y compris du point de vue scientifique. Et puisque nos parlementaires ne savent plus ce qu'est une personne (ce que j'ai eu personnellement l'occasion d'apprendre, avec un certain effarement je l'avoue, à l'occasion d'un débat sur la chaîne parlementaire avec l'un de nos élus), eh bien, définissons-la, à la lumière de l'histoire et des connaissances actuelles.

Voici donc la définition que je te propose.

Tout être humain, à quelque race, quelque peuple, quelque tribu, quelque ethnie qu'il appartienne, à quelque religion qu'il adhère et de quelque façon qu'il ait vu le jour, est à la fois le résultat de l'histoire qui le précède et le réservoir de toutes sortes de talents et de possibilités que la communauté des hommes qui l'entoure aura pour tâche, dans la mesure du possible, de soutenir et d'accompagner.

Une démocratie éclairée veillera donc à lui ménager tous les accès possibles au savoir (en particulier celui qui le concerne), de façon à ce qu'il ait la liberté s'il le désire d'avoir accès à cette histoire, de la construire et de la reconstruire de façon critique, aussi bien du point de vue individuel que du point de vue collectif, et aussi bien du point de vue subjectif que du point de vue objectif.

Autrement dit – tu m'as bien entendue – quand je parle de « savoir », j'entends aussi bien le savoir conscient que le savoir inconscient, ce qui suppose de réserver à la psychanalyse une indépendance radicale par rapport à toutes les approches « psy » qui entendraient réguler le comportement des personnes et faire la police des esprits.

Il serait temps en effet que les législateurs européens comprennent que la psychanalyse, née en Europe, est une démarche singulière qui, précisément, respecte la personne dans toute sa dimension subjective, et qu'elle permet à l'individu de supporter le poids de son histoire et de lutter contre ce que Freud appelait « le malaise dans la civilisation ». Et s'il est sûrement plus « rentable » pour les technocrates et pour les industries pharmaceutiques de promouvoir des techniques comportementales à l'américaine et des médicaments destinés à faire taire et à endormir ceux que cette civilisation rend malades, le combat pour les libertés se situe précisément, aujourd'hui, dans la lutte contre ces pratiques de plus en plus envahissantes qui, sous couvert d'une science médicale qui entend « gérer les populations », étouffent la voix des individus pour mieux leur faire accepter des conditions de travail et d'existence de plus en plus souvent inacceptables.

 

 

III. La diversité européenne n'est pas le melting pot américain

 

Tu sais que le leitmotiv des Européens est le respect de la diversité des cultures, espèce de gadget de la pensée au service de l'idéologie marchande des technocrates. Car cette diversité-là n'est pas pensée, dans notre Constitution, dans ce qu'elle présente de spécifique en Europe, par rapport aux États-Unis. L'unité de langage et de mythologie nationale offre aux diverses populations des États-Unis un dénominateur commun qui maintient, au-delà des divergences, la cohésion de l'ensemble. En Europe, nous n'avons ni l'une ni l'autre. Il faut donc parvenir à la créer, cette unité. Il faut donc inventer des dispositifs qui permettront que cette diversité devienne une richesse au lieu d'être une source de conflits permanents, de rivalités et de malentendus, ce qu'elle a été tout au long du xx e siècle, sans compter ceux qui précèdent. Une fois encore, ce n'est pas par un système économique commun uniquement fondé sur le profit et la promotion des sciences et des techniques (qui risquent bien de nous mener à l'abîme) que nous la créerons, mais par une philosophie commune de l'humain pensé en termes de langues, d'histoires, de désir de savoir et de libertés.

