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entretien
avec Valérie Rouzeau
Entretien
avec Valérie Rouzeau, réalisé par Garance Jousset
et Patrick Cahuzac
P.C. :
Est-ce que tu peux nous expliquer comment s'est déroulée
ta résidence à Pantin et, pour commencer, les raisons du
choix de cette ville ?
V.R. : C'est au départ une
invitation de la bibliothèque et du Conseil général
. Les bibliothécaires de Pantin avaient, depuis longtemps, l'envie
de faire quelque chose avec moi. Elles avaient publié Pas revoir,
un poème que j'ai écrit pour mon père, dans leur
revue Tapage. Xavier Person, au Conseil général, avait lui
aussi ce désir et il a proposé que nous nous rencontrions
: c'est ainsi qu'on en est arrivé à ce qui, plutôt
qu'une "résidence" est devenu " poète associé
aux bibliothèques de la ville de Pantin. Après il a fallu
inventer tout le reste : est-ce que j'allais animer des ateliers d'écriture
alors que je gagne ma vie comme cela ? J'avais envie d'autre chose et
nous sommes partis sur l'idée d'ateliers de lecture et là
j'apportais ma bibliothèque de poésie contemporaine.
P.C. :
Comment est née cette idée de " Cabane poétique
" qu'on a pu voir à Pantin, pendant ta résidence ?
V.R. : C'est en papotant avec les
bibliothécaires que cette idée nous est venue. Cela nous
faisait rire. Elles me demandaient à quoi ressemblait ma cabane
de gamine, justement, et je leur ai répondu qu'elles auraient bien
du mal à la reconstituer parce qu'en fait ma cabane, c'était
une vieille estafette que mon père avait prise au grappin avec
sa grue et qu'il avait décidé de m'offrir comme cadeau de
Noël. Mettre une vieille estafette dans une bibliothèque,
ce n'était pas possible. Par contre, on pouvait aller chercher
des matériaux sur la casse de ferraille de mon père aujourd'hui
à l'abandon. C'est ce qu'on fait Pascal Sochet et Christine Garrez
qui, elle, a pris les photos qu'on peut voir sur le site, tandis que Pascal
rapportait une compression et des vieux sièges de bagnoles, des
jantes, pour monter cette cabane qui se trouvait dans l'entrée
de la bibliothèque Elsa Triolet.
(voir
la cabane poétique...)...
P.C. :
Que se passait-il dans cette cabane ?
V.R. : J'avais rencontré Christine
Groult et les étudiants-compositeurs du Studio électroacoustique
de Pantin. On avait décidé d'enregistrer à blanc
vingt-deux poètes et chaque compositeur a travaillé à
partir des textes de trois ou quatre poètes. On a ainsi obtenu
deux lasers qu'on a installé dans la cabane de telle sorte qu'en
pénétrant dans la cabane, les visiteurs déclenchaient
la diffusion des poèmes enregistrés. C'était une
belle aventure.
(voir
" poèmes choisis et lus par ... ")
P.C. :
Ces lasers sont-ils disponibles ?
V.R. : Georges Monti, des éditions
Le temps qu'il fait, a décidé de les éditer.
Il l'aurait déjà fait s'il n'y avait eu l'incendie de l'entrepôt
des Belles Lettres. Mais normalement le coffret devrait être prêt
pour début décembre.
G.J. :
Pour revenir à cette cabane, correspondait-elle à une sorte
de matérialisation de ta présence ou te permettait-elle
de retrouver l'ambiance d'un univers qui t'est familier ?
V.R. : C'était un petit peu
les deux. Cette période à Pantin n'était pas une
résidence au sens habituel, mais une association et je n'étais
donc pas obligée de dormir dans la cabane (Rires). Mais c'était
être là, tout de même, par la voix et du fait de toutes
ces choses qui venaient de chez mes parents. Et puis, cette cabane était
un objet poétique, si on veut.
G.J. :
Est-ce que tu as pensé cette cabane comme une sorte d'installation
d'artiste ?
