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avais choisi de partir le jeudi 13 février
vers midi, juste pour une semaine et au milieu des vacances de la
zone C, en voiture-fumeur et côté couloir. En principe
j'aime bien avoir deux places pour moi. Je préfère
être tranquille. Et puis j'ai besoin de place pour corriger
les copies. Sur une tablette je pose le sujet et le tas à
corriger, sur l'autre tablette les copies corrigées à
mesure, un journal ou un livre, un assortiment de crayons et une
bouteille d'eau. Évidemment, je ne suis jamais sûr
que je pourrais disposer des deux tablettes. J'attends donc avec
appréhension que le train démarre.
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Le train était déjà parti quand
il s'est arrêté à ma hauteur. La trentaine, le teint
mat, l'air souriant mais fatigué par le travail, d'ailleurs habillé
avec des vêtements bon marché : un blouson doublé,
un pantalon de toile, des baskets, il était embêté
de devoir me déranger. Pendant que je débarrassais mes affaires,
en montrant la place près de la fenêtre il a dit pardon plusieurs
fois. Une fois assis, il a replié ses jambes pour bloquer ses genoux
contre le siège de devant, et, en remontant le col de son blouson,
a posé sa tête contre la vitre. Mais je voyais bien qu'il
n'arrivait pas à trouver la bonne position, il bougeait. Après
un moment, il a dû renoncer à dormir, il a pris un livre.
C'était une brochure abîmée, avec une couverture en
couleur, une méthode d'apprentissage du français imprimée
dans du mauvais papier. Ensuite il a parlé à quelqu'un qui
passait dans le couloir, un type du même âge, au teint mat,
qui portait une veste en cuir, dans une langue que je n'ai pas identifiée.
Une langue de l'Europe de l'Est je me suis dit. Et puis il a repris son
livre. Mais il n'arrêtait pas de tourner les pages, passant d'un
exercice à un autre, sans se fixer, un crayon à la main.
Une main de taille moyenne, forte, propre, aux ongles coupés, notant
tout à
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coup quelque chose sur une leçon déjà griffonnée.
Moi, j'avais beau tourner la tête ostensiblement, je n'arrivais
toujours pas à savoir en quelle langue était la méthode
en question. Assez vite il a sorti une cigarette et j'ai eu l'impression
qu'il allait m'en proposer. Moi-même je venais d'en allumer une,
et, le briquet encore à la main, j'étais prêt à
lui donner du feu. Quoi qu'il en soit, ses intentions devaient être
aussi hésitantes que les miennes, on a simultanément interrompu
nos gestes respectifs. Il a remis son paquet dans la poche de son blouson,
j'ai posé mon briquet sur la tablette. J'avais déjà
remplacé les copies par le journal, tout en continuant à
regarder de côté. Mon voisin comparait maintenant ce qu'il
lisait avec des listes de mots copiés sur des feuilles volantes.
Et puis je me suis décidé. En montrant du doigt son livre,
je lui ai demandé ce que c'était cette langue. Mais il n'a
pas compris la question. Je l'ai regardé alors en lui faisant signe
d'attendre, tout en pensant que je trouverais bien une carte de l'Europe,
comme si c'était une évidence d'avoir un atlas sur soi.
