’abord, Jeanne m’a dit qu’il lui était arrivé quelque chose. Il fallait qu’elle me le raconte. Mais elle s’est arrêtée, le temps d’effacer ce qu’elle avait dit, et, en s’empêchant de rire, a recommencé par cette première phrase : “ J’avais prévu de me coucher tôt ”.
Samedi soir, quand le téléphone a sonné, elle était chez elle en plein rangement. De toute façon elle était fatiguée, ça tombait bien qu’elle n’ait rien de prévu. Mais c’était Angéla qui lui proposait de venir boire un verre, sans trop savoir pourquoi elle a dit oui. “ J’ai tout laissé en plan et j’ai pris ma voiture ”.
Jeanne avait déjà mangé et pas forcément envie de boire. Enfin, en tout, une fois rendue, elle a dû prendre deux verres de rouge et deux bières, en même temps en grignotant des trucs, du saucisson. Ensuite Angéla lui a présenté un pote, Eric, et ils ont tous les trois décidé d’aller prendre un verre ailleurs.
Alors Jeanne a repris sa voiture. Elle n’était pas du tout ivre. L’ambiance était joyeuse, ils roulaient en cherchant un bar quand Eric a indiqué une rue sur la droite en criant : “ C’est là ! C’est là ! ” Jeanne a tourné tout de suite. Après, Angéla lui a dit qu’elle avait fait une embardée. En tout cas, juste après le virage, ils se sont fait doubler par une voiture de flics.
Après le contrôle d’identité, pendant qu’elle soufflait dans l’alcootest, Jeanne se souvient avoir entendu : “ Si la lumière rouge s’allume, on vous embarque. ” Angéla et Eric étaient sortis de la voiture pour la rejoindre, Jeanne a demandé aux flics cinq secondes : “ On voulait juste échanger nos numéros de téléphone ”. Mais une flic insistait, en plus elle avait l’air antipathique. “ Pour finir, elle m’a prise par le col et embarquée dans la voiture ”.
Quand Jeanne est arrivée au commissariat, après qu’elle a soufflé à nouveau dans un alcootest, une grosse machine, trois fois de suite, on lui a annoncé qu’elle avait 0,73 g. Avant, c’était 0,8 la limite. Maintenant, c’est 0,5. Ensuite elle a subi une fouille à nu. Et après on lui a demandé où elle habitait, si elle était locataire ou propriétaire, si elle connaissait l’adresse de son propriétaire, et aussi celle de son employeur.
Jeanne a appris plus tard que ça aurait pu se terminer là : on lui aurait confisqué son permis et elle serait rentrée chez elle. Mais la flic qui l’a coincée a enclenché la procédure. Alors on l’a amenée aux urgences avec les menottes.
Dans la salle d’attente, un type de cinquante ans qui a mal au ventre, il est inquiet, on lui demande depuis combien de temps il a mal, depuis une semaine, et c’est seulement maintenant qu’il vient consulter ! Il répond qu’avant c’était supportable. Et puis arrivent trois asiatiques, dont l’un qui vomit. Et aussi quelqu’un qui souffre du diabète, qui veut qu’on vérifie, on lui répond qu’il devrait avoir son matériel sur lui et on le renvoie.
Jeanne ne sait plus l’heure qu’il est, on lui a enlevé sa montre. Sur la table basse de la salle d’attente, il y a quelque chose qui traîne, une carte, Jeanne la ramasse, c’est une annonce pour une pièce de théâtre, une comédie de Shakespeare. Tout à coup il faut absolument qu’elle l’ait, cette carte, parce que le spectacle en question l’intéresse, ou pour avoir quelque chose à lire, ou pour emmerder la flic. “ D’ailleurs la flic m’a vue, elle m’a tout de suite enlevé la carte des mains pour la mettre à la poubelle. ”
Quand Jeanne a vu un premier médecin, c’était pour se faire prélever une goutte de sang. Et elle a répondu à des questions pour savoir si elle était alcoolique. D’ailleurs, quand elle a fait remarquer que ça n’était pas beaucoup, 0,73, le médecin lui a dit : “ Vous voyez où ça vous a menée ! ” d’une voix tellement forte que toutes les infirmières qui étaient là se sont retournées. Le médecin avait une tête fatiguée, la tête de celui qui en voit souvent, des cas comme ça. Il lui a promis qu’il allait faire durer la visite : c’était plus agréable d’être là que dans la cellule de dégrisement. Elle lui a demandé s’il avait quelque chose à lire, un journal, il lui a tendu un “ Figaro ”, qu’elle a eu le temps de lire en entier avant de retourner dans la salle d’attente, il fallait qu’elle se fasse examiner par le deuxième médecin.
En sortant, elle est repassée par la salle d’attente, elle s’est dit qu’elle y était peut-être encore, elle a pu récupérer la carte que la flic avait mise à la poubelle. Mais quand elle est arrivée au commissariat, la flic a demandé à nouveau qu’on la fouille à nu. Ensuite elle s’est retrouvée dans une cellule d’environ huit mètres carrés, avec une sorte de banc en béton qui peut faire office de lit, et un trou dans le sol pour les chiottes. Mais ça ne sentait pas la merde. Plutôt une odeur très forte de détergent.
