I love New York
et autres textes

de Philippe Guéguen
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 64 pages

voir le livre
commandez le livre

inédit






est ma mère qui m'a appris que le frère de Laurent était mort. Elle avait vu le faire-part dans le journal, et aussi qu'il était paru après l'enterrement. D'habitude, les avis de décès sont publiés avant. D'ailleurs, quelque chose dans la formulation devait clocher, en faisant attention elle m'a demandé comment il était mort, peut-être qu'il s'était suicidé ? sans prononcer le mot tout de suite.
Je n'avais pas de nouvelles de Laurent depuis quelques mois. Il n'avait plus de répondeur ou son téléphone était coupé, sinon il me
1/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




répétait qu'il viendrait à Paris bientôt, mais il appelait le lendemain du jour prévu de son arrivée pour s'excuser d'être encore chez lui. Alors je laissais tomber. Je ne pouvais pas lui dire à chaque fois que je l'avais attendu. Peut-être que nous nous connaissons depuis trop longtemps. On s'est retrouvés voisins dans la même classe de seconde, on a été trop proches. Et puis trop éloignés. À moins qu'on n'ait appris à se passer l'un de l'autre.
Je ne l'ai pas eu tout de suite au téléphone. Sans savoir si je l'appelais pour prendre de ses nouvelles, pour lui dire que je pensais à lui puisque je venais d'apprendre que son frère était mort, ou pour pouvoir répondre à la question que ma mère m'avait posée. J'ai pensé juste que la mort de son frère nous rapprocherait.
Quand enfin j'ai pu lui parler, Laurent m'a d'abord demandé de remercier ma mère pour le mot qu'elle avait écrit : ça l'avait touché. Je ne savais pas que ma mère avait envoyé un mot. Après il m'a raconté comment son frère était mort. Il avait dû faire une chute dans les escaliers, il était étalé par terre, dans l'entrée. On l'a retrouvé deux jours plus tard. Il avait bu, et aussi il avait pris des cachets.
2/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




En parlant vite, Laurent essayait d'être précis et de " m'épargner les détails ". Et puis il m'a raconté la dernière soirée de son frère. Maintenant, Laurent appelle son frère " Manu ". Avant, devant moi il disait Emmanuel.
Sa dernière soirée, Manu l'a passée avec une fille. La fille c'est Evelyne, c'est une amie de Manu. Ils ne couchent pas ensemble mais ça peut arriver qu'il lui demande des trucs. Par exemple, elle veut bien se mettre à poil devant lui. C'est parce que Manu a la cote. En plus il sait recevoir. Ce soir-là, après avoir téléphoné devant Evelyne pour commander les pizzas, il a ouvert une bouteille de champagne et ils ont écouté des vieux quarante-cinq tours. C-Jerôme, Mike Brant, Michel Delpech. Les pizzas sont arrivées. Il a continué à passer des disques, peut-être en lui disant : " Ecoute ça ! écoute ça ! " peut-être en lui demandant de deviner qui chantait. Paul Mc Cartney, Michel Polnareff, Les Poppys. Après, il voulait qu'Evelyne lui fasse un show, il lui a resservi à boire. " Allez, une coupette ! " De toute façon, il avait prévu une deuxième bouteille. Ou alors c'est elle qui s'est proposée. Sans rien dire elle s'est levée du canapé, et puis, sans fléchir les genoux, elle s'est baissée pour prendre un disque sur la
3/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




