présentation de l'auteur : Philippe Guéguen |
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Les enfants précoces ne vont pas au paradis
Une journée pédagogique sans le concours d'un intervenant extérieur n'est pas une bonne journée. Mais celle-là était prometteuse, dont le programme annonçait justement une intervention : “Le problème de la précocité intellectuelle”. La dame arriva dans la salle polyvalente à l'heure dite, droite sur ses talons plats, le foulard conventionnellement chiffonné dans le col relevé d'un chemisier blanc à rayures vertes. Et la cérémonie commença. Qui de dérouler l'écran blanc, qui de rouler le chariot du rétroprojecteur, ou de profiter de l'entracte pour bouger. Le sourire résolu, après que le regard eut jaugé l'assistance tandis que le silence s'installait, la dame se présenta : elle enseignait dans un établissement spécialisé de la banlieue ouest, et, en tant que représentante d'une association, allait nous parler des “E.I.P.” : les enfants intellectuellement précoces. Elle commença par stigmatiser la télévision, qui donnait une image fausse de la réalité, puisqu'elle présentait les enfants précoces comme des surdoués. C'est un terme qu'elle n'employait jamais avec les enfants en question. Elle expliqua donc que le but de l'école où elle exerçait n'était pas de faire de ces élèves-là des petits génies, il ne s'agissait pas de constituer une élite. L'objectif était qu'ils fassent des études normales, celles qu'ils choisiraient. Et elle donna la définition de l'enfant précoce : “C'est un enfant dont l'âge mental est de deux à sept ans en avance sur son âge réel.” Le rétroprojecteur étant maintenant en marche, l'on put lire, malgré la mauvaise impression d'un transparent oblique et usé : “test de Wechsler”, et découvrir que le Q.I. d'un enfant précoce était supérieur à 125-130, la moyenne étant fixée à 100. L'intervenante nous apprit aussi que Wechsler était le nom de l'inventeur, et que son test était absolument scientifique. Elle ajouta qu'il était réévalué tous les dix ans et qu'il mesurait l'intelligence logique. C'était la seule chose qu'on savait mesurer, on ne savait pas calculer le quotient émotionnel. Les transparents se succédèrent ensuite dans une lente régularité. On nous montra une copie d'élève dont on nous fit remarquer qu'il ne savait même pas se servir d'une règle. Et puis des statistiques et des diagrammes, des courbes de Gauss, des pourcentages selon les années, des colonnes de chiffres, qui montraient par exemple que toutes les catégories sociales étaient concernées. Et puis apparut le portrait de l'enfant précoce. Intitulé : “ Caractéristiques propres aux E.I.P. qui peuvent engendrer des dysfonctionnements ”, le tableau projeté sur l'écran était divisé en deux. Sur la colonne de gauche étaient répertoriées les caractéristiques : “Sens aigu des détails”, “Intérêt pour les relations de cause à effet”, “Amour de la vérité et de la justice”, etc. auxquelles répondaient les dysfonctionnements sur la colonne de droite : “Difficulté pour les organiser”, “Rejet des illogismes”, “Hypersensibilité à l'injustice”, etc. Le buste oscillant par moments d'avant en arrière, comme pour signifier la gravité du discours, les mains croisées sur le ventre et les doigts tendus, la dame nous annonça alors que l'enfant précoce était un enfant qui souffrait. Certains parents, d'ailleurs, n'avaient pas su leur donner des limites. Et, en passant, comme si ce qu'elle allait dire était non seulement sans rapport avec le propos qui l'avait précédé, mais l'annulait, elle glissa que l'origine génétique de la précocité était une hypothèse prise très au sérieux. Elle mentionna ensuite un professeur de psychologie de l'Université de Tel-Aviv, un homme qui avait l'humour le plus extraordinaire du monde, mais sans donner d'exemple. Quand, tout occupée à exalter les recherches sur lesquelles elle s'appuie, elle enchaîne : “Les Israéliens font détester systématiquement les enfants”. Elle étouffe un rire, se reprend : “Dépister systématiquement