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Textes


 

 


 

 

1.

 

« Bill Clinton a été enlevé » on disait, fin 1994, tu parles d'une histoire, la ville allait vers son millième jour de siège quand la nouvelle de l'enlèvement de Clinton se répandit comme traînée de poudre, blah blah blah, si traînée de poudre est l'expression qui convient — « Bill Clinton a été enlevé » annonçait la rumeur et tu te demandes bien qui l'a dite en premier, par où elle est passée avant de se transporter jusqu'à toi, la rumeur en question, mais qui parle, qui dit quoi, quel est le nom de celui qui le premier t'a mis la phrase en tête ? Tu ne sais pas, tu ne connais ni le nom ni le visage de celui par qui transita la nouvelle, comme quand plusieurs personnes parlent en même temps et qu'on ne sait plus distinguer les voix entre elles, eh bien tu n'as qu'à dire que ça aurait recommencé comme cela —
Le siège durait à n'en plus finir, on comptait les jours, on barrait les semaines — L'alternance des jours et des nuits et toujours rien ne venait, rien à attendre sinon relever les jours qui passent, « Un jour c'est toujours ça de gagné » tu te disais, histoire d'ajouter quelque chose — L'hiver était là, d'un jour sur l'autre le siège était reconduit à l'identique, la nuit tu balançais entre la veille et le demi-sommeil, et le matin revenant tu étais presque rassuré d'entendre les rafales reprendre, de jour en jour le siège était renouvelé par reconduction tacite et tu éprouvais les plus grandes difficultés, pour ne pas dire autre chose, à continuer d'appeler ça une ville — Disons que quelque chose t'empêchait de désigner la ville par son nom usuel alors que ceux qui tombaient sur la voie publique étaient inhumés à l'endroit même où les balles les avaient atteints, sans autre forme de procès ils venaient investir les jardins, peupler les arrière cours, remplir les terrains de football, refroidir sous les bâches fournies par l'ONU —

 

 

2.

 

La ville et toi, mille jours de siège avaient suffit à vous rendre méconnaissables l'un envers l'autre, tu avais le sentiment d'avoir été affecté dans un pays étranger, un territoire où tu n'aurais pas droit de cité, bien que n'ayant aucun autre endroit où aller — Dans ton idée la ville n'était plus que l'image accidentée d'elle-même, S. ressemblait davantage à une zone de test qu'à ce qu'on désigne communément par une ville, quelque chose t'arrachait à ta vie antérieure et S. était devenue un objectif militaire, un point de chute pour obus et projectiles divers, une ex-ville dont personne n'était en mesure de s'extraire physiquement — 
En quelques mois S. s'était transformée en un terrain d'expérience — Tu occupais le point zéro et on rapportait qu'à la frontière la signalétique annonçait non pas S., mais tantôt New York ou London, tantôt Paris ou Bruxelles — La ville était proprement dépossédée de son nom propre et tu te demandais ce que l'expérience en cours tendait à prouver, quel phénomène cherchait-on à provoquer — Où voulait-on en venir ? Que cherchait-on à déduire ? A quelle conclusion espérait-on parvenir ? Tu te sentais transporté à l'intérieur d'une histoire dont tu ne pouvais accepter l'argument, tu ne pouvais te résoudre à l'idée que ta place soit là, peu à peu tu te détachais de toi-même et tu te demandais si la fausse signalétique existait réellement, ou si ça n'était qu'une histoire de plus — La seule chose que tu étais à même d'affirmer est que ta ville, tu allais dire ton ex-ville, d'un jour sur l'autre ton ex-ville était débaptisée puis rebaptisée, un jour la ville prenait le nom de New York, le lendemain le Japon comptait brusquement une seconde capitale, plus tard les écriteaux adoptèrent des noms composés, un jour tu habitais à Washington/Berlin, le lendemain tu te trouvais sur l'axe Berlin/Bruxelles, deux jours plus tard la ligne Berlin/Bruxelles avait été remplacée par Strasbourg/Washington —

 

 

3.

 

