présentation de l'auteur : Philippe Guéguen


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Il est assez fréquent que la perte d'un objet cher provoque le besoin irréfléchi de le remplacer. Après, quand on s'aperçoit avoir regardé plutôt en arrière, au lieu d'aller en quête de nouveau, quand on se rend compte qu'on a cherché d'abord la présence de ceux qui ont précédé l'objet qu'on a perdu, on comprend qu'on cherchait moins à le remplacer qu'à le retrouver.

 

 

 

 

 

Après avoir fait défiler mon carnet d'adresse sur l'écran de mon téléphone, je me suis arrêté sur son nom, et j'ai appuyé sur la touche verte.
Il était content de m'entendre, après tout ce temps, cinq ans sans avoir de nouvelles l'un de l'autre ; il était même surpris que j'aie pu conserver son numéro dans mon portable, — il blaguait — à quoi je lui ai répondu que je ne savais pas comment effacer les numéros qu'on n'appelait plus.  Après, il m'a annoncé que c'était bientôt son anniversaire, il allait avoir quarante ans. Mais il n'était pas sûr de faire une fête. En tout cas, il m'enverrait un mail pour m'inviter ; au cas où, ce serait l'occasion de se revoir.
Quelques jours plus tard, un mail m'apprenait que la fête n'aurait pas lieu chez lui, il habitait un studio dans le XXe, mais rue de l'Université, un dimanche en début d'après-midi, chez quelqu'un dont le prénom ne permettait pas d'identifier le sexe. Toutes ces informations étaient suivies d'une série de dates de concerts dans lesquels il chantait, du Mozart entre autres, avec les tarifs. À ce mail destiné à l'ensemble des invités était joint un message personnel : mon coup de fil lui avait fait plaisir, il serait ravi que je vienne. J'ai répondu que je viendrais.
Une semaine après, j'ai reçu un deuxième mail, collectif encore une fois. Il rappelait l'adresse où aurait lieu la fête, précisait que l'endroit disposait d'un piano : chacun était donc invité à jouer, chanter, déclamer, etc. Il nous demandait aussi d'apporter soit une tarte salée soit une tarte sucrée, ou du champagne, et de le signaler au plus tôt qu'afin que l'organisation de la partie en soit simplifiée. Le même mail précisait : « Bien sûr, il y aura du café et du thé. »

Quand je suis arrivé, il faisait nuit. L'homme qui m'a ouvert, un quadragénaire en costume noir à col officier, m'a annoncé sans sourire que c'était bien là. Ensuite il m'a indiqué le vestiaire, un portant plein de manteaux et qui penchait, et puis il a pris la bouteille de champagne que je lui tendais, avant de disparaître en me laissant dans l'entrée. Derrière la porte à double battants, j'entendais de la musique, quelqu'un chanter. J'ai déposé sur la tablette du radiateur mon cadeau d'anniversaire, un livre emballé dans un sac en plastique. Après, je me suis débarrassé de ma parka sur le portant, où j'ai fini par m'accouder.
Dans le grand salon, entre-temps on avait ouvert la porte qui le séparait de l'entrée, j'ai reconnu devant moi celui qui m'avait invité et que je n'avais pas revu depuis cinq ans. Au milieu d'une assemblée en arc de cercle autour d'un piano demi-queue, où des dames âgées dans des bergères côtoyaient des jeunes gens assis sur des coussins, habillé d'une sorte de redingote à rayures, sur un T-shirt fantaisie également à rayures, il était en train de raconter une histoire : « C'est peut-être à cause de mon père que je suis toujours en retard. » Près de la porte, une femme s'était installée à côté de moi ; nos regards se sont croisés, elle devait se demander qui j'étais. « Un jour, mon père, qui partait en voyage, avait fait réveiller tout le monde à quatre heures du matin pour être à l'aéroport une heure après, alors que son avion ne décollait qu'à onze heures. »
Son histoire terminée, notre hôte a proposé à celui qui m'avait ouvert la porte de se mettre au piano, pendant qu'il annonçait du Monteverdi. Il était à trois mètres de moi, et de voir sa bouche déformée par le chant m'empêchait de me concentrer sur la musique. Ensuite il a dit la tirade de la mort de Phèdre. J'ai trouvé qu'il avait bien dit les alexandrins, qu'ils fassent douze syllabes. Et puis il a parlé de ce que lui avait appris Barbara : il n'y avait pas forcément un temps pour faire les choses, il fallait les faire au moment où on pouvait. Par exemple, dire aux gens qu'on les aime, et aussi quand on en a marre. Je n'ai pas compris tout de suite qu'il s'agissait de la chanteuse, puisqu'il en avait parlé comme d'une amie.
Je suis toujours debout dans l'entrée, mais seul désormais. Ma voisine a disparu dans le couloir qui longe le grand salon, où apparemment il n'y a aucune place assise, ni aucun entracte de prévu. D'ailleurs le récital se poursuit avec un chanteur ventru aux fesses rebondies. Et puis on sollicite une vieille dame, pour chanter ou tourner les pages, mais elle répond qu'elle est trop saoule. On rit. D'autres numéros suivent, quand tout à coup, au piano, il manque le « la », ce qui provoque un mouvement dans l'assemblée.
J'en profite pour quitter l'entrée et m'avancer dans le salon, en essayant une tête impossible, à la fois complice et comme si j'étais là incognito, et que je ne voulais surtout pas déranger, tout en ayant l'air d'un invité légitime, qui se déplace avec aisance, alors que je ne connais personne, à part celui qui m'a invité, et dont je ne suis même pas sûr qu'il ait remarqué ma présence, d'autant qu'il est occupé par une conversation. De toute façon j'ai soif. Je traverse donc le salon, en alternant demi-sourires et regards nets, le tout dispensé au hasard, pour arriver au buffet, trop tard, les plats sont vides et les bouteilles aussi.
À nouveau je regarde autour de moi : ce mélange de mélomanes dans lequel je n'ai pas ma place, quand je m'avise qu'on peut rejoindre l'entrée sans repasser par le grand salon. Dans l'entrée, où j'enfile avec d'autant moins de gêne ma parka que la porte à double battants a été refermée, le sac en plastique avec mon cadeau est resté sur la tablette. Je le récupère en passant, avant de claquer discrètement la porte.

