I love New York
et autres textes

de Philippe Guéguen
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 64 pages

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inédit


a plupart du temps ils débarquent à plusieurs, quelques semaines après la rentrée alors qu'ils viennent tout juste d'avoir leur bac, on les découvre devant la salle des profs au moment de la récréation, ça n'est jamais le bon moment, il faut leur dire trois mots alors qu'on n'a que dix minutes pour tirer sur une clope et boire un café. A l'école, je ne suis jamais très content de tomber sur des anciens élèves. Et puis on pense qu'ils viennent nous voir, mais non, ils sont venus se montrer, vérifier que le décor est toujours là, et quand ils nous demandent « quoi de neuf ? » évidemment on n'a rien à répondre.
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Il faisait froid. J'étais allé chercher les troisièmes pour monter en classe, lui, juste au carrefour mais à l'écart du flux, entre la cour du collège et celle du lycée, il attendait dans un mélange de résignation et de résistance, comme si sa nuque disait « non » et ses épaules « oui », en somme plutôt l'air d'un élève que d'un ancien élève. Ensuite la tenue, normale en apparence puisqu'il porte un blouson, un jogging, des baskets, sauf qu'ici rien ne se démarque, l'ensemble n'est pas revendicatif ni provocant, on dirait des vêtements de travail.
Il a grandi. Je ne sais plus quand il a eu son bac et j'ai oublié son nom. C'est toujours la même chose, un ancien élève qui revient à l'école. D'un coup ça introduit du flottement dans le temps. On se salue, je me souviens quand même qu'il voulait devenir militaire. « Ça va l'armée ? Pas trop de cons ? » Il répond « oui » et « si » en souriant, il s'est engagé en juillet dernier.

La dernière heure du lundi s'achève. Derrière le carreau sombre de la porte, dans la lumière intermittente du couloir, je le reconnais qui attend. Il est encore là ? Il a attendu deux heures pour me parler ? On décide d'aller boire un verre.
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Dans le café, je retrouve le visage que j'ai connu. Les yeux noirs, le nez droit, les lèvres épaisses, le teint mat. Et surtout cette veine qu'il a sous l'œil droit. Je prends un demi et il commande un kir. J'aurais pensé qu'il prendrait une bière. Mais sans doute que le kir fait « apéritif » et signale sa condition d'ex-élève. De même, malgré le froid, enlever le blouson sous lequel il n'a qu'un T-shirt doit être une façon d'affirmer sa virilité de jeune engagé. Il me demande d'abord comme je vais. Je réponds que je suis fatigué, que tout m'énerve, il comprend. Mais il m'interrompt :
- Qu'est-ce qui s'est passé entre vous et Monica ?
La question me désarçonne. J'ai oublié cette Monica, il faut d'abord que ça remonte, je me demande quel compte il est venu régler, avec les anciens élèves c'est toujours pareil. Monica était une belle fille, italienne d'origine, une élève de première littéraire avec un physique d'actrice. Je n'ai jamais bien su si elle était mythomane : elle m'avait raconté qu'elle avait été toxico à cause d'un mec, elle
avait eu affaire à des psychiatres, sa famille l'avait expédiée en Irlande un an
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pour qu'elle change d'air. Je n'ai jamais bien su non plus si elle me draguait. En tout cas j'avais trouvé que ça faisait beaucoup.
Je lui réponds qu'il ne s'est rien passé. Pourquoi il m'a demandé ça ? Il était amoureux d'elle ? C'est un jaloux ? Il esquive, répond juste qu'il voulait vérifier. A mon tour je lui demande comment il va. Et il me dit que s'il me raconte vraiment je vais avoir peur. Comment ça ? Si tu m'as attendu c'est que tu voulais me parler, et si tu voulais me parler tu as pensé que je n'aurais pas peur, non ? Mais il insiste, ceux à qui il a raconté ce qu'il ne veut pas me dire, des potes de l'armée, pourtant ils en avaient vu d'autres, ont vraiment eu la trouille.
Evidemment je suis intrigué. Mais ça me change. D'habitude, les anciens élèves cherchent à me voir pour me soumettre des choses qu'ils ont écrites, c'est gênant, ils n'ont pas encore compris qu'on ne fait pas lire des brouillons, ou alors ça s'adresse à personne. Ou bien ils veulent un directeur de conscience, quelque chose comme ça, comme si l'école devait durer toujours, et dans ce cas ça s'enchaîne mal, je deviens odieux, je m'en veux, je leur en
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veux encore plus de supporter ce que je leur balance.