les enfants”, se reprend encore, mais en souriant cette fois : “Dépister par des tests”, comme pour attester que son lapsus n'aura été dû qu'à une inversion de syllabes entre deux mots aux sonorités proches, un problème d'ordre mécanique en somme. La rétroprojection se poursuivit. On découvrit cette fois la photocopie d'un fragment d'article du Figaro, qui critiquait la formation des énarques, au motif qu'elle ne prenait pas en compte l'imagination et la créativité. Sans doute pour donner un exemple, quelqu'un fit une remarque sur Alain Juppé, qui était énarque, mais était-il précoce ? et avait mis la France entière dans la rue. Le fait est que personne ne demanda quel rapport il y avait entre cet extrait du Figaro et la description que nous avions eu de la précocité intellectuelle. D'autant que la dame allait terminer, c'est-à-dire boucler la boucle. On retrouva donc l'élève dont elle nous avait montré une copie illisible, trois mois plus tard, les traits étaient maintenant tracés à la règle. Pendant toute cette intervention, j'ai été énervé. Parce que j'avais eu le sentiment de perdre mon temps, je n'avais d'ailleurs pas réussi à corriger les copies que j'avais apportées, puisque j'avais continué à écouter et finalement à prendre des notes, agité sur ma chaise, en attendant que ça se termine. La veille, j'avais eu une conversation instructive avec un nouveau collègue. Avec beaucoup de précautions, et tout en me fixant, celui-ci m'avait expliqué que, par déficit narcissique, la mère projetait sur son enfant le désir qu'elle n'avait pas réalisé, se lançait dans une entreprise de dévoration, dont elle évacuait le père, et finissait par appeler à l'aide — les professeurs de l'enfant par exemple — quand elle n'en pouvait plus de dévorer toute seule. Pour échapper à cette dévoration, la précocité pouvait constituer une réponse, une réponse paradoxale puisque l'enfant identifié comme intellectuellement précoce avait généralement de très mauvaises notes à l'école. La façon dont cette précocité était traitée par les institutions, enfin, relevait selon lui de la prothèse, sinon de l'imposture. Je demandai donc à notre intervenante si elle connaissait cette théorie selon laquelle la précocité intellectuelle était la réponse d'un enfant au désamour de ses parents, notamment de sa mère. Je la vis se raidir : “Je n'ai jamais entendu ça. D'où le tenez-vous ?” Je répondis que j'avais eu la veille une conversation avec un collègue malheureusement absent, et ajoutai que si j'avais pu constater les symptômes qu'elle nous avait décrits chez certains de mes élèves, j'en avais rencontrés d'autres chez leurs parents, qui me mettaient mal à l'aise, notamment parce que j'avais affaire à des demandes ambiguës : il fallait à la fois que je prenne en compte la spécificité de leur enfant, mais aussi que je le traite comme les autres. Mais la dame ne répondit pas. Elle fut coupée par la direction, qui prit la parole pour rappeler la fonction de l'association qu'elle représentait. Je n'insistai pas. Je n'avais que des questions, aucune certitude, seulement l'intuition que mesurer l'intelligence sous cette forme-là, pour créer cette catégorie-là, ne pouvait pas être une mesure intelligente, sans compter que mon raisonnement aurait été laborieux et mes questions abruptes. En tout cas, découvrir la vérité de cette intervention à la faveur d'un lapsus m'a énervé. J'ai été choqué que la précocité soit réduite à un comportement figé et à une origine génétique. Pourquoi privilégier l'inscription dans les gènes et donc éliminer d'emblée le rapport de l'enfant à sa propre histoire ? Et dire “détester” à la place de “dépister par des tests” ? Quatre mois plus tôt, je m'étais retrouvé à garder le fils d'une amie pendant deux heures, le temps pour elle de régler un problème administratif. Quand Idriss m'a vu au portail de l'école maternelle, il a fait celui qui ne me reconnaissait pas. Après, il a commencé à me jeter des coups d'œil furtifs. Et puis, on remontait le boulevard Vincent