présentation de l'auteur : Philippe Guéguen



 

Un voyage à Tokyo, 2ème partie
                                                                                   Philippe Guéguen

 


Vendredi 16, rendez-vous à Shinjuku avec Reiko. Pendant que Tetsuo essaie de joindre son amie au téléphone pour s'assurer qu'on l'attend bien au bon endroit, je photographie la rue derrière la vitre du troisième étage, les gens dans l'escalator, la devanture d'un magasin qui s'appelle Décadence du chocolat. Soudain une vieille Japonaise m'aborde, et, en me regardant fixement, me dit : " shashin tote ". Pour moi, " shashin tote " signifie " prenez une photo ". Est-ce qu'elle veut que je la photographie ? ou que ce soit elle qui me prenne en photo ? Je lui réponds que je ne comprends pas. Mais elle redit " shashin tote " du même ton, en me regardant toujours fixement. Après, elle veut savoir d'où je viens. Je lui dis que je suis français, elle me demande alors si je suis allemand. Comme je lui répète : " wakarimasen " ( " je ne comprends pas "), elle finit par partir. Tetsuo est resté observer la scène de loin. Il a pensé que j'avais affaire à une folle, c'est pour ça qu'il n'est pas intervenu.
Reiko attend un bébé. Son mari, qui est français, aimerait bien que leur enfant porte un prénom breton, Erwan par exemple. Reiko, elle, n'est pas convaincue. Erwan ne sonne pas bien aux oreilles japonaises, en plus on dirait un prénom chinois.
Plus tard elle nous conduit au Tokyo Hands, un grand magasin où je pourrais trouver les articles de papeterie que Bernard m'a demandés et que je cherche déjà depuis quelque temps : des cartouches pour un stylo et un porte-cartes de visite.
En me promenant dans les étages, je vois partout des cadeaux potentiels pour les enfants, notamment un rayon entier d'images autocollantes, où je découvre un mont Fuji stylisé, bleu et blanc, en douze exemplaires de la taille d'un timbre.


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Dimanche 18. Levé tôt. Tetsuo et moi prenons le shinkansen pour Shin-Fuji.

Quand on est en voyage, est-ce qu'il y a toujours un moment où il faut être en haut, pour surplomber le territoire et s'assurer qu'on le maîtrise ? Sans doute j'étais monté dans la tour de Tokyo pour ça, mais surtout pour voir le Fuji. La première fois déjà, je n'avais pas réussi à le voir, alors que, tout en m'efforçant de calmer mon appréhension des tremblements de terre, j'étais monté exprès dans les tours de la préfecture. J'ai peut-être besoin d'identifier un pays à un symbole, une ville à un monument. En tout cas j'ai besoin de vérifier, de comparer les choses avec les mots ou les images, pour découvrir il faut d'abord que je reconnaisse. Or, si j'avais des images du Japon, des images qui sont des clichés, je n'avais en revanche aucune représentation de Tokyo. De Tokyo, je savais seulement qu'on pouvait voir le Fuji.
Comme j'avais échoué deux fois, j'aurais pu conclure à son inexistence. Mais non. Il fallait que je le voie en vrai, que j'aie en face de moi cette forme-là, abstraite comme une figure géométrique mais pas tout à fait, si bien que je me suis rendu sur place.

De même qu'à la station de métro Bastille on aperçoit un bout de la prison du même nom, de même, dans la gare de Tokyo (qui n'est pas la gare de Tokyo mais une gare qui porte ce nom), il y a un morceau de l'ancienne gare, un fragment du rez-de-chaussée d'un bâtiment en brique rouge qui aurait survécu aux bombardements américains.

Avant de partir, on a acheté une boîte de hiyoko pour Masaya, une sorte de madeleine jaune en forme de poussin. C'est un gâteau traditionnel, peu sucré. Les Japonais disent que c'est un cadeau à la fois adorable et cruel, puisqu'on mange le poussin par la tête.