Il me demande maintenant s'il ne s'est pas passé quelque chose de bizarre à l'école ces temps derniers. Sans doute je trouve que rien n'est vraiment normal dans cette boite, mais bizarre, quand même, ça veut bien dire bizarre. Alors je cherche, et puis je me souviens qu'une collègue m'a dit avoir vu un jour des Coréens visiter l'école, comme une délégation d'hommes en costume, accompagnés par le directeur, sans qu'elle ait jamais compris ce qu'ils faisaient là.
L'élève me regarde alors avec une attention extrême, et dit, l'air entendu : « les Coréens ». Et comme si ça lui donnait l'autorisation de poursuivre : vous n'avez jamais vu un hélicoptère atterrir sur la cour ? et des hommes en noir ? Non. L'école est proche de la prison de la Santé et je suis au courant d'une évasion par hélico mais c'était il y a longtemps. D'ailleurs lui aussi connaît cette histoire.
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Il précise que c'est autre chose. Il ajoute que c'est normal que je ne m'en souvienne pas : c'est le jeu. Mais quand je demande des précisions, comment ça ? quel jeu ? il est incapable de m'en fournir. Comme si le mot « jeu » était le seul mot qu'il avait trouvé pour rendre compte de ce qui lui arrive. D'ailleurs, tout ce qu'il me dit reste en suspens. Qui sont ces hommes en noir ? Pourquoi seraient-ils venus dans l'école ? Il n'en sait pas plus, mais il en sait déjà trop. Et seul son regard m'indique qu'il sait qu'il sait.
« Je joue un rôle. C'est mon tour. Et vous aussi peut-être, vous jouez un rôle. Ce qui s'est passé je l'ai déjà vécu. On m'a dit que je viendrais ici boire un verre avec vous. Il y a des questions que vous m'avez déjà posées. Mais vous ne vous en souvenez plus. On m'avait prévenu. Ça a commencé avec les manœuvres, c'est chacun son tour, c'est comme ça. Mais il faut que ce soit un Corse. Si c'est pas un Corse ça tombe sur un Italien. Et s'il n'y a ni Corse ni Italien, c'est sur un Arabe que ça tombe. C'est parce que je n'ai pas voulu tirer à balle réelle. J'étais sûr qu'il allait se passer quelque chose, un accident. L'officier a eu beau me dire qu'il n'y avait aucun risque, je n'ai pas voulu. Depuis les autres
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ont peur. Ils ont peur de ce que je vais dire. Parce qu'il va se passer quelque chose. C'est comme des flashs. Ils n'ont plus envie de m'entendre. C'est des épreuves. Je sais qu'il faut que je les surmonte. C'est comme dans un film. »

Bien sûr je pourrais lui répondre que ma mémoire est plutôt bonne et que ce qu'il me raconte est impossible. Mais je ne dis rien. Parce que j'ai déjà connu ça. C'était il y a 20 ans, c'était mon meilleur ami qui déraillait, j'avais réagi comme un con. Laurent m'avait raconté qu'il était en communication avec Vincent Bolloré, médiatique chef d'entreprise à l'époque (le papier à cigarette OCB notamment), celui-ci s'adressant à lui par messages codés dans Le Télégramme, le quotidien local. De même, il m'avait affirmé avoir découvert dans l'annuaire que les services de l'entreprise en question se dissimulaient sous de fausses adresses : « Par exemple, tu crois que tu appelles Sandrine coiffure à Bénodet, alors qu'en fait tu tombes sur le service contentieux de chez Bolloré. » Je me rappelle avoir demandé à Laurent de me montrer ce numéro du Télégramme spécialement imprimé pour lui. Bien sûr, le journal avait disparu. Et quant à Sandrine coiffure,
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ça n'était qu'un exemple qu'il m'avait donné. Mais je ne me suis pas arrêté là. J'ai continué, jusqu'à ce que Laurent lui-même arrête la conversation, le regard distant et haineux, un regard que je ne lui avais jamais vu et qui signifiait clairement qu'en même temps que la conversation, notre relation s'arrêtait là.

Mais maintenant, que dire à ce garçon de 19 ans qui a cru bon s'engager dans l'armée puisque c'est ce qu'il a toujours voulu faire, et qui dérape, et qui s'en rend compte ? D'abord chasser la tentation de faire le malin, ne pas profiter de mes connaissances théoriques de la maladie mentale, ne pas utiliser mes neuf ans d'analyse pour jouer à passer de l'autre côté, oublier tout de suite tout ce que je sais, mais pas tout à fait, en tout cas ne pas accueillir l'irruption de la folie dans mes oreilles par un barrage de références analytiques. Mais c'est tentant, remplacer la brutalité de la folie par une interprétation serait la meilleure façon de me protéger.

