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est ma mère qui m'a appris que le frère de Laurent
était mort. Elle avait vu le faire-part dans le journal,
et aussi qu'il était paru après l'enterrement. D'habitude,
les avis de décès sont publiés avant. D'ailleurs,
quelque chose dans la formulation devait clocher, en faisant attention
elle m'a demandé comment il était mort, peut-être
qu'il s'était suicidé ? sans prononcer le mot tout
de suite.
Je n'avais pas de nouvelles de Laurent depuis
quelques mois. Il n'avait plus de répondeur ou son téléphone
était coupé, sinon il me
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répétait qu'il viendrait à
Paris bientôt, mais il appelait le lendemain du jour prévu
de son arrivée pour s'excuser d'être encore chez lui. Alors
je laissais tomber. Je ne pouvais pas lui dire à chaque fois
que je l'avais attendu. Peut-être que nous nous connaissons depuis
trop longtemps. On s'est retrouvés voisins dans la même
classe de seconde, on a été trop proches. Et puis trop
éloignés. À moins qu'on n'ait appris à se
passer l'un de l'autre.
Je ne l'ai pas eu tout de suite au téléphone.
Sans savoir si je l'appelais pour prendre de ses nouvelles, pour lui
dire que je pensais à lui puisque je venais d'apprendre que son
frère était mort, ou pour pouvoir répondre à
la question que ma mère m'avait posée. J'ai pensé
juste que la mort de son frère nous rapprocherait.
Quand enfin j'ai pu lui parler, Laurent m'a d'abord
demandé de remercier ma mère pour le mot qu'elle avait écrit
: ça l'avait touché. Je ne savais pas que ma mère
avait envoyé un mot. Après il m'a raconté comment
son frère était mort. Il avait dû faire une chute
dans les escaliers, il était étalé par terre, dans
l'entrée. On l'a retrouvé deux jours plus tard. Il avait
bu, et aussi il avait pris des cachets.
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En parlant vite, Laurent essayait d'être précis et de "
m'épargner les détails ". Et puis il m'a raconté
la dernière soirée de son frère. Maintenant, Laurent
appelle son frère " Manu ". Avant, devant moi il disait
Emmanuel.
Sa dernière soirée, Manu l'a passée
avec une fille. La fille c'est Evelyne, c'est une amie de Manu. Ils
ne couchent pas ensemble mais ça peut arriver qu'il lui demande
des trucs. Par exemple, elle veut bien se mettre à poil devant
lui. C'est parce que Manu a la cote. En plus il sait recevoir. Ce soir-là,
après avoir téléphoné devant Evelyne pour
commander les pizzas, il a ouvert une bouteille de champagne et ils
ont écouté des vieux quarante-cinq tours. C-Jerôme,
Mike Brant, Michel Delpech. Les pizzas sont arrivées. Il a continué
à passer des disques, peut-être en lui disant : "
Ecoute ça ! écoute ça ! " peut-être
en lui demandant de deviner qui chantait. Paul Mc Cartney, Michel Polnareff,
Les Poppys. Après, il voulait qu'Evelyne lui fasse un show, il
lui a resservi à boire. " Allez, une coupette ! " De
toute façon, il avait prévu une deuxième bouteille.
Ou alors c'est elle qui s'est proposée. Sans rien dire elle s'est
levée du canapé, et puis, sans fléchir les genoux,
elle s'est baissée pour prendre un disque sur la
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moquette. Sûrement
qu'elle portait quelque chose de court, ou alors un pantalon moulant,
en tout cas avec une fantaisie, une minijupe portefeuille par exemple.
Ensuite, tout en gardant la même position, elle aurait retourné
la tête vers lui. Des soirées comme ça, ça
devait arriver souvent. Un mélange de flambe et de réel,
les soirées champagne-pizza.
Je me suis demandé dans quelle sorte de verre
ils avaient bu du champagne. Plutôt des verres à limonade,
en verre soufflé, assez hauts ? ou alors des flûtes en
cristal d'Arques qu'Emmanuel aurait eu de sa grand-mère et qu'il
a été prendre dans le grand meuble en teck du séjour.
