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uand j'ai vu les deux tours du World Trade Center s'écrouler,
j'ai été triste. Parmi toutes les réactions
que j'aurais pu avoir, et malgré les réflexions
que j'ai pu me faire, c'est ce sentiment-là qui s'est imposé
: le sentiment d'un amoindrissement du ciel des possibles, comme
à la mesure de la poussière qui envahissait les
rues.
J'ai rêvé de New York bien avant
d'y aller. Des rêves en couleur, précis et nets. Des
rêves heureux. Sans doute je n'y reconnaissais aucun
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immeuble, la ville n'était certainement pas
conforme à sa réalité et j'aurais d'ailleurs été
incapable d'y nommer une quelconque artère. Mais je savais, à
cause de l'architecture industrielle et des gratte-ciel, que c'était
New York.
Je ne crois pas pourtant avoir été obsédé
par cette ville ; je ne me souviens pas avoir lu des livres ou vu des
films sur New York uniquement parce que l'action s'y passait, avoir cédé
à la manie de la collection. Je sais seulement que c'est la seule
ville que j'ai voulu connaître, pour vérifier, à cause
des gratte-ciel et du plan quadrillé qui la rendait tout de suite
intelligible, ou pour la forme même de l'île de Manhattan, une sorte
de sexe au repos, enfin parce que New York était au XXe siècle
l'équivalent probable du château fort avec lequel j'avais
joué enfant, la réalisation moderne du genre merveilleux.
Sur une des plages de l'Atlantique, en Bretagne, mon
père m'avait demandé si je savais ce qu'il y avait de l'autre
côté : c'est comme ça que j'ai découvert l'Amérique.
Plus tard, dans L'affaire Tournesol, j'ai vu à travers un
écran les gratte-ciel
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d'une gigantesque cité située outre-Atlantique
s'effondrer.
Quand j'ai appris à lire, le plaisir de la géographie c'était
les noms sur les cartes. New York, c'était le nom de ce qu'il y
avait de l'autre côté.
Quand mon grand-père est mort, j'ai été
surpris que ça n'empêche personne de parler. Je ne sais pas
ce que j'attendais. J'aurais voulu que la mort soit aussi palpable que
la vie ? Je trouvais que le bavardage des uns et des autres était
comme une confiscation et qu'il ne rendait pas justice à mon grand-père
dont je voyais le corps pour ainsi dire dépecé par ceux
qui l'entouraient. Après j'ai compris que la mort laissait démunis
les vivants et que l'exposition du corps je n'avais jamais vu mon
grand-père aussi bien rasé la veillée, le
défilé des gens de Pont-Croix dans la boulangerie et leurs
conversations toutes ces phrases si inversement proportionnelles
au silence de mon grand-père et qui arrivaient de partout
étaient des actes qui, aussi dérisoires ou pénibles
soient-ils, donnaient à la mort sa place.
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Je suis triste parce que je me dis que dans le ciel de New York il
y a un trou. Alors que je vois les tours du World Trade Center ne pas
cesser de s'écrouler, de quoi suis-je en deuil ?
Quand on est triste il vaut mieux avoir quelque chose à faire,
sinon on se laisse aller et c'est pire, le chagrin rend ce qui est présent
cruel, de ne pas faire justice à l'absence. Est-ce qu'on peut
être triste parce qu'il y a deux tours qui sont mortes ?
Le onze septembre, j'avais reculé ma fête d'anniversaire
d'un jour, alors on a bu du champagne devant la télévision.
L'année dernière, Bernard m'avait dit
que les gens nés en 1960 étaient différents de ceux
qui étaient nés en 1959 comme de ceux qui étaient
nés en 1961. On venait tous les deux d'avoir quarante ans, je lui
ai répondu trop vite que se reconnaître dans une génération
n'était qu'une façon d'interroger son identité, et
aussi que cette date-là, à cause du chiffre rond, ne pouvait
que
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susciter des interprétations magiques. Mais
la question m'a préoccupé.
Le jour de mes vingt ans, j'étais dans la salle
à manger familiale, en train de manger en regardant rien à
la télé quand mon père m'a dit : « Moi j'ai
eu vingt ans en Algérie, j'étais dans une écurie
avec mon cheval. » Est-ce qu'avoir eu 20 ans en 1954, comme en 1940
ou en 1968, suffit à donner le sentiment d'appartenir à
une même génération ? En 1980, en France, il n'y a
eu ni guerre ni révolution. Pourtant j'ai été élevé
dans le fantasme et la mythologie de la guerre, entre le boulevard du
général de Gaulle et La grande vadrouille, plus tard
Le chagrin et la pitié, la guerre comme horizon ou rumination
d'une époque héroïque, une guerre passée ou
ailleurs mais jamais présente ou alors froide, une guerre et
une révolution dont il a bien fallu faire le deuil à vingt
ans.