Shin-Fuji est à environ une heure de Tokyo. Là-bas, un car nous amènera en trois heures à 2500 mètres, c'est la hauteur que j'ai négociée avec Tetsuo, qui a proposé de faire l'ascension du Fuji alors que mon projet était seulement de le voir (le Fuji fait 3778 mètres). Après nous reprendrons le train pour Shizuoka, et un autre pour Yaizu, où nous devons retrouver Masaya, un ami de Tetsuo qui vit aussi à Paris et est rentré au Japon pour les vacances.

Il faut du temps pour sortir de Tokyo et croiser les ponts métalliques qui enjambent les plaines d'inondation. Bientôt il y a des tunnels et des montagnes, encore des villes, et puis des constructions sur les hauteurs parmi des forêts de conifères. Tout à coup la mer, sur les collines il y a des hôtels. À nouveau des tunnels, et des montagnes et des villes.

Dans la gare de Shin-Fuji, une grande fresque en faïence représente le Fuji. Devant, un personnage en habit traditionnel dont la tête est remplacée par un trou invite à se faire photographier. Après, il y a des bureaux et des boutiques qui vendent du thé vert, et puis le " Café de Mount ".
Je suis resté traîner dans la gare avant de sortir, je voulais qu'en sortant il me suffise de lever les yeux pour voir le Fuji. Dehors, sur le parking, une statue au sommet d'une colonne pivotant sur elle-même semblait signaler que j'étais au bon endroit, mais comme le ciel était nuageux, j'ai eu beau regarder partout je n'ai rien vu.

Au " Café de Mount ", où Tetsuo et moi attendons le car pour l'ascension, une jeune randonneuse assise à côté de nous écrit sur un cahier. La poitrine maintenue dans un top couplé à un soutien-gorge pour sportive, serrée dans un short et des grosses chaussures, les poches du sac à dos bourrées, un walkman aux oreilles, elle a le teint laiteux des blancs qui vivent sous le soleil et s'en protègent.
Dans le car on la retrouve, elle est sur la banquette arrière, à plat ventre, toujours occupée à remplir son cahier.
Entre Shin-Fuji et la montagne on parcourt une banlieue, des zones pavillonnaires et des rues fréquentées, avec des centres commerciaux et des usines. On s'arrête pour prendre un couple de trentenaires à la mode, un autre couple, des quadragénaires plus classiques. Et puis une mère et son fils adolescent, en T. shirt de basketteur, qui fouille dans son sac pour vérifier qu'il n'a pas oublié son pull. Soudain, après des terrains vagues et un parc dont la grande porte rouge signale un temple, une entreprise de pompes funèbres spécialisées dans l'enterrement des animaux domestiques. Sur la façade, un chat et un chien sont dessinés. Les constructions se font plus rares, la forêt commence. Bientôt ça monte, les passagers du car somnolent, et, tour à tour, s'endorment dans les lignes droites. Dans le fossé, coincée dans la canalisation qui sépare la montagne de la chaussée, une voiture grise à l'ombre des pins. La circulation ralentit. On s'arrête. Les motos slaloment pour passer, une voiture entreprend un demi-tour devant nous, bientôt suivie par une autre, et encore une autre. Dehors la brume s'est faite plus dense, la visibilité est d'à peine cinquante mètres. On n'avance pas. Est-ce qu'il y a un accident ? Non, c'est juste un embouteillage. Le chauffeur ouvre alors la porte à un fumeur, le reste du car suit. La température a baissé. Une cigarette et on repart. Encore une voiture dans le fossé, un modèle sport cette fois, un coupé jaune. Plus haut il y en a d'autres, mais elles sont garées sur le bas-côté. On continue de monter. Deux heures après l'heure prévue, en tout on aura mis presque cinq heures, on arrive à 2500 mètres. Sur le parking, il y a déjà une vingtaine de cars, et partout des voitures et des motos. Le ciel est enfin dégagé, le soleil brille. Mais comme je suis sur le Fuji, et non pas devant, je ne peux toujours pas le voir. Sans compter que ce n'est pas facile de respirer. Du coup, j'ai juste envie de manger quelque chose et de redescendre.