Tu te souviens de la belle formule d'Umberco Eco suivant laquelle la langue commune de l'Europe, c'est la traduction. Si nous voulons véritablement fonder l'Europe, c'est d'abord cette question cruciale que la Constitution devait aborder. J'irai plus loin : aujourd'hui, les milieux de la recherche scientifique, comprise au sens large, se plaignent abondamment du règne de l'anglais – un anglais sommaire, sans âme – et de la démission catastrophique de nos institutions de ce point de vue. Si nous voulons que les talents européens puissent s'exprimer dans la recherche et l'innovation et plus généralement dans la culture largement comprise, ce qui suppose de pouvoir s'exprimer dans sa langue maternelle, si nous voulons que toutes nos élites intellectuelles donnent le meilleur d'elles-mêmes et ne soient pas, petit à petit, colonisées par la pensée anglo-saxonne mais puissent au contraire la nourrir par des apports nouveaux, alors il est capital de leur ménager cette liberté, ce qui suppose que les institutions, elles, prennent en charge cette question de traduction. Si un chercheur français n'a pas d'avenir sous prétexte qu'il ne publie pas en anglais, alors les institutions scientifiques françaises doivent assurer cette traduction en anglais pour ceux qui le maîtrisent mal. De même dans les autres pays. Quant aux colloques, si les chercheurs américains veulent y participer, ils doivent pouvoir s'exprimer dans leur langue, mais nous devons pouvoir nous exprimer dans la nôtre, et ce principe devrait devenir la règle en matière de rapports entre les peuples. Si notre Constitution ne pense pas cette politique culturelle commune, et si les institutions n'adoptent pas, de ce point de vue, une politique plus rigoureuse qu'aujourd'hui, l'Europe ne sera plus dans une génération qu'une colonie américaine, conquise à l'idéologie américaine, qui n'est pas sans défauts majeurs. C'est une dynamique que nous devons promouvoir, une dialectique, une émulation, et non une soumission déguisée. Cela suppose des investissements importants, mais si la liberté et l'indépendance coûtent cher, la soumission risque de nous coûter plus cher encore. Car si l'Europe renonce de ce point de vue à une politique commune ambitieuse, les jeunes élites émigreront aux États-Unis (ce qu'elles font déjà) et la recherche européenne et les cultures dont nous sommes encore fiers n'existeront plus. Nous ne serons plus alors que le tombeau du passé et Georges W. Bush n'aura pas eu tort de nous appeler « la vieille Europe ». Il est temps, en d'autres termes, d'adopter une Constitution montrant aux États-Unis que la vieille Europe, dont sont issus nombre d'Américains, peut aussi renaître de ses cendres et peut-être leur apporter, grâce aux leçons qu'elle aura su tirer de son histoire peu glorieuse, quelques nouvelles valeurs un peu plus humaines que la langue de bois des diverses sectes religieuses.

 

Ceci m'amène à une question importante, qui est celle de la place que nous accordons, en Europe, aux diverses religions qui se rassemblent désormais sur notre sol.

Tu connais déjà, en partie au moins, ma position sur ce point. Le besoin de s'unir, de prier ensemble, de mener des actions communes, remonte aussi loin que l'humanité elle-même. Comme le besoin de croire que la mort ne met pas un terme définitif à la vie individuelle. Chacun, de ce point de vue, hérite d'une tradition à laquelle il souhaite être fidèle, et c'est le devoir d'une démocratie de lui ménager cette liberté. Je pense toutefois que les leçons de l'histoire, là encore, devraient nous permettre de progresser. Car si les valeurs promues par les différentes religions pourraient finalement se rejoindre, il est clair que les Églises et les différentes hiérarchies religieuses n'œuvrent pas pour la paix mais pour le pouvoir, et nous avons connu suffisamment de guerres de religions pour savoir à quel point elles peuvent être meurtrières. Pour éviter le retour de ces conflits d'un autre âge et la radicalisation des diverses sectes religieuses, la vieille Europe, riche de son expérience séculaire, devrait promouvoir une forme de démocratie laïque éclairée qui permettrait aux diverses religions de vivre ensemble pacifiquement, tout en exigeant de leurs chefs respectifs de se cantonner loin de la sphère politique, dans l'esprit bien compris de la loi de 1905. En un mot, une Constitution laïque n'a pas à reconnaître tel ou tel culte et vu la multiplicité des confessions, promouvoir la paix européenne suppose de faire passer ce message, dans tous les États membres. Par ailleurs, chacun pourra travailler, sur son territoire, à promouvoir la paix civile en faisant respecter la liberté des cultes tout en luttant, en accord avec tous les religieux modérés, contre toutes les formes d'intégrisme — ce qui suppose aussi de s'ouvrir à la discussion. Dans cet esprit, et comme l'idée en a déjà été lancée, il serait utile de promouvoir en Europe un enseignement comparatif des textes religieux envisagés du point de vue historique, qui permettrait d'éclairer les jeunes générations sur les origines de ces diverses croyances. Quant à la nature de ces croyances, nous pourrions peut-être, d'un point de vue philosophique, nous accorder sur le schéma suivant.

