présentation de l'auteur : Philippe Guéguen





 

Un voyage à Tokyo
                                                       Philippe Guéguen

 

Trois jours avant mon départ, on m'a demandé quel temps il ferait à Tokyo, j'ai seulement répondu : " chaud et humide ". Mais comme celui qui m'avait posé la question insistait, et que je n'en savais pas plus, je me suis aussitôt retrouvé devant l'écran de son ordinateur à consulter la météo.
Quand j'ai eu en face de moi ces petites photos au format carré qui montraient les différents états du ciel de Tokyo entre le 7 et le 11 juillet, alors que nous étions le 4, j'ai eu une impression bizarre, je me suis senti nié. Que la température indiquée tourne autour de 24 et monte exceptionnellement jusqu'à 26° n'avait aucun sens. Mais le ciel, nuageux les premiers jours et se découvrant à mesure pour laisser apparaître du bleu, le ciel finissait ensoleillé. J'avais l'impression de me trouver à Tokyo, tout en sachant que j'étais encore à Paris. Et puis j'ai éprouvé ce vertige d'avant l'action, quand le processus est enclenché - j'avais mon billet - et qu'on ne peut plus faire marche arrière, si bien que je me suis éloigné de l'ordinateur. Peut-être aussi que je m'en suis voulu d'avoir cru, ne serait-ce que quelques secondes, que ces vues du ciel que j'avais sous les yeux pussent réellement venir du futur.

La première fois que je suis venu au Japon, il y a quatre ans, c'était l'hiver. J'avais rencontré Tetsuo à Paris, il retournait à Tokyo pour les fêtes de fin d'année, je lui ai demandé de le rejoindre. Cette fois-là, comme je ne savais pas si je reviendrais, j'ai fait beaucoup de photos.
Cet été, quand Tetsuo m'a annoncé qu'il partait à Tokyo pour trois semaines, j'ai eu à la fois envie et peur de l'y retrouver. Peut-être parce que l'idée que je retourne au Japon était devenue un rêve, et la possibilité de le réaliser soudain trop brutale.

Toujours est-il que, quand je suis arrivé à l'aéroport de Narita le 7 juillet au milieu de l'après-midi, il faisait 38°. Ce dont je ne me suis pas rendu compte tout de suite, même si autour de moi beaucoup de Japonais se tamponnaient avec régularité le visage et la nuque à l'aide d'un mouchoir ou, plus commodément, d'une mini-serviette éponge. Non seulement il a fallu que Tetsuo, qui était venu nous attendre à l'aéroport, et Masaya, qui avait fait le voyage avec moi, me demandent plusieurs fois si je n'avais pas trop chaud, mais encore que je sorte de différents lieux - tous climatisés - : le Narita Express, un deuxième train, une voiture, une maison, pour mesurer plus précisément l'écart de température entre l'intérieur et l'extérieur, et donc me rendre compte qu'il faisait vraiment 38°.

Ainsi le premier soir, après le repas, quand j'ai exprimé le désir de faire une promenade dans les petites rues du quartier - le prétexte de la promenade digestive masquant le réel besoin de prendre possession du territoire - mes hôtes, mon ami Tetsuo et sa mère Kaori, ont sans doute essayé de m'en dissuader, je n'ai compris qu'une fois dehors, alors qu'on marchait seulement depuis cinq minutes, on arrivait au parc de Zenpukujigawa, qu'il aurait mieux valu ne pas sortir. Je me suis même fait cette réflexion : " Quelqu'un a oublié de fermer le four. "

Mélangés à mon étonnement d'être au Japon, le climat et les conditions mêmes de mon séjour ont certainement contribué à la condition hébétée dans laquelle je me suis trouvé. D'ailleurs, pendant ces quinze jours de juillet que j'ai passés à Tokyo, je me suis réveillé presque toutes les nuits à la suite d'un ou de plusieurs rêves, et pas seulement à cause du décalage horaire ou parce qu'il avait fait trop chaud.
Parce que j'étais réveillé par des rêves - ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps -, et que je ne réussissais pas à me rendormir, j'ai pris l'habitude de me lever pour les noter et leur donner un titre. Écrire mes rêves et aussi les événements de la veille, ne serait-ce que sous la forme de petites reconstitutions fragmentaires, a d'abord été la façon la plus simple d'occuper ces moments d'insomnie, jusqu'à ce que je souhaite être réveillé dans la nuit pour pouvoir le faire.

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Le mercredi 7 juillet, le soir de mon arrivée, alors que nous étions en train de dîner, j'ai vu mon premier gokiburi. Je l'ai su quand j'ai vu Tetsuo se lever précipitamment et se jeter sous la table, après avoir attrapé au passage les mouchoirs en papier que lui tendait sa mère. Les cafards japonais sont bien plus gros que les cafards parisiens. Kaori m'a d'ailleurs recommandé de fermer toutes les ouvertures pour éviter qu'ils ne rentrent. Ce qui fait de l'arrivée dans la maison un moment périlleux : il faut tout de suite fermer la porte, alors qu'on se déchausse, en équilibre sur un pied, tout en signalant qu'on est là d'une voix forte: " Tadaima ! " quitte à devoir répéter la formule d'arrivée si l'on n'a pas entendu celle qui lui répond : " Okaerinasaï ! "
Le cafard a disparu un moment, puis a réapparu, avant d'être étouffé calmement sous les trois mouchoirs. Tetsuo n'a pas voulu me le montrer, j'ai insisté, après tout j'avais besoin de comparer. J'ai trouvé qu'il était moins gros que ceux que j'avais connus enfant, dans le fournil de la boulangerie à Pont-Croix.