V.R. : Je n'y suis pour rien. C'est
le travail de Pascal Sochet qui a fait la cabane et puis c'est un peu
à cause d'Henri IV. En discutant ensemble, on s'est aperçus
qu'on venait du même coin du Berry, près d'Enrichemont, et
que ce serait donc facile pour lui d'aller récupérer toutes
sortes de matériaux à la casse de mon père. Pourquoi
Henri IV ? Parce qu'un de ses hommes d'armes lui aurait dit, en montrant
la colline de Sancerre, " T'as vu Henri ch'mont ? " (Rires).
Donc rien à voir avec l'art contemporain, c'est plutôt de
l'histoire ancienne...
P.C. :
Est-ce que tu as écrit pendant le temps de ta " résidence
" à Pantin.
V.R. : Non, je n'ai quasiment rien
écrit depuis un an, mis à part un tout petit ensemble. Je
me suis occupée de traductions. J'ai aussi écrit un petit
livre sur Sylvia Plath, qui doit paraître aux éditions Jean-Michel
Place et puis j'ai terminé la traduction d'un livre de Sylvia Plath.
Je me suis occupée de Sylvia Plath, de Hughes, son mari, mort il
y a quatre ans, mais je n'ai pas écrit. Il y a des périodes
comme ça où je n'écris pas.
G.J. :
Pourquoi avoir choisi, pendant ta résidence, de mettre en valeur
la poésie contemporaine plutôt que tes propres textes ?
V.R. : J'aime pas m'ennuyer... Si
j'étais venue avec cette rengaine, mes poèmes et moi, moi
et mes poèmes... Non... Si j'écris, c'est parce qu'il y
en a pleins qui ont écrit et parce que je lis et aussi parce que
je n'aime pas beaucoup parler. Je me sens plus légère si
je lis les autres. Et puis je donne déjà beaucoup de lectures
publiques de mes prores poèmes... Ce projet me proposait un espace
de liberté et de l'oxygène. C'est la première année
où j'ai aimé gagné ma vie, où je ne suis pas
allée au turbin, au charbon. J'étais libre. Il fallait que
j'apporte des choses et la poésie contemporaine, c'est mon domaine,
je dirais. Les enfants ont l'occasion de découvrir la poésie
classique à l'école, mais la poésie contemporaine
? Olivier Bourdelier, par exemple, est publié chez Tarabuste, ce
n'est pas si facile de découvrir les poèmes d'Olivier Bourdelier.
(Poésie
contemporaine: le choix de Valérie Rouzeau)...
P.C. :
Comment s'est passée la collaboration avec le Cifap (centre de
formation d'apprentis de la chambre des métiers de la Seine-Saint-Denis)
et le Studio d'électroacoustique de Pantin.
V.R. : Au CIFAP, j'ai travaillé
avec des apprenties esthéticiennes, des apprenties coiffeuses et
des apprenties boulangères. Nous avions décidé d'organiser
des ateliers de lecture. Je leur ai proposé une anthologie différente
de celle que nous allions enregistrer avec le Studioélectroacoustique,
photocopiée, qu'elles emportaient chez elles afin de choisir un
poème, de se l'approprier et de me lire ensuite, sans se soucier
de lire comme un comédien, mais comme elles le ressentaient. Ça
a plus ou moins bien marché car les jeunes filles étaient
vraiment très timides, elles n'osaient pas lire devant les copines.
C'était un peu difficile mais malgré tout je crois que c'était
une bonne expérience. Il y en a même qui ont chanté
les chansons qu'elles avaient écrites. Oui, c'était une
belle expérience.
P.C. :
Cette résidence n'était pas centrée sur ton oeuvre.
Elle a plutôt donné lieu à une sorte de dissémination
ou de déclinaison de ton travail, de ton univers personnel.
V.R. : J'ai l'impression d'avoir eu
beaucoup de chance. Je n'ai pas été parachutée dans
une bibliothèque mais choisie par les bibliothécaires comme
Marie-Pierre Degea, Odile Belkeddar ou Agnès Bellégo, avec
qui je bois des verres, maintenant. Aller à Pantin, ce n'était
pas seulement aller gagner sa vie. C'était autre chose. Je ne sais
pas si cela s'est passé comme cela avec les autres auteurs en résidence
dans le département. Je leur souhaite. Si, à Pantin, nous
avons réussi à faire ce que nous avons fait, c'est que nous
avions tous envie des mêmes choses au même moment.
