I love New York
et autres textes

de Philippe Guéguen
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 64 pages

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inédit



à Ishino Hideyuki


e lendemain des résultats du premier tour des élections présidentielles, le père riait comme s'il s'était agi d'une blague. La mère, elle, aurait préféré que personne n'en parle. Son fils cadet était là, celui qui est professeur à Paris, il était descendu pour les vacances. C'est pas la peine de vous énerver qu'elle disait, en ayant l'air de leur parler, alors que c'est au fils qu'elle s'adressait. Il savait bien que son père avait été traumatisé à cause de la guerre d'Algérie, et qu'il était raciste, et qu'il n'aimait pas les Arabes.

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Mais c'est elle qui s'énervait. Peut-être parce que, pour une fois, parlant politique, le père et le fils ne s'énervaient pas. Il faut dire que la mère avait pris l'habitude de parler à la place du père, ce qui avait surtout eu pour effet d'inciter le fils à le provoquer davantage. Pendant longtemps il avait ainsi répété devant son père les mêmes phrases : on ne pouvait pas vouloir à la fois une France libérée de ses occupants et une Algérie colonisée, on ne pouvait pas à la fois exploiter les gens et s'étonner qu'ils réagissent. Un jour, il avait même dit que les racistes n'avaient qu'une seule trouille, celle de se faire baiser. Et il avait ajouté : les racistes sont persuadés que les Arabes en ont une plus grosse. Et aussi que lui, de ce côté-là, et ses frères, se défendaient bien. La mère avait fait mine d'être choquée, on n'a pas besoin de savoir ça, mais au fond elle était contente. Le père avait fini par quitter la table, mais sous un prétexte, il allait faire un tour avec le chien.
Le père savait que le fils votait à gauche. Le fils était persuadé que son père votait Le Pen. Parce que son père avait toujours fait le malin avec ça. Si on lui posait la question il répondait ça va pas ! mais une autre fois, les parents étaient
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venus rendre visite à leur fils à Paris, le père s'était vanté d'avoir reconnu des sympathisants du Front National qui sortaient de leur hôtel, et à qui il avait signalé son accointance par un familier : «Vous êtes là pour Jean-Marie ?» Le fils lui avait demandé comment il avait pu savoir, il s'était rappelé qu'il y avait au même moment un meeting du FN, son père avait fini par répondre qu'il avait vu des insignes sur leurs vêtements.
Le lendemain des résultats, la mère était venue chercher le fils à la gare. Elle savait aussi qu'il votait à gauche, alors elle avait été moins bavarde, elle avait parlé plus doucement pendant le parcours. Mais évidemment le père riait comme s'il s'était agi d'une blague. Le fils, lui, n'avait pas envie de rire. Les électeurs de Le Pen sont des cons. En plus ils ne connaissent rien. Et il avait eu des phrases qui commencent par «vous savez que», évidemment ses parents n'avaient rien dit. Ça n'est pas le père, qui se contentait des conversations du bistrot et de la lecture d'Ouest-France, qui aurait répondu. D'ailleurs la mère était intervenue énervée en désignant le père, il n'avait pas pu voter pour Le Pen, ça n'était pas possible. Et elle avait ajouté qu'elle ne pouvait pas le pifrer, celui-là.
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Mais le fils avait répondu à sa mère, en regardant son père dans les yeux, il est assez malin pour mentir si on lui demande pour qui il a voté. Plus tard, est-ce que le père en avait assez ? il avait commencé à se défendre, c'est-à-dire, selon le point de vue du fils, à reconnaître implicitement qu'il avait bien voté Le Pen. C'est à cause du match France-Algérie. Tu comprends, entendre siffler la Marseillaise, y'en a plein qui n'ont pas supporté.
Le fils aurait pu se dire qu'en n'arrêtant pas d'expliquer il aurait fini par convaincre le père. Mais il savait bien que non. Ça n'est pas expliquer qu'il aurait fallu mais parler. Mais dès que le père avait commencé à parler, le fils ne l'avait pas relancé. C'est à cause du match France-Algérie. Le père avait dit ça au fils en le regardant dans les yeux, le fils avait alors vu son père comme un homme de soixante-sept ans avec qui il aurait une conversation normale, et non plus comme son père. Et il s'était demandé à ce moment-là, non pas pourquoi son père ne lui avait jamais parlé de la guerre d'Algérie, mais pourquoi lui ne lui avait jamais posé la question. Et d'être préoccupé par cette question qu'il n'avait pas posée lui permit une fois de plus de la laisser en suspens. La mère était
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arrivée de la cuisine sur ces entrefaites, ils avaient commencé à manger.
D'abord il s'était dit qu'il n'avait pas eu envie de savoir, d'autant moins envie que son père n'avait pas eu envie de parler. Adolescent, ça l'avait arrangé de considérer son père comme un salaud, et de le provoquer avait pu lui donner l'illusion qu'il l'avait affronté. Il avait préféré s'en tenir au fantasme, se donner le luxe de haïr son père en lui supposant un passé de tortionnaire. Après tout, de ne pas en être sûr était un avantage. Il aurait peut-être été déçu d'apprendre finalement que son père n'avait pas été un salaud. Adulte, enfin, il s'était dit qu'il n'avait pas eu besoin de savoir. Et de fait un accord tacite s'était installé : de la vie passée du père ils ne parlaient pas, de la vie privée du fils ils ne parlaient pas. Et ce silence-là, celui du secret, était la meilleure façon qu'ils avaient trouvée d'être réunis. Jusqu'à ce soir-là, au lendemain des résultats du premier tour des élections présidentielles, où le fils s'était rendu compte que l'envie de savoir pouvait bien s'être transformée en besoin. Mais alors il avait reculé devant le travail.
