|
|
a plupart du temps ils débarquent à
plusieurs, quelques semaines après la rentrée alors
qu'ils viennent tout juste d'avoir leur bac, on les découvre
devant la salle des profs au moment de la récréation,
ça n'est jamais le bon moment, il faut leur dire trois mots
alors qu'on n'a que dix minutes pour tirer sur une clope et boire
un café. A l'école, je ne suis jamais très
content de tomber sur des anciens élèves. Et puis
on pense qu'ils viennent nous voir, mais non, ils sont venus se
montrer, vérifier que le décor est toujours là,
et quand ils nous demandent « quoi de neuf ? » évidemment
on n'a rien à répondre.
|
|
|
|
 |
1/12 |
 |
Il faisait froid. J'étais allé chercher les troisièmes
pour monter en classe, lui, juste au carrefour mais à l'écart
du flux, entre la cour du collège et celle du lycée, il
attendait dans un mélange de résignation et de résistance,
comme si sa nuque disait « non » et ses épaules «
oui », en somme plutôt l'air d'un élève que
d'un ancien élève. Ensuite la tenue, normale en apparence
puisqu'il porte un blouson, un jogging, des baskets, sauf qu'ici rien
ne se démarque, l'ensemble n'est pas revendicatif ni provocant,
on dirait des vêtements de travail.
Il a grandi. Je ne sais plus quand il a eu son bac et j'ai oublié
son nom. C'est toujours la même chose, un ancien élève
qui revient à l'école. D'un coup ça introduit du
flottement dans le temps. On se salue, je me souviens quand même
qu'il voulait devenir militaire. « Ça va l'armée
? Pas trop de cons ? » Il répond « oui » et
« si » en souriant, il s'est engagé en juillet dernier.
La dernière heure du lundi s'achève.
Derrière le carreau sombre de la porte, dans la lumière
intermittente du couloir, je le reconnais qui attend. Il est encore là
? Il a attendu deux heures pour me parler ? On décide d'aller boire
un verre.
|
|
|
 |
2/12 |
 |
Dans le café, je retrouve le visage que j'ai
connu. Les yeux noirs, le nez droit, les lèvres épaisses,
le teint mat. Et surtout cette veine qu'il a sous l'il droit. Je
prends un demi et il commande un kir. J'aurais pensé qu'il prendrait
une bière. Mais sans doute que le kir fait « apéritif
» et signale sa condition d'ex-élève. De même,
malgré le froid, enlever le blouson sous lequel il n'a qu'un T-shirt
doit être une façon d'affirmer sa virilité de jeune
engagé. Il me demande d'abord comme je vais. Je réponds
que je suis fatigué, que tout m'énerve, il comprend. Mais
il m'interrompt :
- Qu'est-ce qui s'est passé entre vous et Monica
?
La question me désarçonne. J'ai oublié
cette Monica, il faut d'abord que ça remonte, je me demande quel
compte il est venu régler, avec les anciens élèves
c'est toujours pareil. Monica était une belle fille, italienne
d'origine, une élève de première littéraire
avec un physique d'actrice. Je n'ai jamais bien su si elle était
mythomane : elle m'avait raconté qu'elle avait été
toxico à cause d'un mec, elle
avait eu affaire à des psychiatres, sa famille l'avait expédiée
en Irlande un an
|
|
|
 |
3/12 |
 |
pour qu'elle change d'air. Je n'ai jamais bien su non plus si elle me
draguait. En tout cas j'avais trouvé que ça faisait beaucoup.
Je lui réponds qu'il ne s'est rien passé. Pourquoi il
m'a demandé ça ? Il était amoureux d'elle ? C'est
un jaloux ? Il esquive, répond juste qu'il voulait vérifier.
A mon tour je lui demande comment il va. Et il me dit que s'il me raconte
vraiment je vais avoir peur. Comment ça ? Si tu m'as attendu
c'est que tu voulais me parler, et si tu voulais me parler tu as pensé
que je n'aurais pas peur, non ? Mais il insiste, ceux à qui il
a raconté ce qu'il ne veut pas me dire, des potes de l'armée,
pourtant ils en avaient vu d'autres, ont vraiment eu la trouille.
Evidemment je suis intrigué. Mais ça
me change. D'habitude, les anciens élèves cherchent à
me voir pour me soumettre des choses qu'ils ont écrites, c'est
gênant, ils n'ont pas encore compris qu'on ne fait pas lire des
brouillons, ou alors ça s'adresse à personne. Ou bien ils
veulent un directeur de conscience, quelque chose comme ça, comme
si l'école devait durer toujours, et dans ce cas ça s'enchaîne
mal, je deviens odieux, je m'en veux, je leur en
|
|
|
 |
4/12 |
 |
veux encore plus de supporter ce que je leur balance.
