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Texte

 


 

 

 

 

 

 

Le jour, Marin, fait mal aux yeux.
C'est à cause des cris, dehors.

 

Je ne peux plus regarder les hommes dans les yeux, Marin. Les tiens – juste nés – sont encore ailleurs.

Parfois – au vieillissement du corps – cette maladie : les lignes se perdent. Elles vacillent et se courbent. L'âge s'est inscrit dans les yeux – le temps, Marin, sale temps ! Et puis, au fil des jours, les courbes gagnent, grandissent jusqu'aux verticales, les croisent et bouchent le monde. Bientôt on ne voit plus – la loi du monde.

Ton obstination à garder les paupières closes la bouche collée à mon sein – ta bouche mord le téton.

Les soubresauts soudains et brutaux qui obligent tes paupières à se soulever sur le bord blanc de tes yeux où s'accrochent les limbes.

L'accoutumance où tu me tiens – qui n'est d'aucun regard.

Tu n'as pas vu, Marin, tu as entendu – dehors, la rumeur – d'où viens - tu ?

Je me touche le visage – tu n'es pas là, tu dors sans doute – je me touche le visage et je sens le tien. Je me touche sans regard – cette habitude prise avec toi de n'avoir plus de vue. Le rebondissement de mes joues pourrait être le tien et j'invente les ailes de mon nez aussi dessinées que les tiennes. Ma bouche, je ne l'approche pas – la tienne m'est interdite.

Je marche dans la rue et je vois, Marin, je vois ta peau et tes cris – comment ils marquent le rebord de ta lèvre basse, font trembler le menton. Moi, Marin, je te vois; toi, si tu me vois – je ne sais pas.

Quand les lignes se courbent – cette maladie – quand elles se courbent et quittent la norme, la règle de la vision, on a peur, on a peur de ne plus jamais voir. Alors on guette, on attend chaque lever du jour et on guette le ciel – être sûr de celui là une fois encore. On se trompe, on se trompe car le ciel n'a pas de ligne, seulement des courbes, on est déjà dans la vue tronquée, dans la fausse vue, celle qui emmène à l'obscurité, l'obscurité grâce à laquelle Œdipe devint sage, mais ça n'existe plus Marin, on n'est plus sage aujourd'hui de ne pas voir, on se doit de regarder.

La couleur de tes yeux, je ne sais pas non plus. Le bleu est encore recouvert d'un voile blanc – il empêche de distinguer ce qui sourd autour de la pupille.

Ce que tu vois est ce que tu entends, Marin, la tête tournée vers les bruits, tes yeux suivent le mouvement – obligés.

Il y a ceux qui sont dans les bruits du monde, Marin, mais qui ne les entendent pas, la rumeur, ils sont dans la rumeur, ils font la rumeur, ce sont les aveugles du monde, il ne faut pas les connaître. Et puis il y a les quelques uns qui regardent et entendent, Marin, ceux-là qu'on doit écouter.

Oui, Marin, la lumière brûle les yeux, sous les paupières elle s'infiltre – grains de sable qui écorchent la finesse des chairs – ce sont les mots, Marin, les mots perdus du monde.

La bulle où tu me tiens, c'est dans le rebond de tes joues, là où elles sont dures, c'est la tache au front, entre tes yeux, c'est le repli des cuisses où la chair s'alourdit, ce sont tes cris, Marin, colère des dieux ou démons tombés là soudain, tu me tiens dans un lointain du monde.
Mais je le connais, le monde, le monde où tu iras, le monde où l'on va – il faut bien sortir, on est obligés au dehors, Marin, je le connais pour y avoir été, le monde, on ne peut l'éviter, un jour il appelle et nous tient, oui, lui aussi nous tient, tu iras.