Avec le match France-Algérie, ce sont les premiers mots qui étaient sortis de
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la bouche du père. Le père avait été arbitre. Un jour il avait dit qu'il avait vu un arbitre se faire cracher dessus par un joueur, il n'avait jamais vu ça, il avait été écœuré. En même temps le fils s'était rappelé cette première fois où il était entré dans un vestiaire, c'est son père qui l'avait emmené, il devait avoir huit ans, il avait été émerveillé, c'était chaud et humide, son père et lui entourés d'une dizaine d'hommes nus, c'était la première fois qu'il voyait un sexe d'homme, de découvrir que la puissance ça pouvait ne pas être la violence.
Après, pendant les vacances, le fils avait reconnu s'être retrouvé une fois de plus comme l'otage de ses parents. La mère l'accaparant avec des histoires de famille, il ne fallait pas en parler au père, tu sais comment il est, il ne supporte rien, il va encore se mettre à boire et me crier dessus, le père profitant de la présence du fils pour insulter sa femme, espèce de tas de rouille. Sans doute la mère aurait eu envie de garder son fils pour elle, sans doute le père l'aurait voulu pour lui. Alors le fils avait passé son temps à faire des va-et-vient entre les deux. Il reposait son père de la parole continue de la mère, il reposait la mère de la violence du père comme de sa propre violence, au moins parce qu'il en
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soulignait le comique devant eux, mais tirez-vous dessus ce sera plus simple.
Plus tard le fils avait repensé à la jeunesse de son père, au point de mélanger à sa propre mémoire des souvenirs qui n'étaient pas les siens.
Dernier né d'une famille de huit enfants, élevé par sa sœur aînée plus que par sa mère, le père avait été trimballé pendant toute son enfance, jusqu'à se retrouver dans les Ardennes en 1940. Et puis, il n'avait pas 20 ans, il s'était engagé pour l'Algérie. Qu'est-ce qu'il pouvait comprendre ? Il envoyait des cartes postales à sa fiancée, des lettres sur lesquelles le fils était tombé par hasard et qu'il avait eu du mal à lire jusqu'au bout, tellement elles étaient sentimentales, ça l'avait rendu triste, de découvrir à quel point son père avait dû tout demander à sa mère, tout, quoi ? Il aurait voulu qu'elle lui dise que la mort ça n'existe pas, qu'est-ce qu'une femme comprend à ça, quand un homme lui demande de le sauver de lui-même, d'être la vie ?
Le père s'était marié à 22 ans, il avait eu son premier fils à 23, le deuxième à 25, et puis l'argent des trente glorieuses, et encore un fils. Il n'avait jamais su dire non quand il aurait fallu le faire, il préférait, au mieux, montrer sa mauvaise
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humeur ou partir se coucher à sept heures du soir. Mais le fils savait comment et à qui il disait non. Et le père avait envié la liberté qu'il supposait au fils.
La mère, elle, avait toujours maintenu devant ses enfants l'illusion d'une autorité symbolique du père, dont celui-ci n'avait jamais voulu, tant il avait tellement couru lui-même après, à travers l'image des grands hommes, les châteaux de la Loire, la camaraderie virile du football, l'alcool, le loto, la maniaquerie du rangement.
Si le père et le fils avaient parlé politique ce soir-là, forcément ça aurait été contre la mère, en tout cas c'est comme ça qu'elle l'aurait pris. Elle aussi préférait l'accord tacite. Sinon elle aurait été obligée de reconnaître sa part de tort, et qu'au fond elle avait toujours fait ce qu'elle avait voulu.
Le fils avait pensé que ce que le père n'avait pas supporté en Algérie c'est l'absence de Loi, c'est de s'être fait avoir par l'armée elle-même, et l'Etat, et le gouvernement, et de ne jamais pouvoir dire ça : je me suis fait avoir. Avec le match France-Algérie, le fils comprenait que son père n'avait jamais cessé de croire en l'existence de règles du jeu, qu'il avait eu l'illusion de respecter, et que
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presque tout dans la vie avait fini par lui être intolérable, jusqu'à lui-même, apparemment tout le monde autour de lui faisait ce qu'il voulait sauf lui. Le fils avait haï son père grâce à l'Algérie, et il avait fini par l'aimer malgré l'Algérie. Le père, lui, avait toujours aimé son fils, il avait quand même voté Le Pen. Comment est-ce que les deux étaient possibles ?
Rentré à Paris, le fils avait découvert dans le sac en plastique qui contenait des œufs et des confitures que son père lui avait remis, une petite branche avec des fleurs rouges, le père avait dû la cueillir en passant, en allant chercher les œufs dans le poulailler, sans rien dire.


Le père de famille / Philippe Guéguen, Paris le 10 mai 2002





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