Le bâtiment réservé aux toilettes est un long couloir de vingt mètres. En face de chaque urinoir, un homme pisse, dans de très fortes vapeurs d'urine chaude. Aussitôt qu'une place se libère, elle est occupée. Dehors, des dizaines de randonneurs japonais regardent les montagnes sortir de la brume. Devant, au loin, en contrebas, c'est la mer.

Après une reconstituante soupe de nouilles aux herbes du Fuji, nous avons repris le premier car. Dans le restaurant, une sorte de cantine toute en longueur, un petit garçon avec un T. shirt " I love New York ", le cœur en forme de tête de Mickey, s'amusait avec un distributeur automatique de boissons. Une fois sur la plaine, il y en avait encore pour une heure avant d'arriver à la gare, je n'arrêtais pas de me retourner pour essayer d'avoir en photo le Fuji. Mais son sommet, à nouveau, était entouré de nuages. Après, en ville, j'ai vu un handicapé qui fonçait sur son fauteuil roulant électrique, un chien avec lui, debout sur le plancher du fauteuil, le nez au vent.

Masaya nous attendait à la gare de Yaizu, il était venu en voiture. Sur la route, on est passés devant le " Café New c'est bon ". Masaya habite chez ses parents, à l'entrée d'un hameau au milieu des rizières. La nuit commençait à tomber, le vert des rizières est devenu bleu, une dernière fois j'ai vu le Fuji.

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Lundi 19, promenade à Asakusa avec Aï, une amie de Tetsuo, dont le prénom signifie " amour ", et Masaya qui est finalement rentré avec nous à Tokyo, où il est resté dormir. Asakusa est un des lieux les plus touristiques de Tokyo. Parce qu'il y a un marché, un temple, une pagode, des dragons et de l'encens qui brûle, et ces petits papiers blancs que l'on tire au sort et qui vous indiquent l'avenir. Comme tout le monde, nous nous photographions sous l'immense lampion de la porte d'entrée. La porte en question, qui s'appelle Kaminori môn, ce qui signifie " porte de l'orage ", rappelle à Tetsuo un gâteau dont le nom est kaminori okoshi. Quand on le croque, il fait comme un bruit de tonnerre.
Aï a trente ans et on lui en donne vingt-deux. Elle est hôtesse de l'air, elle est souvent venue en France, où elle a été épatée de voir que les femmes de cinquante ans et plus ne renonçaient pas à s'habiller ni au maquillage, alors que, selon elle, les Japonaises du même âge ne font plus d'efforts pour séduire. Plus tard, entre-temps Masaya était reparti pour Yaizu, on a traversé la Sumida. C'était la première fois que je voyais le fleuve de Tokyo. Après, sur l'autre rive, on s'est assis sur un escalier à l'ombre d'un pont. À côté de nous, un couple, des passants, un SDF, et aussi, plus loin sur l'esplanade, la statue en bronze d'un héros japonais. Comme je demandais qui c'était, Aï a sorti de son sac une sorte d'ordinateur de poche muni d'un dictionnaire. Plus tard, elle nous a parlé de sa famille et de son amoureux qui est Français, tout en nous montrant des photos de lui sur la Promenade des Anglais et les remparts de Saint-Malo. Et puis, comme il n'est pas sûr que sa famille approuve un mariage avec un étranger, elle a conclu en disant qu'au Japon, le père, c'était le roi.

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Dans la nuit du lundi 19 au mardi 20 juillet, je me suis réveillé à la suite d'une série de rêves.