Après, on ne sait pas. Evelyne est rentrée chez elle,
Emmanuel s'est retrouvé seul. C'est son père qui l'a découvert
dans l'entrée deux jours plus tard.
Laurent m'a raconté la dernière soirée
de son frère comme si elle avait été sans lien
avec sa mort. On aurait même dit qu'il avait vécu lui-même
ce qu'il racontait. Manu avait eu du bon temps, en plus il avait le
sens de la " mise en scène ", d'ailleurs Laurent avait
trouvé dans sa maison un nombre impressionnant de cassettes porno.
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Je ne suis jamais allé chez Emmanuel. Pourtant
j'ai imaginé les lieux. Et plus j'y pensais, plus j'avais besoin
que les lieux imaginés soient précis. Je me suis souvenu
par exemple de la maison de ses parents, un pavillon d'un étage
à la périphérie de la ville, avec un garage et
un jardin. La première fois que je suis venu, c'est Laurent qui
m'avait invité, ça m'avait surpris de découvrir
devant l'entrée qu'il y avait deux portes, chacune avec sa sonnette.
Celle de droite menait au rez-de-chaussée et ouvrait sur un grand
séjour avec des choses partout : c'était chez la grand-mère.
L'autre porte, qui donnait sur une petite entrée et un escalier,
conduisait chez les parents au premier. La maison, en fait, était
divisée en deux appartements : Emmanuel habitait le rez-de-chaussée
avec la grand-mère, et Laurent au premier étage. Il avait
ajouté que ça arrangeait tout le monde. J'avais trouvé
ça bizarre. J'avais bien vu qu'au premier il fallait mettre les
patins et que tout avait été choisi, le mobilier de style
anglais, le marbre de Carrare dans la salle de bains, et aussi qu'il
y avait des lits jumeaux dans la chambre des parents, alors que chez
la grand-mère on se sentait tout de suite à l'aise.
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En même temps j'ai pensé à d'autres
endroits, là où habitent mes frères, et la maison
de mes parents, mais aussi chez moi, et tous ces lieux se sont superposés,
avec le linoléum gris clair de l'entrée et l'escalier
sans contremarches, le baromètre accroché au mur ou la
photographie encadrée, comme si avoir une image des lieux où
était mort Emmanuel avait pu effacer la chute, ou la fixer.
Au cours de la conversation, Laurent s'est alors
rappelé qu'Emmanuel lui avait déjà parlé
de ses soirées " spéciales ". En particulier
que son frère lui avait dit : " Toi tu fumes des joints
et t'es branché mecs, moi je picole et je suis branché
filles. C'est pareil. "
Laurent a marqué un temps avant de dire :
" C'est pareil ". Sans doute il était ému de
se souvenir de la parole de son frère, comme si tout à
coup tous les deux s'étaient retrouvés pendant l'enfance,
ensemble, sans les parents et peut-être contre eux, alors que
devenus adultes ils n'avaient plus que des rapports conventionnels.
Surtout, Laurent semblait surpris par la conclusion à laquelle
était arrivé Emmanuel, comme si nier leurs différences
avait été une preuve
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d'amour et d'intelligence, comme
si le fait d'être pareil avait fait oublier les termes de la comparaison
en les rendant évidents.
Moi, ça ne m'aurait pas plu si mon frère
aîné m'avait dit ça. J'aurais eu l'impression qu'on
avait la même sexualité, que ma façon de jouir lui
était entièrement redevable, et ça m'aurait dégoûté
qu'il me le rappelle, qu'il ramène notre identité au fait
de céder aux mêmes pulsions, comme si les miennes s'étaient
calquées sur les siennes à cause de lui, pour lui obéir,
parce que c'est lui l'aîné. D'un autre côté,
je sais bien que mes frères sont aussi comme moi. En tout cas
je supporte mal qu'on me dise que je ne leur ressemble pas, et qu'on
me félicite presque en ajoutant que je m'en suis bien sorti.