moquette. Sûrement qu'elle portait quelque chose de court, ou alors un pantalon moulant, en tout cas avec une fantaisie, une minijupe portefeuille par exemple. Ensuite, tout en gardant la même position, elle aurait retourné la tête vers lui. Des soirées comme ça, ça devait arriver souvent. Un mélange de flambe et de réel, les soirées champagne-pizza.
Je me suis demandé dans quelle sorte de verre ils avaient bu du champagne. Plutôt des verres à limonade, en verre soufflé, assez hauts ? ou alors des flûtes en cristal d'Arques qu'Emmanuel aurait eu de sa grand-mère et qu'il a été prendre dans le grand meuble en teck du séjour. Après, on ne sait pas. Evelyne est rentrée chez elle, Emmanuel s'est retrouvé seul. C'est son père qui l'a découvert dans l'entrée deux jours plus tard.
Laurent m'a raconté la dernière soirée de son frère comme si elle avait été sans lien avec sa mort. On aurait même dit qu'il avait vécu lui-même ce qu'il racontait. Manu avait eu du bon temps, en plus il avait le sens de la " mise en scène ", d'ailleurs Laurent avait trouvé dans sa maison un nombre impressionnant de cassettes porno.
4/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Je ne suis jamais allé chez Emmanuel. Pourtant j'ai imaginé les lieux. Et plus j'y pensais, plus j'avais besoin que les lieux imaginés soient précis. Je me suis souvenu par exemple de la maison de ses parents, un pavillon d'un étage à la périphérie de la ville, avec un garage et un jardin. La première fois que je suis venu, c'est Laurent qui m'avait invité, ça m'avait surpris de découvrir devant l'entrée qu'il y avait deux portes, chacune avec sa sonnette. Celle de droite menait au rez-de-chaussée et ouvrait sur un grand séjour avec des choses partout : c'était chez la grand-mère. L'autre porte, qui donnait sur une petite entrée et un escalier, conduisait chez les parents au premier. La maison, en fait, était divisée en deux appartements : Emmanuel habitait le rez-de-chaussée avec la grand-mère, et Laurent au premier étage. Il avait ajouté que ça arrangeait tout le monde. J'avais trouvé ça bizarre. J'avais bien vu qu'au premier il fallait mettre les patins et que tout avait été choisi, le mobilier de style anglais, le marbre de Carrare dans la salle de bains, et aussi qu'il y avait des lits jumeaux dans la chambre des parents, alors que chez la grand-mère on se sentait tout de suite à l'aise.
5/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




En même temps j'ai pensé à d'autres endroits, là où habitent mes frères, et la maison de mes parents, mais aussi chez moi, et tous ces lieux se sont superposés, avec le linoléum gris clair de l'entrée et l'escalier sans contremarches, le baromètre accroché au mur ou la photographie encadrée, comme si avoir une image des lieux où était mort Emmanuel avait pu effacer la chute, ou la fixer.
Au cours de la conversation, Laurent s'est alors rappelé qu'Emmanuel lui avait déjà parlé de ses soirées " spéciales ". En particulier que son frère lui avait dit : " Toi tu fumes des joints et t'es branché mecs, moi je picole et je suis branché filles. C'est pareil. "
Laurent a marqué un temps avant de dire : " C'est pareil ". Sans doute il était ému de se souvenir de la parole de son frère, comme si tout à coup tous les deux s'étaient retrouvés pendant l'enfance, ensemble, sans les parents et peut-être contre eux, alors que devenus adultes ils n'avaient plus que des rapports conventionnels. Surtout, Laurent semblait surpris par la conclusion à laquelle était arrivé Emmanuel, comme si nier leurs différences avait été une preuve
6/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




d'amour et d'intelligence, comme si le fait d'être pareil avait fait oublier les termes de la comparaison en les rendant évidents.
Moi, ça ne m'aurait pas plu si mon frère aîné m'avait dit ça. J'aurais eu l'impression qu'on avait la même sexualité, que ma façon de jouir lui était entièrement redevable, et ça m'aurait dégoûté qu'il me le rappelle, qu'il ramène notre identité au fait de céder aux mêmes pulsions, comme si les miennes s'étaient calquées sur les siennes à cause de lui, pour lui obéir, parce que c'est lui l'aîné. D'un autre côté, je sais bien que mes frères sont aussi comme moi. En tout cas je supporte mal qu'on me dise que je ne leur ressemble pas, et qu'on me félicite presque en ajoutant que je m'en suis bien sorti. Mais j'ai compris qu'Emmanuel ait pu dire ça. Les frères aînés veulent toujours qu'on soit comme eux. Ça n'empêche, si mes frères et moi c'est pareil, en même temps pas du tout. Je sais bien qu'on a tout appris ensemble, mais surtout ça, qu'on ne pouvait pas être pareil si on voulait exister, et même qu'on devait se séparer pour ne pas mourir. Les frères, c'est toujours des miroirs brisés. Après tout, c'est d'abord avec eux qu'on apprend ce que c'est, la trahison. À quoi ça sert
7/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