D'ailleurs oui, je me suis souvenu que la carte météo du
Monde couvrait l'Europe, mais je ne l'avais pas. Sans compter que mon
voisin n'était peut-être pas européen. Toujours est-il
que
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j'avais à peine retourné la photocopie du sujet de devoir
oublié sur la tablette qu'il me tendait déjà son
crayon. Aussitôt j'ai dessiné grossièrement une carte,
comme on fait dans ce jeu où il s'agit de faire deviner un mot
à son partenaire. C'est comme ça que j'ai compris qu'il
était Turc. Je me suis quand même demandé comment
j'avais pu prendre la langue que j'avais entendue pour une langue de l'Europe
de l'Est. Enfin, j'ai cru comprendre qu'il était Turc. Parce qu'il
a vite eu la même tête que moi, la tête de celui qui
réfléchit pour savoir comment il peut parler à l'autre
pour que l'autre comprenne. Je lui ai rendu son crayon au moment où
sa main se tendait vers la mienne. Et puis on a hésité tous
les deux. Est-ce qu'il devait prendre la feuille sur ma tablette pour
la mettre sur la sienne afin d'écrire plus facilement ? Est-ce
que j'aurais dû lui donner la feuille en même temps que le
crayon ? En tout cas il a laissé la feuille à sa place,
sur ma tablette, nos bras se touchaient, et il a écrit le mot «ALEVI»
à côté de ma carte. Perplexe, j'ai cru que je m'étais
trompé, il n'était pas du tout Turc. «ALEVI»
devait vouloir dire «ARMENIE» ou «ALBANIE». J'ai
donc pointé les deux pays en question sur la carte après
avoir récupéré son crayon mais il
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me l'a repris pour
montrer à nouveau la Turquie. Et puis, dans un mauvais français,
il a commencé à m'expliquer qu'en France il y avait les
Français, mais aussi les Bretons. Je m'en suis voulu de ne rien
connaître de la Turquie. Est-ce que «ALEVI» désigne
une région ? J'essaie de lui expliquer la différence entre
un pays et une région, mais je vois à sa tête qu'
«ALEVI» désigne autre chose, autre chose à quoi
il tient et qui constitue son identité bien plus que le fait d'être
désigné comme Turc.
Après j'ai entendu la voix du bar. À
chaque fois c'est une surprise, je sais que la voix qui parle est la
même que celle que je rencontrerais derrière le comptoir.
Vous trouverez un assortiment de boissons chaudes et rafraîchissantes
En y allant je me suis demandé ce qui pourrait bien faire plaisir
à un Turc. Je suis revenu avec deux cafés et un Toblerone.
Pourquoi est-ce que je tenais à lui faire plaisir ? On a continué
à parler en s'expliquant et à s'expliquer en écrivant.
Par exemple, il m'a demandé quelle était la différence
entre «salut» et «au revoir» puisque «salut»
s'emploie aussi pour dire «bonjour». Et puis, après
m'avoir demandé comment je m'appelais, il m'a dit, en
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vérifiant
rapidement dans son guide : «Enchanté Monsieur, comment
allez-vous ?» Lui s'appelle Hassen. Il doit descendre à
Lorient. Il est musicien, d'ailleurs il a dessiné une sorte de
guitare sur la feuille. Mais il est aussi mécanicien. Il s'est
excusé une dernière fois d'avoir à me déranger
pour passer, et il est revenu avec une bière, pour moi.
Je devais avoir douze ans. C'était le pardon
de Pont-Croix, la fête foraine s'était installée
sur la place. Cette fois, c'est mon père qui avait voulu m'accompagner.
On se dirigeait vers l'unique manège, quand, entre la loterie
et le stand de tir, il s'est arrêté sur un jeu de pêche
à la ligne tenu par un jeune forain. C'était le stand
le plus triste, je n'avais pas très envie de jouer à ça,
ce qu'on gagnait était toujours nul. Je me suis demandé
pourquoi mon père s'était arrêté là.
Mais j'avais repéré le garçon qui le tenait. Mal
habillé, pas grand, mince, presque maigre, les yeux noirs et
le teint mat, les joues creuses, une belle tête, il avait l'air
avoir mon âge. Quand mon père a commencé à
parler avec lui. Avec un ton très doux, presque maternel. Et
j'ai entendu qu'il lui demandait s'il
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avait assez à manger. J'ai
eu honte.
Jusqu'à Rennes j'ai été tranquille.
J'ai pu profiter des deux places pour travailler, même si, derrière
moi, une mère de famille accompagnée d'une petite fille
n'arrêtait pas de se plaindre de l'odeur et de la fumée.