Il me demande maintenant s'il ne s'est pas passé
quelque chose de bizarre à l'école ces temps derniers. Sans
doute je trouve que rien n'est vraiment normal dans cette boite, mais
bizarre, quand même, ça veut bien dire bizarre. Alors je
cherche, et puis je me souviens qu'une collègue m'a dit avoir vu
un jour des Coréens visiter l'école, comme une délégation
d'hommes en costume, accompagnés par le directeur, sans qu'elle
ait jamais compris ce qu'ils faisaient là.
L'élève me regarde alors avec une attention extrême,
et dit, l'air entendu : « les Coréens ». Et comme
si ça lui donnait l'autorisation de poursuivre : vous n'avez
jamais vu un hélicoptère atterrir sur la cour ? et des
hommes en noir ? Non. L'école est proche de la prison de la Santé
et je suis au courant d'une évasion par hélico mais c'était
il y a longtemps. D'ailleurs lui aussi connaît cette histoire.
|
|
|
 |
5/12 |
 |
Il précise que c'est autre chose. Il ajoute que c'est normal
que je ne m'en souvienne pas : c'est le jeu. Mais quand je demande des
précisions, comment ça ? quel jeu ? il est incapable de
m'en fournir. Comme si le mot « jeu » était le seul
mot qu'il avait trouvé pour rendre compte de ce qui lui arrive.
D'ailleurs, tout ce qu'il me dit reste en suspens. Qui sont ces hommes
en noir ? Pourquoi seraient-ils venus dans l'école ? Il n'en
sait pas plus, mais il en sait déjà trop. Et seul son
regard m'indique qu'il sait qu'il sait.
« Je joue un rôle. C'est mon tour. Et vous aussi peut-être,
vous jouez un rôle. Ce qui s'est passé je l'ai déjà
vécu. On m'a dit que je viendrais ici boire un verre avec vous.
Il y a des questions que vous m'avez déjà posées.
Mais vous ne vous en souvenez plus. On m'avait prévenu. Ça
a commencé avec les manuvres, c'est chacun son tour, c'est
comme ça. Mais il faut que ce soit un Corse. Si c'est pas un
Corse ça tombe sur un Italien. Et s'il n'y a ni Corse ni Italien,
c'est sur un Arabe que ça tombe. C'est parce que je n'ai pas
voulu tirer à balle réelle. J'étais sûr qu'il
allait se passer quelque chose, un accident. L'officier a eu beau me
dire qu'il n'y avait aucun risque, je n'ai pas voulu. Depuis les autres
|
|
|
 |
6/12 |
 |
ont peur. Ils ont peur de ce que je vais dire. Parce qu'il va se passer
quelque chose. C'est comme des flashs. Ils n'ont plus envie de m'entendre.
C'est des épreuves. Je sais qu'il faut que je les surmonte. C'est
comme dans un film. »
Bien sûr je pourrais lui répondre que ma mémoire
est plutôt bonne et que ce qu'il me raconte est impossible. Mais
je ne dis rien. Parce que j'ai déjà connu ça. C'était
il y a 20 ans, c'était mon meilleur ami qui déraillait,
j'avais réagi comme un con. Laurent m'avait raconté qu'il
était en communication avec Vincent Bolloré, médiatique
chef d'entreprise à l'époque (le papier à cigarette
OCB notamment), celui-ci s'adressant à lui par messages codés
dans Le Télégramme, le quotidien local. De même,
il m'avait affirmé avoir découvert dans l'annuaire que
les services de l'entreprise en question se dissimulaient sous de fausses
adresses : « Par exemple, tu crois que tu appelles Sandrine
coiffure à Bénodet, alors qu'en fait tu tombes sur
le service contentieux de chez Bolloré. » Je me rappelle
avoir demandé à Laurent de me montrer ce numéro
du Télégramme spécialement imprimé
pour lui. Bien sûr, le journal avait disparu. Et quant à
Sandrine coiffure,
|
|
|
 |
7/12 |
 |
ça n'était qu'un exemple qu'il
m'avait donné. Mais je ne me suis pas arrêté là.
J'ai continué, jusqu'à ce que Laurent lui-même arrête
la conversation, le regard distant et haineux, un regard que je ne lui
avais jamais vu et qui signifiait clairement qu'en même temps
que la conversation, notre relation s'arrêtait là.
Mais maintenant, que dire à ce garçon de 19 ans qui
a cru bon s'engager dans l'armée puisque c'est ce qu'il a toujours
voulu faire, et qui dérape, et qui s'en rend compte ? D'abord
chasser la tentation de faire le malin, ne pas profiter de mes connaissances
théoriques de la maladie mentale, ne pas utiliser mes neuf ans
d'analyse pour jouer à passer de l'autre côté, oublier
tout de suite tout ce que je sais, mais pas tout à fait, en tout
cas ne pas accueillir l'irruption de la folie dans mes oreilles par
un barrage de références analytiques. Mais c'est tentant,
remplacer la brutalité de la folie par une interprétation
serait la meilleure façon de me protéger.