La lumière, Marin, fait mal aux yeux, c'est à cause des cris dehors, ils viennent et ne partent plus, ils montent jusqu'à nous et restent là – on ne s'en défait pas, des hurlements parfois, des murmures aussi, des murmures sourds, des plaintes, des gémissements. Les cris de plaisir, on ne les entend pas, ils sont dans les chambres, la rue ne les reçoit pas, ou seulement dans les cours quelquefois, l'été, les fenêtres ouvertes.
Les cris du dehors sont ceux de la guerre, Marin, la guerre recommencée, jamais cessée, les guerres des hommes. Ces guerres là font des cadavres – on ne les ramasse pas, jamais – des cadavres qui puent et attaquent le bitume des rues, l'odeur s'infiltre dans les maisons, dans les peaux, dans les cheveux des vivants, ceux qui restent immobiles, Marin, chez eux enfermés.

Le gris du ciel, Marin, le gris sur la ville et sur toi, ce n'est pas la couleur du monde, le monde a des couleurs, vert et rouge, blanc aussi parfois, le contour des pupilles, les yeux blessés n'ont que du blanc, du jour ils ne voient que du lisse et du blanc. Mais les couleurs du monde, Marin, les couleurs du monde sont à toi, la bande jaune du mur le long des rails de chemin de fer, jaune vif sans acidité, pas jaune citron, il ne faut pas confondre, il y a tellement de jaunes, jaune d'or non plus, bouton d'or tu verras, au printemps, les pétales sous le menton, reflet sur ta peau tu aimes le beurre, Marin, le beurre des villes est plutôt blanc, pasteurisé et blanc, celui des fermes est resté jaune, pas tout à fait le jaune de la bande jaune le long des rails mais approchant, un jaune presque similaire – même tonalité, même déclinaison de la gamme des jaunes.
Les cirés jaunes des hommes des trains, Marin, le long des voies – ils réparent sous le gris du ciel – n'ont pas exactement le jaune des cirés des pêcheurs, plus acide, le jaune des hommes des trains, plus acide dans la ville que sur la mer.

L'œil gauche me pique, Marin, le mien le gauche, le tien le droit, ton œil droit pleure, il pleure de rien, humeurs glissantes et permanentes – il s'emplit d'eau, bientôt déborde, Marin, ton œil tout seul suinte doucement.

Où tu regardes, Marin, et d'où viens tu ?

Je ne peux plus sortir, j'ai peur dehors, tu m'as prise dans ta chair blanche et lisse, chaude à l'endroit des cuisses, rose sur le dessous des pieds et le dedans des mains, tu m'as enfermée dans ton regard sans adresse, j'ai peur dehors, les couloirs où je marche, revêtements d'acier, trottoirs roulants vides, néons durs et blancs, je ne sais plus où je marche, quelle destination – je n'en ai aucune – retourner à toi.
C'est comme le sexe, Marin, quand ça a commencé on ne peut plus s'en passer, on est camé, shooté, accro au sexe, on ne peut pas quitter une seconde, on y est enfermé, on y revient à l'instant même où on laisse, c'est sans cesse, et quand on arrête – puisqu'on arrête – on est envahi d'un écœurement lent, douceâtre et infini.

Parfois, dehors, Marin, les hommes tombent. De peur, de faim. Tout à l'heure, dans le couloir où tous marchent vite, l'homme est tombé violemment. Il s'est frappé la tête à la pancarte publicitaire, son sac projeté de l'autre côté du couloir. Les hommes tombent dans les rues, Marin – et moi qui ne peux plus sortir, moi qui me cogne dehors, qui halète, me perds et cours. Je sors pour rentrer, je sors – dehors c'est la guerre – les hommes tombent et on ne les regarde pas.

Brusquement l'absence de tes yeux : de quoi te souviens-tu ? Ou : tu finis, ta bouche laissée sur mon sein, tu finis et tes yeux ailleurs. Te souviens-tu du dedans ? De quand tu étais au-dedans – et où en était le monde ? Pareil, Marin, le monde était pareil, à faire, à dire – avec le cri des guerres.

Parfois – cette maladie de l'âge – une membrane se fige sur l'œil, elle avance et recouvre la pupille. On peut ouvrir l'œil – bistouri – retirer la membrane, nettoyer, enlever l'humeur mauvaise qui obstrue le canal, recoudre. On n'est jamais certain que la membrane ne réapparaîtra pas. Si on n'opère pas, si on ne fait rien, la membrane peut recouvrir l'œil complètement.