P.C. :
Ces
textes que nous publions sur le site et que tu as confiés
pour le livre Les mots des autres, rassemblant des textes des "Ecrivains
en Seine-Saint-Denis", les as-tu écrit pendant ta résidence
?
V.R. : Je les ai écrits cet
été, en pensant à cette année à Pantin,
commencée en octobre, jusqu'en mars-début avril.
P.C. :
Penses-tu que cette douzaine de poèmes constitue le commencement
d'un travail plus vaste ?
V.R. : Je ne sais pas. Je les ai écrits
en pensant réellement à Pantin, à la demande de Xavier
Person, qui désirait garder une trace écrite de cette période...
À mon avis, c'est un ensemble autonome. Comme Pantin peut être
une bulle sur mon propre chemin. Mais après tout, je ne sais pas...
P.C. :
Pour revenir à la cabane, à ta Villa Médicis,
comme tu l'as toi-même appelée, est-ce qu'on pouvait y voir
les photographies de la casse de ton père, prises par Christine
Garrez (voir
" poèmes choisis et lus par ... ")
V.R. : Les photographies de Christine
étaient exposées dans la bibliothèque, mais pas dans
la cabane. Ça me faisait drôle, parce qu'elles me donnaient
à voir ce que moi je ne voyais plus, que j'ai dû voir quand
j'étais gosse mais que je ne voyais plus. Il faut dire que mon
père est mort et que ce chantier est à l'abandon. Il n'y
a plus que des épaves, du papier qui pourrit, usé par les
vents, les neiges et les soleils. Elle a pris cela en photo et parfois
j'ai l'impression qu'il s'agit d'un travail de sculpteur... Voir ces épaves
rouillées, ces grosses machines coupantes, ces amoncellements de
boîtes de conserve, enfin toutes ces choses que mon père
récupérait, du vieux chiffon à la bagnole, en passant
par le papier, les métaux et puis ces petites fleurs toutes fines
qui poussent... Pour moi, il y a là comme un clash romantique,
quelque chose de l'oxymore. Je ne pouvais plus voir tout cela. C'était
trop chez moi, d'une certaine façon. Ces photos m'ont fait quelque
chose, elles m'ont touchée. Je les trouve très belles. Cette
fille, Christine Garrez, a un il.
P.C. :
Peux-tu nous parler de ces poètes dont tu t'es " entourée
" pendant cette période à Pantin ? Quel rôle,
quelle importance ont-ils eus dans ta vie ?
V.R. : Des poètes comme Georges-Louis
Godeau, François de Cornière ou Jean-Pierre Georges, ont
accompagné ma découverte de la poésie du quotidien
quand j'avais dix-huit-vingt ans. Georges-Louis Godeau, je l'ai inclus
dans ma " liste " pour des raisons sentimentales. Je ne lis
plus ces poètes du quotidien, Jean-Pierre Georges mis à
part. Je m'en suis détachée. Tomaz Salamun, je l'ai mis
en tête, parce qu'il est rare de rencontrer un vrai poète
qui vous remue à ce point. Salamun, c'était ça. Un
enchantement. Une grande finesse poétique, un humour à la
Satie, comme s'il avait assimilé tous les grands courants et qu'il
en gardait un petit sourire et un détachement extraordinaire. Henri
Simon Faure, quant à lui, mon compagnon venait de me le faire découvrir.
Il est publié au Lérot, on ne voit pas ses livres, nulle
part. Depuis j'ai lu tout ce qu'il a publié et j'ai voulu enregistrer
ses poèmes avec le Studio électroacoustique. C'était
un peu risqué. J'avais huit jours pour me le mettre en bouche,
me l'approprier et aller l'enregistrer à Pantin. Je l'ai fait et
maintenant c'est mon morceau préféré.
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