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Texte

 


 

 

 

 

 

 

1.


c’est de cette impossibilité-là qu’il faut partir. cela, elle le sait. rien d’autre.

Il sourit. Il ne sourit plus. Il attend. Il dit qu’il ne peut pas se passer de son corps, qu’il a peur, qu’il ne veut pas lui faire mal, qu’il n’ose plus la pénétrer de peur qu’elle saigne mais qu’il la caressera et l’embrassera et que ce sera déjà trop.

elle dit qu’elle ne peut pas expliquer. elle demande qu’il pardonne. Il dit qu’il n’a rien à pardonner, que cette impossibilité-là ils l’ont créée ensemble, tandis qu’ils inventaient la ruse et la foudre des nuits.

jamais ils n’ont parlé de la mort comme d’une issue. mais ils disaient : il n’y a pas d’amour sans mort.
ils disaient : qui refuse la douleur d’aimer, la perte de soi, est déjà absent à lui-même. il est en vie sans être au monde.
ou bien : ne peut aimer que celui qui s’abandonne. le monde ne nous est pas donné comme une évidence. il ne s’offre à nous que par éclats, pénétrant ensemble la pensée et la chair par le trou de l’amour. la blessure.
ils disaient. ces choses qu’on se dit à vingt ans.

elle sait combien il souffre qu’elle ne vienne plus s’étendre sur lui, qu’elle n’exige plus son sexe en elle, qu’elle ne frappe plus son dos et ses fesses quand il lui fait l’amour. mais de cela il ne parle pas. pas encore. Il n’ose plus lui montrer son sexe dur et lui parler de son désir d’elle comme il aimait le faire avant.


sa tête et son sexe sont entrés en guerre froide.

 

 

2.


elle se souvient des premières fois où c’est lui qui ne pouvait pas la prendre. ivres de désir, ils se couvraient de caresses et de baisers mais au moment où il allait entrer en elle son sexe dur et plein se dérobait tout à coup devenait minuscule et se plaquait contre sa cuisse. alors, il tombait dans une colère folle et elle, tendue, exaspérée par l’attente, elle avait envie de hurler.

déjà, ils ne se quittaient presque plus. dans le bar sur le port où ils se retrouvaient, ils restaient des après-midi entiers les yeux dans les yeux s’étreignant les mains sans rien dire. à leurs regards presque trop grands on aurait pu penser qu’au point ultime de leur fusion ils craignaient d’être séparés. ou bien était-ce cette impossibilité-là déjà qu’ils pressentaient ?

Il commença à dire qu’il ne pouvait pas l’aimer, qu’il avait peur, qu’il fallait qu’il s’éloigne d’elle, que le lointain l’appelait, qu’il y avait sa passion naissante pour le jeu, le théâtre. que sans elle il mourait mais qu’avec elle il était mort.

mort au monde, il avait dit.

mais il ne partait pas.

elle devenait de plus en plus prudente, de plus en plus attentive et inquiète. lui, de plus en plus éloquent et violent dans son amour.

un jour, il refuse de la voir.
Il dit : c’est fini.
dans l’effondrement de tout, quelqu’un en elle se met à parler et dit : rien n’est jamais fini. tout toujours commence, ne fait que commencer.


Il nie. j’ai tout dit.
quelqu’un en elle affirme. alors, tu n’as encore rien dit. viens.

 

 

3.


elle n’avait pas pensé à mourir. mais vivre était ce déchirement de chaque instant. mais vivre à chaque instant se rappelait à elle sous la forme d’un atroce déchirement d’angoisse et elle tremblait. jour et nuit. elle ne pouvait plus avaler, elle pâlissait, on la croyait malade. on la disait maigre à présent mais jamais elle ne s’était sentie moins légère. la légèreté avait d’ailleurs toujours été son étrangère.

à force de ruses, de patience, cachant son gouffre. altière et douce, jouant l’éloignement, elle parvenait parfois à l’attirer prés d’elle pour quelques heures, pour une nuit. cela seul comptait.

ces nuits-là étaient comme hors du temps. elles étaient à la fois infinies et fugitives. tant qu’elles duraient il n’y avait qu’elles, pas d’avant ni d’après, pas d’autre, pas d’ailleurs, cependant on ne pouvait les saisir et le matin venu il fallait les raconter encore et encore pour se persuader qu’elles n’étaient pas un rêve.