Le rêve de la masturbation contrariée
La mère de Stéphane, lui-même et moi dormons dans le même lit. Je me rends aux toilettes où je m'attarde. Je constate d'ailleurs la présence de quelques projections inopportunes sur le caleçon long que je porte (un modèle blanc, en coton très fin, usé, tendu) et que j'essaie d'enlever une fois dans la salle de bain (qui s'avère être celle de la maison de mes parents). Entre-temps, Stéphane, qui porte ma robe de chambre, vient me demander si j'ai besoin de mon " pont ", il ajoute : " de mon bridge ". Le mot désigne apparemment la robe de chambre, elle me vient d'une cousine de ma mère qui l'avait achetée pour son mari parce qu'il était à l'hôpital, mais il est mort avant d'avoir eu le temps de la mettre. Comme je n'en ai pas besoin, Stéphane repart. Je commence alors à me masturber, quand je me rends compte que les volets ne sont pas fermés et qu'on peut me voir. Mais la mère de Stéphane intervient à son tour pour me demander si j'ai besoin de quelque chose, en ajoutant que le fait que je ne sois pas couché l'empêche de dormir. Je finis par rejoindre le lit collectif. Je pense un moment que je vais pouvoir continuer à me masturber incognito, mais je renonce vite à cette idée et en suis quitte de mon érection.

Le rêve du vol du chien
Les deux chiens de la maison de mes parents sont sur la pelouse. Trois garçons passent à côté et s'emparent du plus petit. Mais celui-ci résiste, s'enfuit, pendant que l'autre se fait embarquer. Je suis en chaussons, ce qui ne n'empêche pas de me lancer à leur poursuite. J'essaie d'arrêter les voitures en criant au voleur, mais leur nombre se met à croître d'une façon inquiétante. Je constate alors qu'il n'y a que des 404 Peugeot.

Le rêve de la machine à coudre
Je veux acheter une machine à coudre. Non pas parce que je veux travailler dans la mode, il s'agit plutôt de gagner ma vie en cousant, ou de faire des économies, en tout cas je n'ai pas le choix. Coudre est la seule activité que j'ai trouvée qui me dispense de maîtriser la langue du pays où je suis. Je sais par ailleurs ne pas savoir me servir d'une machine à coudre, mais cela n'a l'air d'avoir aucune importance. Enfin, j'ai aussi besoin d'une table adéquate où je pourrais la poser. Mais le vendeur me dit que la table en question, en principe adaptée à cet usage, est faite dans une espèce de carton qui n'est pas solide. Comme cela me paraît invraisemblable, et pour le moins incompréhensible, je renonce à l'achat d'une machine à coudre puisque je ne pourrais pas la poser sur la table prévue à cet effet.

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Mardi 20 juillet, excursion à Yokohama avec Yuki et Tetsuo.
On s'est retrouvés à Shibuya, son véhicule était garé dans un parking où les voitures sont rangées sur des ascenseurs.
On a mis du temps à sortir de Tokyo. La voiture rouge de Yuki est munie d'un système GPS, je pouvais voir sur une carte où on était, pendant que, de temps en temps, la voix d'une dame indiquait la route à suivre. Le père de Yuki aime beaucoup cette voix enregistrée. Il la trouve relaxante. Il est triste quand il n'y a qu'à aller tout droit puisque alors la voix se tait. Assez vite, Yuki a remplacé le système GPS par la télé, et puis elle a mis des disques, du pop-rock japonais, tout en répondant très souvent au téléphone.
À Yokohama il faisait 40°. On s'est promenés sur les quais. Devant nous, au loin, il y avait un immense pont. Plus près, des bateaux. Sur l'un d'entre eux il y avait écrit " Vancouver ". Je regardais le Pacifique sans rien reconnaître, de toute façon je savais que je ne pourrais pas m'y baigner. Derrière moi, des immeubles modernes et hauts qui abritent des hôtels de luxe, une grande roue dans un parc d'attractions, des allées et des rues alignées. On se serait cru ailleurs. À Sidney. On a pris un ferry qui fait le tour de la baie, mais le tour durait vingt minutes. Après, quand nous sommes montés dans la grande roue, il faisait nuit. J'étais un peu triste, je savais que le lendemain serait notre dernière soirée à Tokyo. Une fois au sommet, - la grande roue de Yokohama est une des plus grandes du monde - Yuki nous a dit que c'était le moment où les amoureux s'embrassaient. Et, selon le code sexuel qu'elle m'avait expliqué dans le bar de Shinjuku, elle a répété plusieurs fois la lettre " A ". Une fois d'ailleurs, en regardant les chambres allumées dans l'hôtel d'en face, elle avait vu un couple faire l'amour : elle a répété la lettre " C ". Quand on est sortis, Yuki a encore reçu un coup de téléphone. Pendant qu'elle parlait et tout en marchant, elle a alors agité sa main libre, le poing fermé, de haut en bas. Tetsuo et moi avons d'abord pensé qu'elle nous mimait une masturbation, avant de reconnaître que ça n'avait pas de sens. En fait, Yuki voulait savoir si on préférait aller en voiture au bar dont elle nous avait parlé. Son geste était censé montrer une main au volant, en train de conduire.