 

Quatrieme point : une nouvelle conception de l'humain qui impose une nouvelle répartition des compétences respectives de la science, des religions et du droit

 

C'est toujours ma réflexion sur le clonage qui m'a amenée à l'idée suivante. Tu sais que la psychanalyse en France, sous l'impulsion de Jacques Lacan, nous a appris que tout sujet humain est le lieu d'un nouage entre trois registres : le réel, l'imaginaire et le symbolique. Ces trois registres fondamentaux, très éclairants pour penser la question du clonage, peuvent aussi, à un autre niveau, permettre de comprendre la place qu'il faudrait attribuer, dans nos sociétés, à la science, à la religion et au droit. Tu me pardonneras si ce que je développe ici paraît un peu schématique, mais j'essaie de dégager ce qui me paraîtrait devoir être la structure, ou l'architecture, d'une société démocratique éclairée, sans préjuger par ailleurs de la complexité des différents registres en question.

 

Le réel et la science

Depuis l'origine de l'humanité, le réel, pour l'homme, est impensable (ce que nous appelons « réalité », du point de vue philosophique, devant être compris comme la représentation, mouvante suivant les époques et les cultures, de ce réel impensable). Et depuis l'origine de l'humanité, l'homme, animal pensant et créatif, cherche à penser et à comprendre ce réel dont il fait partie et qui, en même temps, le dépasse. Il a développé pour cela, au fil du temps, une infinité de théories et construit toutes sortes de systèmes.

Les théories scientifiques, issues de recherches méthodiques et rigoureuses, ont pour objectif de mettre en évidence les lois qui régissent le monde réel. Au cours de l'histoire, ces méthodes se perfectionnent tandis que les théories se modifient, en fonction de l'avancée des connaissances.

L'objectif de la science est de connaître le réel pour mieux le maîtriser. Elle n'a pas vocation à dire le bien et le mal, elle peut servir indifféremment le bien et le mal (ce dont elle ne s'est pas privée). Ses vérités sont révisables et toujours à repenser (et bien sûr, dans la façon dont s'énoncent diversement ces vérités, il entre toujours une part imaginaire et une part symbolique).

 

L'imaginaire et la religion

Les religions, dans toutes les civilisations, ont pour vocation, comme leur nom l'indique, de créer des liens entre les hommes. Les croyances qu'elles ont promues tendent à permettre à l'homme de supporter son destin d'être mortel. Les dogmes élaborés par les différentes Églises sont fondés sur ces croyances.

Tout être humain a tendance à adhérer à la religion de ses ancêtres. Spontanément, l'être humain conserve cette foi qu'on lui a transmise dans l'enfance. Chacun est libre d'être fidèle ou non à la foi de ses ancêtres.

Les raisons pour lesquelles tel individu ou tel peuple se convertit peuvent généralement s'expliquer par le contexte historique, individuel ou collectif. Par exemple, les Slaves de Bosnie se sont convertis à l'islam sous l'occupation turque. De nombreux Juifs d'Europe centrale se sont convertis au protestantisme ou au catholicisme pour échapper aux pogroms. Beaucoup de ces conversions sont déterminées voire forcées par les circonstances historiques.

 

Le point de vue de la philosophie et quelques leçons de l'histoire

D'un point de vue philosophique, aucune vérité religieuse ne saurait prévaloir sur une autre puisque ce qui définit la vérité religieuse et ce qui l'oppose à la vérité scientifique, comme l'enseigne Karl Popper, c'est qu'elle est infalsifiable. Autrement dit, on ne peut prouver ni qu'elle est vraie, ni qu'elle est fausse. Elle est affaire de croyance et ces croyances diverses ont, toutes, des racines historiques et des raisons psychologiques. En tant que croyances, elles appartiennent au registre de l'imaginaire (tout en ayant des effets réels et symboliques incontestables).

D'un point de vue de stricte philosophie politique, il est nécessaire d'admettre, en particulier en Europe où, du fait de l'histoire et des mouvements de population, toutes les religions sont mêlées, que la croyance du chrétien n'est pas plus vraie, ni moins vraie, que celle du musulman, du juif ou de quelque autre confession que ce soit.

