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Un voyage à Tokyo, 2ème
partie
Vendredi 16, rendez-vous à Shinjuku
avec Reiko. Pendant que Tetsuo essaie de joindre son amie au téléphone
pour s'assurer qu'on l'attend bien au bon endroit, je photographie
la rue derrière la vitre du troisième étage,
les gens dans l'escalator, la devanture d'un magasin qui s'appelle
Décadence du chocolat. Soudain une vieille Japonaise
m'aborde, et, en me regardant fixement, me dit : " shashin
tote ". Pour moi, " shashin tote " signifie "
prenez une photo ". Est-ce qu'elle veut que je la photographie
? ou que ce soit elle qui me prenne en photo ? Je lui réponds
que je ne comprends pas. Mais elle redit " shashin tote "
du même ton, en me regardant toujours fixement. Après,
elle veut savoir d'où je viens. Je lui dis que je suis français,
elle me demande alors si je suis allemand. Comme je lui répète
: " wakarimasen " ( " je ne comprends pas "),
elle finit par partir. Tetsuo est resté observer la scène
de loin. Il a pensé que j'avais affaire à une folle,
c'est pour ça qu'il n'est pas intervenu.
Dimanche 18. Levé tôt. Tetsuo et moi prenons le shinkansen pour Shin-Fuji. Quand on est en voyage, est-ce qu'il y a toujours
un moment où il faut être en haut, pour surplomber
le territoire et s'assurer qu'on le maîtrise ? Sans doute
j'étais monté dans la tour de Tokyo pour ça,
mais surtout pour voir le Fuji. La première fois déjà,
je n'avais pas réussi à le voir, alors que, tout en
m'efforçant de calmer mon appréhension des tremblements
de terre, j'étais monté exprès dans les tours
de la préfecture. J'ai peut-être besoin d'identifier
un pays à un symbole, une ville à un monument. En
tout cas j'ai besoin de vérifier, de comparer les choses
avec les mots ou les images, pour découvrir il faut d'abord
que je reconnaisse. Or, si j'avais des images du Japon, des images
qui sont des clichés, je n'avais en revanche aucune représentation
de Tokyo. De Tokyo, je savais seulement qu'on pouvait voir le Fuji.
De même qu'à la station de métro Bastille on aperçoit un bout de la prison du même nom, de même, dans la gare de Tokyo (qui n'est pas la gare de Tokyo mais une gare qui porte ce nom), il y a un morceau de l'ancienne gare, un fragment du rez-de-chaussée d'un bâtiment en brique rouge qui aurait survécu aux bombardements américains. Avant de partir, on a acheté une boîte de hiyoko pour Masaya, une sorte de madeleine jaune en forme de poussin. C'est un gâteau traditionnel, peu sucré. Les Japonais disent que c'est un cadeau à la fois adorable et cruel, puisqu'on mange le poussin par la tête. Shin-Fuji est à environ une heure de Tokyo. Là-bas, un car nous amènera en trois heures à 2500 mètres, c'est la hauteur que j'ai négociée avec Tetsuo, qui a proposé de faire l'ascension du Fuji alors que mon projet était seulement de le voir (le Fuji fait 3778 mètres). Après nous reprendrons le train pour Shizuoka, et un autre pour Yaizu, où nous devons retrouver Masaya, un ami de Tetsuo qui vit aussi à Paris et est rentré au Japon pour les vacances. Il faut du temps pour sortir de Tokyo et croiser les ponts métalliques qui enjambent les plaines d'inondation. Bientôt il y a des tunnels et des montagnes, encore des villes, et puis des constructions sur les hauteurs parmi des forêts de conifères. Tout à coup la mer, sur les collines il y a des hôtels. À nouveau des tunnels, et des montagnes et des villes. Dans la gare de Shin-Fuji, une grande fresque en
faïence représente le Fuji. Devant, un personnage en
habit traditionnel dont la tête est remplacée par un
trou invite à se faire photographier. Après, il y
a des bureaux et des boutiques qui vendent du thé vert, et
puis le " Café de Mount ". Au " Café de Mount ", où
Tetsuo et moi attendons le car pour l'ascension, une jeune randonneuse
assise à côté de nous écrit sur un cahier.