Elle ne sait plus quelle heure il est. La commissaire a été sympa. Elle lui a dit qu’elle n’en avait plus pour très longtemps, mais il fallait quand même attendre que le procureur soit levé. Sinon elle pouvait appeler un avocat. Mais ça augmentait son temps de présence en cellule, elle a renoncé.
Elle a essayé de calculer le nombre de kilomètres qu’elle avait fait en marchant dans sa cellule toute la nuit. Huit pas en longueur, cinquante centimètres par pas. Elle ne pouvait pas dormir, et elle ne pouvait rien faire puisqu’on lui avait enlevé de quoi lire, de quoi écrire et son téléphone. Alors elle a tapé dans la porte.
Pourtant, au début, elle a trouvé ça drôle ce qui lui arrivait. D’ailleurs, la première chose à laquelle elle a pensé, c’est qu’elle aurait quelque chose à raconter aux copains. Après, quand elle s’est rendu compte qu’elle n’allait pas tout de suite rentrer chez elle, elle a commencé à chanter. D’abord La folle complainte de Charles Trenet. Et puis L’affiche rouge, la chanson d’Aragon sur les résistants du groupe Manouchian.
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
.......Adieu la vie adieu la lumière et le vent
.......Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
.......Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
.......Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Et quand elle a fini de chanter L’affiche rouge, elle a continué avec Il pleut sur Nantes. Et quand elle a fini de chanter Il pleut sur Nantes, elle a continué avec Barbara.
Rappelle-toi Barbara
.......Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
.......Et tu marchais souriante
.......Épanouie ravie ruisselante
.......Sous la pluie
À la fin, elle a encore chanté Syracuse, la chanson d’Henri Salvador. Elle a chanté toutes ces chansons parce que ce sont celles-là qu’elle connaît par cœur. Elle les a chantées en entier. Quand elle est sortie, le dimanche, il était onze heures du matin. Plus tard, elle a su qu’Angéla avait attendu deux heures dans un café, et puis qu’elle avait fini par se rendre au commissariat, où elle avait beaucoup insisté, elle leur avait même dit qu’elle ne supportait pas de boire seule, elle avait forcé Jeanne à boire, c’était elle la responsable.
Pendant sa garde à vue, Jeanne s’est demandé qui elle aurait pu déranger, si elle avait pu appeler quelqu’un. Elle m’a dit qu’elle avait pensé à moi. Ça m’a rendu triste, de savoir après coup que j’avais dormi dans mon lit cette nuit-là, alors qu’elle, pendant des heures, avait fait les cent pas en chantant.
Dès que Jeanne m’a raconté cette histoire, j’ai eu envie de l’écrire. J’ai pensé, comme elle, qu’il lui était arrivé quelque chose, et qu’elle avait de la chance d’avoir une histoire à raconter, ça voulait dire qu’elle était vivante.
Après, je lui ai demandé des détails et de me répéter son histoire, d’abord en croyant que c’était par souci d’exactitude, en découvrant ensuite que c’était parce que je ne m’y retrouvais pas. Je suis allé jusqu’à chercher les paroles de toutes les chansons que Jeanne a chantées. J’ai pensé que j’attendais une réponse à cette question : qu’est-ce qu’on fait quand il n’y a rien à faire, rien, pas même dormir ? Qu’est-ce que j’aurais fait à sa place ? J’ai continué à penser que ce qui m’intéressait c’était ce problème de temps : comment l’occuper ? Je me suis dit aussi qu’elle avait réussi à me le faire partager, ce temps-là, en prenant le temps de me le raconter.
Mais je n’ai pas imaginé sur le moment qu’elle ait pu me raconter tout ça, précisément parce qu’elle-même n’était pas sûre de ce qui lui était arrivé. J’ai mis du temps à accepter que cette histoire exposait quelque chose d’humiliant, et que ce que Jeanne avait souffert, jusque dans le fait de le raconter, était une mise à nu, une épreuve de vérité, et qu’elle-même avait eu besoin de le raconter pour le savoir.
C’est un cabinet de radiologie qui est proche du périphérique. C’est l’hiver. J’ai hésité. Mais j’avais déjà renoncé à entrer dans un autre cabinet plus proche de chez moi, parce qu’il avait l’air vétuste. Pour les tests de sida, c’est pareil, je n’ai pas envie d’aller dans un centre de dépistage anonyme. j’ai besoin de me sentir à l’aise. J’aime mieux quand c’est moderne et que ça a l’air riche.