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Jeudi 8 juillet. Le journal télévisé montre des images d'un Américain qui, après avoir déserté, s'est établi en Corée du Nord, où il a épousé une Japonaise qui, elle, a été enlevée dans son propre pays par les Coréens. C'était il y a une vingtaine d'années, elle était jeune, elle se promenait sur une plage. Mais elle a pu entre-temps revenir au Japon, avec leurs deux enfants. Lui en revanche peut difficilement quitter la Corée, il serait aussitôt condamné par les Etats-Unis. Hitomi Soga (45 ans) et ses deux filles, Mika et Belinda, sont arrivées à Djakarta aujourd'hui, où elles devraient retrouver demain Charles Jenkins (65 ans).

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Vendredi 9 juillet, visite du National Museum of Western Art. Le bâtiment, construit par Le Corbusier, abrite dans une de ses salles deux machines que les visiteurs peuvent mettre en mouvement en appuyant sur un bouton. Ces deux maquettes, qui simulent des dispositifs antisismiques, montrent chacune en réduction une sculpture de Rodin - le musée en possède plusieurs, dont Les portes de l'enfer - installée sur un plateau muni de roulettes, lequel repose sur un autre équipé à l'identique. Quand on appuie sur le bouton les deux plateaux se mettent en mouvement, chacun bougeant à l'inverse de l'autre, tandis que Les portes de l'enfer restent stables.

Au journal télévisé, de nouvelles images du couple Jenkins - Soga. Ils sont dans un hôtel international en Indonésie, où ils viennent de se retrouver après vingt et un mois de séparation. Compte tenu des relations entre la Corée du Nord, le Japon et les Etats-Unis, le sujet est sensible. De fait, on ne peut s'empêcher de penser que le mutisme de Hitomi Soga est lourd de choses vues. Mais ce qu'on voit surtout, c'est un couple réuni et séparé par la violence de l'histoire, un fait divers vécu sur le mode de la tragédie.

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Dans la nuit de vendredi à samedi, je me suis réveillé à la suite d'un rêve.

Le rêve de l'église rasée
Je dois me rendre au lycée. J'ai peur d'être en retard. Finalement je me rends compte que je peux y aller à pied - le lieu de l'action s'étant déplacé de Paris à Pont-Croix - de chez moi à l'école c'est tout près. Sur le chemin, je rencontre un collègue qui m'apprend que sa femme a cessé de l'aimer. Et puis, en traversant le pont sur le Goyen, je découvre que l'église de Pont-Croix n'existe plus. Elle devait être en ruine, elle a été rasée. Il n'en reste que des marques peintes au sol, notamment la place de son volumineux clocher, barrée d'un X, ce qui ne m'émeut pas outre mesure. Je me retrouve ensuite dans une baignoire, où je prends un bain avec un garçon qui m'apprend aussi qu'on l'a quitté. Je me mets alors à pleurer des longs sanglots, ce qui étonne mon collègue et le garçon de la baignoire, qui trouvent que je n'ai pas de raisons de me mettre dans cet état.

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Samedi après-midi, à côté de la station Asagaya, alors que Tetsuo et moi cherchons un endroit où manger, un petit garçon marche dans la rue avec un diadème sur la tête et une baguette magique à la main. Seul, fier, déterminé, il parade au milieu des passants.
Plus loin, sur le trottoir, entre les piétons et les vélos, une vieille dame fonce. Elle est au volant de sa voiture-fauteuil électrique, et personne ne se heurte.

Quand j'ai vu sur la carte du restaurant une bouteille de vin rouge, j'ai pensé à mes parents. Je les ai imaginés à des kilomètres de chez eux, tout à coup rassurés par la présence d'un élément connu. Je me suis dit que le vin rouge aurait suffi à leur rendre le Japon sympathique et je les ai vus à côté de moi, heureux, au point de me risquer à commander en japonais un autre verre de vin. Non seulement la serveuse m'a compris, mais en moins d'une minute j'ai eu mon verre. Tetsuo m'a alors montré une armoire réfrigérée dans laquelle les verres sont remplis à l'avance.

Près du métro, des femmes placées en ligne et qui portent toutes un T-shirt rose haranguent les passants. Elles tiennent des pancartes sur lesquelles est collée la photographie d'une dame, sur un fond rose. De temps en temps elles entonnent un slogan tout en distribuant des tracts. J'ai cru d'abord à une sorte de publicité, ou à une performance d'un groupe de lesbiennes, mais Tetsuo m'a rappelé que le Japon était en campagne électorale.

Le soir, rendez-vous à Omote-Sando avec un ami de Tetsuo, Yutaka, accompagné lui-même de son ami américain, Peter.