Du point de vue de l'histoire des sciences, il est avéré que les dogmes religieux ont toujours constitué un frein à la recherche.

Du point de vue de l'histoire politique européenne, il est avéré que contre toutes les valeurs qu'elles prétendent promouvoir, les Églises ont souvent collaboré avec des États guerriers et criminels (ce fut encore le cas dernièrement de l'Église orthodoxe de Serbie). En revanche, la séparation de l'Église et de l'État a conduit l'Église catholique à modérer ses ambitions et à promouvoir davantage les valeurs chrétiennes.

 

Le symbolique et le droit

Entre la science qui progresse dans la connaissance et la maîtrise du réel, et les religions qui respectent des dogmes fondés sur des croyances imaginaires, le droit a pour fonctionner d'instaurer un ordre symbolique qui permettra de réguler la société. Cet ordre symbolique n'a rien de « naturel » — au contraire puisque précisément, il est instauré pour nous protéger de l'état de nature, où règne la loi de la jungle.

Or, ce que l'on observe aujourd'hui, en France en particulier, c'est que le droit – à travers cette loi de bioéthique que j'évoquais – ne pense plus son rôle. Tout se passe comme si le législateur, dépassé et sidéré par les avancées technologiques et scientifiques, croyait pouvoir trouver chez les scientifiques et les religieux les réponses qu'il est devenu, lui-même, incapable de penser.

Je reviens à cette question du clonage reproductif car elle me paraît décidément symptomatique. Nous savons, par les expérimentations animales, que les clones ne sont pas des « doubles » ni des « copies conformes » ou des « photocopies », pour user des représentations qu'ont suscitées cette performance technique, mais qu'ils ont en effet toutes sortes de pathologies dont il est hors de question de faire courir le risque à des êtres humains. Nous savons aussi que les jumeaux, depuis l'origine des temps, ont le même patrimoine génétique, et que ça ne les empêche pas, chacun, d'être des personnes à part entière. Pourquoi le législateur s'est-il laissé fasciner par les fantasmes des scientifiques au point de considérer qu'avoir le même génome que quelqu'un d'autre était une « atteinte à la dignité humaine » ? Pourquoi s'est-il laissé influencer par les religieux et cette notion mystique de « personne potentielle » qu'ils ont inventée pour désigner un embryon non encore implanté dans le corps d'une femme (et l'on pourrait revenir sur toutes les querelles scolastiques concernant la naissance de la « personne ») ? Le clonage est une technique, qu'on appelle aussi transfert nucléaire. Le bon sens laïc ne consisterait-il pas à dire, tout simplement, que ce qui est criminel, c'est l'acte d'implanter un embryon cloné dans un utérus ? (Et en effet, un embryon non implanté n'a aucune chance de devenir jamais une personne !) On adopterait ainsi le même point de vue, en miroir, que pour l'avortement, ce qui ouvrirait la voie au clonage thérapeutique, déjà pratiqué en Angleterre. Quant aux religieux, ils verraient les uns et les autres comment intégrer ce point de vue laïc à l'intérieur de leurs dogmes.

Au lieu de raisonner simplement, le législateur français a voulu faire du sensationnalisme. Comme si les lois, aujourd'hui, s'élaboraient en termes d'« effets d'annonce » et non plus de pensée. Ce faisant, il a produit exactement ce qu'il prétendait combattre, à savoir la possibilité que naissent un jour des clones bien portants, qui arriveront au monde suspects de ne pas appartenir vraiment à notre espèce, et avec le poids formidable d'avoir des parents considérés comme des « criminels contre l'espèce humaine » ! Embarqué dans une logique infernale, le législateur en a déduit que le clone était la « victime » de ses parents (on reconnaîtrait donc, finalement, un préjudice à naître ?)… et qu'il aurait le droit par conséquent de les attaquer en justice à sa majorité ! Imagine-t-on une seconde la vie que le législateur réserve à cet enfant-là, s'il existe un jour, en termes humains  ? Je maintiens que cette loi nous fait nager en plein délire et qu'il serait nécessaire d'intervenir avant que la France se ridiculise définitivement aux yeux de l'histoire en allant porter ce projet devant l'ONU. En revanche, nous pourrions porter un nouveau projet interdisant le clonage reproductif, entendu comme l'acte d'implantation de l'embryon cloné dans un utérus, naturel ou artificiel (puisque l'ectogenèse fait partie des nouveaux possibles). Cet acte pourrait être considéré comme une expérimentation abusive sur l'humain, et le crime serait donc avant tout celui du médecin, les parents n'étant dans cette affaire que les complices crédules voire instrumentalisés de cette pratique criminelle. Ainsi le clonage thérapeutique ou transfert nucléaire, ouvrant sur de nouvelles recherches, pourrait-il être autorisé.