De toute façon, je ne voyais rien de l’extérieur, et puis j’avais pris rendez-vous. Dedans il y avait beaucoup de monde. Surtout des femmes enceintes accompagnées de leur mari. J’ai attendu. Après on m’a dit qu’il fallait ouvrir une porte, je me suis retrouvé dans un cagibi de deux mètres carrés. J’ai enlevé mon pull et ma chemise. J’ai attendu que l’autre porte s’ouvre. J’ai vu deux femmes qui regardaient des radios, et aussi qu’une des deux était très maquillée. Ensuite j’ai collé ma cage thoracique sur une surface froide, je suis repassé par le cagibi, j’ai attendu à nouveau. Et puis le médecin est arrivé avec la radio, il avait l’air fatigué, il m’a demandé si je fumais beaucoup et il a ajouté : “ Bon, bientôt il va se passer ça : les artères qui se bouchent, les problèmes cardio-vasculaires, tout ça. ” Quand j’ai regardé la radio, tout était noir.
J’ai dit à Jeanne que j’étais allé passer une radio. J’ai été bref : il fallait que je fasse attention. Et j’ai rangé la radio dans un coin, elle était trop grande pour entrer dans un tiroir. Une semaine après, c’est Jeanne qui se faisait embarquer par les flics.
Deux mois plus tard, alors que je buvais une bière avec des collègues à la terrasse d’un café proche du lycée, j’ai rencontré un ancien élève. Il a maintenant 25 ans, il a toujours la tête rasée et le corps sportif, il est gardien de la paix à Paris. Quand je lui ai raconté l’histoire de Jeanne telle que je m’en souvenais, il a d’abord confirmé ce que je rapportais en m’expliquant à quoi ça correspondait dans le vocabulaire officiel, et puis, comme j’avais sorti une feuille et un crayon, assez vite il m’a pris le crayon des mains pour numéroter précisément les différentes étapes de la procédure que j’avais déjà notées.
“ D’abord il y a un P.V. d’interpellation. Mais il faut qu’il y ait une infraction préalable. Ensuite il y a l’éthylotest. S’il est positif, on passe à l’éthylomètre. C’est un appareil qui fixe le taux d’alcool expiré. Après, pendant l’entretien, on établit une fiche A. C’est une fiche comportementale. On vérifie si les yeux sont brillants, si l’équilibre est précaire, si le propos est cohérent, si l’humeur est calme ou énervée. Et puis le médecin délivre un B.N.A., un bulletin de non-admission. C’est pour attester que l’état d’ébriété est compatible avec la cellule de dégrisement. Après, la personne interpellée se retrouve en cellule. On peut aussi lui établir une U.M.J. (une urgence médico-judicaire), qui sert à confirmer la compatibilité avec une G.A.V. (une garde à vue). ”
Il m’a expliqué aussi qu’ “ entraver ” signifiait “ mettre les menottes ”, que la “ fouille à nu ” s’appelait la “ fouille à corps ”, et que, pendant cette fouille, forcément effectuée par une personne du même sexe, il fallait s’accroupir et tousser.
Et puis il m’a raconté comment ça se passait pour lui. Avant il travaillait dans le XIIIe, mais il en a eu marre. Une nuit qu’il patrouillait avec son équipe boulevard de L’hôpital, il y a des petits jeunes qui leur ont fait un doigt. Alors il a dit à ses collègues : “ On descend et on les contrôle ”. Ils avaient forcément vu la même chose, pourtant ils ont fait semblant de ne rien entendre. “ C’est un commissariat pour retraités : ils préfèrent arrêter des pères de famille parce qu’ils sont passés à l’orange. ” Il a demandé à être muté.
Il me rapporte aussi que beaucoup d’entre eux sont racistes. Les blancs qui sortent avec des noirs ou des Arabes, ils les appellent des “ paillasses ”. Et puis il m’indique son salaire, 1700 €. Mais c’est grâce aux nuits. Ils ont droit à une prime maintenant. Ensuite il me fait remarquer que l’Etat commande des voitures de police qui restent un an sur un parking avant d’être affectées, tout ça parce qu’elles n’ont pas été payées. Il ne comprend pas comment c’est possible, avec tout l’argent qui circule. Et pour expliquer où passe l’argent public, il ajoute que les étrangers qui rentrent illégalement en France, la première chose qui les intéresse c’est la Carte Vitale, pas la nationalité.
Je suis revenu à l’histoire de Jeanne. J’ai demandé à mon ancien élève si le fait de faire une embardée alors qu’on a une voiture de flics derrière soi pouvait constituer une infraction. Il m’a répondu qu’il y avait une possibilité, tout en précisant qu’il ne fallait pas pousser mémé dans les orties. Et il m’a détaillé à nouveau ce qu’il fallait regarder de près dans un P.V. : s’il y avait des incohérences, ça pouvait suffire pour annuler tout. En tout cas, il était surpris que Jeanne se soit fait “ interpeller ” alors que l’infraction n’était pas caractérisée. Il a même dit : “ C’est abuser ”.
Sur la flic qui l’a arrêtée, Jeanne m’avait dit qu’elle ne devait pas avoir une vie marrante. “ D’ailleurs, ce qu’elle n’a pas supporté, ça doit être pour ça qu’elle a lancé la procédure, c’est que je lui demande cinq minutes pour échanger un numéro de téléphone avec mes amis. ”
Philippe Guéguen, Paris, le 26 mars 2004