Il disait : demain, je te haïrai.
demain n’existait pas.

puis ce fut un long silence. glacial. terrible. Il s’était emmuré dans sa chambre et refusait de lui répondre au téléphone.

un soir, elle était restée plusieurs heures à sa porte, d’abord tapant et l’appelant, puis muette, clouée par l’attente, mais aucun mot de lui n’était venu la faire revivre. elle croyait entendre son souffle. son souffle à un pas. l’impossible.
une voix d’homme soudain cria : ouvre-moi! et une voix de femme lui répondit : je t’ai tout dit va-t-en je n’ai plus rien à te dire !...
le film du soir à la télévision venait de commencer. cette moquerie c’était la mort même, le coup de poing de la mort. et en elle pas un interstice, pas même l’espace d’un cheveu pour le rire. mourir.

elle se jeta dans un grand cri du haut de l’escalier, mais sa chute la laissa indemne et affreusement lucide.
seule.

neuf heures. un morceau.
de temps me heurta.
l’oreille.
le silence fit mal.
à mon corps nouveau.

 

 

4.


c’était l’été. elle se souvenait de sa peau contre la sienne.
avant lui (arriver à penser cela : il y avait eu un avant lui). avant lui elle avait joui déjà mais jamais elle n’avait éprouvé tant d’émotion que dans ce simple contact. sa peau sur sa peau. sous sa peau. l’infini.
jamais avant.

tant de nuits sans désir. dans le montage de poèmes de Claude Esteban qu’elle travaillait au théâtre, elle oubliait toujours ce vers. jour après jour, obstinément, sans le vouloir, elle sautait ce vers. certains camarades ricanaient. ils s’appelaient d’ailleurs entre eux “les dindons”. ils disaient “la famille”. elle ne comprenait plus rien ni personne.

il leur arrivait de devoir jouer ensemble une scène, elle était la Julie de Strindberg, et elle le retrouvait tout entier à la fois sombre et brûlant. mais la répétition finie il détournait son regard.

comme si rien n’était jamais arrivé.

il y eut des semaines interminables. elle cherchait à se distraire, mais les mêmes pensées toujours la hantaient, les mêmes mots, les mêmes événements qu’elle se répétait inlassablement comme pour en percer le mystère. et même lorsqu’elle parlait avec d’autres, quel que fût le sujet de la conversation, elle avait conscience de ne raconter encore et toujours qu’une seule et même histoire.

tous se détournent et soupirent. plusieurs lui disent : sois raisonnable. ils savent, eux, ce qu’il y a à comprendre de son malheur. son abandon. ils disent que c’est injuste mais qu’il faut le comprendre. ils savent. ils savent qu’ils savent.

elle n’écoute personne. elle entend tout. tout ce qui se produit lui parle de son histoire. de sa douleur. le moindre remuement de lèvre. elle entend ce qui ne se dit pas dans ce qui se dit. elle ne répond plus à son nom. plus rien ne la protège. il n’y a plus de frontière. ses yeux ne sont pas une frontière. le dehors l’assaille.

Aimer ce n’est pas être sûr et savoir toutes choses possibles. C’est toucher de plus près l’impossible. C’est deviner la faille, l’irréparable perte. Comprendre que quelque chose toujours manque.

 

 

5.


un matin, elle est devenue si légère qu’elle suit le premier vent qui passe. il y a tout de même cette force à elle. consentir. une croisière sur un voilier. l’homme est immense et brun. en lui tout est immense et brun. à l’instant où il plonge nu dans la mer sombre, la première nuit, la vue de son sexe l’effraie. cela peut donc être aussi grand. stupeur. puis elle n’a plus peur de rien. plus une seule seconde de peur. il dit ce qu’il veut, elle donne, il prend. il ne pose pas de question. il ne fait pas semblant. il ne promet rien. c’est bien. elle ne veut rien savoir non plus. quand il appelle, elle vient. elle est libre de venir.