Vers huit ans, il m'est arrivé plusieurs fois de m'allonger
par terre dans ma
|
|
|
 |
8/12 |
 |
|
|
 |
chambre en demandant à Dieu de me rappeler
à lui. Sans doute je devais trouver que la vie c'était
du semblant, quelque chose ne collait pas, seule la mort, obtenue comme
ça, en me concentrant le plus sérieusement du monde, seule
la mort m'aurait comblé. J'aurais tellement voulu que la religion
soit vraie, ou l'astrologie, ou le destin, mais non, rien que la douleur
d'avoir à vivre parce que c'est comme ça. Je ne suis pas
sûr d'avoir renoncé à cette idée, l'idée
que Dieu, la Loi, la Vérité existent vraiment, qu'il y
ait un Autre de l'autre si on veut, qui puisse arrêter définitivement
mes ruminations mentales, qui soit la preuve définitive qu'il
y ait quelque chose, quelque chose vraiment, et pas tout ça.
De même, quand cet ancien élève a commencé
à me parler, je sais confusément avoir voulu que son délire
soit vrai, qu'il ait raison, qu'il n'y ait effectivement pas de hasard
à ce que soit lui qui soit venu m'apporter cette certitude. Et
puis, comme avec Laurent, la souffrance de me rendre compte que ma raison,
aussi désespérante soit-elle, était ma seule garantie.
Alors, ne pas avoir peur d'avoir peur. Continuer. Ecouter l'élève
puisque
|
|
|
 |
9/12 |
 |
c'est la seule chose que je peux lui donner. Croire tout ce
qu'il me dit. Me demander sans doute pourquoi il s'adresse à
moi, mais pas tant que ça, le problème ça n'est
pas moi mais lui. Et aussi lui poser des questions, sur ses origines
corses, sur son père qui est parti quand il était enfant
et qui vit maintenant en Bretagne avec une femme qui l'entretient, sur
ce qu'il aime, pour lui prouver justement que je l'écoute.
L'il tendu par les constants efforts qu'il soutient, il regarde
autour de lui. Il me montre soudain une affiche, Perrier : «
Cette affiche, je l'ai déjà vue », au moment où
je me dis que pour moi aussi ce que j'ai sous les yeux, ce café,
ce serveur, cette affiche, pourrait se décoller, ne plus occuper
la même place dans les chaînes de la signification. Et je
comprends précisément à ce moment-là ce
que ça veut dire, être aliéné, cette insupportable
douleur d'entendre quelqu'un parler dans sa tête. Je comprends
aussi que moi-même je pourrais y céder, entrer dans son
délire pour qu'il ne soit plus seul. Mais n'est pas fou qui veut.
D'où la douleur, non pas d'être englué dans la dinguerie
de l'autre, je n'ai pas
|
|
|
 |
10/12 |
 |
affaire à un pervers, mais d'en être
exclu, de rester dehors.
Il fume beaucoup. Après le kir, il commande une bière.
Il boit vite. Tout le temps il dit : « Vous devez penser que je
suis fou. Vous allez appeler le SAMU. » Il me dit aussi qu'il
a dû prendre des drogues à son insu. De ça aussi
on l'avait prévenu. Il ne faut pas qu'il se drogue. Il ne s'est
pas drogué. Mais pendant les manuvres il a bien été
obligé de manger ses rations. Qu'est-ce qu'il y avait dedans
? Il ne faut pas non plus qu'il aille voir un psychiatre. Sinon on dira
qu'il est fou. Il doit tenir. L'armée lui a accordé une
permission exceptionnelle. Il me demande ce que j'en pense. Je lui parle
de moi. Je lui raconte ce qui s'est passé quand j'ai pris un
acide. Jamais un psychiatre ne ferait ça. Mais justement. Je
lui dis que ça a été drôle pendant deux heures,
après j'ai fermé les yeux, j'ai vu des choses atroces,
comme si ça avait été un dessin animé, ou
une peinture de Jérôme Bosch, jusqu'à ce que le
point se fasse, tous ces petits personnages étaient en train
de se livrer à des scènes de torture, la seule façon
d'arrêter c'était d'ouvrir les yeux, mais j'en pouvais
plus, je voulais dormir, quand je fermais les
|
|
|
 |
11/12 |
 |
yeux ça recommençait,
j'ai pensé prendre un couteau, la douleur de la lame aurait été
moins pire. Très attentif il m'écoute, c'est de l'intérieur
qu'il comprend. Je lui réponds qu'il est peut-être fou,
je n'en sais rien, la meilleure façon de le savoir, peut-être,
ce serait d'aller quand même voir un psychiatre. On a fini nos
bières. On n'a plus de cigarettes. Il faut maintenant que je
pense à moi, que je me ramasse. Il voudrait que je le mette en
contact avec une des filles qu'il a vue dans ma classe quand il m'attendait
devant la porte. Je dis non. Il n'a pas besoin de moi pour ça.
Les anciens élèves qui reviennent, c'est l'échec
de l'Education nationale. Dehors il fait froid.
Ancien élève / Philippe Guéguen, Paris
le 21 janvier 2002
|
|
|
 |
12/12 |
 |
|