de se dire qu'on est pareil ? C'était dans son intérêt à Emmanuel de dire ça. Est-ce que Laurent avait oublié ? Quand on a découvert qu'on avait chacun un frère aîné ça nous a surpris, puisqu'on avait pensé tous les deux que l'autre était fils unique.
Après j'ai eu peur. Une chose est que Laurent ait été ému par la parole de son frère, une autre est qu'il la prenne pour une vérité. D'ailleurs, c'est comme si ce n'était pas la parole de Manu que j'avais entendue rapportée par Laurent, mais Laurent, qui, alors qu'il avait l'air de s'adresser à moi, était en fait en train de dire à son frère : " Toi tu picoles et t'es branché filles, moi je fume des joints et je suis branché mecs. C'est pareil ".
J'ai eu peur qu'en prenant cette phrase à son compte, Laurent ne prenne aussi la place de son frère, pour qu'Emmanuel ne soit jamais mort. Est-ce que c'était ça faire le deuil de son frère, devenir comme lui ?

Moi aussi j'aurais pu mourir comme ça. J'avais trop bu et fumé, je suis tombé. C'est le lendemain matin que je m'en suis rendu compte. J'ai vu du sang
8/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




séché sur l'oreiller, une grosse tache. Je me suis alors souvenu que je ne m'étais pas senti bien, j'avais dû lutter pour ne pas m'évanouir, mais je suis tombé. Sans avoir vraiment mal sur le coup, j'ai senti le choc, mais je ne sais pas si ma tête a heurté le sol en béton recouvert de linoléum ou bien la malle en métal. Je ne me rappelle pas non plus m'être relevé ni m'être couché. Après j'ai cherché, je n'ai jamais su où j'étais tombé. Et puis j'ai eu peur. Non pas de découvrir que j'aurais pu mourir, mais savoir que j'aurais pu le vouloir, que c'est ça que j'avais cherché dans l'ivresse, que ça s'interrompe.

C'est à cause du bruit qu'a fait le crâne de mon frère quand il a cogné le lavabo. J'avais sept ans, est-ce que mon frère avait fait quelque chose ? d'abord mon père l'a giflé, ensuite il l'a pris par les épaules et l'a entraîné dans la salle de bains. Ma mère a essayé de s'interposer, mais mon père a claqué la porte. Moi j'étais dans la cuisine, à table, sur ma chaise, et puis il y a ce bruit, la tête de mon frère qui heurte le lavabo, et après ma mère qui hurle. Je me dis que mon père vient de tuer mon frère. Mais je ne bouge pas. Je ne crie pas. Peut-être que
9/10

 

 

 

 

 

 

 

 

 




je me concentre sur le papier peint de la cuisine, une imitation de carreaux hollandais qui représentent des petites scènes de la vie quotidienne, dans les tons bleus. Après, je ne me souviens pas avoir vu mon frère sortir de la salle de bains. Toujours est-il qu'il n'est pas mort. Pourtant je pensais qu'avec le bruit que ça avait fait… C'est toujours curieux, le son sans l'image. Ça doit être pour cette raison que je préfère avoir la vision la plus large quand je suis dans un lieu public. J'ai besoin de savoir d'où ça vient.
Après non plus, mon frère aîné n'est jamais mort. À chaque fois il a survécu à tous les accidents graves qui lui sont arrivés. Peut-être que ça n'a pas été facile d'avoir un frère toujours entre deux. Sûrement je m'en suis voulu de ne pas réussir à le sauver.


Philippe Guéguen, Paris, le 09 juin 2003



10/10