La première fois que je suis venu à Tokyo, ce n'est qu'au bout de quelques jours que j'ai croisé un regard occidental. C'était dans la foule du métro, où j'avais eu jusque-là l'impression d'être transparent, je me souviens que ça m'a fait un choc. À peu près le même que celui qu'on éprouve quand on rencontre un miroir par hasard, et qu'on ne voit pas tout de suite qui est en face. Est-ce que j'ai reconnu ce premier regard occidental comme étant le mien ? C'était le regard d'un solitaire résigné, enfermé sur lui-même et tout à coup surpris dans cet état, mais qui ne s'en cachait pas. Il a soutenu mon regard, par fatigue plus que par défi, ou alors il était aussi surpris que moi, et il a continué son chemin.
La première fois, je ne parlais pas un mot de japonais. Quand je me suis rendu compte que le métro de Tokyo était constitué d'un ensemble de lignes indépendantes et qu'il fallait acheter un ticket - dont le prix variait selon la distance - à chaque changement, et surtout qu'il fallait avoir repéré le bon distributeur où tout était écrit en japonais, j'ai eu peur de me retrouver seul.

Omote-Sando est la version tokyoïte des Champs-Élysées, une large avenue bordée d'arbres, où l'on croise du monde, notamment des touristes occidentaux.

Les présentations faites, tandis que Tetsuo et Yutaka conversent en japonais, Peter, en anglais, m'annonce qu'il travaille à l'ambassade des Etats-Unis au service des visas. Il est invité ce soir à une farewell-party, un ami autrichien qui vient de trouver un travail à Londres. Mais il ne sait pas s'il peut nous emmener. En tout cas il y aura des Français. Il connaît un peu la France, il se souvient de grèves du métro et aussi de manifestations anti-Le Pen qui passaient devant son hôtel. Mais il ne veut pas apprendre le français, sinon il sera nommé en Afrique, et il n'a pas envie d'avoir à habiter Lomé ou Niamey.

L'appartement se trouve dans un ensemble résidentiel neuf de trois étages, occupe les deux derniers ainsi qu'une terrasse. Dès l'entrée, il y a un monceau de chaussures. La fête a lieu au-dessus, et surtout sur la terrasse, d'où l'on voit d'autres toits, beaucoup de ciment, des pylônes et des câbles électriques, et puis, plus loin, un immeuble qui ressemble à l'Empire State Building, mais moins haut.

Le jeune quadragénaire avec qui je parle porte une chemise cintrée et des lunettes rectangulaires. Il vit à Tokyo depuis cinq ans et travaille pour un groupe industriel français en partenariat avec une grande entreprise japonaise. Assez vite il m'explique que si les Japonais sont des êtres vivants, ils ne sont pas pour autant des êtres humains, qu'il faut donc plutôt les considérer comme des salades. D'ailleurs, on a beau s'agiter devant eux ils ne réagissent pas. Après quoi il ajoute qu'ils sont aussi très sentimentaux, il a vécu lui-même avec un Japonais, ça a duré deux ans. Et puis, tout en me proposant une feuillette désaltérante, parfumée à la cannelle, il poursuit sur l'homosexualité au Japon, qui relève de la sphère privée, d'ailleurs beaucoup d'hommes mariés sont bisexuels, ce qui explique l'absence d'une communauté gay.
À un moment j'ai pu me retrouver seul, et, en expérimentant les toilettes dont il suffit de s'éloigner pour qu'elles s'auto-nettoient, je me suis dit que, par deux fois dans cette soirée, je n'avais pas donné la bonne réponse au bon moment. D'abord j'ai supposé que le cadre à lunettes était plus jeune que moi. Or, à un an près, nous avions le même âge. Du coup, de " faire plus vieux " m'a signifié tout de suite que nous n'étions pas du même monde, et rappelé par la même occasion que l'arrogance de son apparente jeunesse était au fond proportionnelle à son salaire. La deuxième fois, j'ai répondu à un ex-producteur de cinéma qui travaille maintenant au service audiovisuel du centre culturel français, il venait de me dire qu'il avait arrêté de fumer : " C'est bien ". On aurait pu passer à autre chose, mais il a ajouté : " Je ne sais pas si c'est bien, peut-être que je vais mourir dans six mois et que je regretterais d'avoir arrêté de fumer. Ça dépend de chacun, ce qui est bien pour moi ne l'est pas forcément pour quelqu'un d'autre. En tout cas, je sais que je n'aime pas du tout embrasser un fumeur. " Je n'ai pas compris pourquoi il m'avait répondu comme ça. Je me suis dit qu'il n'avait pas dû supporter que j'émette un jugement moral.
Après, on s'est retrouvés tous assis en tailleur sur le beau plancher du salon pour écouter des discours. Ensuite on a repris la voiture, Peter et Yutaka, Tetsuo et moi, pour se retrouver cette fois chez Peter, qui loge dans un bâtiment de l'ambassade des Etats-Unis.

L'entrée était gardée par des policiers japonais, ils se sont précipités sur la voiture pour nettoyer les poignées des portes avec un chiffon, tout en courbant la tête plusieurs fois. En passant, Peter a fait exprès de courber lui aussi la tête plusieurs fois, en plus en souriant, alors que Yutaka lui tapait sur la cuisse pour lui dire d'arrêter.
Ensuite, après le parking presque vide du rez-de-chaussée, un piano droit avait l'air abandonné contre un mur, on s'est retrouvés au huitième étage dans un appartement neuf. On a bu un verre sur le balcon, il était décoré de petits flamants roses en plastique et de guirlandes électriques qui clignotaient. Devant, à moins d'un kilomètre, je voyais les phares des voitures sur les deux niveaux d'une route aérienne.
Quand je me suis réveillé, il était sept heures, l'appartement était encore endormi. J'ai trouvé qu'il avait l'air provisoire, bientôt il serait occupé par un autre locataire. D'ailleurs, quand j'ai essayé de faire du café ou du thé, je n'ai rien trouvé, il n'y avait que des cannettes de jus d'orange dans le frigo. J'en ai pris une, que je suis allé boire sur le balcon en regardant le paysage, tout en fumant les cigarettes ultra lights de Peter.