Le onze septembre, à vingt heures, j'étais
justement au téléphone avec Bernard, il travaille au service
après vente de la Fnac, il me rappelait pour me donner
des nouvelles de ma mini-chaîne.
L'affaire suit son cours
On est un
peu perturbés par ce qui se passe en
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ce moment mais pour ta chaîne ne t'inquiète pas, le numéro
de série est indiqué sur les deux bordereaux
Comment ça, ce qui se passe
Il me parle alors de New York, du World Trade Center
et des Twin Towers. Et puis d'un attentat. Le ton est toujours dégagé,
comme s'il s'agissait d'une obligation professionnelle. A moins qu'il
ne fasse autre chose en même temps ? Il comprend en tout cas que
je ne sais rien.
Allume la télé !
Tu vois ?
La tour en flammes et puis l'avion dans l'autre
tour. Les deux tours en flammes. L'avion revient. Il explose à
nouveau dans la deuxième tour. L'homme au premier plan. Au loin
les deux tours en contre-plongée. L'une est en flammes. L'homme
se retourne. Le deuxième avion percute la deuxième tour.
Tout le temps les images. Les présentateurs ont des chemises
blanches et des vestes
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sombres. Des images incrustées les unes dans les autres qui montrent
ce qui s'est passé dans ce qui se passe, au point que la terreur
du dispositif finit par rejoindre celle qui nous est montrée.
Après c'est une tour qui s'écroule, et puis l'autre tour.
Et la poussière qui envahit tout.
Les amis sont arrivés. J'ai pensé que
je pouvais arrêter la télé mais je ne l'ai pas fait.
De toute façon, on s'est vite trouvés dans le même
état, sidérés et transportés par le champagne,
peut-être on n'aurait plus l'occasion d'en boire.
J'aurais été seul, est-ce que je serais allé vers le carton où sont rangées
les photos ? j'aurais peut-être été encore plus triste
de ne pas les trouver, les photos de New York, peut-être je les
avais déménagées à Pont-Croix, ou parce que
le souvenir d'une collègue qui venait de perdre sa fille m'en a
empêché, on m'avait raconté qu'elle avait étalé
des photos de sa fille sur les fauteuils de la salle des profs, et qu'elle
restait là, devant les photos étalées, le regard
entièrement rempli par rien.
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Quand quelqu'un n'est pas là, sa photo ne fait que rappeler son
absence. La photographie n'a aucun pouvoir de consolation.
J'ai effectué une partie de mon service militaire
sur un porte-avion basé en Méditerranée orientale,
trois mois après les massacres des Palestiniens par l'armée
israélienne à Sabra et Chatila. J'étais sur le pont
d'envol où je venais tout juste d'être débarqué,
j'écoutais le bruit sourd des détonations qui colorait le
ciel de traces de fumées rouges, je me suis dit : « C'est
la guerre. » Mais j'ai entendu tout de suite après, alors
que je partais rejoindre mon poste : « Tiens, il y a un orage là-bas.
» Je crois que c'est la première fois de ma vie que j'ai
compris un personnage de Flaubert de l'intérieur. Après
ça a changé. Dans le bâtiment, l'odeur permanente
de l'huile chaude, le labyrinthe des couloirs, l'absence de lumière
naturelle, la lumière rouge la nuit. Pendant deux jours on a partagé
notre poste avec des parachutistes qui arrivaient du Liban. Quand on a
appris qu'on devait les héberger ça ne nous a pas beaucoup
plu. On était plutôt contents d'avoir un peu plus de place
que les autres, et, pour des marins, recevoir des
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paras revenait en gros à se retrouver dans la position d'une jeune
fille bien élevée sommée d'affronter un délinquant
sexuel. Mais ça ne s'est pas du tout passé comme ça.
Ils étaient plus embêtés que nous. Ils nous ont offert
du champagne en arrivant, du champagne chaud qu'on a bu dans des gobelets
en fer. Ensuite ils ont ouvert leurs sacs pour nous montrer ce qu'ils
avaient rapporté. Celui qui était en face de moi m'a sorti
un collier en or, c'était pour sa fiancée qui l'attendait
à Toulon, il m'a demandé ce que j'en pensais, il n'était
pas sûr d'avoir bien choisi. Le plus curieux c'est le changement
qu'il y a eu dans l'air, tout d'un coup le poste n'a plus eu la même odeur, ils
avaient transporté avec eux dans leur uniforme et leurs bagages
l'odeur du Liban, une forte odeur de terre et de pins.
Je recevais souvent des lettres. Au moment de Noël
j'ai eu un colis. Une boîte de foie gras, du Earl Grey en sachet
et une cassette. L'enregistrement d'un déjeuner en famille. Avec
tout le monde qui parle et même un voisin arrivé par hasard.
Je n'ai jamais pu écouter jusqu'au bout. Il y a la voix de mon
grand-père. J'ai perdu la cassette. La voix des gens c'est pire
que les photos.
I love New York / Philippe Guéguen, Paris le 1er
novembre 2001.
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