Vers huit ans, il m'est arrivé plusieurs fois de m'allonger par terre dans ma
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chambre en demandant à Dieu de me rappeler à lui. Sans doute je devais trouver que la vie c'était du semblant, quelque chose ne collait pas, seule la mort, obtenue comme ça, en me concentrant le plus sérieusement du monde, seule la mort m'aurait comblé. J'aurais tellement voulu que la religion soit vraie, ou l'astrologie, ou le destin, mais non, rien que la douleur d'avoir à vivre parce que c'est comme ça. Je ne suis pas sûr d'avoir renoncé à cette idée, l'idée que Dieu, la Loi, la Vérité existent vraiment, qu'il y ait un Autre de l'autre si on veut, qui puisse arrêter définitivement mes ruminations mentales, qui soit la preuve définitive qu'il y ait quelque chose, quelque chose vraiment, et pas tout ça. De même, quand cet ancien élève a commencé à me parler, je sais confusément avoir voulu que son délire soit vrai, qu'il ait raison, qu'il n'y ait effectivement pas de hasard à ce que soit lui qui soit venu m'apporter cette certitude. Et puis, comme avec Laurent, la souffrance de me rendre compte que ma raison, aussi désespérante soit-elle, était ma seule garantie.

Alors, ne pas avoir peur d'avoir peur. Continuer. Ecouter l'élève puisque
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c'est la seule chose que je peux lui donner. Croire tout ce qu'il me dit. Me demander sans doute pourquoi il s'adresse à moi, mais pas tant que ça, le problème ça n'est pas moi mais lui. Et aussi lui poser des questions, sur ses origines corses, sur son père qui est parti quand il était enfant et qui vit maintenant en Bretagne avec une femme qui l'entretient, sur ce qu'il aime, pour lui prouver justement que je l'écoute.

L'œil tendu par les constants efforts qu'il soutient, il regarde autour de lui. Il me montre soudain une affiche, Perrier : « Cette affiche, je l'ai déjà vue », au moment où je me dis que pour moi aussi ce que j'ai sous les yeux, ce café, ce serveur, cette affiche, pourrait se décoller, ne plus occuper la même place dans les chaînes de la signification. Et je comprends précisément à ce moment-là ce que ça veut dire, être aliéné, cette insupportable douleur d'entendre quelqu'un parler dans sa tête. Je comprends aussi que moi-même je pourrais y céder, entrer dans son délire pour qu'il ne soit plus seul. Mais n'est pas fou qui veut. D'où la douleur, non pas d'être englué dans la dinguerie de l'autre, je n'ai pas
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affaire à un pervers, mais d'en être exclu, de rester dehors.

Il fume beaucoup. Après le kir, il commande une bière. Il boit vite. Tout le temps il dit : « Vous devez penser que je suis fou. Vous allez appeler le SAMU. » Il me dit aussi qu'il a dû prendre des drogues à son insu. De ça aussi on l'avait prévenu. Il ne faut pas qu'il se drogue. Il ne s'est pas drogué. Mais pendant les manœuvres il a bien été obligé de manger ses rations. Qu'est-ce qu'il y avait dedans ? Il ne faut pas non plus qu'il aille voir un psychiatre. Sinon on dira qu'il est fou. Il doit tenir. L'armée lui a accordé une permission exceptionnelle. Il me demande ce que j'en pense. Je lui parle de moi. Je lui raconte ce qui s'est passé quand j'ai pris un acide. Jamais un psychiatre ne ferait ça. Mais justement. Je lui dis que ça a été drôle pendant deux heures, après j'ai fermé les yeux, j'ai vu des choses atroces, comme si ça avait été un dessin animé, ou une peinture de Jérôme Bosch, jusqu'à ce que le point se fasse, tous ces petits personnages étaient en train de se livrer à des scènes de torture, la seule façon d'arrêter c'était d'ouvrir les yeux, mais j'en pouvais plus, je voulais dormir, quand je fermais les
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yeux ça recommençait, j'ai pensé prendre un couteau, la douleur de la lame aurait été moins pire. Très attentif il m'écoute, c'est de l'intérieur qu'il comprend. Je lui réponds qu'il est peut-être fou, je n'en sais rien, la meilleure façon de le savoir, peut-être, ce serait d'aller quand même voir un psychiatre. On a fini nos bières. On n'a plus de cigarettes. Il faut maintenant que je pense à moi, que je me ramasse. Il voudrait que je le mette en contact avec une des filles qu'il a vue dans ma classe quand il m'attendait devant la porte. Je dis non. Il n'a pas besoin de moi pour ça. Les anciens élèves qui reviennent, c'est l'échec de l'Education nationale. Dehors il fait froid.




Ancien élève / Philippe Guéguen, Paris le 21 janvier 2002



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