Le droit instaure, je le disais, un ordre symbolique. Il s'appuie pour ce faire, non pas sur un réel impensable et toujours à repenser, non pas sur des croyances imaginaires, mais sur des valeurs humaines héritées de siècles de civilisation. Concernant le clonage, la question majeure que poserait cette technique si elle progressait concernerait l'inscription de cet être humain dans l'ordre des générations. Cela dit, cette question déborde la question du clonage puisqu'on la voit se profiler aussi concernant l'acceptation, dans certains pays, de l'adoption d'enfants par des couples homosexuels. Ayant déjà développé cette question ailleurs, je n'y reviendrai pas ici, mais ce qui m'est apparu comme nécessaire (et qui rejoint plus largement le vide constitutionnel autour duquel je tourne aujourd'hui), c'est de faire preuve en la matière d'une invention bien pensée, en fonction de nos valeurs laïques et de notre conception de l'humain, et non en fonction de dogmes surannés qui produisent toutes sortes d'arguments irrecevables aussi bien sur le plan philosophique que sur le plan scientifique strictement compris. Quand je proposais une « révolution symbolique », c'est à cette fonction du droit comme générateur de nouveaux repères que je pensais. Et si tu considères l'être humain, la personne humaine, comme un être de langage et de désir qui résulte aussi de son histoire, tu vois bien que la question génétique n'y entre, si j'ose dire, que comme une composante de base, mais certainement pas comme une valeur en soi, possiblement génératrice de repères symboliques.

 

Cette digression n'est pas sans rapport, comme tu vas le voir, avec la Constitution. Car celle-ci se prononce bel et bien sur des points liés aux problématiques que j'évoque ici trop rapidement, mais elle le fait de façon telle qu'elle nous entraîne dans le mouvement régressif partout à l'œuvre aujourd'hui, et dont les États-Unis actuels sont d'ailleurs l'un des chefs de file.

Ainsi, quand la Charte des droits fondamentaux affirme que «  toute personne a droit à la vie  » (Art. II-2, alinéa 1), tu comprends bien qu'elle remet en cause, implicitement, l'Interruption Volontaire de Grossesse, que Washington essaie d'ailleurs aujourd'hui de faire interdire par l'ONU. Qu'on déclare que «  Toute personne, à dater de sa naissance, a droit à la vie  », bien entendu (encore qu'on se demande où l'on en est pour affirmer une telle évidence !). Mais en laissant ouverte la question non tranchée de savoir quand commence la « personne » (et certains religieux sont prêts à considérer qu'elle existe « potentiellement » dès qu'un spermatozoïde a pénétré dans un ovule), cette formulation vague risque de rouvrir la voie, chez nous, à toutes sortes d'interprétations régressives et obscurantistes qui n'ont que trop le vent en poupe, ces dernières années. Comment réagirons-nous le jour où les partisans de « Laissez-les vivre » profiteront de cette formule pour introduire devant la cour de justice européenne un recours contre la loi française et affirmer qu'elle est… anticonstitutionnelle ? Peut-être n'obtiendront-ils pas d'emblée gain de cause, mais dans dix ans ? dans vingt ans ? qui peut prévoir ?

En un mot, cette Constitution ne devrait permettre en aucune façon de remettre en cause ni l'IVG, acquise de haute lutte et qui représente une avancée en matière de droits de la femme, ni l'interruption médicale de grossesse. C'est pourquoi toutes les formules prêtant à des interprétations régressives devraient être proscrites. Sans compter que si l'on parle du « droit à la vie », pourquoi ne pas parler du « droit à la mort » pour les personnes condamnées par la médecine et qui sont l'objet de toutes sortes d'acharnements thérapeutiques, à leur corps défendant ? Vaste question, comme tu vois...