Les jours filaient à mi-tempo, dehors les feux d'artifices reprenaient à heure fixe, les balles traçaient des lignes brûlantes, des traînées rouges traversaient le ciel et l'hiver était là, un hiver accrocheur, insistant, le genre d'hiver tenace, un hiver somme toute paradoxal puisqu'en dépit du froid vif la neige ne tenait que deux trois jours en tant que neige, pas davantage, dès le troisième jour la neige se mélangeait aux éclats de verres de chaux et de métaux, le troisième jour la neige glissait dans l'inclinaison des rues de l'ancienne station olympique, la neige en fondant laissait derrière elle un dépôt métallique et c'est à peu près à cette période que tu troquas une livre de levure contre quatre piles électriques — Disposer de quatre piles électriques signifiait que le poste de radio allait pouvoir émettre à nouveau, fut-ce à raison d'une heure chaque jour, c'était toujours ça de gagné sur le black-out ordinaire —
De toute façon en matière d'information n'importe quoi valait mieux que rien du tout — C'était l'hiver 94, la nuit tombait deux fois, il y avait la nuit de 17 heures contre la nuit de 22, des satellites espions contrôlaient le déroulement des opérations et on disait que des systèmes de télédétection suivaient en temps réel les déplacements suspects, des appareils de reconnaissance survolaient la plaine à haute et à basse altitude, et pendant ce temps la population était assignée à mimer les gestes d'une survie minimale, le périmètre restreint des parties habitables était travaillé par des comportements réflexes, une mécanique de gestes que nulle finalité ne guidait, le film quotidien du siège se composait d'une suite de faux mouvements, chaque séquence présentait un semblant d'activité que n'animait aucun objectif qu'il aurait été loisible d'atteindre, au final — Quand on signale une alerte générale tout le monde s'accorde à dire que cela n'a pas de sens, c'est un message nul, un signe vide, l'alerte générale est une donnée permanente, l'espace aérien comprend des centaines de détecteurs électromagnétiques, des détecteurs électromagnétiques suivent en temps réel les mouvements de terrains et aux entrées de la ville des panneaux signalétiques vous souhaitent la bienvenue à Paris, ou bien l'inverse ce sont les panneaux parisiens qui portent l'inscription S., précisément tu ne sais plus — Maintenant tu as oublié le nom de l'endroit où tu es, tu ne sais plus d'où tu parles ni à quoi tu sers, quoi qu'il soit cette absence ne changera rien au fait que tu n'as ni nouveaux mondes à explorer ni mission à remplir, tu ne peux obtenir le salut de personne, tu n'as aucun ordre à rétablir, aucune maison ou compagne à rejoindre, tu es dans un livre que tu ne parviens pas à relire , un film perdu dont tu cherches à te procurer une copie —
Une fois debout tu te contentais de rester en éveil, tu pensais la succession des jours comme un enchaînement de temps morts où chaque seconde te donnait l'occasion de vérifier que tu étais effectivement en vie, voilà tout, la ville était assiégée depuis bientôt mille jours, certains les comptaient un à un, manière de faire passer le temps, toi si tu les comptais c'était vraiment malgré toi, machinalement tu relevais le passage des jours comme un musicien note les temps, comme on mesure les intervalles, comme on tient compte des silences — Car tu avais contracté l'habitude de t'inscrire dans une période donnée et une fois la mesure intégrée il te serait peut-être possible de te soustraire à ce décompte systématique pour, le moment venu, improviser si nécessaire —

 

 

4.

 

Ainsi des lampes faites avec presque rien, combinaison entre l'électromoteur d'un lave-linge et le moteur récupéré d'une voiture, ainsi des steaks sans viande à base de levure, le goût neutre des gâteaux et l'eau du thé qui réchauffe dans des boîtes de conserves, si on peut donner le nom de thé à des feuilles quelconque dont on consomme la bouillante solution — Ainsi la hantise des calendriers et une pénurie de cigarettes, les nuits et les jours passés près d'un tuyau à gaz, la nuit qui tombe à 17 heures et le silence qui revient, ainsi la nuit qui vient trop tôt, le couvre feu de 22 heures et le rapport entre la vitesse de déplacement d'un homme qui court et celle d'une balle qui traverse l'horizon — Là une vague pensée vers le millième jour de siège, ici une pensée plus précise pour ceux qui ont décidé de ne plus sortir de leur cuisine, ceux qui se sont progressivement soustraits à la lumière du jour —
Ainsi la nouvelle génération de balles explosives, ainsi les lignes rouges et brûlantes dans le ciel, la crainte d'une effusion soudaine de lumière blanche et cette peur si particulière, inséparable de l'odeur du phosphore, ainsi la peur panique et des phrases qui prennent forme au milieu de tout ça — Sans oublier les périodes la cadence le phrasé et l'odeur de la bougie qu'on rallume, soir après soir, la sensation glacée du réveil et le sifflement des balles qui se perdent en rafales, les mortiers du matin et les détonations diurnes, les soit disant alertes générales, les déclarations des diplomates, les promesses de paix et le craquement des pneus des voitures sur la chaussée enneigée, le brouillard qui ne se lève pas et une certaine habitude à déchiffrer les sirènes — Ainsi les heures qui défilent au rythme des bombardements divers, l'eau qui finit par bouillir dans une boîte en métal et une rumeur malheureuse qui annonce le prochain retour du courant électrique — Ainsi le matin qui revient à la charge en même temps que l'annonce de l'enlèvement de Bill —
L'hiver et les balles avaient pris leurs quartiers dans l'ancienne ville olympique, à cause du gel sur les canalisations les appartements ne disposaient plus de l'eau courante et s'il t'arrivait de sortir en plein jour ce n'était que contraint par une nécessité impérieuse, la plupart du temps c'était une pénurie courante qui te précipitait dehors, un besoin en eau potable, nécessité de trouver du bois ou recherche de tickets de rationnement — En y repensant tu ne faisais rien de spécial de tes journées sinon, peut-être, constater ta présence au monde, de toute façon il n'y avait guère de choses auxquelles tu aurais pu vaquer, ici ou là, dans la pièce aux murs dénudés où tu demeurais du matin jusqu'au soir, te consacrant à l'écoute des grondements du demi-monde environnant, et quand bien même tu tentais de couper court à cette ligne monotone en parcourant des livres auxquels tu avais déjà consacré des centaines d'heures de lectures silencieuses — Tu lisais vaguement, tu contenais chacun de tes gestes, tu ne te laissais jamais aller complètement, tu ne sortais jamais tout à fait de toi-même, tu essayais de lire tout en gardant à l'esprit ta position exacte dans la pièce, constamment tu te devais de connaître l'intervalle qui te séparait des murs porteurs — 
Entre les vivants et les morts la différence te paraissait minime, parfois il te semblait entendre quelqu'un rire aux éclats, tu percevais un rire isolé, ironique et cruel, tu croyais entendre des applaudissements nourris, des chants de supporteurs, des huées, des hourrah, tu recevais un ensemble de manifestations indistinctes que tu n'aurais su localiser, et quand tu relevais la tête de tes livres c'était pour te demander ce que tu foutais là, tu te demandais ce que tu foutais encore là tandis qu'en fond sonore les bombardements reprenaient — Les mortiers explosaient et les jours passaient comme indifférents les uns aux autres, quand deux ou trois cents obus tombaient sur la ville tu te sentais pour ainsi dire gâté, voyez-vous, le silence ne te disait rien qui vaille, au mieux cela signifiait qu'une offensive imminente se profilait, « Pire encore que les autres » tu pensais, sans pour autant savoir précisément ce qu'il fallait entendre par ces mots —

 

 

5.