Le bar se trouve dans un ancien entrepôt qui date de l'ère Meiji. Le bâtiment en brique rouge servait à entreposer des épices, il est maintenant réhabilité, il abrite sur trois étages plusieurs bars et plusieurs restaurants. Avant d'entrer, on attend sur le palier pendant quinze minutes qu'une table se libère. À l'intérieur, des tables et des chaises dans une lumière tamisée, mais aussi, sur une estrade dressée le long du mur, une rangée de matelas recouverts de draps blancs. Allongés, des couples de trentenaires grignotent ou boivent un verre, ils ont laissé leurs chaussures au pied de l'estrade.


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Dans la nuit du mardi 20 au mercredi 21 juillet, je me suis réveillé à la suite d'une série de rêves.

Le rêve de la boîte de nuit
Il y a quatre boîtes de nuit dans un même lieu, dont la forme, vue du ciel, fait penser à un trèfle à quatre feuilles. Celle dans laquelle j'arrive porte un nom bizarre : " Petite Prairie de chez Laffont ". Le patron ou un serveur m'en explique le fonctionnement : le premier qui consomme doit ouvrir le bal. Je ressors pour expliquer cette règle aux gens qui m'accompagnent (des élèves ou des anciens élèves), tout en réfléchissant aux avantages et aux inconvénients qu'elle entraîne. Soudain je croise Françoise, une collègue qui enseigne la physique et qui est née, comme moi, un 10 septembre. Je lui demande si la fameuse forme du Fuji, que j'ai d'ailleurs eu du mal à reproduire, correspond à un modèle mathématique et porte un nom. Alors que j'emploie le mot " asymptote " elle sourit, répond par la négative, ne voit pas.

Le rêve du lion
À la maison, il s'agit de la maison de mes parents, il y a un lion apprivoisé. J'aime beaucoup sa tête, sa fourrure, sa souplesse. Mais je crains aussi sa violence. Jusqu'au jour où il poursuit Abel, (le fils de mon cousin, il a trois ans) qui se réfugie dans la cuisine sans pouvoir refermer la porte derrière lui. Je réussis à la bloquer, mais je me souviens qu'une autre porte est restée ouverte, par où le lion pourrait arriver. Je demande à Abel de courir la fermer, il ne comprend pas, le lion arrive. Mon frère Patrick se porte alors à notre secours en se jetant sans hésiter sur le lion. Mais il est bientôt remplacé par Tetsuo. Tout d'un coup, alors qu'Abel et moi nous sommes réfugiés sur le palier du deuxième étage, Tetsuo est projeté en l'air dans la cage d'escalier, la tête en bas, le pantalon soudain baissé, le pubis et le sexe visibles. Abel et moi sommes horrifiés.