À chaque arrêt, pourtant, tout en me préparant à
une nouvelle rencontre, je m'attendais à devoir renoncer au confort
de ma double place.
D'abord il s'est arrêté pile dans le
couloir, l'air presque surpris que quelqu'un fasse obstruction à
ce qu'il gagne sa place côté fenêtre. C'est moi qui
ai parlé : «C'est votre place, je suppose ?». Ma
question a eu l'air de paraître saugrenue. Les cheveux courts,
la vingtaine, il portait le bouc rasé de près, à
la mode, un blouson de cuir, un pantalon de survêtement bleu marine
avec deux bandes blanches sur les côtés, des baskets noires.
Une fois installé il a sorti d'un paquet une sorte de sandwich,
qu'il a mangé vite, la tête de trois quarts, tournée
vers la
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vitre. Après il a remonté son pantalon de survêtement
sur ses mollets. J'ai vu qu'il avait des mollets poilus, les poils noirs,
sur une peau mate. Et puis il a pris son portable. Il disait qu'il était
dans le T.G.V., avec un reste de douceur enfantine dans sa façon
de prononcer les «é». Il arrivait à Paris
à 20H40 mais le train pour Dreux n'était qu'à 22H30.
Il arriverait à Dreux à 23H45. Il n'avait pas pu partir
plus tôt. Il a dit aussi qu'il était apte pour tout : l'infanterie,
les blindés, les paras. Pour les paras il a précisé
: «Maître-chien». Et puis il a utilisé un sigle
que je n'ai pas compris. ECPS ? En ajoutant : «Pourtant je suis
que E2.» Et aussi qu'il n'avait pas trop forcé à
cause de son genou, qui avait déjà craqué. D'ailleurs
il fallait qu'il aille à Chartres samedi pour voir le médecin.
Il n'avait pas eu les meilleures notes à cause du sport. Pourtant,
il insistait, il pouvait aller partout. J'ai compris que la personne
à qui il parlait, ça devait être sa mère,
essayait de le dissuader de s'engager dans l'armée. Mais il lui
répondait qu'à Dreux ils ne voudraient pas le reprendre,
il avait cassé trop de contrats. «Qu'est-ce que tu veux
que je trouve comme boulot avec mon C.A.P. de boulanger ? Où
? Dis-moi où je pourrais trouver du travail à Dreux ?
Donne-moi une usine !
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Y'a que Philips, et ils ne voudront pas me reprendre».
Mais la mère aussi devait insister. «Manutentionnaire ?
T'as vu mon dos ?» Alors il a recommencé à parler
de l'armée. Il y avait des possibilités à Lorient,
au Mans, Le Mans c'était plus près. Ou alors Fréjus.
Il aurait bien aimé aller à Fréjus mais en même
temps il ne savait pas. Il ne connaissait personne, en répétant
d'ailleurs le mot «personne». «Mais non ! toi, quand
tu t'es installé, tu connaissais du monde dans la région
! Dans le sud, à part Rémi qui habite à Nice, je
ne connais personne.» Oui, maître-chien ça l'intéressait.
Mais pas les paras : il avait le vertige. Ni les blindés : il
était trop grand. «Tu peux me donner le numéro de
Clémence ? Parce que j'ai bientôt plus de batteries. Tu
l'appelles pour lui dire de me rappeler alors !» (
) «Oui
j'ai mangé. J'ai mangé un casse-dalle. (
) Oh non,
je rentre et je me couche. Les lits sont pas très bons à
l'armée. Et la bouffe est dégueulasse.»
Il avait beau être toujours tourné
vers la vitre, j'ai pensé qu'il pouvait avoir besoin d'un crayon
pour noter le numéro de Clémence. J'étais en train
de corriger des copies, je lui ai tendu mon crayon, il ne l'a pas vu.
J'ai reposé mon crayon.
Philippe Guéguen, Paris, le 19 mars 2003
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