 

C'était l'hiver, les arbres tombaient, les chiens erraient, les chiens de races étaient abandonnés par leurs maîtres, la plupart des arbres mourraient avant même de faire des feuilles, et à défaut d'eau courante tu te ravitaillais avec de l'eau de pluie récupérée dans un seau — Trouver un robinet encore en mesure de délivrer de l'eau, telle était, est encore, la première mission quotidienne des familles — Il y avait des points d'eau qui parvenaient à résister au gel sans qu'on sache pourquoi, on ne savait pas bien pourquoi certaines canalisations tenaient d'autres pas et ta mission première consistait à se fournir en eau potable, « même un litre» te disais-tu quand tu étais à ton tour amené à explorer la ville à la recherche d'un point d'eau encore viable, « même l'eau sale, je la prends» —
Les matinées où ne venait pas ton tour d'aller chercher des ravitaillements, parce que ta famille était pourvue en eau, en bois, en aliments, dès le matin tu te postais derrière ta fenêtre, tu avais pour coutume de sélectionner un individu, tu désignais une silhouette au hasard et la prenais en filature aussi longtemps que celle-ci restait à portée de vue, de ta position derrière la fenêtre tu t'affairais à suivre du regard un individu en train de parcourir la ville, sans doute lui aussi à la recherche d'un point d'eau, tu observais invariablement la progression de ton double, tu te projetais sur ta doublure dans l'espace public, un de ces personnages cible qui n'ont de cesse de traverser les rues en courant —
Les balles traçaient des lignes brûlantes et c'était une vision récurrente que celle de ce profil courbé que tu retrouvais en train de battre les rues et les boulevards, d'une matinée sur l'autre, c'était une cible à 500 Deutsche Marks que tu appréhendais sans bouger, personnage sans nom d'une longue séquence que dirigeait en sous-main un tireur sans nom sans visage, c'était une silhouette sans âge que tu apercevais depuis ton unique fenêtre, il semblait que c'était un même profil d'ombre qui d'un jour sur l'autre empruntait un chemin identique, passant le pont Skenderija au sprint, trottant le long de l'avenue du Maréchal Tito, sillonnant la vieille ville, rasant les murs et les murets, longeant les façades des immeubles, contournant la place de la Présidence par le passage ouvert d'un cinéma éventré, etc, etc — Le matin tu retrouvais une silhouette, qui aurait pu être la tienne, se déplaçant en fonction de la position supposée des tireurs, en tentant de s'extraire du cadre où un tiers le tenait en respect, trouver de l'eau constituait ta première mission et le reste de ton temps se perdait dans l'abri relatif d'une cuisine et tu gardes et garderas en mémoire l'image mouvante de cette silhouette qui progressait entre le quadrillage serré du tissu de balles perdues, silhouette qu'accompagnait parfois le roulement mécanique d'un engin sur roulettes, une composition faite à partir d'éléments pris à différents jouets —
C'était l'hiver, la course des porteurs d'eau était sous-titrée par le sifflement des balles et dans les appartements la nouvelle de la disparition de Bill Clinton commençait à se répandre —

 

 

6.

 

