|
|||||||
|
|||||||
1.
Il sourit. Il ne sourit plus. Il attend. Il dit qu’il ne peut pas se passer de son corps, qu’il a peur, qu’il ne veut pas lui faire mal, qu’il n’ose plus la pénétrer de peur qu’elle saigne mais qu’il la caressera et l’embrassera et que ce sera déjà trop. elle dit qu’elle ne peut pas expliquer. elle demande qu’il pardonne. Il dit qu’il n’a rien à pardonner, que cette impossibilité-là ils l’ont créée ensemble, tandis qu’ils inventaient la ruse et la foudre des nuits. jamais ils n’ont parlé de la mort comme d’une issue. mais ils disaient : il n’y a
pas d’amour sans mort. elle sait combien il souffre qu’elle ne vienne plus s’étendre sur lui, qu’elle n’exige plus son sexe en elle, qu’elle ne frappe plus son dos et ses fesses quand il lui fait l’amour. mais de cela il ne parle pas. pas encore. Il n’ose plus lui montrer son sexe dur et lui parler de son désir d’elle comme il aimait le faire avant.
2.
déjà, ils ne se quittaient presque plus. dans le bar sur le port où ils se retrouvaient, ils restaient des après-midi entiers les yeux dans les yeux s’étreignant les mains sans rien dire. à leurs regards presque trop grands on aurait pu penser qu’au point ultime de leur fusion ils craignaient d’être séparés. ou bien était-ce cette impossibilité-là déjà qu’ils pressentaient ? Il commença à dire qu’il ne pouvait pas l’aimer, qu’il avait peur, qu’il fallait qu’il s’éloigne d’elle, que le lointain l’appelait, qu’il y avait sa passion naissante pour le jeu, le théâtre. que sans elle il mourait mais qu’avec elle il était mort. mort au monde, il avait dit. mais il ne partait pas. elle devenait de plus en plus prudente, de plus en plus attentive et inquiète. lui, de plus en plus éloquent et violent dans son amour. un jour, il refuse de la voir.
3.
à force de ruses, de patience, cachant son gouffre. altière et douce, jouant l’éloignement, elle parvenait parfois à l’attirer prés d’elle pour quelques heures, pour une nuit. cela seul comptait. ces nuits-là étaient comme hors du temps. elles étaient à la fois infinies et fugitives. tant qu’elles duraient il n’y avait qu’elles, pas d’avant ni d’après, pas d’autre, pas d’ailleurs, cependant on ne pouvait les saisir et le matin venu il fallait les raconter encore et encore pour se persuader qu’elles n’étaient pas un rêve.
puis ce fut un long silence. glacial. terrible. Il s’était emmuré dans sa chambre et refusait de lui répondre au téléphone. un soir, elle était restée plusieurs heures à sa porte, d’abord tapant et l’appelant,
puis muette, clouée par l’attente, mais aucun mot de lui n’était venu la faire
revivre. elle croyait entendre son souffle. son souffle à un pas. l’impossible. elle se jeta dans un grand cri du haut de l’escalier, mais sa chute la laissa
indemne et affreusement lucide.
4.
tant de nuits sans désir. dans le montage de poèmes de Claude Esteban qu’elle travaillait au théâtre, elle oubliait toujours ce vers. jour après jour, obstinément, sans le vouloir, elle sautait ce vers. certains camarades ricanaient. ils s’appelaient d’ailleurs entre eux “les dindons”. ils disaient “la famille”. elle ne comprenait plus rien ni personne. il leur arrivait de devoir jouer ensemble une scène, elle était la Julie de
Strindberg, et elle le retrouvait tout entier à la fois sombre et brûlant. mais la
répétition finie il détournait son regard. il y eut des semaines interminables. elle cherchait à se distraire, mais les mêmes pensées toujours la hantaient, les mêmes mots, les mêmes événements qu’elle se répétait inlassablement comme pour en percer le mystère. et même lorsqu’elle parlait avec d’autres, quel que fût le sujet de la conversation, elle avait conscience de ne raconter encore et toujours qu’une seule et même histoire. tous se détournent et soupirent. plusieurs lui disent : sois raisonnable. ils savent, eux, ce qu’il y a à comprendre de son malheur. son abandon. ils disent que c’est injuste mais qu’il faut le comprendre. ils savent. ils savent qu’ils savent. elle n’écoute personne. elle entend tout. tout ce qui se produit lui parle de son histoire. de sa douleur. le moindre remuement de lèvre. elle entend ce qui ne se dit pas dans ce qui se dit. elle ne répond plus à son nom. plus rien ne la protège. il n’y a plus de frontière. ses yeux ne sont pas une frontière. le dehors l’assaille. Aimer ce n’est pas être sûr et savoir toutes choses possibles. C’est toucher de plus près l’impossible. C’est deviner la faille, l’irréparable perte. Comprendre que quelque chose toujours – manque.