Mais j'ai compris qu'Emmanuel ait pu dire ça. Les frères
aînés veulent toujours qu'on soit comme eux. Ça
n'empêche, si mes frères et moi c'est pareil, en même
temps pas du tout. Je sais bien qu'on a tout appris ensemble, mais surtout
ça, qu'on ne pouvait pas être pareil si on voulait exister,
et même qu'on devait se séparer pour ne pas mourir. Les
frères, c'est toujours des miroirs brisés. Après
tout, c'est d'abord avec eux qu'on apprend ce que c'est, la trahison.
À quoi ça sert
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de se dire qu'on est pareil ? C'était
dans son intérêt à Emmanuel de dire ça. Est-ce
que Laurent avait oublié ? Quand on a découvert qu'on
avait chacun un frère aîné ça nous a surpris,
puisqu'on avait pensé tous les deux que l'autre était
fils unique.
Après j'ai eu peur. Une chose est que Laurent
ait été ému par la parole de son frère,
une autre est qu'il la prenne pour une vérité. D'ailleurs,
c'est comme si ce n'était pas la parole de Manu que j'avais entendue
rapportée par Laurent, mais Laurent, qui, alors qu'il avait l'air
de s'adresser à moi, était en fait en train de dire à
son frère : " Toi tu picoles et t'es branché filles,
moi je fume des joints et je suis branché mecs. C'est pareil
".
J'ai eu peur qu'en prenant cette phrase à
son compte, Laurent ne prenne aussi la place de son frère, pour
qu'Emmanuel ne soit jamais mort. Est-ce que c'était ça
faire le deuil de son frère, devenir comme lui ?
Moi aussi j'aurais pu mourir comme ça. J'avais
trop bu et fumé, je suis tombé. C'est le lendemain matin
que je m'en suis rendu compte. J'ai vu du sang
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séché sur
l'oreiller, une grosse tache. Je me suis alors souvenu que je ne m'étais
pas senti bien, j'avais dû lutter pour ne pas m'évanouir,
mais je suis tombé. Sans avoir vraiment mal sur le coup, j'ai
senti le choc, mais je ne sais pas si ma tête a heurté
le sol en béton recouvert de linoléum ou bien la malle
en métal. Je ne me rappelle pas non plus m'être relevé
ni m'être couché. Après j'ai cherché, je
n'ai jamais su où j'étais tombé. Et puis j'ai eu
peur. Non pas de découvrir que j'aurais pu mourir, mais savoir
que j'aurais pu le vouloir, que c'est ça que j'avais cherché
dans l'ivresse, que ça s'interrompe.
C'est à cause du bruit qu'a fait le crâne
de mon frère quand il a cogné le lavabo. J'avais sept
ans, est-ce que mon frère avait fait quelque chose ? d'abord
mon père l'a giflé, ensuite il l'a pris par les épaules
et l'a entraîné dans la salle de bains. Ma mère
a essayé de s'interposer, mais mon père a claqué
la porte. Moi j'étais dans la cuisine, à table, sur ma
chaise, et puis il y a ce bruit, la tête de mon frère qui
heurte le lavabo, et après ma mère qui hurle. Je me dis
que mon père vient de tuer mon frère. Mais je ne bouge
pas. Je ne crie pas. Peut-être que
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je me concentre sur le papier
peint de la cuisine, une imitation de carreaux hollandais qui représentent
des petites scènes de la vie quotidienne, dans les tons bleus.
Après, je ne me souviens pas avoir vu mon frère sortir
de la salle de bains. Toujours est-il qu'il n'est pas mort. Pourtant
je pensais qu'avec le bruit que ça avait fait
C'est toujours
curieux, le son sans l'image. Ça doit être pour cette raison
que je préfère avoir la vision la plus large quand je
suis dans un lieu public. J'ai besoin de savoir d'où ça
vient.
Après non plus, mon frère aîné
n'est jamais mort. À chaque fois il a survécu à
tous les accidents graves qui lui sont arrivés. Peut-être
que ça n'a pas été facile d'avoir un frère
toujours entre deux. Sûrement je m'en suis voulu de ne pas réussir
à le sauver.
Philippe Guéguen, Paris, le 09 juin 2003
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