« Bill Clinton a été enlevé », la phrase sortit du poste de radio, la phrase fut prononcée par la voix neutre d'un speaker anonyme, le speaker lut la phrase deux ou trois fois d'affilée puis l'annonce fut mise en boucle, tantôt il y avait de l'écho, tantôt la voix sortait saturée de larsens — « Bill Clinton a été enlevé », « Bill Clinton a été enlevé »,  « Bill Clinton a été enlevé », que fallait-il en conclure ? Après la ville c'était maintenant au tour de Bill Clinton de disparaître de la circulation — Bill Clinton faisait dorénavant partie des otages permanents, résident à temps plein de cette ville fantôme que chacun espérait quitter au plus vite — Chacun espérait secrètement recevoir un sauf conduit lui permettant de partir, le pays n'avait plus de nom ni non plus de frontières, et c'était précisément là, dans ce trou, dans ce monde réduit et verrouillé, que Bill Clinton avait été enlevé, enlevé ou kidnappé, tu ne sais plus lequel de ces mots s'approche au plus près du nœud de l'affaire —
Tu te rappelles que le jour où la rumeur de l'enlèvement de Bill est venue jusqu'à toi, tu t'étais dit qu'à défaut de nourriture ça faisait toujours une histoire à se mettre sous les dents, voici ce que tu pensais sans toutefois te risquer à l'affirmer à voix haute — Les histoires, en effet, ça faisait déjà un bout de temps que personne ne voulait plus les entendre — En principe les deux parties en conflit parlaient dans une langue identique, mais vue la manière dont tournaient les événements tu as vite pressenti que la tienne était en train de devenir celle des vaincus, qu'après avoir disposé de deux alphabets tu risquais de te retrouver privé de parole, cette parole dont tu avais toujours fait usage te serait retirée, et dès lors tu serais obligé de parler dans une langue appartenant à l'ennemi — Que répondre à cela ? Tu basculais peu à peu du côté des vaincus et tu n'avais de cesse de reprendre du début, remonter le cours de l'histoire, du stokavien choisi par les poètes à partir du parler d'Herzégovine, jusqu'au cyrillique que le siècle avait vu disparaître des programmes scolaires – Non, disparu n'est pas le mot, il serait plus juste de dire que le cyrillique avait été confisqué — Non, pas confisqué, l'alphabet et la langue avaient été rapatriés, expropriés peut-être, à force les mots viennent à t'échapper, si c'est ça le nœud du problème —
Quant au Bosancica, il n'avait plus cours depuis longtemps — « Ecris comme tu parles » on disait au XIXème siècle, une lettre équivalait alors à un signe et aujourd'hui la langue était au premier plan des sources de discorde, ça tu peux le dire — Déjà l'espace vital commençait à manquer, les parties habitables se rétrécir d'un jour sur l'autre, d'un jour sur l'autre le paysage alentour n'était jamais identique à celui que tu avais gardé en mémoire, si mémoire est le mot, un bâtiment tombait, une façade était éventrée, une voie était ouverte ou un passage était obstrué, c'était selon, rien n'était fixe excepté l'état de siège, la ville se désintégrait à partir de son centre, comme lorsqu'un écran implose, affaissement du son, réduction de l'image, écran noir — Et donc ton espace vital se limitait au périmètre exigu d'une cuisine et tu n'en finissais pas de découvrir la ville sans Elektroprivreda, la ville sans Valter Peric, tu découvrais à quoi ressemblait une ville sans bureaux de poste, sans écoles ni lycées techniques — Passons — De jour les bruits d'explosifs occupaient la totalité de l'espace sonore, entre les mortiers et les balles tu n'avais ni le temps ni la place d'en placer une, et tu te demandais ce qu'il te restait à dire, par quel moyen pourrais-tu reprendre la parole — Dans quelle langue devras-tu dorénavant t'expliquer ? L'enseignement du cyrillique avait reculé au bénéfice de l'alphabet latin, question alphabet le cyrillique était la seule écriture autorisée d'un côté, langue maternelle de l'autre et toi tu ne savais plus très bien à quoi t'en tenir — En 1992 la ville fut décrétée en état de siège, l'ex-pays fut divisé entre les deux parties en conflit et des mois durant, si tes souvenirs ne mentent pas, il te fut impossible d'aller jusqu'au bout de tes phrases —
Jamais personne, tu te dis maintenant que l'important est que personne n'ait jamais le dernier mot —

 

 

7.

 

« Il s'est fait enlever » on répétait, enlevé par quelque groupuscule sans nom et sans visage, enlevé avant même que quelqu'un ne l'ait aperçu, le président Clinton avait été enlevé dans l'ex-pays comme on le nommait du côté de l'Europe, tandis que du côté des autorités officielles ta langue, ou si tu préfères ton ex-langue, ton ex-langue était dorénavant appelée serbo-croate — Oui, pour le moment tu n'as plus qu'une ex-langue et ton ex-pays n'existe pas davantage, en vertu du règlement de la fédération internationale de football celui-ci ne pourrait présenter une équipe nationale pour les Coupes des Nations, en 1984 la ville accueillait les épreuves olympiques et dix ans plus tard la rumeur persistait à dire que Clinton était arrivé au petit matin sous haute protection militaire, avec paraît-il un discours historique en tête —
Ce jour-là, nommons-le le jour J, le président Clinton était venu chercher sa place dans les livres d'histoire, le jour J Bill Clinton arriva avec un discours historique mais la rumeur ne lui laissa le temps ni d'articuler le moindre mot ni de mourir en héros frappé par une balle perdue du haut de sa tribune — « Bill Clinton vient d'être kidnappé » annonça la radio, bientôt on n'a plus parlé que de ça, une fois l'information tombée il y eût d'abord un temps de latence, quelques minutes silencieuses où chacun paraissait chercher ses mots, puis les conversations reprirent, tout le monde se mit à parler en même temps — C'était reparti : chacun y allait de son commentaire, chacun donnait sa version, à sa manière chacun hallucinait l'histoire, bref aussitôt l'information diffusée par la radio, de porte en porte, que ce soit dans les arrières cours ou bien sur les paliers, tout le monde se mit à spéculer sur la disparition de Bill —
D'emblée le discours de Clinton était promis aux livres d'Histoire, voici ce que la rumeur rapportait — Bill Clinton, bravant le froid de l'ancienne ville olympique — qui se souvient des Jeux d'Hiver 1984 ? — bravant le froid et la menace des balles le président Clinton devait prononcer son discours en plein air, sur le perron d'une ambassade, devant l'hôtel de ville, sur la place où le 28 février 1914 François Ferdinand d'Autriche fut assassiné — Le jour J, on racontait qu'il espérait refaire le coup du :

« ICH BIN EIN BERLINER »

ou bien à la manière du Willy Brandt de 1970 visiter le ghetto et s'agenouiller devant un monument dédié à la mémoire des victimes, ce qui ne veut rien dire — Plus tard, une deuxième rumeur annonça le prochain retour du courant électrique, une troisième avança qu'un accord imminent venait d'être conclu en haut lieu, une quatrième raconta qu'un mur devait séparer la ville en deux zones, pendant ce temps un speaker radio ZID énonçait les conditions nécessaires à un cessez-le-feu, un second speaker lut les mauvais vers d'Aragon sur fond sonore de bombardements intensifs, le tout coupé par des rires enregistrés — Depuis ta cuisine tu recevais tout cela de manière simultanée, et à intensité égale, d'un côté tu entendais les balles siffler dans le brouillard du matin, de l'autre on racontait que le tunnel reliant Dobrinja et Butnir était en voie d'achèvement —

 

8.

