I love New York
et autres textes

de Philippe Guéguen
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 64 pages

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inédit






avais choisi de partir le jeudi 13 février vers midi, juste pour une semaine et au milieu des vacances de la zone C, en voiture-fumeur et côté couloir. En principe j'aime bien avoir deux places pour moi. Je préfère être tranquille. Et puis j'ai besoin de place pour corriger les copies. Sur une tablette je pose le sujet et le tas à corriger, sur l'autre tablette les copies corrigées à mesure, un journal ou un livre, un assortiment de crayons et une bouteille d'eau. Évidemment, je ne suis jamais sûr que je pourrais disposer des deux tablettes. J'attends donc avec appréhension que le train démarre.
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Le train était déjà parti quand il s'est arrêté à ma hauteur. La trentaine, le teint mat, l'air souriant mais fatigué par le travail, d'ailleurs habillé avec des vêtements bon marché : un blouson doublé, un pantalon de toile, des baskets, il était embêté de devoir me déranger. Pendant que je débarrassais mes affaires, en montrant la place près de la fenêtre il a dit pardon plusieurs fois. Une fois assis, il a replié ses jambes pour bloquer ses genoux contre le siège de devant, et, en remontant le col de son blouson, a posé sa tête contre la vitre. Mais je voyais bien qu'il n'arrivait pas à trouver la bonne position, il bougeait. Après un moment, il a dû renoncer à dormir, il a pris un livre. C'était une brochure abîmée, avec une couverture en couleur, une méthode d'apprentissage du français imprimée dans du mauvais papier. Ensuite il a parlé à quelqu'un qui passait dans le couloir, un type du même âge, au teint mat, qui portait une veste en cuir, dans une langue que je n'ai pas identifiée. Une langue de l'Europe de l'Est je me suis dit. Et puis il a repris son livre. Mais il n'arrêtait pas de tourner les pages, passant d'un exercice à un autre, sans se fixer, un crayon à la main. Une main de taille moyenne, forte, propre, aux ongles coupés, notant tout à
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coup quelque chose sur une leçon déjà griffonnée. Moi, j'avais beau tourner la tête ostensiblement, je n'arrivais toujours pas à savoir en quelle langue était la méthode en question. Assez vite il a sorti une cigarette et j'ai eu l'impression qu'il allait m'en proposer. Moi-même je venais d'en allumer une, et, le briquet encore à la main, j'étais prêt à lui donner du feu. Quoi qu'il en soit, ses intentions devaient être aussi hésitantes que les miennes, on a simultanément interrompu nos gestes respectifs. Il a remis son paquet dans la poche de son blouson, j'ai posé mon briquet sur la tablette. J'avais déjà remplacé les copies par le journal, tout en continuant à regarder de côté. Mon voisin comparait maintenant ce qu'il lisait avec des listes de mots copiés sur des feuilles volantes. Et puis je me suis décidé. En montrant du doigt son livre, je lui ai demandé ce que c'était cette langue. Mais il n'a pas compris la question. Je l'ai regardé alors en lui faisant signe d'attendre, tout en pensant que je trouverais bien une carte de l'Europe, comme si c'était une évidence d'avoir un atlas sur soi. D'ailleurs oui, je me suis souvenu que la carte météo du Monde couvrait l'Europe, mais je ne l'avais pas. Sans compter que mon voisin n'était peut-être pas européen. Toujours est-il que
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j'avais à peine retourné la photocopie du sujet de devoir oublié sur la tablette qu'il me tendait déjà son crayon. Aussitôt j'ai dessiné grossièrement une carte, comme on fait dans ce jeu où il s'agit de faire deviner un mot à son partenaire. C'est comme ça que j'ai compris qu'il était Turc. Je me suis quand même demandé comment j'avais pu prendre la langue que j'avais entendue pour une langue de l'Europe de l'Est. Enfin, j'ai cru comprendre qu'il était Turc. Parce qu'il a vite eu la même tête que moi, la tête de celui qui réfléchit pour savoir comment il peut parler à l'autre pour que l'autre comprenne. Je lui ai rendu son crayon au moment où sa main se tendait vers la mienne. Et puis on a hésité tous les deux. Est-ce qu'il devait prendre la feuille sur ma tablette pour la mettre sur la sienne afin d'écrire plus facilement ? Est-ce que j'aurais dû lui donner la feuille en même temps que le crayon ? En tout cas il a laissé la feuille à sa place, sur ma tablette, nos bras se touchaient, et il a écrit le mot «ALEVI» à côté de ma carte. Perplexe, j'ai cru que je m'étais trompé, il n'était pas du tout Turc. «ALEVI» devait vouloir dire «ARMENIE» ou «ALBANIE». J'ai donc pointé les deux pays en question sur la carte après avoir récupéré son crayon mais il
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me l'a repris pour montrer à nouveau la Turquie. Et puis, dans un mauvais français, il a commencé à m'expliquer qu'en France il y avait les Français, mais aussi les Bretons. Je m'en suis voulu de ne rien connaître de la Turquie. Est-ce que «ALEVI» désigne une région ? J'essaie de lui expliquer la différence entre un pays et une région, mais je vois à sa tête qu' «ALEVI» désigne autre chose, autre chose à quoi il tient et qui constitue son identité bien plus que le fait d'être désigné comme Turc.
Après j'ai entendu la voix du bar. À chaque fois c'est une surprise, je sais que la voix qui parle est la même que celle que je rencontrerais derrière le comptoir. Vous trouverez un assortiment de boissons chaudes et rafraîchissantes… En y allant je me suis demandé ce qui pourrait bien faire plaisir à un Turc. Je suis revenu avec deux cafés et un Toblerone. Pourquoi est-ce que je tenais à lui faire plaisir ? On a continué à parler en s'expliquant et à s'expliquer en écrivant. Par exemple, il m'a demandé quelle était la différence entre «salut» et «au revoir» puisque «salut» s'emploie aussi pour dire «bonjour». Et puis, après m'avoir demandé comment je m'appelais, il m'a dit, en
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vérifiant rapidement dans son guide : «Enchanté Monsieur, comment allez-vous ?» Lui s'appelle Hassen. Il doit descendre à Lorient. Il est musicien, d'ailleurs il a dessiné une sorte de guitare sur la feuille. Mais il est aussi mécanicien. Il s'est excusé une dernière fois d'avoir à me déranger pour passer, et il est revenu avec une bière, pour moi.