Pour rentrer, Tetsuo et moi sommes passés par Shinjuku. Chaque station et chaque gare a sa musique pour indiquer l'arrivée d'un train ou d'un métro. Celle de Shinjuku est ma préférée. J'ai même profité du piano de Kaori pour la noter, ce qui m'a pris du temps car je ne sais pas jouer du piano.
Tetsuo m'explique que les musiques en question ont été composées pour éviter que les gens ne se suicident. Avant, les musiques étaient trop entraînantes, apparemment les gens avaient davantage envie de se jeter sur les rails.

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Dimanche 11 juillet, dîner chez les grands-parents maternels de Tetsuo. Parce que je ne les ai pas vus depuis quatre ans et qu'ils me rappellent mes propres grands-parents, entrer chez eux constitue un moment d'autant plus solennel qu'il s'accompagne du passage obligé des chaussures aux pantoufles. Or je ne me résigne pas à ôter mes chaussures en me contentant d'appuyer du pied sur la partie arrière, il me faut les délacer, et pour cela m'agenouiller, ou m'asseoir à même le plancher surélevé par rapport au sol qui délimite l'entrée, plutôt que d'essayer de me maintenir en équilibre, si bien que je ne suis jamais sûr de parvenir à réussir cette épreuve sans enfreindre une quelconque loi. En tout cas, enfin en pantoufles, je me suis dit que j'étais heureux de retrouver les grands-parents de Tetsuo.
La première fois que je les ai vus, je les ai trouvés beaux. À cause du décor épuré, de la table basse et des portes coulissantes, et aussi parce que leurs attitudes montraient deux êtres aux rôles complémentaires, ils avaient tous les deux l'air de sortir d'un film d'Ozu. La grand-mère (obaasan) paraissait sévère et attentionnée à la fois, tandis que le grand-père (ojiisan) présentait de nets signes de malice, voire l'envie de faire des bêtises.

Alors que tout le monde est parti s'affairer en cuisine, je me retrouve seul sur le canapé du salon depuis à peine cinq minutes qu'ojiisan m'apporte un grand livre à la reliure rouge. Je comprends d'autant moins son japonais que le mien est rudimentaire, mais sa sollicitude me touche, je sais qu'il m'accueille, il ne sait pas comment me faire plaisir. Moi-même, je ne sais pas comment le remercier, je prends le livre qu'il me tend, ému par son geste et intrigué par le livre en question. C'est une méthode de taïchi, avec des photos de mouvements décomposés, en noir et blanc, et aussi des photos de groupes, des promotions en majorité masculines, le livre date des années 70.
Ojiisan a 86 ans et obaasan 82, ils pratiquent le taïchi depuis longtemps. Tous les jours ils se lèvent à six heures et se retrouvent au parc pour s'entraîner. Au cours du repas, obaasan m'expliquera d'ailleurs que le taïchi enseigné aujourd'hui n'est pas le vrai. Parce que toutes les formes de la culture traditionnelle ont été bannies de Chine pendant la Révolution culturelle, ou ont été modernisées par Môtakutô (Mao), c'est à Taiwan qu'il faut désormais les chercher. D'ailleurs, ojiisan et obaasan ont fait le voyage de Taiwan, c'est le vrai taïchi qu'ils ont appris, pas celui qui est enseigné en Chine populaire.

Obaasan et sa fille Kaori ont confectionné un makisushi. Sur la table il y a de petites portions de poissons crus, différents légumes découpés, de l'omelette également découpée en tranches fines, du riz, de la moutarde verte très forte, des feuilles d'algues, de la soyu sauce. Le makisushi consiste à se fabriquer un rouleau avec les ingrédients de son choix.

Comme ojiisan s'étonne que j'aime le poisson cru, je réponds que c'est peut-être parce que je suis né dans un port, il ajoute que ça doit être parce qu'il est né à la montagne qu'il n'aime pas ça. Tetsuo, lui, parce qu'il vit désormais en France et qu'il est de retour dans sa ville natale, a l'impression de ressembler à Urashima Tarô. C'est le héros d'un conte japonais. Au Japon, tout le monde connaît l'histoire de ce pêcheur qui un jour a sauvé une tortue que des enfants martyrisaient en la remettant dans la mer. Une fois à l'eau, la tortue s'est transformée en princesse, et elle a invité le pêcheur à la suivre dans son magnifique palais. Après quelques jours, celui-ci a pourtant le mal du pays. Muni d'une boîte noire qui exaucera ses vœux à la condition qu'il ne l'ouvre pas, Urashima Tarô retrouve donc son village natal. Mais les rues ne sont plus les mêmes, il ne reconnaît personne et personne ne se souvient de lui. Un jour pourtant, il rencontre une vieille femme qui a bien connu un pêcheur du nom d'Urashima Tarô. Mais elle lui annonce qu'il a disparu il y a trente ans. Bouleversé de découvrir que son passage sous les eaux a été si long, le pêcheur ouvre alors la boîte noire malgré l'interdit. Aussitôt une épaisse fumée s'en échappe, et il devient vieux tout à coup.