 

La rumeur se précisa, quelques minutes après que l'information de l'enlèvement de Bill ait été reçue par tous, on commença à entendre parler d'un film, vingt six secondes d'images animées issues d'un film amateur, on expliquait qu'à la mi-journée une chaîne de télévision avait interrompu ses programmes et diffusé un flash d'information spécial, certains racontaient avoir vu un film de mauvaise qualité et en dépit de la qualité médiocre du document filmé on reconnaissait néanmoins Bill Clinton à l'image – Dans ta vision, l'histoire avait commencé à 11h39 dans le temps universel— Résumons :

Il est 11h39 quand un hélicoptère blindé non identifié se pose sur la piste de l'aéroport international, sous la protection rapprochée d'une patrouille d'élite Bill Clinton débarque dans la ville assiégée —  Bill Clinton opte pour une arrivée anonyme, le président Clinton arrive à S. sans que les autorités de la ville n'en aient été informées, à l'exception de ses proches conseillers quasiment personne n'est au courant de la venue de Bill et nombreux sont les conseillers à la présidence américaine à s'être formellement opposés à cette visite éclair dans la ville assiégée, « Trop risquée », «Offrant trop peu de garantie en matière de sécurité », « Un piège », « Une véritable folie » — En un sens, tout cela était vrai, mais il était tout aussi vrai qu'un discours prononcé dans la ville assiégée lui vaudrait un ticket d'entrée dans les livres d'histoire, un chapitre une image seraient imprimés et réimprimés pour des siècles, alimentant les multiples éditions avec, au dessous de la photo, toujours cette phrase historique en guise de légende :

« I AM AN… »

Il aurait suffit d'une phrase, tu pensais, pourvu que les mots soient choisis, une seule phrase aurait pu lui valoir une manière de concession pour l'éternité dans les manuels d'histoire —

Il est 11h39, il est 11h40, la première minute propose un plan fixe, entre 11h39 et 11h40 rien de visible ne se passe —

Il est 11h41 dans le temps universel et Clinton quitte l'hélicoptère de l'armée américaine, dès sa sortie de la cabine des militaires américains se groupent autour de lui, une garde rapprochée le recouvre afin qu'il soit protégé des balles, l'horloge indique 11h41 et le corps de Bill est intégralement dissimulé dans cette manière de bouclier humain, le président Clinton est entièrement masqué de telle sorte qu'à 11h41 précises Bill Clinton aurait pu très bien être quelqu'un d'autre —

Il est 11h42 : Bill Clinton n'a pas encore réapparu et Bill Clinton traverse la piste sous escorte rapprochée, personne n'a encore entrevu son visage, mais une fois l'escorte parvenue dans le Grand Hall la situation est complètement bouleversée — On raconte qu'à 11h42 trois coups de feu furent tirés, l'image glisse en différents points de l'espace, dit-on, dans la confusion générale la scène est délicate à cadrer, dans la confusion générale de l'aéroport international, entre 11h41 et 11h42 l'homme à la caméra lutte afin de tenir l'objectif fixement —

Il est 11h43 : maintenant Bill Clinton avance à visage découvert, viennent des tirs en rafales et le président américain quitte l'aéroport sous la menace d'une arme, une arme est pointée sur la tempe du président en fonction et dorénavant tout est confus, tout est instable, ce qui se passe est a priori incroyable, et bien qu'a priori impensable l'enlèvement de Clinton est cependant vérifiable à l'image : il est 11h43 et les services de sécurité suivent la scène à distance, de prime abord la situation leur semble trop dangereuse pour tenter de s'interposer entre le président et des ravisseurs, toute intervention précipitée risquerait de mettre le président Clinton en danger — Les services de sécurité se tiennent à distance, suivent le déroulement de l'opération un œil plongé dans le viseur, les ravisseurs semblent parfaitement déterminés à mener leur action jusqu'au bout, coûte que coûte, la caméra bouge et les sujets ont du mal à rester dans le champ — Il est 11h43 dans le Grand Hall et plus personne ne comprend ce qui se passe — On entend encore trois coups de feu, hors champs des individus se mettent à crier, un second mouvement de panique traverse la foule, une bousculade jette les figurants à terre, on entend un grondement, la caméra bouge, la caméra tremble et on voit Bill Clinton quitter le hall le visage découvert et dirigé par une arme — Dans la confusion générale le travelling du cinéaste amateur est difficile à tenir, la caméra bouge, l'image fuit, par moments un mouvement brusque l'oriente vers le sol, hors champ on entend des cris, des sifflements, des hurlements—

 

 

9.

 