elle vient toujours. seul son corps pense, veut. elle est ce corps. la journée le vent et la mer. la nuit ses mains immenses et brunes, son sexe. et c’est bien. un soir, à terre, il lui donne un bain. il la lave dans la baignoire, se lave avec elle, et la porte jusqu’à son lit. cette nuit-là soudain elle parle, elle lui dit toute l’histoire. détail par détail. tout. ce tout qui la hante et sans quoi elle n’est rien, dit-elle.

elle fait le chemin du retour pieds nus, ses chaussures à la main. elle est devenue si légère et si vide que plus rien ne la blesse. le petit matin pour la première fois depuis longtemps respire.


je suis toute seule dans une maison jaune verte et rouge.
dans le couloir, un infirmier agitant un thermomètre passe.
dans le couloir, un thermomètre agité par un infirmier passe.
dans le couloir, un thermomètre agité et un infirmier passent.
dans le couloir, un thermomètre et un infirmier agités passent.
dans le couloir, un thermomètre agitant un infirmier passe.
dans le cou, un loir, un thermo-maître, un gitan et le nain Firmier passent.
je suis jaune verte et rouge dans une maison seule.
je ne suis pas toute.

(la Timone, 25 novembre 1983)


c’est tout ce qu’elle a trouvé. ça comme on marche au bord d’une falaise. arguant soudain sept ans de séquelles : nez bossu et qui respire mal, après la chute en cyclomoteur, l’étreinte horrible du poteau. sept ans après. un nouveau nez ! le fou rire soudain dans l’autobus qui la conduit à l’hôpital. alors que tous la regardent, ce rire sans raison. effraction. comme si elle n’avait jamais ri jusqu’alors. fendue de rire, dit-on.

l’angoisse insupportable au moment de descendre, sans la prémédication qu’ils ont oubliée, le Dépeupleur serré très fort contre la poitrine sous la blouse blanche. panique. qu’ai-je fait ?

un cauchemar ce réveil. inoubliable épouvante. les yeux sans visage. les fils qu’elle arrache. hors de soi. partir. dépeuplée.

 

un masque au lieu d’un visage. ou bien c’était l’autre le masque, avec le nez bossu, le calle rouge que le poteau lui avait édifié, d’un seul coup, et qu’elle venait de faire raboter, sept ans après. c’était l’autre le masque, depuis longtemps, avant même la chute. ce visage-là, tout neuf, était si nu qu’il lui semblait qu’on voyait à travers. la folie d’abord. la folie furieuse de son geste.
puis les bleus s’estompant, l’enfance de nouveau, longtemps empêchée, s’y lisait. (elle respire.)

elle n’attendait plus rien. elle ne croyait plus même qu’attendre fût possible. ce que cela pût jamais avoir un sens, attendre. attendre, c’est attendre ce qui jamais ne vient. l’impossible.

 

c’est alors que ça arrive.
Il est là. lui enfin. lui.

 

 

6.


depuis plusieurs semaines déjà ils se parlent et se sourient comme s’ils venaient tout juste de faire connaissance. de leur amour ils ne parlent pas. à sa douleur non plus elle ne fait jamais allusion. elle puise dans le vide. le blanc.

l’insoutenable a cédé. a fait place. plus rien ne tient, en elle, hormis ce qui obstinément, envers et contre tout, persiste et qu’elle sait. elle aime.

épuisée et têtue, infiniment, elle tisse la distance.

et une nuit, il est là.

cela paraît impossible.
Il refusait sa voix, son corps, ne voulait plus rien venu d’elle. et elle qui répétait sans cesse : je le veux je le veux je le veux...

une nuit pourtant, il est là. l’agitation en elle est si grande qu’elle croit s’évanouir. elle le serre dans ses bras, elle l’embrasse passionnément, elle l’inonde de caresses et elle pense, avec une intolérable certitude : ce n’est pas lui.

chaque soir, à présent, il est près d’elle. il lui parle sans fin, la caresse.
une fois, il pleure. il dit : je ne peux plus partir, mon corps a besoin de ton corps, tout en moi t’appartient et sans cesse t’appelle. je ne peux plus supporter que tu sois loin de moi car alors je ne vis plus. c’est le soir de son anniversaire. un étrange malaise la prend. ils ont bu. dans le miroir brièvement. le bleu de la cuvette a marqué son visage. Il est là. Il vient d’avoir dix-neuf ans.

ils ne se quittent plus. elle respire à même sa bouche et boit son souffle. quand ils marchent dans la rue, l’un contre l’autre toujours, elle glisse sa main dans son pantalon et tient son sexe. au café c’est lui qui exige qu’une de ses mains trouve refuge dans sa culotte. sa fente humide.