Le rêve des deux chiens qui ont une patte arrière plus grosse
Je feuillette un vieil exemplaire ou une réédition du journal Pilote. Dans une bande dessinée, deux chiens (ou deux lapins) marchent de concert. Le premier, qui a l'air content de s'être trouvé un copain, se dit : " J'espère qu'il ne va pas se rendre compte que j'ai un défaut. " La bande dessinée le montre alors de dos, et l'on voit qu'il a la patte arrière droite plus grosse que les autres. Le deuxième se dit la même chose, un dessin le montre également de dos, on voit qu'il a le même défaut.

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Le jeudi 22 juillet, Tetsuo et moi nous sommes levés tôt. Obaasan est venue nous dire au revoir, ojiisan nous a amenés en voiture jusqu'au métro, Kaori nous a accompagnés jusqu'à Narita. Le soir même, nous étions de retour à Paris.

La veille, Tetsuo avait préféré ne pas se coucher trop tard, Kaori a voulu boire un verre de rouge avec moi. Elle a sorti une bouteille de vin français, en me priant de l'excuser, la bouteille était fermée par une capsule qu'il suffisait de dévisser. De temps en temps elle en achète, elle n'arrive pas à se servir d'un tire-bouchon.

Pendant ces deux semaines passées à Tokyo avec Tetsuo, à chaque fois que nous avons déjeuné ou dîné à la maison, le repas a été délicieux. Kaori a même fait des spaghettis bolognaise, je n'en avais jamais mangé d'aussi bons. Un jour sur deux je ne sortais pas, ou alors seulement pour accompagner Tetsuo faire les courses. Je me levais tard, je faisais traîner le petit-déjeuner, je m'allongeais sur le canapé l'après-midi. J'avais apporté dans mes bagages plusieurs livres, j'en ai commencé et terminé un seul : Le grand incendie de Londres de Jacques Roubaud. Le soir, après le repas, en buvant des bières ou du shôchû au pamplemousse, on écoutait des chansons françaises ou américaines, des standards. J'ai même chanté Les feuilles mortes avec Kaori, alors que je n'aime pas chanter devant quelqu'un. D'ailleurs, ensemble, nous en avons transcrit les paroles en katakana.

Au Japon, à cause de la chaleur et parce que j'y étais dans des conditions privilégiées, j'ai eu l'impression de vivre comme dans un rêve. Inversement, toutes les fois que je me suis réveillé pendant la nuit pour écrire mes rêves, j'ai eu le sentiment d'être dans le réel.

Le dimanche 25 juillet, j'ai relu mon journal de Tokyo et j'ai commencé à le transformer en récit. Je n'ai omis aucun des rêves dont je me suis souvenu et que j'avais écrits. Je n'ai rien enlevé à ces rêves. Je n'ai pas non plus cherché à les expliquer, par exemple en procédant par association.

J'ai rencontré Tetsuo à Paris le vendredi 29 octobre 1999. C'était le premier jour des vacances de la Toussaint, deux jours après nous sommes partis à Pont-Croix. Ni lui ni moi n'avions fait attention au changement d'heure, on s'est retrouvés à la gare Montparnasse sans comprendre pourquoi le train qu'on attendait n'était pas affiché.
Deux mois plus tard, quand j'ai annoncé à mes parents que je ne viendrais pas en Bretagne pour la Noël, parce que je partais ailleurs, au Japon, mon père n'a pas été surpris. D'ailleurs il m'a dit : " Je m'en serais douté ".
La deuxième fois, parce que ça suffit pour donner le sentiment de l'habitude, ou que quelque chose se construit, c'est vrai que je me suis senti chez moi au Japon, malgré la chaleur ou grâce à elle, alors que la nuit me rappelait que j'y étais étranger.


Philippe Guéguen, Paris, le 29 octobre 2004


[Philippe Guéguen collabore à Inventaire/Invention depuis 1999. Il est notamment l'auteur de I love New York, Inventaire/Invention éditions, 2003]




Philippe Guéguen , Un voyage à Tokyo
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En passant
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