Pendant que l'histoire continuait de s'écrire, l'eau pour le thé réchauffait sur un poêle, l'eau réchauffait sur le poêle et chacun reformulait librement l'histoire de la disparition de Bill, les spéculations se poursuivaient et le film de l'enlèvement comptait à présent des centaines de versions — Si personne ne pouvait affirmer avoir vu le film documentaire retraçant l'enlèvement, chacun s'en faisait néanmoins une idée, chacun y allait de son commentaire, chacun décrivait sa version — On aurait dit que chaque version en appelait une autre, que chaque nouveau détail produisait de nouveaux épisodes, chaque nouvel épisode générait un nouveau récit et la moindre précision ouvrait des perspectives inédites, chaque nouvelle lecture interrogeait les récits précédents — Pour ne pas être en reste, tu t'étais toi aussi permis de donner ta propre traduction —
Le film, disait-on, apportait la caution du visible, une preuve par l'image animée, preuve que toutes les analyses avaient été incapables de déduire — Le film retraçant l'enlèvement de Bill Clinton quelqu'un disait l'avoir vu à l'image, diffusé depuis l'écran de son téléviseur, le film durait vingt-six secondes (« Vingt-six secondes de film ? Si ça c'est pas une preuve » on entendait, « Ce qui se montre se démontre » on expliquait, des images clés que la télévision décomposait en vitesse lente, voilà ce que certaines voix relataient dans la confusion générale) —
Mais demeurait un trou — L'instant où Bill Clinton devenait un otage était absent du film —? Entre l'instant où Clinton pénétra dans le bâtiment de l'aéroport et son arrivée dans le Grand Hall il s'était passé quelque chose, oui mais quoi ? Entre 11h42 et 11h43 le président Clinton était passé des mains de sa garde rapprochée à celles d'on ne sait quels ravisseurs, et tu te demandais encore comment l'affaire avait été possible en un si bref laps de temps, sans doute certaines choses avaient eu lieu au niveau de l'ancien poste de douane — Certaines personnes rapportèrent que c'était depuis son hélicoptère, directement, que l'enlèvement de Clinton avait été programmé, d'autres voix racontaient qu'une association de malfaiteurs portant cagoules et treillis avait attendu que Bill rejoigne les salons de l'ambassade pour s'emparer de lui — Dans tous les cas de figures on s'accordait à dire que le président américain avait été pris dans un piège, l'enlèvement n'avait été encore revendiqué et le film, disait-on, ne donnait pas la totalité de l'histoire, à peine proposait-il en conclusion l'image d'un président américain tenu en respect par une ennemi anonyme — Une partie du film est manquante, tu pensais, une séquence a été retirée, certains plans ont été tronqués, le film retraçant son enlèvement ne comptait guère que vingt vingt-deux images à la seconde et de ton côté tu te foutais pas mal qu'un supplément d'information vienne confirmer ou infirmer l'annonce de l'enlèvement de Bill — Dans ce film on racontait qu'on voyait tout, mais tout ce que donnait à voir le film retraçant l'enlèvement de Clinton personne n'était réellement en mesure de le raconter en entier — Entre temps il s'était passé autre chose et on murmurait que c'était ailleurs, dans les parties perdues dans les images prélevées de ce film introuvable qu'il aurait fallu chercher le fin mot de l'histoire —

 

 

10.

 

Quoi qu'il en soit tout le monde s'accordait sur le fait que S. comprenait un prisonnier supplémentaire — Le président Bill était dorénavant assigné à résidence dans l'ex-ville olympique, on racontait, sans doute y avait-il quelque chose de rassurant de penser qu'au fond plus personne n'était à l'abri, ici et maintenant, pas même le président des États-Unis d'Amérique — En matière d'informations rien de précis n'avait réellement filtré, la rumeur se suffisait à elle-même, l'important était de dire que le président Clinton était retenu dans la ville assiégée, exactement comme chaque habitant de S. — Hormis les auditeurs de radio ZID personne ne pouvait être au courant de la détention du président américain, rien ne sortait, rien ne rentrait sinon les balles, les mortiers et la luminescence du phosphore, la ville assiégée était exclue des échanges, des mouvements et des commerces, et on disait que l'histoire ne sortirait pas de la ville encerclée tant que Bill ne serait pas retrouvé, mort ou vif —
Qui se souvient à quoi ressemblait la ville en 1984 ? Le jour avançait sur la ville toujours possédée par la brume, l'absence de cigarettes commençait à se faire sentir, les services hospitaliers étaient saturés et les médecins étaient à court de diagnostics — « Le plus facile ce sont les malades qui présentent les symptômes d'une maladie » avait déclaré un neuropsychiatre, l'eau parvenait à ébullition et toi tu tentais de capter un peu de chaleur en te tenant au plus près du poêle — Si certains espéraient encore recevoir un sauf conduit pour quitter la ville il y avait longtemps tu ne songeais plus à t'enfuir, car tu savais cette perspective vaine, aussi demeurais-tu entre les quatre murs de l'appartement familial, tu allais et venais d'un bout à l'autre du séjour, parmi les voix en train d'aller et venir, les mots qui se chevauchent, les phrases qui restent en suspens, les phrases qui se télescopent au point qu'on ne sait plus qui parle, qui dit quoi, ni ce qui est présentement dit, de toute façon tu t'en fous, ce qui compte c'est que ça parle — À l'occasion ton regard se noyait dans le halo rougeâtre de la plaque chauffante, par économie le poste de radio ne resta allumé que quelques minutes, et une fois celui-ci éteint ce fut au tour de la rumeur de reprendre le dessus — La rumeur était une façon comme une autre de rompre le silence, de ton point de vue le silence était bien plus pénible que les détonations des mortiers et personne ne paraissait en mesure de localiser Bill Clinton — 
Où pouvait-il être caché ? À l'instant T. où tu parles le président Clinton est peut-être toujours retenu prisonnier quelque part dans la ville, si ça se trouve — Le jour avançait et la rumeur persistait à dire que Clinton avait disparu — —  « Bill Clinton a été enlevé  », « Bill Clinton a été enlevé  », d'une porte à l'autre l'information circulait à une vitesse pas possible, on racontait aussi que les journalistes encore présents dans la ville ne tenaient plus en place, pour rire on les décrivait en train d'attendre qu'une dépêche AFP, qu'une dépêche Reuters vienne confirmer la nouvelle — à cause du gel les lignes téléphoniques étaient hors de fonction, les envoyés spéciaux contactaient leurs informateurs sur place et on racontait que le siège d'Oslobodjenje, le dernier quotidien local présent dans la ville assiégée, demeurait injoignable, on se racontait que ça arrivait en cascade, que les salles de presse bouillaient, que les journalistes hésitaient entre effervescence légitime et hystérie collective, et faut dire qu'il y avait de quoi, un scoop de première importance, depuis Kennedy défilant sur Dealey Plaza on n'avait pas connu mieux dans le genre, si ça se confirmait — Si ça se confirmait ? Une confirmation avait peu de chances d'arriver, seuls les événement ayant lieu dans la rue, sous les fenêtres demeuraient accessibles, à S. l'information valait bien la fiction, après tout, et tous les participants au forum auraient trouvé dommage qu'une aussi bonne histoire s'arrêta si tôt, oui, qu'est-ce qui empêchait de raconter l'histoire de bout en bout — L'enlèvement n'avait pas été ni confirmé ni infirmé, l'enlèvement demeurait sans motifs et chacun attendait un supplément d'information — Disons que le supplément d'information c'est à toi, à toi et à tes semblables, qu'il revenait de le produire, en dernière instance — Aussi la rumeur reprit-elle :