Je devais avoir treize ans, peut-être quatorze, j'ai demandé à être inscrit au conservatoire municipal de musique. De la musique, je ne connaissais rien. Mais j'avais envie de savoir jouer du piano. Quand je suis arrivé pour le premier cours, ils ne savaient pas très bien dans quelle classe me caser, je me suis retrouvé avec des élèves dont la majorité était plus jeune que moi. Une dame en robe noire est entrée, un peu grosse, les cheveux coiffés en chignon. Elle a fait l'appel, et puis un discours dans lequel elle parlait de « la musique de jaz », en prononçant « jaz » et non pas « djazz ». Ensuite elle a distribué des feuilles avec des portées imprimées, et, en s'installant au piano, a annoncé une dictée musicale en nous précisant : « Je vous donne le « la » ». J'ai regardé ce que faisaient mes voisins, j'ai entendu un air au piano, j'ai compris qu'il fallait identifier les notes et les transcrire sur la portée. J'ai tout mis au hasard : des noires sur les lignes supérieures quand j'avais l'impression que ça montait, le reste à l'avenant. La dame a ramassé les feuilles, avant de nous appeler un par un pour nous corriger. Quand mon tour est arrivé, en regardant ma copie elle a dit : « Ça ne va pas du tout. » Je ne suis jamais retourné au conservatoire municipal.
Deux ans après, j'avais rabaissé mes prétentions, j'ai voulu apprendre à jouer de la guitare. On m'avait trouvé un professeur particulier, l'organiste qui venait le dimanche à l'église : un homme jeune, maigre et aveugle. Le dos un peu voûté, il s'avançait guidé par un paroissien vers l'orgue pour interpréter « Ô Jésus, que ma joie demeure ».
Les cours avaient lieu le samedi matin. Une dame m'ouvrait la porte sur un appartement triste, aux murs beiges, c'était la mère de l'aveugle. Pendant un an, j'ai essayé péniblement d'interpréter des chansons pop avec ma guitare. Je ne prenais jamais le temps de m'entraîner vraiment, j'avais vite mal aux doigts, je me souviens avoir appris à jouer « Let it be ».

Je n'ai pas voulu apprendre la musique seulement parce que j'enviais les jeunes bourgeois que je fréquentais, ou pour être auréolé d'un prestige immédiat, comme ceux qui savaient jouer « La lettre à Elise » au piano ou « Jeux interdits » à la guitare. J'ai voulu apprendre la musique parce qu'elle était la preuve que je ne ressentais pas les choses au moment où elles se présentaient, au présent.
J'ai appris à lire et à écrire sans avoir l'impression de travailler. Assez tôt j'ai fait des phrases pour répondre et me défendre, au point de croire que je pouvais maîtriser la réalité par des arguments, sans me rendre compte que par le même mouvement c'était d'abord ma sensibilité que j'anesthésiais. Sauf que la musique m'a réveillé. D'abord en s'imposant justement comme forme sensible, un autre temps dans lequel rentrer, mais auquel je résistais, ensuite en s'opposant à mon illusion de tout contrôler, puisque non seulement je ne savais pas en jouer, mais je ne pouvais pas non plus la remplacer par un discours qui tienne, faute de connaître le solfège.