Les grands sommeils où je vais te chercher et sur quoi tu ouvres les yeux. Quel autrefois. Ou quoi devant toi que tu ne sais pas.

 

 

V. (aqua alta : les hautes eaux)
C'est une ville triste, Marin - ce n'est pas à cause du gris, non, ça n'a rien à voir. C'est la ville des noyés, les noyés du monde, ceux qui ont oublié.
Quoi dire comment dire l'eau dans tes yeux Marin, l'eau de la ville - la ville des eaux débordée, trop pleine, dans tes yeux. Parce que la ville rend l'eau, la ville crache l'eau comme on crache sa fièvre, la ville rend l'eau comme on vomit - elle jette les hommes venus l'envahir, la ville des eaux éructe - soubresauts et spasmes liquides - c'est entre vert et gris, Marin - vert au bord des canaux, gris en leur centre - la ville se vide, la ville lavée déverse les saletés du monde sur ses bords, ses humeurs, l'eau au bord de tes yeux, Marin, liquide sans couleur et qui n'est pas de larme, glisse sur ta joue, tes yeux noyés - dans la ville des eaux.

 

Si l'on opère trop tôt la membrane qui descend sur l'œil– cette maladie de l'âge – le risque est pris ; si l'on opère trop tard, la pupille est atteinte. Est-ce qu'on entend le monde quand on ne le voit plus ? Est-ce les mêmes cris quand on ne voit pas encore ? Les cris devinés du monde, est-ce les mêmes quand on les a sus et quand on ne les sait pas ?

Un jour, Marin, tu es dans la rue, tu es dans la rue et des hommes courent – ils s'enfuient, ils s'enfuient devant ceux qui les traquent – nous on regarde, on écoute, on ne bouge pas, on ne sait pas comment on pourrait bouger quand les gendarmes du monde matraquent d'autres hommes. Ce sont les haines, Marin, les haines du monde.
Un jour tu es dans un train, une femme à la peau noire et aux traits fins, pakistanaise peut-être, l'air absente, un mouchoir en papier tenu sur sa bouche, âgée déjà, et qui n'a pas de billet, pas de papier, est maltraitée, tutoyée, finalement contrainte de descendre du train, arrêtée.
Un jour tu es dans un métro, sur un strapontin, à côté de toi une fille jeune, cheveux longs et frisés, habillée de vert kaki et gris, grande veste large et poches à rabats, elle sort de ses poches une bouteille de vodka et un jus de fruit dans un pack de carton avec une paille et les boit alternativement goûlument, et tristement – une femme coiffée assise en face la regarde, méprisante. Les haines, Marin, les haines du monde.

Avec la vue, le goût, Marin, tu auras le goût de ce que tu verras. La mandarine, acide, le goût pique le bord de ta lèvre retroussée. Le miel – suavité, plaisir, agaçante douceur. Le goût du sang aussi, Marin, le goût du sang, âcre dans la bouche – essayer de ne pas avaler – on l'a si on perd une dent, quand une dent se défait, le goût du sang dans la bouche. On l'a aussi quand on meurt, quand on meurt à la guerre, avant d'être cadavre – charogne rongée – le sang reflue dans la bouche, tiède – sans doute on l'avale, Marin, on l'avale et ça ferait vomir, ça ferait sûrement vomir si on n'était pas, déjà, en train de mourir. Mais le goût du vin, le vin blanc des ivresses énervantes, les vins rouges aux calmantes lourdeurs, le goût du vin quand la vie est trop lente, Marin, et qu'il faudrait l'empoigner – faire violence au morne et au petit, quand la vie est trop lente – il serait plus facile d'en finir que continuer, le vin dans la bouche – troubles et entêtement.

Comment tu regarderas, Marin – quelle attention, comment tes yeux se figeront, sur quelle rue et quel visage, la jeune fille afghane photographiée à dix ans et photographiée de nouveau trente ans après – qu'est ce qui a changé, quelle marque sur ses traits, le regard ou l'éclat des yeux peut-être, durci – elle a vu la mort a dit le guerrier – elle a vu la mort, la jeune fille afghane, Marin, l'aurais-tu regardée ?