Auriol, il s'est détaché, a commencé à marcher devant, comme s'il savait où il allait, il est rentré tout seul dans un magasin de poissons exotiques. Quand sa mère nous a laissés, évidemment il s'est mis à pleurer. Je l'ai pris dans mes bras, mais il pleurait toujours. Place d'Italie, trois jeunes filles distribuaient des échantillons d'un nouveau yaourt à boire, à la verveine, tout en en vantant les vertus calmantes. J'en prends un, puis un autre, et encore un autre. Idriss a l'air content. Mais il ne finit pas, il faut que je le débarrasse de son yaourt, j'ai en déjà deux dans une main et son sac dans une autre. Une dame, la cinquantaine malicieuse, me voyant ainsi harnaché et en train de boire au goulot, dit alors à Idriss : “Ton papa n'est pas très gentil de te voler ton yaourt”, avant de me lancer, complice : “Attention, vous allez vous endormir sur place !” Je m'étais demandé ce qui pourrait faire plaisir à un garçon de trois ans, j'avais pensé qu'un goûter à la terrasse d'un café ce serait bien. On était en septembre, on pourrait regarder ensemble les gens dans la rue. Quand j'étais enfant, mon père n'aimait pas prendre le centre-ville en voiture. Je me souviens être passé une fois avec lui rue du Parc, devant la terrasse du Grand Hôtel de l'Epée. Il faisait nuit, mes yeux sont restés grands ouverts devant ces hommes et ces femmes attablés dehors, je n'avais pas envie que le feu passe au vert, ils avaient l'air tellement bien, je voulais qu'ils me voient en train de les regarder, être avec eux. À côté de nous, deux femmes, la quarantaine, lorgnaient de temps en temps dans notre direction. J'ai pensé qu'elles voulaient voir comment je me débrouillais avec le môme, et aussi qu'un homme avec un enfant devait provoquer un désir particulier, puisque j'avais l'air de leur faire de l'effet. Idriss a pris un chocolat chaud. Je faisais attention à ce que la fumée de ma cigarette ne lui arrive pas sous le nez, et aussi qu'il ne renverse pas la tasse, tout en me souciant qu'il ne prenne pas froid. Mais je voyais bien qu'il était encore triste. Alors j'ai commencé à dessiner des animaux sur une enveloppe, c'est tout ce que j'avais comme papier. Quand j'ai dessiné un cheval, il était assez raté, je le lui ai fait remarquer. “Tu vois, c'est un cheval raté”. Il avait l'air content quand même. D'ailleurs, il a répété que le cheval était raté. Et puis il m'a demandé de dessiner des poissons, c'était plus facile. Après, il a voulu que je fasse des papas poissons. J'ai pensé que le plus simple serait d'en faire un plus gros, tout en disant que c'était le papa. J'ai continué ensuite à dessiner des poissons, plusieurs sortes, des baleines et aussi des requins, je faisais tout par trois, un gros et deux petits. À un moment, des élèves dont j'ai été le professeur sont passés devant la terrasse. Ils m'ont regardé, ont regardé Idriss, m'ont à nouveau regardé, comme si rencontrer leur prof en compagnie d'un enfant avait été une image impossible. L'un d'entre eux a fini par s'approcher, je lui ai répondu que je gardais le fils d'une amie, il est resté dubitatif. Et puis la mère d'Idriss est arrivée. Il ne l'a pas vue tout de suite, j'avais réussi à la lui faire oublier. Après, j'en ai profité pour aller chercher des croissants et des pains au chocolat à la boulangerie. Quand je suis revenu, Idriss a entendu que je voulais aller aux toilettes, lui aussi a eu envie d'y aller. Alors je l'ai pris sur mes épaules et on a traversé tout le bar. Une fois aux toilettes, il a baissé son slip en même temps que son pantalon, il a fait pipi, je faisais attention à ce que son pénis ne touche pas la cuvette. Comme je ne connais pas ses habitudes, je lui ai demandé s'il s'essuyait en lui montrant le papier, il m'a dit non, c'est pour le caca. Et il a remonté son slip et son pantalon en même temps, avant de se retourner vers moi et me demander : “Toi, tu fais pas pipi ?” Je voyais bien ce qu'il voulait voir, je lui ai dit non. Je lui ai expliqué que je le raccompagnerais d'abord à sa