En tout cas, l'apprentissage de la musique classique, et, plus tard, l'éventuelle tentative de se mettre au rock par l'intermédiaire de la guitare sèche ont été des échecs.

À la maison, quand j'étais enfant, c'était mon père qui mettait en marche l'électrophone. Mes parents écoutaient les disques qu'ils avaient achetés jeunes mariés. Ma mère avait un faible pour une chanson de Dalida : « Tu n'as pas très bon caractère, après tout qu'est-ce que ça peut faire. » Mon père, lui, surtout le dimanche matin, de temps en temps, écoutait très fort des disques d'accordéon.
J'ai douze ans quand mon frère aîné me fait écouter un quarante-cinq tours des Beatles. On était seuls dans la maison, il avait monté l'électrophone dans sa chambre et il a mis le volume à fond, quand la porte s'est ouverte brusquement sur mon père qui nous a gueulé dessus, qu'est-ce que c'était que cette musique de sauvage ! On n'a pas pu écouter le disque en entier, il est reparti avec l'électrophone.

J'ai quatorze ans quand je demande pour la Noël la Neuvième symphonie de Beethoven. Je ne peux pas écouter les mêmes choses que mon frère ou que mes parents. Et je dois penser que la musique classique est inattaquable, tout en ne me trouvant aucune légitimité à l'entendre.
Maintenant, si je suis en voiture avec mes parents et que je conduis, quand mon père allume la radio, il met France Musiques.

De toute façon, puisque je n'y connais rien, je ne peux pas expliquer ce que je ressens. En plus, j'ai du mal à faire écouter ce que j'aime, et donc à le partager. J'aurais l'impression de donner à entendre directement mon cœur, et c'est obscène, d'imposer ainsi ses états d'âme, ou risqué, que l'autre ne l'entende pas.
Alors, en écoutant la musique la plus sérieuse, Arnold Schoenberg, et aussi la plus frivole, Madonna, en n'étant pas là où l'on m'attend, j'ai choisi de me protéger.

Aujourd'hui, entre deux disques de musique classique, ça m'arrive souvent d'écouter en boucle et très fort une chanson de Jo Dassin, de Mylène Farmer ou de Sylvie Vartan, précisément : « Salut les amoureux », « Génération désenchantée », « Par amour ou par pitié ».
L'état amoureux, ou l'envie d'être amoureux, en tout cas l'urgent besoin de tendresse peut se manifester chez moi de cette manière. Je sais aussi qu'on peut considérer ces chansons comme de mauvais goût, et que, même élevées jusqu'au rayon de l'art populaire, il est facile d'en déplorer la facilité mélodique sinon la bêtise des textes : « On ne rit pas d'un arbre brisé (…). On relève un boxeur tombé (…). On achève un cheval blessé. » Pourtant, c'est sur ces chansons-là que s'exprime ma tristesse. Populaires, elles sont l'expression élémentaire des sentiments élémentaires. En écoutant quelque chose de plus élaboré, à la valeur esthétique reconnue, j'aurais l'impression, et de trahir ce que j'éprouve en y ajoutant une plus-value d'ordre intellectuel ou social, et de vouloir diminuer ou supprimer mes sentiments au profit d'une satisfaction considérée comme supérieure.

Quand je quitte le Finistère pour rentrer à Paris, avant de leur dire au revoir, j'ai l'habitude de passer chez mes parents déjeuner. À chaque fois, le repas à peine terminé, mon père a disparu. Ou il est parti se promener, ou il est chez un voisin. Parfois il réapparaît juste avant mon départ, parfois non. La plupart du temps, il a simplement disparu dans sa chambre, où il est couché. Comme s'il ne voulait pas avoir à me dire au revoir. Quand tout à coup on entend très fort de l'accordéon, ou une cassette avec les Compagnons de la Chanson , Mike Brant, des chansons sentimentales. Comme si mon père voulait nous faire payer son absence. Alors je finis par aller dans la chambre, mon père dort, mais peut-être qu'il fait semblant, je diminue le volume. Ou il est allongé sur le dos, immobile, la tête relevée, les yeux vers la fenêtre, en train de pleurer. Je le regarde, est-ce qu'il a remarqué ma présence ? Je sais qu'il a mis la musique à fond pour ne pas entendre que je m'en vais.

 

 

Philippe Guéguen, Paris, Le 21 juin 2005



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