5.
elle vient toujours. seul son corps pense, veut. elle est ce corps. la journée le vent et la mer. la nuit ses mains immenses et brunes, son sexe. et c’est bien. un soir, à terre, il lui donne un bain. il la lave dans la baignoire, se lave avec elle, et la porte jusqu’à son lit. cette nuit-là soudain elle parle, elle lui dit toute l’histoire. détail par détail. tout. ce tout qui la hante et sans quoi elle n’est rien, dit-elle. elle fait le chemin du retour pieds nus, ses chaussures à la main. elle est devenue si légère et si vide que plus rien ne la blesse. le petit matin pour la première fois depuis longtemps respire.
(la Timone, 25 novembre 1983)
un masque au lieu d’un visage. ou bien c’était l’autre le masque, avec le nez
bossu, le calle rouge que le poteau lui avait édifié, d’un seul coup, et qu’elle
venait de faire raboter, sept ans après. c’était l’autre le masque, depuis
longtemps, avant même la chute. ce visage-là, tout neuf, était si nu qu’il lui
semblait qu’on voyait à travers. la folie d’abord. la folie furieuse de son geste. elle n’attendait plus rien. elle ne croyait plus même qu’attendre fût possible. ce que cela pût jamais avoir un sens, attendre. attendre, c’est attendre ce qui jamais ne vient. l’impossible.
c’est alors que ça arrive.
6.
l’insoutenable a cédé. a fait place. plus rien ne tient, en elle, hormis ce qui obstinément, envers et contre tout, persiste et qu’elle sait. elle aime. épuisée et têtue, infiniment, elle tisse la distance. et une nuit, il est là. cela paraît impossible. une nuit pourtant, il est là. l’agitation en elle est si grande qu’elle croit s’évanouir. elle le serre dans ses bras, elle l’embrasse passionnément, elle l’inonde de caresses et elle pense, avec une intolérable certitude : ce n’est pas lui. chaque soir, à présent, il est près d’elle. il lui parle sans fin, la caresse. ils ne se quittent plus. elle respire à même sa bouche et boit son souffle. quand
ils marchent dans la rue, l’un contre l’autre toujours, elle glisse sa main dans son
pantalon et tient son sexe. au café c’est lui qui exige qu’une de ses mains trouve
refuge dans sa culotte. sa fente humide. Tout est là. il n’y a rien qui doive être dit.
7.
maintenant qu’il exige qu’elle le prenne, son corps redevient pour elle un obstacle. elle a peur. autrefois lieu interdit – elle a gardé le souvenir affreux de ses refus et l’imagine encore parfois détournant la tête pour éviter ses baisers et ses caresses – il se change à présent en citadelle. alors qu’il supplie, elle murmure, paniquée : je ne peux pas. alors c’est lui qui vient et en elle de nouveau ce bouleversement infini. (mais aussitôt, comme en queue de comète, un claquement de porte. bruit d’ombre.) ils sont revenus dans la maison de la mère. elle aime qu’il y assiste à son bain. même entourés ils sont seuls au monde. ils ne voient personne.
elle dit : au fond tout est mirage. dès que l’on croit s’approcher suffisamment d’un être pour l’atteindre, il disparaît, aussitôt est autre. notre propre être est un mirage pour nous.
Il dit que lorsqu’ils font l’amour à présent il pense que des millions d’hommes au même instant précisément ont dans leurs bras une femme qu’ils caressent et qu’ils pénètrent comme il le fait lui-même, exactement, que cette vision lui est tellement insupportable que ses propres actes et sa vie même lui semblent soudain absurdes et étrangers. elle comprend. elle sait que l’exil de son sexe et les précautions qu’elle exige peuvent tuer le geste. jamais on ne peut dire d’une épreuve, d’une douleur, aussi insoutenable soit-elle, il n’y en aura pas de plus grande. dans la petite chambre bleue, lentement, ils font l’amour. presque immobiles, mêlés. tandis que sur la mer le soleil. comme s’ils. par leur étreinte arrêter la nuit. ce ne sera jamais les mêmes gestes exactement. jamais les mêmes mots. le seul moyen d’atteindre ce que nous cherchons, c’est d’en accepter la perte. la
disparition. venir et être là.
|
|||||||
|
Florence Pazzottu / l’impossible (une archéologie) © Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2007 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
|
|||||||