Je devais avoir douze ans. C'était le pardon de Pont-Croix, la fête foraine s'était installée sur la place. Cette fois, c'est mon père qui avait voulu m'accompagner. On se dirigeait vers l'unique manège, quand, entre la loterie et le stand de tir, il s'est arrêté sur un jeu de pêche à la ligne tenu par un jeune forain. C'était le stand le plus triste, je n'avais pas très envie de jouer à ça, ce qu'on gagnait était toujours nul. Je me suis demandé pourquoi mon père s'était arrêté là. Mais j'avais repéré le garçon qui le tenait. Mal habillé, pas grand, mince, presque maigre, les yeux noirs et le teint mat, les joues creuses, une belle tête, il avait l'air avoir mon âge. Quand mon père a commencé à parler avec lui. Avec un ton très doux, presque maternel. Et j'ai entendu qu'il lui demandait s'il
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avait assez à manger. J'ai eu honte.

Quimper - Paris


Jusqu'à Rennes j'ai été tranquille. J'ai pu profiter des deux places pour travailler, même si, derrière moi, une mère de famille accompagnée d'une petite fille n'arrêtait pas de se plaindre de l'odeur et de la fumée. À chaque arrêt, pourtant, tout en me préparant à une nouvelle rencontre, je m'attendais à devoir renoncer au confort de ma double place.
D'abord il s'est arrêté pile dans le couloir, l'air presque surpris que quelqu'un fasse obstruction à ce qu'il gagne sa place côté fenêtre. C'est moi qui ai parlé : «C'est votre place, je suppose ?». Ma question a eu l'air de paraître saugrenue. Les cheveux courts, la vingtaine, il portait le bouc rasé de près, à la mode, un blouson de cuir, un pantalon de survêtement bleu marine avec deux bandes blanches sur les côtés, des baskets noires. Une fois installé il a sorti d'un paquet une sorte de sandwich, qu'il a mangé vite, la tête de trois quarts, tournée vers la
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vitre. Après il a remonté son pantalon de survêtement sur ses mollets. J'ai vu qu'il avait des mollets poilus, les poils noirs, sur une peau mate. Et puis il a pris son portable. Il disait qu'il était dans le T.G.V., avec un reste de douceur enfantine dans sa façon de prononcer les «é». Il arrivait à Paris à 20H40 mais le train pour Dreux n'était qu'à 22H30. Il arriverait à Dreux à 23H45. Il n'avait pas pu partir plus tôt. Il a dit aussi qu'il était apte pour tout : l'infanterie, les blindés, les paras. Pour les paras il a précisé : «Maître-chien». Et puis il a utilisé un sigle que je n'ai pas compris. ECPS ? En ajoutant : «Pourtant je suis que E2.» Et aussi qu'il n'avait pas trop forcé à cause de son genou, qui avait déjà craqué. D'ailleurs il fallait qu'il aille à Chartres samedi pour voir le médecin. Il n'avait pas eu les meilleures notes à cause du sport. Pourtant, il insistait, il pouvait aller partout. J'ai compris que la personne à qui il parlait, ça devait être sa mère, essayait de le dissuader de s'engager dans l'armée. Mais il lui répondait qu'à Dreux ils ne voudraient pas le reprendre, il avait cassé trop de contrats. «Qu'est-ce que tu veux que je trouve comme boulot avec mon C.A.P. de boulanger ? Où ? Dis-moi où je pourrais trouver du travail à Dreux ? Donne-moi une usine !
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Y'a que Philips, et ils ne voudront pas me reprendre». Mais la mère aussi devait insister. «Manutentionnaire ? T'as vu mon dos ?» Alors il a recommencé à parler de l'armée. Il y avait des possibilités à Lorient, au Mans, Le Mans c'était plus près. Ou alors Fréjus. Il aurait bien aimé aller à Fréjus mais en même temps il ne savait pas. Il ne connaissait personne, en répétant d'ailleurs le mot «personne». «Mais non ! toi, quand tu t'es installé, tu connaissais du monde dans la région ! Dans le sud, à part Rémi qui habite à Nice, je ne connais personne.» Oui, maître-chien ça l'intéressait. Mais pas les paras : il avait le vertige. Ni les blindés : il était trop grand. «Tu peux me donner le numéro de Clémence ? Parce que j'ai bientôt plus de batteries. Tu l'appelles pour lui dire de me rappeler alors !» (…) «Oui j'ai mangé. J'ai mangé un casse-dalle. (…) Oh non, je rentre et je me couche. Les lits sont pas très bons à l'armée. Et la bouffe est dégueulasse.»
Il avait beau être toujours tourné vers la vitre, j'ai pensé qu'il pouvait avoir besoin d'un crayon pour noter le numéro de Clémence. J'étais en train de corriger des copies, je lui ai tendu mon crayon, il ne l'a pas vu. J'ai reposé mon crayon.


Philippe Guéguen, Paris, le 19 mars 2003


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