Tout est là. il n’y a rien qui doive être dit.

 

 

7.


Il devient de plus en plus violent dans son amour. il dit que ce n’est jamais assez, que même nue elle n’est pas assez nue. qu’il voudrait ne pas s’arrêter de la respirer, de la toucher. de la pénétrer. puis il dit qu’il veut qu’elle vienne, elle, qu’elle s’empare de lui, l’absorbe, encore et encore. il lui ordonne de recommencer. de ne plus cesser.

maintenant qu’il exige qu’elle le prenne, son corps redevient pour elle un obstacle. elle a peur. autrefois lieu interdit – elle a gardé le souvenir affreux de ses refus et l’imagine encore parfois détournant la tête pour éviter ses baisers et ses caresses – il se change à présent en citadelle. alors qu’il supplie, elle murmure, paniquée : je ne peux pas.

alors c’est lui qui vient et en elle de nouveau ce bouleversement infini. (mais aussitôt, comme en queue de comète, un claquement de porte. bruit d’ombre.)

ils sont revenus dans la maison de la mère. elle aime qu’il y assiste à son bain. même entourés ils sont seuls au monde. ils ne voient personne.


parfois il lui fait la lecture à haute voix et elle peint. des petites femmes noires, sans bras, qui escaladent d’énormes rochers rouges en forme de visage d’homme. sa voix tissant le jour. l’oreille aussi vaste que le dehors. et la main qui peint seule.

elle dit : au fond tout est mirage. dès que l’on croit s’approcher suffisamment d’un être pour l’atteindre, il disparaît, aussitôt est autre. notre propre être est un mirage pour nous.


perfection sans faille de chaque jour.
mais la nuit un monstre hermaphrodite lui enfonce une aiguille dans le cou, s’apprête à la vider de toute sa substance. elle s’éveille en sueur et suffocante.


elle dit : maintenant que tu es là, je ne parviens pas à arrêter l’attente, et me voici rattrapée par je ne sais quoi, l’impossible, me voici à la poursuite d’une ombre, d’une absence, de ton absence, comme si elle seule conservait le secret inouï de ta présence.


Il pleure. Il dit : je ne peux plus te toucher.

Il dit que lorsqu’ils font l’amour à présent il pense que des millions d’hommes au même instant précisément ont dans leurs bras une femme qu’ils caressent et qu’ils pénètrent comme il le fait lui-même, exactement, que cette vision lui est tellement insupportable que ses propres actes et sa vie même lui semblent soudain absurdes et étrangers.

elle comprend. elle sait que l’exil de son sexe et les précautions qu’elle exige peuvent tuer le geste.

jamais on ne peut dire d’une épreuve, d’une douleur, aussi insoutenable soit-elle, il n’y en aura pas de plus grande.

dans la petite chambre bleue, lentement, ils font l’amour. presque immobiles, mêlés. tandis que sur la mer le soleil. comme s’ils. par leur étreinte arrêter la nuit.

ce ne sera jamais les mêmes gestes exactement. jamais les mêmes mots.

le seul moyen d’atteindre ce que nous cherchons, c’est d’en accepter la perte. la disparition.

elle écrit. nous cherchons un espace n’est-ce pas. les noms sont trop étroits.
l’emprise du sans-nom est trop vaste.
un espace blanc, par nous-mêmes inventé, dans lequel nous pourrions nous avancer l’un vers l’autre, sans masque. sans peur et sans rien à prouver. ne pas vaincre, simplement venir.

venir et être là.


Mais qu’est-ce donc que nous voulons ?

 

 

 

 



Florence Pazzottu / l’impossible (une archéologie)
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2007
w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m

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