Dans le même ordre d'idée, le texte de cette Constitution affirme que «  Toute personne a droit à son intégrité physique et mentale  » ( ibid ., art. II-3, alinéa 1). Au moment où je recopie cette phrase, j'imagine ton rire et tu as raison : il faut vraiment ne pas penser pour écrire une absurdité pareille ! Que toute personne ait droit au respect de son intégrité physique et mentale, bien entendu — encore que nombre d'institutions et d'employeurs enfreignent ce principe ! Mais que veut dire « avoir droit à l'intégrité » en question ? Qui décidera si tu l'as ou non, cette « intégrité » ? Va-t-on l'évaluer, cette intégrité, pour te formater comme la société l'entend ? Et si je veux être fou, moi, Monsieur le Président ? Et si je veux avoir le droit de ne pas penser comme tout le monde et de dire des choses qui dérangent la bien-pensance économique, technocratique et gestionnaire ? Trouverez-vous un jour que pour écrire des choses pareilles, il faut bien que je n'aie pas mon « intégrité mentale » et que puisque j'y ai « droit », l'État se fera un devoir de me la rendre ? Voilà qui confirme encore, si besoin était, les bonnes raisons de s'insurger contre l'évaluation psychique et autres tests que nos gestionnaires de la santé mentale ont concocté ces derniers temps, et qui fait l'objet de la lutte actuelle des psychanalystes.

 

Comme tu vois, la question économique et sociale est loin d'être la seule qui peut amener à refuser le texte qui nous est proposé. Et il y aurait encore bien des commentaires à faire… Mais j'en viens au bouquet final, car je t'ai déjà pris beaucoup de temps. Le « bouquet » en question se situe dans le dernier tiers et quand je l'ai découvert, sais-tu à quoi il m'a fait penser ? À ces paragraphes en petits caractères qui accompagnent les contrats d'agences de voyage et qu'en général, au moment de partir, tu ne prends pas le temps de lire… Et bien entendu, c'est au moment où tu as un pépin que tu t'aperçois de la supercherie… Le bouquet en question concerne… la politique humanitaire ! Bien sûr, on ne parle pas de « politique » — on est plus prudent et on prend le lecteur pour un naïf. On parle d'aide humanitaire, c'est le titre de la section 3 du chapitre IV qui s'intitule « La coopération avec les pays tiers et l'aide humanitaire ». Je te cite le premier alinéa de l'article III-223 : «  Les actions de l'Union dans le domaine de l'aide humanitaire sont menées dans le cadre des principes et objectifs de l'action extérieure de l'Union. Ces actions visent à porter ponctuellement assistance, secours et protection aux populations des pays tiers, victimes de catastrophes naturelles ou d'origine humaine, pour faire face aux besoins humanitaires résultant de ces différentes situations. Les actions de l'Union et des États membres se complètent et se renforcent mutuellement.  » Si tu décryptes ce texte en le confrontant à la réalité (je pense en particulier à la politique de l'Union européenne en Tanzanie, que l'on voit à l'œuvre dans Le cauchemar de Darwin ), tu vois bien que l'objectif principal est le profit, fût-ce en bafouant tous les « principes » énoncés au départ, et tu vois bien aussi qu'aucune distinction n'est faite entre catastrophe naturelle (tremblement de terre, raz-de-marée, etc.) et catastrophe politique (guerres, etc.). Cette dernière est sans doute désignée pudiquement par la formule « catastrophe d'origine humaine ». Vukovar en était une… et tu as vu le rôle qu'y a joué l'humanitaire d'État ! L'Union européenne espère-t-elle que nous allons institutionnaliser la non-gouvernance humanitaire, qui autorise toutes les complicités et les compromissions avec des régimes que nous devrions combattre ? S'imagine-t-elle que nous allons accepter la création de ce « Corps volontaire européen d'aide humanitaire », qu'elle entend créer à l'alinéa 5 du même article, pour que nos jeunes gens soient envoyés soutenir à leur insu des causes indéfendables du point de vue humain et démocratique ? L'Union européenne croit-elle que nous n'avons pas vu à quel point l'impartialité prétendue de la politique humanitaire d'État est une sinistre et honteuse supercherie ? Que l'on soutienne le travail des ONG, de Médecins sans frontières et de Médecins du monde, bien entendu. Que nos États envoient de l'aide en cas de catastrophe naturelle, bien entendu encore. Mais que l'Union européenne, cette instance politique dont nous serons les citoyens, ne nous serve pas l'humanitaire en guise de politique. Non, non et non. Je refuse quant à moi de collaborer à cette institutionnalisation de la non-gouvernance humanitaire qui masque — mal — toutes les lâchetés et tous les cynismes. J'entends que la Constitution européenne, respectant en effet nos valeurs, établisse une différence radicale entre catastrophe naturelle (qui justifie toutes les aides) et catastrophe politique. J'entends que dans le cas de la seconde, l'Europe propage en effet nos valeurs démocratiques en permettant aux pays agressés par d'autres de s'armer, et en soutenant la voix des peuples aspirant à la liberté et à l'autogouvernance. J'entends que nous cessions de consolider tous azimuts le règne de dictateurs félons. J'entends que nous renoncions à cette prétendue neutralité humanitaire qui prolonge les conflits et ne rend pas justice aux peuples avides de liberté. J'entends que l'ingérence, pour reprendre le concept généreux de Bernard Kouchner, s'accomplisse dans tous les pays moins par l'envoi de troupes non combattantes qui font toujours le jeu des agresseurs que par l'ouverture systématique des canaux d'information, permettant de lutter contre l'obscurantisme et les propagandes mensongères. Si nous voulons aider les peuples à se libérer et leur permettre de se gouverner et de choisir le mode de gouvernement qui leur convient, apportons-leur d'abord le savoir, l'information, l'instruction, la formation. Je ne connais pas d'autre valeur humaine qui vaille. Apportons-leur des écoles, des hôpitaux, des livres, tout le savoir auquel ils ont droit et dont ils ont besoin. Mais cessons de les affamer pour remplir nos marchés de denrées superflues et surtout, cessons de leur livrer des armes et de transformer leurs enfants en criminels.