À 12h10 selon l'ambassade des États-Unis en Bosnie « dès événements d'une gravit extrême ont eu lieu à l'aéroport ». Une attaque visant le président américain aurait eu lieu.

À 12h12 sur son site internet un groupe armé se revendiquant anti-impérialiste revendique l'enlèvement de Bill Clinton, président des Etats-Unis d'Amérique. Le nom du groupe n'a pas été identifié. Les revendications sont floues.

À 12h13 la chaîne d'information américaine CNN interrompt ses programmes et diffuse un flash d'information spécial. Pour la première fois on parle d' « acte terroriste ».

À 12h14 l'ambassadeur américain en Bosnie confirme l'enlèvement du président Clinton.

À 12h15 un deuxième groupe revendique la paternité de l'attentat. Le groupe est inconnu des services de polices. Aucune demande de rançon ni revendication politique ne sont exprimés.

À 12h16 l'état-major des armées américaines et européennes confirme que les réseaux aériens et routiers autour de la ville de S. sont bloqués. Le chef des casques bleus en Bosnie parle d' « attaque contre l'humanité ».

À 12h18, depuis Strasbourg le président du Parlement européen parle « d'une manœuvre crapuleuse », visant à « faire échouer le processus de paix dans l'ex-Yougoslavie» dans lequel « Bill Clinton s'est investi avec beaucoup de conviction, beaucoup de courage ».

À 12h19 on apprend que deux gradés américains auraient trouvé la mort durant les violents assauts ayant entraîné la prise d'otage.

À 12h20 le vice-président américain dénonce « un acte horrible, un chantage à la liberté et à la démocratie ». Il fait la promesse que « les coupables seront retrouvés » et jure devant Dieu «  que leurs actes seront punis ».

À 12h24 le premier ministre britannique fait part de sa « stupéfaction » et de son « horreur » devant cet « acte abject» . Il dénonce un « acte terroriste, une lâcheté que nous nous devons de chasser ». « Notre détermination à lutter contre le terrorisme est supérieure à leur détermination à détruire », précise-t-il.

À 12h25 le président Français se déclare « solidaire des États-Unis d'Amérique ». Il assure les américains du « soutien total de la France  » et propose « une mise en commun des moyens afin de retrouver le président Clinton comme nous l'avons connu, un homme libre ». Puis, s'adressant directement aux auteurs de la prise d'otage, il déclare : « Vous ne gagnerez pas. »

À 12h26 le chancelier allemand, en visite en Turquie, déclare depuis Istanbul que « plus que jamais nos démocraties doivent se rassembler et faire preuve d'unité face à la menace terroriste ».

À 12h27, à Rome le parlement italien décide de suspendre ses travaux.

À 12h28, depuis la Maison Blanche le secrétaire d'état américain chargé de la défense parle de « crise sans précédent. »

À 12h32, depuis Madrid le premier ministre espagnol se déclare « profondément choqué » par « cette démonstration de sauvagerie ». Néanmoins il fait part de sa « confiance envers les forces démocratiques » et témoigne sa « sympathie pour le peuple américain ».

À 12h40 les nationalistes serbes démentent toute implication dans l'enlèvement de Bill Clinton. Par la voix de leur chef militaire ils soulignent qu'« un tel geste irait à l'encontre de nos revendications, et par conséquent nuirait à notre cause. »

À 12h41 un troisième groupe revendique l'enlèvement. Pour le moment, aucune revendication claire n'est formulée.

À 12h48 les nationalistes croates nient avoir participé à l'enlèvement de Bill Clinton. Le président croate tient à préciser « l'effet pervers d'un pareil acte » et « sa complète contradiction avec notre vision du monde ».

À 12h52 selon CNN des dizaines de milliers d'américains manifestent « un peu partout dans le monde » en agitant la bannière étoilée.

À 13h10 la commission européenne fait savoir qu' « une réunion réunissant les principaux chefs d'état se teindrait dans les prochaines heures » afin « de coordonner nos efforts  pour obtenir au plus tôt la libération du président Clinton».

À 13h25 le ministre de la défense américain promet que « la vérité sera faite sur cette histoire » et que « les coupables, où qu'ils soient à l'heure actuelle, seront retrouvés, et punis ».

À 13h45 l'opération « Save the president » est officiellement lancée.

 

 

11.