mère, je reviendrais ensuite pisser, il a eu l'air abattu. Sa main s'est alors avancée vers mon sexe, je l'ai rattrapée fermement. Furieux, il s'est mis à geindre. Je lui ai rappelé que je ne ferais pas pipi devant lui et nous sommes sortis des toilettes. Il s'est calmé. J'ai appris à jouer aux échecs à mon frère cadet. Plutôt, comme il l'a rectifié lui-même depuis, je lui ai appris le maniement des pièces. Pierre avait huit ans, j'en avais quatorze. Très vite, dès la troisième partie au moins, il m'a battu. Ça m'a épaté. J'avais voulu moi-même apprendre les échecs, par curiosité autant que par snobisme, et sûrement parce que ce jeu incarnait l'idée que je m'étais faite de l'intelligence : j'ai rapidement découvert que j'étais un joueur médiocre. J'avais beau entrevoir les possibilités offertes par le déplacement des pièces, j'étais bien forcé de me rendre compte que m'y exercer, construire une stratégie et anticiper celle de l'adversaire, tout ça me fatiguait. Mon frère cadet était donc plus intelligent que moi. Je dois avoir vingt-deux ans. Pierre en a seize. Je suis encore étudiant. Je suis descendu chez mes parents pour les vacances ou pour un week-end. Il est tard. Mon père dort déjà. Quand le téléphone sonne. “C'est ton frère.” C'est ma mère qui a décroché. Je ne sais pas ce qui se passe, si c'est grave ou non, seulement qu'il faut y aller en voiture. On se gare bientôt, près du café où je croyais que se trouvait Pierre, mais il est fermé. Dans une rue perpendiculaire, il y a un camion de pompiers. Ma mère s'avance alors dans une impasse, celle qui conduit au terrain vague qui longe la rivière. Elle a l'air de savoir où elle va. Je la suis. Mon frère est là. Debout, torse nu, hors de lui dans la lumière de la lune, en train de hurler. Autour il y a des gens, des pompiers qui attendent qu'il se calme pour pouvoir l'emmener. Mais il ne se calme pas. Il continue à hurler et à empêcher qu'on le touche, il ne veut pas aller à l'hôpital. Je ne sais plus si j'ai essayé de lui parler ou si j'avais peur, la peur de ne rien pouvoir faire. Les pompiers aussi devaient avoir peur, peur pour lui, qu'il fasse une bêtise. Et puis un pompier est venu vers moi. J'ai compris qu'il me demandait mon approbation, ils ne pouvaient pas le laisser là. Alors j'ai vu ses collègues entourer mon frère, et se mettre à quatre ou cinq pour le cogner, chacun leur tour, pour qu'il arrête et qu'ils puissent l'embarquer. Il a continué à hurler. J'ai détourné la tête. J'entendais le bruit sourd des coups de poing, un bruit étouffé, comme si mon frère était devenu un sac. J'ai commencé à pleurer, mon frère dans mon dos, j'ai pleuré sans pouvoir m'arrêter, de douleur mais aussi de rage, de n'être rien. Lundi 31 janvier, carrefour du boulevard Arago et de la rue de la Glacière. Je sors de la boulangerie pour me rendre au café d'en face, mais le feu est rouge pour les piétons. Quand une image me traverse la tête. Un enfant se fait renverser par une voiture. Je me précipite. Je prends l'enfant dans mes bras, et je le soulève, jusqu'à le tenir à bout de bras, sans que ma tête y soit pour quelque chose, dans un état de concentration et d'énergie extrême, comme si je me vidais de ma substance vitale pour remplir l'enfant, avec la certitude que mon souffle passe, quand, dans un mouvement brusque, la tête de l'enfant bouge, il est vivant. Dans le film de Maurice Pialat, Sous le soleil de Satan, il y a une scène identique. Gérard Depardieu, qui joue un curé de campagne, est appelé au chevet d'un enfant qui vient de mourir. Contre toute attente, il sort soudain le corps de l'enfant de son lit mortuaire, pour le tenir à bout de bras, le plus haut possible, tendu, exténué, méconnaissable dans son geste fou, jusqu'au miracle.
Philippe Guéguen, Paris, samedi 05 février 2005
Philippe Guéguen , Les enfants précoces ne vont pas au paradis © Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2005 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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