Ton regard arrêté – les yeux fixés – rien ne les empêche, aucune pudeur, aucun remord, aucun regret. Pas de politesse, Marin, celle des gens propres et du comme il faut. Quand tu regarderas, tu ne cesseras pas, jamais – et ceux qui détourneront les yeux, Marin, ceux qui détouneront les yeux auront perdu.
Cette femme, les yeux brûlés d'alcool scrutés par les tiens, et jamais lâchés, Marin – le temps d'un trajet – se souviendra-t-elle de ton insistance à observer sa peau grêlée, bouffie, rose et jaune, la peau gonflée de ceux qui ne s'arrêtent pas, ne savent plus s'arrêter de boire – tes apprentissages – Marin, tes apprentissages.

Quand la membrane se développe suffisamment – cette maladie de l'âge – suffisamment jusqu'à pouvoir obstruer l'œil, elle fait des plis. Elle se développe entre le vitré et la pupille, et se plisse – trop grande pour tenir là, tendue entre les deux. Quand on opère on retire la membrane – celle qui empêche – et on retrouve la vue – à peu près exacte. L'opération est réussie. Mais l'opération peut rater : la membrane résiste ou bien le reste de l'œil est touché. On ne verra plus.

La lumière brûle les yeux, il faut les fermer – c'est parce qu' on sort de la nuit, on s'habitue à la nuit, à ne pas voir, Marin, c'est facile, il suffit de ne pas bouger, rester coit et attendre. Alors rien n'advient, tout a lieu encore et encore d'une manière infiniment répétée, il suffit de faire "comme si de rien n'était", Marin, "comme si de rien n'était". Et quand on meurt, on meurt comme on est né, pareil, on meurt sans avoir vu, on meurt intouché.

 

Avant l'opération on a peur, on a peur qu'elle rate. Alors on se concentre, on fixe le monde, les choses du monde, on les regarde une par une pour s'en souvenir. On les scrute – on prend des parcelles qu'on juxtapose et qu'on nomme, la casserole rouge ou le néon blanc, le goudron noir des rues et l'agitation des ciels. On collecte les images du monde – on les rassemble, les visages sur les voix, les yeux en dérive, les membres arrachés – visions sanglantes des journaux télévisés, ou la pulpe des lèvres. On garde tout, on engrange chaque regard pour le cerveau, pour que la vie s'y poursuive quand le risque vient de ne plus voir.

Quand tu regarderas par la fenêtre, Marin, quand tu regarderas pas la fenêtre, tu verras le vent, le vent qui bat dans les rues.

Bleu, oui bleu tu regardes le sachet où est enveloppé le pain, bleu – glissement, tu passes au bleu du plastique bleu qui enveloppe ta boisson – même bleu, Marin, bleu dense et profond, un peintre en a un jour fait sa couleur – les couleurs sont également celles des tableaux, Marin, le monde est aussi là, dans le bleu des tableaux bleus de Klein – rouges de Carpaccio, rouge du pull de l'homme que j'aime devant les tableaux rouges de Carpaccio dans la ville des eaux.

Après l'opération, on garde une coque sur les yeux, une coque qui obstrue la vue, empêche la paupière de battre. On garde la coque sur l'œil le jour et la nuit puis seulement la nuit. On ne sait pas, tout de suite après l'opération, on ne sait pas ce qui se passe sous la coque, au-dedans du dedans de l'œil, on ne sait pas ce que c'est devenu, quelle vue on a gardée, quelles images on a perdues. Alors on imagine, on imagine ce qu'on a vu et qu'on ne verra peut-être plus, on se souvient de l'odeur de l'herbe juste coupée et on retrouve le vert, on se rappelle le jaune orange souffré et l'homme penché soudant le fer – un masque lui protége le visage. Puis un jour on enlève la coque, on enlève la coque et on sait ce que l'on voit.

Verte la pomme verte, Marin, tu en toucheras la lisseur ronde.