Tout en m'invitant à reprendre de la salade de fruits, des mûres du jardin mélangées à des pêches, Obaasan dit que le temps passe vite, et surtout les moments agréables de la vie.

Le repas terminé, tout le monde est autorisé à allonger les jambes, on allume la télé pour connaître le résultat des élections. Kaori a voté comme ses parents, pour une candidate de centre gauche opposée à la politique gouvernementale, notamment celle des retraites. Je n'arrive pas bien à identifier le nom des partis, en tout cas c'est une claque pour Koïzumi, dont beaucoup de Japonais contestent le choix qu'il a fait d'entraîner le Japon dans la coalition anglo-américaine contre l'Irak. On a alors parlé de la guerre, la Seconde, ojiisan était au Viêt-Nam, il se souvient que les soldats français avaient de meilleures voitures qu'eux, ils étaient envieux, et il conclut, en continuant de me regarder dans les yeux, que j'ai de la chance de ne pas avoir connu la guerre.

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Dans la nuit du dimanche 11 au lundi 12, je me suis réveillé à la suite d'une série de rêves.

Le rêve des décors détruits
Il y a un stand forain qui abrite une loterie, et une mendiante-voleuse qui tourne autour, à moins qu'elle ne soit la responsable du stand. Tout à coup un des lots est cassé, un éléphant en plastique, ce qui provoque une bagarre. Je n'ai que le temps de rentrer dans une maison et d'en refermer la porte derrière moi. Mais la porte est trouée, je peux voir de l'autre côté un trousseau de clefs qui pend, de ceux que possèdent les serruriers ou les cambrioleurs.
Au premier étage se trouve l'atelier de mon cousin Steven, encombré d'un grand décor peint. Confectionné avec du papier rocher, le même que celui qu'on utilise pour les crèches de Noël, le décor représente la plage de Pors Piron incrustée de personnages en carton. C'est la plage la plus proche de Pont-Croix, celle que je préférais quand j'étais enfant, une crique de sable blanc entourée de falaises, avec devant, dans la mer, deux grands rochers qu'on appelle " les Jumeaux ". Soudain le décor se casse la figure. Mais ce n'est pas grave.
Il pleut tellement qu'il y a une inondation. Et à nouveau, dans la rue cette fois, un grand décor peint, que la mendiante-voleuse est en train de détruire, ce que je ne supporte pas, au point que je me bats avec elle et que je la laisse étendue dans l'eau, après lui avoir donné violemment un coup avec une pierre.

Le rêve de la corrida
C'est une corrida dans laquelle Bernard Tapie joue un rôle important. D'ailleurs ça se voit, tout le monde s'accorde à dire qu'il " mouille le maillot ". Mais tout à coup quelqu'un est blessé, sur les cornes d'un taureau il y a du sang. On essaie alors de quitter l'endroit où l'on se trouve, une grande salle au plafond bas, par une porte de garage. La porte en question ressemble à celle de la maison de mes parents. Elle est fermée. Finalement, elle se débloque.

Le rêve de la fausse exposition
Dans un bâtiment municipal transformé pour l'occasion, il y a une exposition de peintures qui s'avère être une fausse exposition de peintures, ce qui provoque un scandale. D'autant que Georges Perec s'est permis de diviser en deux parties les peintures haïtiennes en question : une partie constituée d'œuvres authentiques, tandis que dans l'autre il n'y a que des faux.

Le rêve de la pièce de théâtre
C'est une pièce de théâtre à laquelle je participe. La représentation se termine par une échauffourée, mais il y a une porte de sortie, à gauche de la scène, dans laquelle beaucoup de gens s'engouffrent en même temps que moi.

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Je me suis recouché. Quand je me suis réveillé il était dix heures. Devant moi il y a la fenêtre, doublée d'un fin grillage, puis la courte bande de jardin, puis le mur, et la rue étroite dont je ne vois rien, sauf quand une voiture passe, et enfin le mur du jardin de la maison d'en face. Où je vois toujours la même dame, le physique d'Hervé Bazin ou celui de Patricia Highsmith. Une fois, elle accompagnait un vieux monsieur dans un fauteuil roulant, mais je ne voyais qu'une tête et le haut du dossier.

Dans le jardin aujourd'hui, sur la fleur rose, il y a un papillon noir très gros.

Tetsuo est parti rendre visite à sa tante et Kaori a pris un jour de congé, si bien qu'elle et moi passons la journée ensemble.
Promenade à vélo dans le parc de Zenpukujigawa, sur le sentier qui longe la rivière. C'est un ruisseau qui coule entre deux murs de grosses pierres disposés en V, surmontés d'une barrière métallique aux barres en forme de vague. Autour, sur l'herbe sèche et roussie par endroits, des arbustes que je ne connais pas. Kaori m'apprend que ce sont des sarusuberi (des arbres à singe). On croise d'autres vélos, plus rarement des coureurs à pied, et puis, de temps en temps, sur un banc, un jeune homme allongé qui se repose torse nu.
Plus loin, un dédale de rues étroites et bordées de maisons entourées d'un petit jardin. Chacune est différente, la plupart en béton, mais toute avec une particularité, par exemple dans la forme de l'auvent plastifié qui abrite la voiture. De temps à autre, parmi les petits arbres aux troncs tordus, une maison traditionnelle, au toit vert.
Tout à coup ça monte, il faut changer de vitesse. Dans le virage on croise une voiture. Après le carrefour, une grande rue rectiligne, on roule sur le trottoir entre les piétons. Kaori m'entraîne au hyakuhenshoppu (le magasin où tout coûte 100 ¥) et puis au supermarché " Olympic ".