 

Ensuite on annonça une forte récompense à ceux qui donneraient des informations fiables concernant les ravisseurs de Bill, une récompense énorme à la hauteur de l'énormité de l'événement — « Combien ça vaut un président américain » on demandait — À l'usage de l'argent on avait substitué le troc, les banques ne disposaient plus de fonds, les banques ne délivraient plus d'argent en liquide et voilà qu'à présent on comptait en millions de dollars, histoire de rire un bon coup — Presque aussitôt des chiffres de rançons commencèrent à circuler, faute de décompter les jours, voilà qu'on se mettait à compter en dollars — Assez tôt des noms des possibles responsables furent prononcés à voix haute, sur les paliers dans les entrebâillement des portes on spéculait sur les personnes ou les groupes susceptibles de réussir un coup pareil, on établissait des profils, on définissait des contours, des aptitudes, on délimitait des compétences —
L'information proliférait et on n'en finissait plus de dessiner la figure du coupable idéal dont on traçait le portrait robot, « Sans doute l'œuvre d'un super héros » on disait pour finir — En quelques minutes on avait brassé des millions de dollars et c'était au tour de l'Histoire de se retrouver en état de siège, du moins tant que Bill ne serait pas sorti de l'emprise de ses ravisseurs sans visages, à Washington on excuserait l'absence présidentielle en prétextant une maladie quelconque, par exemple une grippe, c'était pas bien compliqué —
En attendant de trouver des cigarettes on se mit à spéculer sur l'existence de sosies, des acteurs susceptibles de remplacer Clinton au pied levé, du haut d'une tribune on n'y verrait que du feu, on disait — On se demandait qui serait le plus crédible dans le costume présidentiel de William Jefferson Clinton, par intermittence les murs se mettaient à trembler et la phrase qui depuis quelques heures ne cessait de revenir en boucle,

« BILL CLINTON A ÉTÉ ENLEVÉ », « BILL CLINTON A ÉTÉ ENLEVÉ »,

finit par s'épuiser — Bill Clinton avait été enlevé et toi tu redoutais surtout l'odeur dégueulasse du phosphore — On aurait pu croire que la rumeur allait accélérer les échanges, que les ordinateurs seraient saturés par le va-et-vient permanent des messages, que les lignes téléphoniques seraient encombrées — Partout ailleurs c'est ainsi que les choses se seraient déroulées, mais pas ici : dans les faits les communications ne fonctionnèrent pas davantage, la ville ne recevait plus le courant électrique, seule la parole était encore en état de marche, l'histoire de l'enlèvement de Clinton était bientôt complète et sans doute qu'aucun des sites officiels américains et qu'aucun journal n'avait mentionné la visite du président Clinton dans ladite ex-Yougoslavie — Donc silence radio sur la venue de Bill, une opération top secrète comme on disait alors, aucune information confirmant ou démentant la visite de Bill Clinton sur le sol d'un ex-pays, on disait encore, histoire de rire, personne ne pouvait dire où le président américain se trouvait ce jour-là, ni à la Maison Blanche, ni en visite officielle dans un pays étranger, hors le tien, ni visitant une école défavorisée, ni communiquant dans un centre de lutte contre la toxicomanie d'une quelconque ville d'Amérique, ni goûtant à quelques jours de repos dans son ranch de Little Rock, en Arkansas, en compagnie de Hillary et Chelsea — Ce jour-là personne ne sut dire où demeurait Bill Clinton, rien n'indiquait qu'il se trouvait quelque part dans la ville assiégée, rien n'indiquait qu'il se trouvait en quelque autre endroit du monde, un jour dans sa vie, au moins un, Bill Clinton avait disparu —

 

 

12.

 

D'autres histoires arrivèrent, par la suite d'autres histoires firent le tour des conversations, histoires grotesques à la mesure du grotesque de ce siège qui n'en finissait pas — Dans les cuisines on mâchait des gâteaux au goût neutre et les parties collectives se transformaient peu à peu en cimetières, dans les rues, les arrière cours, les jardins, les terrains de football demeuraient nos morts, « Nos morts onusiens » comme tout le monde s'était très vite mis à les nommer, dès lors qu'ils étaient recouverts par des bâches bleu ONU — « Le plus facile ce sont les malades qui présentent des symptômes déjà répertoriés » déclara un neuropsychiatre, les tireurs reprenaient leur travail à heure fixe, les tireurs semblaient tenir à une certaine ponctualité, sans doute établissaient-ils des tours de garde de manière à assurer une continuité de service, quotidiennement les explosions dialoguaient avec le sifflement des balles et chacun s'autorisait à raconter n'importe quoi depuis qu'un jour où ça bombardait dur une dépêche annonça : « Un cessez-le-feu vient d'être négocié » — Régulièrement on entendait parler d'une reprise des attaques aériennes, la ville était séparée entre ligne de feu et ligne de front et sans ajouter un mot tu te tenais l'écoute de l'espace public, à l'oreille tu étais maintenant capable de reconnaître les différentes sirènes — Pareil pour les obus : « 80 ou 120 millimètres ? » — Le fait est que tu ne te trompais que rarement sur le calibre d'une bombe —

 

 

13.

 

Les bavardages se poursuivirent jusqu'au soir, sur Clinton ou sur les moyens de se sortir du siège, tu suivais l'évolution de l'eau sur le poêle en songeant que les cigarettes commençaient à sacrément te manquer, parfois tu imaginais que dehors c'était enfin la trêve, trêve qu'on mettrait à profit en allant recouvrir les morts sous des bâches données par l'ONU, bâches bleu ONU qui à l'origine devaient servir à calfeutrer les fenêtres — Au bout de quelques heures à ce régime la ville a fini par se taire et ton attention s'est reportée sur l'eau du thé, elle frémissait à peine, elle parvenait tant bien que mal jusqu'à l'ébullition souhaitée, allez — Le siège durait, le siège était reconduit d'une semaine sur l'autre et tu avais pris l'habitude de sortir de moins en moins, si ce n'est plus jamais, tu te maintenais le plus longtemps à l'abri, sous la protection relative offerte par la demi pénombre de la cuisine— Ça continue —

 

 

 

 



Cyrille Martinez/ L'enlèvement de Bill Clinton
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