La coque retirée, la vue ne revient pas immédiatement – rien n'est identique, rien ne se reconnaît – la membrane qui obstruait l'œil a été grattée, arrachée, un hématome s'est formé – provisoire, empêchant la vue de revenir à elle. Alors on attend, on prend son mal en patience (ils disent) et on attend. On essaie de ne pas trop se souvenir – le retour des images aiguise l'attente – on écoute, on écoute seulement. Sons de télévision, chuchotements dedans et cris de guerre dehors.

Le jour fait mal aux yeux, Marin, le jour fait mal aux yeux, c'est à cause des cris dehors.

Le noir, Marin, tu regardes le noir et tu vois. Le noir sous les yeux de ceux qui ont traversé la nuit, noir des dessins de Goya – ombres grises dessinées et striées, relâchées et reprises – noir du taffetas noir (Venise) – noir du pull de l'homme que j'aime devant les lithographies – tauromachie.
Noir de la colère noire – mots crachés, éructés – lames poignardées, cinglantes, noir de la haine amassée dans les mots jetés à la face de ceux que l'on perd.
Noir attendu de la nuit quand le jour n'en finit pas de s'étendre, noir espéré de la nuit ou mourir doucement de n'avoir pas su tenir. Noir, Marin, celui où tu n'es pas, tes paupières encore closes sur le bleu profond.

Même quand l'opération a réussi – les médecins le disent – on n'est pas sûr que ce soit vrai, il faut attendre des jours, des mois peut-être avant de savoir. Alors on fait comme si, comme si la vue allait revenir, mieux qu'avant, comme si on allait voir droit ce qu'on ne voyait plus que courbe ou croisé, on fait comme si, on continue à espérer et on attend. Mais chaque matin au réveil on guette, on guette ce que le regard va rendre des lignes autour. Et on ne dit rien, surtout on ne dit rien – la parole pourrait être fatale.

Si tu vois ton ombre, c'est que la lumière est là – l'ombre est ce qui n'a plus de chair, on n'est pas mort, juste pris dans une clarté, Marin, il n'y a plus de corps, l'ombre installe l'obscur.

Quand l'opération a réussi – ça été dit, vérifié, certifié, l'œdème bouche encore l'œil mais l'opération a réussi – les choses autour se délivrent du flou, on distingue plus nettement, on pense retrouver la vue, la vue d'avant, on le fait croire, la vue d'il y a longtemps – la vue de quand on ne voyait pas encore, ta vue à toi, Marin, ta vue brouillée des limbes. Alors on ment, on dit que ça recommence, que les choses du dehors redeviennent nettes, on le fait croire aux autres, à ceux qui écoutent, à soi, on se le fait croire à soi.

Tu entends la guerre, celle des visages mutilés – ils ne voient plus – celle des bombes tombées noires sur les villes ruinées, tu entends la guerre, Marin et tu cherches les ombres, les ombres du jour que tu ne connais pas. Les ombres sont derrière, à côté, quand la vie est finie.

Si tu regardes, Marin – quand tu regarderas – tu prends tout. Chaque détail, la touche allumée du répondeur, le balancement de la feuille, l'homme dans la rue. Quand on attend que la vue revienne, des mois après l'opération, on énonce très haut les détails de ce que l'on dit voir, on dit tu as vu comment les feuilles bougent au vent, le répondeur est allumé, il doit y avoir un message, j'aime les chaussures de l'homme qu'on vient de croiser. Alors c'est vrai, puisqu'on l'a vu, puisqu'on l'a dit, c'est vrai – les images de guerre aussi Marin, les corps étendus morts et les membres arrachés, les villes pilonnées (bombardements incessants sur la ville de - , la ville de - a été bombardée nuit et jour depuis 3 jours, les frappes deviennent intensives sur la ville de -) c'est vrai et c'est comme si on ne les voyait pas, Marin, elles sont données à voir pour qu'on n'y croit pas, personne, la vue perdue.

 

Et puis un jour on sait, la vue ne reviendra pas – jamais le jour exactement retrouvé – alors restent les cris, seuls les cris, dehors, infiniment recommencés.

Tu verras, Marin, tu verras, le jour fait mal aux yeux.

 

 

 



Anne Luthaud / Le jour, Marin, fait mal aux yeux
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2007
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