Dans le sous-sol du magasin, des enfants occupent toute la largeur d'une allée. Ils ont étalé sur une ligne, qu'il faut enjamber, des monstres et des animaux préhistoriques. Au rayon d'à côté, dans le même emballage plastique : une baguette et un diadème réunis.

Le soir, quand je suis retourné dans le parc avec Tetsuo, on a croisé une famille à vélo sur le chemin. La petite fille disait qu'il fallait allumer les lumières à partir de six heures, et, d'une voix ferme, à sa mère qui était devant : " Si tu as compris, lève la main ! "

Dans le jardin désert, deux chats, tigrés roux, avachis sur une dalle de ciment. Plus loin, un gros crapaud placide.

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Dans la nuit du lundi 12 au mardi 13, je me suis réveillé à deux heures à la suite d'une série de rêves.

Le rêve d'Agnès
Je suis au téléphone avec Agnès. On s'engueule. Elle me reproche ma " négativité ". Je me retrouve ensuite dans un bar d'hôtel du quartier de la Bastille. J'ai été invité à une mondanité, je ne connais personne, je m'ennuie. Agnès et moi projetons de nous retrouver quelque part. Mais non.

Le rêve de l'architecte dont le chien s'appelle Néant
Finalement, Agnès et moi nous retrouvons tout en haut de la rue d'Amsterdam. En bas, au niveau de la gare Saint-Lazare, une manifestation anti-Le Pen s'agite et monte doucement. Il y a des fumigènes et des drapeaux, c'est spectaculaire. Pourtant, maintenant que la manifestation arrive bientôt à notre hauteur, on se rend compte qu'elle est peu fournie. Ce qui me fait rire. Agnès, Tanguy qui s'est joint à nous et moi remontons alors la rue Caulaincourt. J'y croise C., quelqu'un que j'ai connu dans des fêtes quand j'étais étudiant, et que je n'ai pas vu depuis quinze ans. Il a vieilli, et fait semblant de ne pas me reconnaître. Maintenant nous sommes devant un immeuble en travaux. Nous rentrons. Les ouvriers qui sont là nous disputent, nous n'avons rien à faire sur un chantier. L'intérieur de l'immeuble a été entièrement démoli, chaque étage est désormais constitué de deux demi-disques en béton disposés symétriquement. Mais le propriétaire arrive, à qui je parle et à qui je montre que j'ai compris toutes les intentions de l'architecte. Le propriétaire est ravi, c'est lui l'architecte. Je lui dis que les deux demi-disques me font penser à ce plafond de l'aéroport de Roissy qui imite la forme du Concorde. Et quand il me demande avec quoi je comblerais l'interstice entre les deux parties du sol, je lui réponds, après avoir hésité entre différentes essences, qu'un bois foncé conviendrait. Nous sommes de nouveau dans la rue. D'autres gens arrivent, accompagnés d'un chien. C'est le chien de l'architecte. Il s'appelle Néant. Je me souviens alors avoir déjà rencontré dans le quartier l'architecte et son chien. D'ailleurs, comme nous habitons le même coin, l'architecte me propose un rendez-vous pour le lendemain, il veut continuer la conversation.

En écrivant ce rêve, je me suis rendu compte que l'appartement de l'architecte me faisait penser à celui de la fête du samedi précédent, et j'ai eu l'impression qu'il me vengeait de cette soirée d'expatriés.

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Quand je me suis recouché, il était quatre heures. Je ne me suis pas endormi tout de suite, j'entendais des cris d'oiseaux que je n'identifiais pas, des moineaux ? suivis par un curieux et rapide " taktaktaktak ". Je me suis réveillé à dix heures, après une autre série de rêves.

Le rêve de mon père pédophile
Je suis sur la place de l'Eglise, à Pont-Croix. Elle est déserte mais j'entends des rumeurs qui montent, un scandale vient d'éclater, mon père vient d'être dénoncé comme pédophile. Il est choqué. " Ce n'est pas vrai " dit-il. Moi, ce qui me choque, c'est moins ce qu'il nous a fait subir, ce que le rêve ne précise pas, que le fait qu'il ne se rende compte de rien, qu'il ne pense qu'à lui. J'éclate en sanglots.

Le rêve de la querelle des propriétaires
Je suis dans une maison dont les anciens propriétaires déménagent. Les nouveaux occupants arrivent, s'en suit une engueulade avec les anciens.

Le rêve du film super 8
Je récupère enfin, j'en avais même oublié l'existence, un vieux film super 8 que j'avais apporté à développer. Mais une note y est accrochée, qui m'apprend que je suis convoqué par la police italienne. J'aurais déclaré qu'il s'agissait de pellicule volée en l'apportant au développement. Je regarde attentivement ce que la pellicule a enregistré, et qui me vaudrait cette convocation, je n'y vois rien de répréhensible. Les couleurs sont jolies et les images sont floues, c'est un film de vacances. Peut-être distingue-t-on furtivement quelqu'un qui fume un joint ? Rien n'est moins sûr. Plus loin, je reconnais ma mère affublée de lunettes noires et d'un chapeau mexicain, ce qui me rappelle d'ailleurs une photo prise à l'occasion d'une fête. C'est une photo inquiétante, à cause du décalage entre le chapeau, en fait un souvenir de la Martinique à l'usage exclusif des touristes, et les lunettes noires.

