inédit


 

I love New York
et autres textes

de Philippe Guéguen
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 64 pages

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uand j'ai vu les deux tours du World Trade Center s'écrouler, j'ai été triste. Parmi toutes les réactions que j'aurais pu avoir, et malgré les réflexions que j'ai pu me faire, c'est ce sentiment-là qui s'est imposé : le sentiment d'un amoindrissement du ciel des possibles, comme à la mesure de la poussière qui envahissait les rues.

J'ai rêvé de New York bien avant d'y aller. Des rêves en couleur, précis et nets. Des rêves heureux. Sans doute je n'y reconnaissais aucun
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immeuble, la ville n'était certainement pas conforme à sa réalité et j'aurais d'ailleurs été incapable d'y nommer une quelconque artère. Mais je savais, à cause de l'architecture industrielle et des gratte-ciel, que c'était New York.
Je ne crois pas pourtant avoir été obsédé par cette ville ; je ne me souviens pas avoir lu des livres ou vu des films sur New York uniquement parce que l'action s'y passait, avoir cédé à la manie de la collection. Je sais seulement que c'est la seule ville que j'ai voulu connaître, pour vérifier, à cause des gratte-ciel et du plan quadrillé qui la rendait tout de suite intelligible, ou pour la forme même de l'île de Manhattan, une sorte de sexe au repos, enfin parce que New York était au XXe siècle l'équivalent probable du château fort avec lequel j'avais joué enfant, la réalisation moderne du genre merveilleux.

Sur une des plages de l'Atlantique, en Bretagne, mon père m'avait demandé si je savais ce qu'il y avait de l'autre côté : c'est comme ça que j'ai découvert l'Amérique.
Plus tard, dans L'affaire Tournesol, j'ai vu à travers un écran les gratte-ciel
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d'une gigantesque cité située outre-Atlantique s'effondrer.
Quand j'ai appris à lire, le plaisir de la géographie c'était les noms sur les cartes. New York, c'était le nom de ce qu'il y avait de l'autre côté.

Quand mon grand-père est mort, j'ai été surpris que ça n'empêche personne de parler. Je ne sais pas ce que j'attendais. J'aurais voulu que la mort soit aussi palpable que la vie ? Je trouvais que le bavardage des uns et des autres était comme une confiscation et qu'il ne rendait pas justice à mon grand-père dont je voyais le corps pour ainsi dire dépecé par ceux qui l'entouraient. Après j'ai compris que la mort laissait démunis les vivants et que l'exposition du corps – je n'avais jamais vu mon grand-père aussi bien rasé – la veillée, le défilé des gens de Pont-Croix dans la boulangerie et leurs conversations – toutes ces phrases si inversement proportionnelles au silence de mon grand-père et qui arrivaient de partout – étaient des actes qui, aussi dérisoires ou pénibles soient-ils, donnaient à la mort sa place.

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Je suis triste parce que je me dis que dans le ciel de New York il y a un trou. Alors que je vois les tours du World Trade Center ne pas cesser de s'écrouler, de quoi suis-je en deuil ?

Quand on est triste il vaut mieux avoir quelque chose à faire, sinon on se laisse aller et c'est pire, le chagrin rend ce qui est présent cruel, de ne pas faire justice à l'absence. Est-ce qu'on peut être triste parce qu'il y a deux tours qui sont mortes ?

Le onze septembre, j'avais reculé ma fête d'anniversaire d'un jour, alors on a bu du champagne devant la télévision.
L'année dernière, Bernard m'avait dit que les gens nés en 1960 étaient différents de ceux qui étaient nés en 1959 comme de ceux qui étaient nés en 1961. On venait tous les deux d'avoir quarante ans, je lui ai répondu trop vite que se reconnaître dans une génération n'était qu'une façon d'interroger son identité, et aussi que cette date-là, à cause du chiffre rond, ne pouvait que
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susciter des interprétations magiques. Mais la question m'a préoccupé.
Le jour de mes vingt ans, j'étais dans la salle à manger familiale, en train de manger en regardant rien à la télé quand mon père m'a dit : « Moi j'ai eu vingt ans en Algérie, j'étais dans une écurie avec mon cheval. » Est-ce qu'avoir eu 20 ans en 1954, comme en 1940 ou en 1968, suffit à donner le sentiment d'appartenir à une même génération ? En 1980, en France, il n'y a eu ni guerre ni révolution. Pourtant j'ai été élevé dans le fantasme et la mythologie de la guerre, entre le boulevard du général de Gaulle et La grande vadrouille, plus tard Le chagrin et la pitié, la guerre comme horizon ou rumination d'une époque héroïque, une guerre passée ou ailleurs mais jamais présente ou alors froide, une guerre et une révolution dont il a bien fallu faire le deuil à vingt ans.