 

Voilà où j'en suis de mes réflexions, chère Marija. À l'heure où je t'écris, je considère que si nous nous contentons d'un texte établissant le profit comme règle numéro 1 de notre vie en commun, un texte qui reprend, sans les avoir repensées à la lumière de notre histoire récente, l'énoncé des libertés fondamentales telles qu'on les pensait au xviii e siècle, si nous admettons un texte qui institutionnalise la « politique humanitaire » sans établir une distinction radicale entre catastrophe naturelle et catastrophe politique et sans reconnaître à quoi a servi cette politique dite humanitaire dans les Balkans, si nous votons pour un texte qui ne prend pas de position ferme concernant la question des frontières nationales (mais qui contient au contraire, à cet égard, des ambiguïtés possiblement catastrophiques), si nous adoptons un texte qui ne pense pas de façon plus fine et plus déterminée la question capitale de la citoyenneté et de la nationalité (comprise différemment en France et en Europe centrale), si nous acceptons un texte qui n'affirme pas clairement sa laïcité en imposant aux diverses confessions un devoir de réserve par rapport au pouvoir politique, si nous nous laissons intimider par un discours qui se prétend « de gauche » alors que ses promoteurs se sont tus quand la France qu'ils gouvernaient apportait son soutien à la Serbie de Milosevic, si, pour éviter de donner une satisfaction passagère à des souverainistes d'un autre âge auxquels cette gauche-là n'a malheureusement cessé de donner des arguments, nous plébiscitons un texte qui n'affronte pas la question capitale des mythologies nationales et des idéologies de pureté raciale ou ethnique qui n'ont accompli que trop de ravages sur notre continent, si enfin, nous acceptons un texte qui n'établit pas avec fermeté la façon dont chacun, en Europe, pourra continuer de parler, de penser et de créer dans sa propre langue, sans être obligé d'en passer par un anglais sans âme, si nous votons pour un texte qui, tout en prétendant défendre la liberté d'information et d'expression, ne prévoit aucun dispositif particulier pour lutter efficacement contre le développement croissant des monopoles dans les domaines de l'édition et des médias et qui menacent, de fait, ces libertés, en un mot si nous ne prévoyons pas dès aujourd'hui, par cette Constitution qui doit établir les règles de notre vie en commun, une politique culturelle ouverte, intelligente, rigoureuse, prévoyant notamment des dispositifs concrets invitant tous les États membres à développer des lignes budgétaires destinées à développer des traductions systématiques des principaux ouvrages littéraires, scientifiques, historiques, donnant accès à tous les citoyens de la Communauté à la diversité des mentalités, des mythologies et des cultures de notre continent et permettant un travail critique transnational, capital pour créer dans la jeune génération une véritable conscience européenne, alors, je ne donne pas cher de cette Europe économique, technocratique et gestionnaire, qui nous est proposée, ni de la paix future sur notre continent.