Aujourd'hui, je suis seulement sorti pour accompagner Tetsuo au supermarché. Pendant tout le temps qu'ont duré les courses je n'ai pas arrêté de croiser un écolier en culottes courtes, un cartable sur le dos, entre huit et dix ans, qui jouait tout seul. Circulant entre les rayons en zigzags, de temps en temps il s'arrêtait et commençait une chorégraphie. Je l'ai retrouvé au rayon traiteur, il s'était hissé sur la pointe des pieds pour attraper plus commodément, à même le plat, des miettes de raviolis frits qu'il mangeait tout de suite. Plus tard, il jouait avec les portes automatiques, et puis il est retourné dans la chaleur.

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Dans la nuit du mardi 13 au mercredi 14, je me suis réveillé à la suite d'un rêve.

Le rêve du service raccourci
Je suis à Brest, à l'époque où je faisais mon service militaire. On nous informe tout à coup que la durée du service est réduite, ou que le service lui-même est supprimé. Je ne partirais donc pas au Viêt-Nam. S'en suit un dialogue entre des officiers et moi sur les bienfaits d'une telle décision et ce qu'elle implique dans la distinction entre les appelés et les engagés. J'en conclus que ce n'est peut-être pas plus mal, d'ailleurs je remets en cause mon désir d'entamer une carrière militaire.
Je suis à Douarnenez, près d'un calvaire, en train de discuter avec des types dans une lumière sombre. Ils ont l'air d'attendre un bus ou alors qu'on leur propose du travail. J'attends Bernard. Au téléphone, un de ses amis me demande si je l'ai vu. Il me semble que oui, mais il est reparti. Je crois qu'on finit par se retrouver.
J'apprends maintenant que je dois retourner à Brest chercher des photos. Elles seront prêtes demain, vers dix-huit heures.
Ma grand-mère est dans sa cuisine à Pont-Croix. Je la vois de dos. Je lui dis que j'arrive de Brest, elle le sait déjà.
Comme elle avait l'art d'interroger tout le monde en posant des questions indirectes, je me suis souvenu qu'elle finissait effectivement par tout savoir. Après, je me suis demandé si elle savait vraiment tout.

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Mercredi 14 juillet. Promenade avec Tetsuo. La tour de Tokyo est plus haute que la tour Eiffel, d'ailleurs elle est peinte aux couleurs du drapeau japonais, mais elle est moins impressionnante vue d'en bas.
Parmi les touristes qui montent jusqu'au dernier étage, j'ai devant moi Tokyo, des kilomètres de rues et de câbles électriques, je ne reconnais rien, la brume bouche l'horizon et cache le mont Fuji, lorsque j'aperçois une jeune Japonaise très laide. Sur un visage rond, une bouche minuscule avec sur la lèvre supérieure la cicatrice d'un bec-de-lièvre. Dedans, deux petites dents pointues, grises et jaunâtres, au milieu d'autres, de guingois, atrophiées ou cassées, de la même couleur. Elle est accompagnée d'un garçon qui porte un T.shirt rouge. Ils se tiennent enlacés, rient, s'embrassent souvent ou chahutent. Elle est heureuse, d'ailleurs elle sourit en parlant à son amoureux.

Plus tard, à Shinjuku, dans un restaurant, Yuki, une amie de Tetsuo, m'explique que les jeunes Japonais utilisent l'échelle ABC pour préciser à quel niveau de leur relation se trouvent un garçon et une fille. De la main, qu'elle a arrêtée à la hauteur du menton, elle me montre une relation " A ". Et puis elle la descend jusqu'à ses seins, c'est une relation " B ".
Yuki nous entraîne ensuite dans un bar, au premier étage d'un immeuble de Shinjuku-Nichôme, dont un des serveurs est le frère d'une de ses copines. Sur la porte : " Asiatics only ". Est-ce que je rentre ? Tetsuo m'explique que le personnel du bar ne parle que japonais, et préfère donc éviter la clientèle étrangère.
La lumière est rouge et le mobilier moderne. Il y a peu de monde, des couples de garçons qui chuchotent, un homme en costume gris. Yuki nous présente au serveur qu'elle connaît, un jeune homme en marcel qui pratique la musculation. Pendant que les Japonais discutent, je bois mon gin tonic. Plus tard, alors qu'on parlait précisément de lui, l'homme en costume gris s'approche de notre table. Il parle français. Il est étudiant, il a fait une partie de ses études à Paris, une thèse sur Lautréamont dont le titre est : " Création et complication ". Comme je suis intrigué et que je demande des détails, il me dit que la création c'est compliqué, et il part dans des considérations générales sur le fait que les jeunes ne lisent plus. Il nous apprend ensuite qu'il est célibataire, et puis il s'en va parce qu'il habite loin.
Nous quittons le bar, il est vingt-trois heures, Yuki doit rentrer à Yokohama. En sortant du métro, Tetsuo et moi récupérons la pellicule qu'on a laissée à développer au Seven Eleven. Quand on arrive à la maison, il y a un gros crapaud devant la porte.