Le onze septembre, à vingt heures, j'étais justement au téléphone avec Bernard, il travaille au service après vente de la Fnac, il me rappelait pour me donner des nouvelles de ma mini-chaîne.
– L'affaire suit son cours… On est un peu perturbés par ce qui se passe en
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ce moment mais pour ta chaîne ne t'inquiète pas, le numéro de série est indiqué sur les deux bordereaux…
– Comment ça, ce qui se passe…
Il me parle alors de New York, du World Trade Center et des Twin Towers. Et puis d'un attentat. Le ton est toujours dégagé, comme s'il s'agissait d'une obligation professionnelle. A moins qu'il ne fasse autre chose en même temps ? Il comprend en tout cas que je ne sais rien.
– Allume la télé !
– …
– Tu vois ?

La tour en flammes et puis l'avion dans l'autre tour. Les deux tours en flammes. L'avion revient. Il explose à nouveau dans la deuxième tour. L'homme au premier plan. Au loin les deux tours en contre-plongée. L'une est en flammes. L'homme se retourne. Le deuxième avion percute la deuxième tour. Tout le temps les images. Les présentateurs ont des chemises blanches et des vestes
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sombres. Des images incrustées les unes dans les autres qui montrent ce qui s'est passé dans ce qui se passe, au point que la terreur du dispositif finit par rejoindre celle qui nous est montrée.
Après c'est une tour qui s'écroule, et puis l'autre tour. Et la poussière qui envahit tout.

Les amis sont arrivés. J'ai pensé que je pouvais arrêter la télé mais je ne l'ai pas fait. De toute façon, on s'est vite trouvés dans le même état, sidérés et transportés par le champagne, peut-être on n'aurait plus l'occasion d'en boire.
J'aurais été seul, est-ce que je serais allé vers le carton où sont rangées les photos ? j'aurais peut-être été encore plus triste de ne pas les trouver, les photos de New York, peut-être je les avais déménagées à Pont-Croix, ou parce que le souvenir d'une collègue qui venait de perdre sa fille m'en a empêché, on m'avait raconté qu'elle avait étalé des photos de sa fille sur les fauteuils de la salle des profs, et qu'elle restait là, devant les photos étalées, le regard entièrement rempli par rien.
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Quand quelqu'un n'est pas là, sa photo ne fait que rappeler son absence. La photographie n'a aucun pouvoir de consolation.

J'ai effectué une partie de mon service militaire sur un porte-avion basé en Méditerranée orientale, trois mois après les massacres des Palestiniens par l'armée israélienne à Sabra et Chatila. J'étais sur le pont d'envol où je venais tout juste d'être débarqué, j'écoutais le bruit sourd des détonations qui colorait le ciel de traces de fumées rouges, je me suis dit : « C'est la guerre. » Mais j'ai entendu tout de suite après, alors que je partais rejoindre mon poste : « Tiens, il y a un orage là-bas. » Je crois que c'est la première fois de ma vie que j'ai compris un personnage de Flaubert de l'intérieur. Après ça a changé. Dans le bâtiment, l'odeur permanente de l'huile chaude, le labyrinthe des couloirs, l'absence de lumière naturelle, la lumière rouge la nuit. Pendant deux jours on a partagé notre poste avec des parachutistes qui arrivaient du Liban. Quand on a appris qu'on devait les héberger ça ne nous a pas beaucoup plu. On était plutôt contents d'avoir un peu plus de place que les autres, et, pour des marins, recevoir des
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paras revenait en gros à se retrouver dans la position d'une jeune fille bien élevée sommée d'affronter un délinquant sexuel. Mais ça ne s'est pas du tout passé comme ça. Ils étaient plus embêtés que nous. Ils nous ont offert du champagne en arrivant, du champagne chaud qu'on a bu dans des gobelets en fer. Ensuite ils ont ouvert leurs sacs pour nous montrer ce qu'ils avaient rapporté. Celui qui était en face de moi m'a sorti un collier en or, c'était pour sa fiancée qui l'attendait à Toulon, il m'a demandé ce que j'en pensais, il n'était pas sûr d'avoir bien choisi. Le plus curieux c'est le changement qu'il y a eu dans l'air, tout d'un coup le poste n'a plus eu la même odeur, ils avaient transporté avec eux dans leur uniforme et leurs bagages l'odeur du Liban, une forte odeur de terre et de pins.
Je recevais souvent des lettres. Au moment de Noël j'ai eu un colis. Une boîte de foie gras, du Earl Grey en sachet et une cassette. L'enregistrement d'un déjeuner en famille. Avec tout le monde qui parle et même un voisin arrivé par hasard. Je n'ai jamais pu écouter jusqu'au bout. Il y a la voix de mon grand-père. J'ai perdu la cassette. La voix des gens c'est pire que les photos.


I love New York / Philippe Guéguen, Paris le 1er novembre 2001.

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