 

Tu vois, dans le fond, même si elle est rejetée, cette Constitution aura eu du bon. Car elle nous aura invités à penser et à parler. Finalement, la plupart des Français qui m'entourent et croient à l'Europe se retrouvent sur des positions communes : ils espéraient un système qui tendrait vers l'adoption du meilleur de chacun ; le meilleur des lois sociales, le meilleur de la protection sociale, le meilleur des méthodes d'enseignement, le meilleur de la recherche, etc. Comment les gauches européennes n'ont-elles pas compris cela ? Il faut dire que Valéry Giscard d'Estaing n'est pas précisément un homme de gauche… Pas étonnant qu'il ait pensé le texte de cette façon… Et pourtant, je maintiens que la Constitution européenne était l'occasion pour nos pays d'entrer dans le xxi e siècle en faisant un saut démocratique sans précédent dans notre histoire. N'était-ce pas un beau projet pour l'Europe, cela ? Utopique certes, car nos systèmes sont disparates, mais l'utopie, c'est une visée, une ambition, un désir. C'était donc l'occasion de confronter nos systèmes, de mieux nous connaître et nous reconnaître dans nos particularités, et d'inviter les peuples, dans chaque pays, à s'aligner progressivement sur le meilleur, les plus riches aidant les plus pauvres. Bien sûr, ce travail prendra une ou deux, voire trois générations… mais ne vaut-il pas mieux poser les cadres pour une construction à long terme, ambitieuse et reposant sur des principes solides, plutôt que d'adopter à la va-vite un projet purement technocratique qui non seulement ne résoudra pas nos problèmes sociaux et économiques mieux qu'aujourd'hui mais creusera encore l'écart entre riches et pauvres (tu n'as qu'à observer les États-Unis pour voir ce qui nous attend) et nous plongera, en France au moins, dans des conflits sociaux incessants ?

L'impression que j'ai aujourd'hui et que beaucoup de Français partagent, autour de moi en tout cas, c'est que cette Europe technocratique et « humanitaire » qu'on nous propose s'est construite un peu à notre insu, entre énarques et dans les clubs internationaux… Nous, nous vivions encore dans la France de notre jeunesse. Aujourd'hui les esprits s'élargissent, les consciences s'éveillent, les jeunes gens se mettent à penser et le désir d'Europe est en train de naître. C'est beau, un désir qui naît. Mais ça peut faire aussi des ravages, quand le pouvoir résiste et refuse de l'entendre. Il va donc falloir lutter, et ne pas se tromper d'ennemi — c'est peut-être le plus difficile. Si le Non passe, ce que j'espère, un vrai débat européen pourra peut-être s'ouvrir. Car le Non français pourrait bien produire une sorte d'électrochoc, en Europe… Quant à moi, plus j'y pense et plus je me demande si la multiplicité des langues européennes ne devrait pas nous amener, par mesure de prudence, à promouvoir une confédération européenne, sur le modèle de la Suisse, plutôt qu'une fédération à l'américaine. Si nous voulons vraiment construire la paix, ce qui n'est pas une mince affaire vu notre histoire, il me semble que ce serait plus raisonnable. Les fédérations en Europe, comme le montre bien l'exemple de la Yougoslavie, cela finit toujours mal. N'est-il pas temps, enfin, d'ouvrir les yeux et de tirer les leçons de l'histoire ?

Avec mon amitié fidèle,

je t'embrasse.

Louise

Paris, le 7 avril 2005


Chère Marija / Louise Lambrichs



Louise Lambrichs / Chère Marija
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