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Dans la nuit du mercredi 14 au jeudi 15, je me suis réveillé à la suite d'une série de rêves.

Le rêve de l'interview de Patrick Poivre d'Arvor
C'est une interview préparatoire à une émission sur les rapports de Patrick Poivre d'Arvor avec son fils. Les rapports en question sont apparemment conflictuels.
La femme de Patrick Poivre d'Arvor, quant à elle, est très myope. Je la croise souvent dans Pont-Croix, parfois elle porte des lunettes, parfois non. C'est une blonde aux cheveux longs. Elle a un genre intellectuel et un beau manteau.
Je rencontre maintenant le fils du journaliste. C'est un garçon réservé, triste, au regard lourd de choses non dites.
Avec Poivre d'Arvor je fais un peu le malin pendant l'interview, passant d'une remarque ironique à une question flatteuse.

Le rêve des deux intrus
Deux intrus pénètrent chez moi. Armé, je leur tire dessus. L'un d'eux finit accroché à la fenêtre, dehors. Il ressemble à l'acteur Jean-Christophe Bouvet, celui qui interprète le diable dans le film de Maurice Pialat : Sous le soleil de Satan. Malgré les coups de feu, il met beaucoup de temps à tomber. L'autre n'est que blessé.


Le rêve de Minouche
Minouche a mal aux poumons quand elle fume et parle d'arrêter. Pendant ce temps, je lui explique le cinéma français.

Le rêve du gâteau que la boulangère ne veut pas me vendre
Pour une raison que je ne comprends pas, la boulangère refuse de me vendre le gâteau que je veux. S'en suit un dialogue argumentatif serré. Et puis un couple arrive, qui fréquente le cours de japonais avec moi. Ils viennent toujours à deux et s'installent à la même place. J'ai remarqué qu'ils portaient souvent le même pantalon noir et les mêmes chaussures, des Doc Martens.

Le rêve du foie gras rose
Tanguy partage son appartement avec deux amis, dont Régis, qui parfois dort dans un atelier que lui loue Tanguy. Je suis un peu surpris que Tanguy se contente parfois d'un sac de couchage dans son propre appartement, mais ça n'a pas l'air de lui poser problème.
C'est mon anniversaire, Tanguy et moi nous retrouvons dans la boutique d'une rue qui monte, la rue Ramey ? où il achète du foie gras rose et du champagne. Le foie gras rose ressemble à un gâteau très appétissant, un fraisier. Quand je le découpe, il y a un peu de jus. J'en coupe plusieurs tranches, elles ont la consistance d'un quatre-quarts imbibé d'une sauce à l'orange.

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Le jeudi soir nous avons dîné à la maison avec Monsieur Shimada, un ami de Kaori. C'est lui qui a fait la cuisine, il a préparé un sukiyaki. C'est une sorte de pot-au-feu. Dans un plat installé sur un réchaud à gaz au milieu de la table, on attrape différents légumes et des morceaux de bœuf qui mijotent dans leur jus auquel on a ajouté du saké. C'est exquis. D'ailleurs Monsieur Shimada, qui adore les motos - il en a sept dans son garage -, n'a pas manqué de nous signaler, en sortant les fines tranches de viande délicatement enveloppées entre plusieurs couches de papier blanc de leur belle boîte en carton, qu'il y en avait pour au moins 200 euros.
Plus tard, en parlant très vite en français, Tetsuo m'a signalé que ce n'était pas la peine qu'il traduise tout.

Dans la nuit du jeudi 15 au vendredi 16, je me suis réveillé à la suite d'une série de rêves.

Le rêve de la reine de Cornouaille
Je suis à Quimper avec François. Nous nous dirigeons vers la place de la cathédrale. Nous achetons des glaces, j'offre la sienne à François. Sur la place doit se dérouler un spectacle. Nous sommes assis. À côté de nous, un garçon. On ne le connaît pas, mais il connaît quelqu'un qu'on connaît, on se permet de lui demander son numéro de téléphone. Il refuse, il ne donne pas comme ça ses coordonnées à n'importe qui. J'observe alors que devant nous, dans des bacs, il y a des friandises au chocolat offertes au public, des mini-Mars, quand soudain la reine de Cornouaille traverse la place et entre dans la mairie. Je remarque que c'est une belle femme et qu'elle porte une belle robe, pas du tout un costume folklorique, elle a été dessinée par Bertrand Lavier, l'artiste plasticien qui expose des réfrigérateurs sur des coffres-forts. Je m'étonne d'ailleurs que cet artiste ait été capable de passer de la sculpture à la couture avec autant de bonheur.

Le rêve des chaussures oubliées
Promenade dans le parc de Belleville avec Agnès. Je me rends compte après que j'y ai oublié mes chaussures, j'y retourne. Dans un chemin en pente, sous les arbres, deux types m'entourent, dont l'un porte une chemise noire et comme des pastilles sur les yeux. L'autre approche alors la main, je crois d'abord qu'elle se dirige vers mon sexe, quand j'aperçois une sorte de seringue destinée à me droguer. Je suis terrorisé, d'autant plus que je sais, parce que je me le dis : " C'est foutu. " Crier au secours ne sert à rien, je vais y passer.


fin de la première partie

[Philippe Guéguen collabore à Inventaire/Invention depuis 1999. Il est notamment l'auteur de I love New York, Inventaire/Invention éditions, 2003]




Philippe Guéguen , Un voyage à Tokyo
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