La poitrine maintenue dans un top couplé à un soutien-gorge
pour sportive, serrée dans un short et des grosses chaussures,
les poches du sac à dos bourrées, un walkman aux oreilles,
elle a le teint laiteux des blancs qui vivent sous le soleil et
s'en protègent. Le bâtiment réservé aux toilettes est un long couloir de vingt mètres. En face de chaque urinoir, un homme pisse, dans de très fortes vapeurs d'urine chaude. Aussitôt qu'une place se libère, elle est occupée. Dehors, des dizaines de randonneurs japonais regardent les montagnes sortir de la brume. Devant, au loin, en contrebas, c'est la mer. Après une reconstituante soupe de nouilles aux herbes du Fuji, nous avons repris le premier car. Dans le restaurant, une sorte de cantine toute en longueur, un petit garçon avec un T. shirt " I love New York ", le cur en forme de tête de Mickey, s'amusait avec un distributeur automatique de boissons. Une fois sur la plaine, il y en avait encore pour une heure avant d'arriver à la gare, je n'arrêtais pas de me retourner pour essayer d'avoir en photo le Fuji. Mais son sommet, à nouveau, était entouré de nuages. Après, en ville, j'ai vu un handicapé qui fonçait sur son fauteuil roulant électrique, un chien avec lui, debout sur le plancher du fauteuil, le nez au vent. Masaya nous attendait à la gare de Yaizu, il était venu en voiture. Sur la route, on est passés devant le " Café New c'est bon ". Masaya habite chez ses parents, à l'entrée d'un hameau au milieu des rizières. La nuit commençait à tomber, le vert des rizières est devenu bleu, une dernière fois j'ai vu le Fuji. *** Lundi 19, promenade à Asakusa avec Aï,
une amie de Tetsuo, dont le prénom signifie " amour
", et Masaya qui est finalement rentré avec nous à
Tokyo, où il est resté dormir. Asakusa est un des
lieux les plus touristiques de Tokyo. Parce qu'il y a un marché,
un temple, une pagode, des dragons et de l'encens qui brûle,
et ces petits papiers blancs que l'on tire au sort et qui vous indiquent
l'avenir. Comme tout le monde, nous nous photographions sous l'immense
lampion de la porte d'entrée. La porte en question, qui s'appelle
Kaminori môn, ce qui signifie " porte de l'orage
", rappelle à Tetsuo un gâteau dont le nom est
kaminori okoshi. Quand on le croque, il fait comme un bruit
de tonnerre. *** Dans la nuit du lundi 19 au mardi 20 juillet, je me suis réveillé à la suite d'une série de rêves. Le rêve de la masturbation contrariée Le rêve du vol du chien Le rêve de la machine à coudre *** Mardi 20 juillet, excursion à Yokohama avec
Yuki et Tetsuo. Le bar se trouve dans un ancien entrepôt qui
date de l'ère Meiji. Le bâtiment en brique rouge servait
à entreposer des épices, il est maintenant réhabilité,
il abrite sur trois étages plusieurs bars et plusieurs restaurants.
Avant d'entrer, on attend sur le palier pendant quinze minutes qu'une
table se libère. À l'intérieur, des tables
et des chaises dans une lumière tamisée, mais aussi,
sur une estrade dressée le long du mur, une rangée
de matelas recouverts de draps blancs. Allongés, des couples
de trentenaires grignotent ou boivent un verre, ils ont laissé
leurs chaussures au pied de l'estrade.
Dans la nuit du mardi 20 au mercredi 21 juillet, je me suis réveillé à la suite d'une série de rêves. Le rêve de la boîte de nuit Le rêve du lion Le rêve des deux chiens qui ont une patte
arrière plus grosse *** Le jeudi 22 juillet, Tetsuo et moi nous sommes levés tôt. Obaasan est venue nous dire au revoir, ojiisan nous a amenés en voiture jusqu'au métro, Kaori nous a accompagnés jusqu'à Narita. Le soir même, nous étions de retour à Paris. La veille, Tetsuo avait préféré ne pas se coucher trop tard, Kaori a voulu boire un verre de rouge avec moi. Elle a sorti une bouteille de vin français, en me priant de l'excuser, la bouteille était fermée par une capsule qu'il suffisait de dévisser. De temps en temps elle en achète, elle n'arrive pas à se servir d'un tire-bouchon. Pendant ces deux semaines passées à Tokyo avec Tetsuo, à chaque fois que nous avons déjeuné ou dîné à la maison, le repas a été délicieux. Kaori a même fait des spaghettis bolognaise, je n'en avais jamais mangé d'aussi bons. Un jour sur deux je ne sortais pas, ou alors seulement pour accompagner Tetsuo faire les courses. Je me levais tard, je faisais traîner le petit-déjeuner, je m'allongeais sur le canapé l'après-midi. J'avais apporté dans mes bagages plusieurs livres, j'en ai commencé et terminé un seul : Le grand incendie de Londres de Jacques Roubaud. Le soir, après le repas, en buvant des bières ou du shôchû au pamplemousse, on écoutait des chansons françaises ou américaines, des standards. J'ai même chanté Les feuilles mortes avec Kaori, alors que je n'aime pas chanter devant quelqu'un. D'ailleurs, ensemble, nous en avons transcrit les paroles en katakana. Au Japon, à cause de la chaleur et parce que j'y étais dans des conditions privilégiées, j'ai eu l'impression de vivre comme dans un rêve. Inversement, toutes les fois que je me suis réveillé pendant la nuit pour écrire mes rêves, j'ai eu le sentiment d'être dans le réel. Le dimanche 25 juillet, j'ai relu mon journal de Tokyo et j'ai commencé à le transformer en récit. Je n'ai omis aucun des rêves dont je me suis souvenu et que j'avais écrits. Je n'ai rien enlevé à ces rêves. Je n'ai pas non plus cherché à les expliquer, par exemple en procédant par association. J'ai rencontré Tetsuo à Paris le vendredi
29 octobre 1999. C'était le premier jour des vacances de
la Toussaint, deux jours après nous sommes partis à
Pont-Croix. Ni lui ni moi n'avions fait attention au changement
d'heure, on s'est retrouvés à la gare Montparnasse
sans comprendre pourquoi le train qu'on attendait n'était
pas affiché.
[Philippe Guéguen collabore à Inventaire/Invention depuis 1999. Il est notamment l'auteur de I love New York, Inventaire/Invention éditions, 2003]
Philippe Guéguen , Un voyage à Tokyo © Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2004 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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