|
Jacques Borel est mort à la fin du mois de septembre 2002. Il avait soixante seize ans. Peu de gens savent l'immense écrivain qu'il a été, l'immense écrivain qu'il est, devrais-je dire. Parmi les plus importants du 20ème siècle, sûrement. C'était aussi un homme drôle et attachant, profondément aimable, qu'accompagnait toujours «l'inquiétante étrangeté» présente en chacun de ses livres. Avec Jean-Claude Pirotte qui m'avait présenté à lui, Jacques Borel a été le premier lecteur du texte qui allait devenir mon premier livre, en 1989. C'était aussi un ami. Pour saluer son uvre si singulière, j'ai proposé à Catherine Lépront de publier ici l'hommage qu'elle lui avait rendu lors de l'attribution, en 1994, du prix de la SGDL pour l'ensemble de son uvre. Nous vous proposons également, en annexe, la bibliographie complète de Jacques Borel. P. Cahuzac
Je voudrais simplement ici témoigner de l'impression
immédiate que j'ai eue après avoir relu ces jours-ci votre
uvre autobiographique, L'Attente et La Clôture
qui confinent au genre théâtral, sans toutefois y
participer absolument et Le Déferlement. Mon impression
a été que cette partie de l'uvre était hantée
par le sentiment tragique de l'insaisissabilité du monde par et
dans l'écriture, mais que cette insaisissabilité allait
non seulement devenir très vite le sujet de l'écrit mais
encore déterminer la configuration même de l'écriture,
comme si tout était mis en uvre, malgré tout, pour
trouver ce que Bonnefoy appelle «l'écart le plus minime possible,
hors la prédation, entre l'esprit et le monde». Et, il m'est
apparu que le thème mais dans l'acception musicale du mot,
(elle s'impose chez vous, l'acception musicale des mots, étant
donné le caractère impérieux, nécessaire,
de la rythmique de la phrase), le thème qui, tout à la fois,
admettait le plus grand nombre de variations et revenait le plus obsessivement,
avec une douleur qui m'a semblé irréparée, une angoisse,
sans doute irréparable, je veux bien le croire, c'est une figure
d'être séparée du monde et, en quelque sorte séparé
de lui-même, puisque intérieurement divisé, au mieux
simplement dédoublé.
C'est d'abord un être séparé de la réalité
immédiate, et je ne veux pas tant évoquer ici les narrateurs
de L'Attente et de La Clôture pour qui la réalité
immédiate est inadmissible, puisque c'est celle du deuil, que
le narrateur de l'autobiographie qui dit : «Je suis impuissant
à aimer la réalité, la chair fruitée et
immédiate du monde», ou Joseph Saverne qui, lui, renverse
le thème, le développe sur le mode de la colère,
vitupère donc contre ceux que Dostoïevski appelle les «hommes
de l'immédiat», «les accordés, les rocs, les
abrupts, les inconscients, les présents au monde, et comme lui
implacables, à sa loi soumis, qui font la loi.»
C'est encore un être séparé de
l'autre, qui écrit, des autres, «hors d'atteinte»,
même au plus fort de l'unique solidarité qu'il se découvre,
à un moment de solitude et de désespoir extrêmes,
dans La Dépossession, c'est-à-dire au plus fort ou
au plus étroit de la compassion avec la mère, en l'occurrence,
«cet être frappé à mort, qui n'en finit plus
d'agoniser», et dont il demeure séparé, parce qu'il
ne peut pas plus la rejoindre absolument dans la folie, dans son absence
au monde, qu'il ne la rejoindra, finalement dans la mort. Cela apparaît
aussi, d'une manière tout à fait imprévue, dans la
bouche de la narratrice de L'Attente, lorsque, s'adressant à
son fils, non plus comme une mère mais comme une femme à
un homme, elle lui dit que, de toute façon, c'est-à-dire
si tu n'étais pas mort, mais aussi, même en cas d'amour,
«sur cette femme, tu n'aurais jamais rien soupçonné,
rien deviné, jamais rien su». Et on ne compte pas, évidemment,
la récurrence des cas où l'amour a été ruiné
tel l'amour «inextinguible et désolé»
qui sépare, au moins autant qu'il le lie, le narrateur du Retour
de Madeleine, «ces ruines» sur lesquelles le livre se bâtit,
ce «site ruiné que (le livre) ne parviendra pas à
sauver».
Si je ne m'abuse, c'est en une seule occurrence que cette figure est
conjuguée au conditionnel, un temps que vous employez de manière
rarissime, qu'elle est conjuguée à l'irréel, en
somme, sur le mode de la nostalgie, dans Le Retour, où
le narrateur dit que c'est «un langage, l'amour, un langage à
inventer», et où il évoque «l'intime langage
de la fusion, et aucune lame ne pourrait jamais plus s'introduire dans
l'être et, de nouveau, le diviser.»
Et c'est dans cette petite phrase sous son double
aspect que la séparation de l'être est envisagée :
il est donc séparé de l'autre, du monde et de son temps,
il est encore intérieurement divisé par cette «lame».
Le leitmotiv du double démoniaque est récurrent, dans votre
uvre, sous les espèces de Mr Hyde, Jack l'Eventreur, Landru,
etc., leitmotiv qui est amplement développé et de
manière par endroits cocasse par le narrateur de La Clôture,
qui fait un grand numéro, avec des alternances de fascination et
de répulsion éprouvées surtout à l'endroit
des assassins de femmes. Mais s'il est fait état, ici, d'une manière
finalement assez tranchée, si je puis dire, de la double postulation
romantique, l'une vers le bien, l'autre vers le mal, ce qui est généralement
exposé, c'est par-delà cette double postulation, la division
de l'être, sa séparation d'avec lui-même.
Dans Le Déferlement, Saverne rappelle ainsi sans arrêt
à B., qu'il présente par ailleurs comme un «enfançon»,
«godiche comme vous êtes», «courtois»,
«avec votre crispante aménité», «endimanché»,
«intimidé», doté d'une «sensibilité
de midinette», d'une «bonté saugrenue de faible»,
il lui rappelle sans arrêt l'existence simultanée, en lui,
de «l'homme du sous-sol, votre intime habitant, votre jumeau,
votre double»; et, dans Le Retour, le narrateur s'adresse
à lui-même en ces termes : «divisé, tu l'es
jusque dans tes sentiments les plus intimes, les plus indéracinables,
«et, plus loin : «il n'est rien peut-être que tu aies
éprouvé un jour dans la certitude dorée de son
unicité».
Ce narrateur du Retour où commence d'être
interrogée au plus serré l'écriture, dit avant cela
: «devant l'écriture elle-même tu n'as pas cessé
de l'être» (divisé). Si bien que c'est à l'écriture,
qui se confond très tôt avec le sujet de l'uvre, qu'est
fait ce même procès de n'être pas une : elle est «la
voix de la distance» («Est-il possible que ce soit ça,
l'écriture, cette interruption de l'émotion, ce dédoublement,
cet éloignement soudain et comme ce jeu glacé avec la douleur»)
et encore, irrémédiablement séparée de la
première, «la voix de la panique, ne joue pas l'innocent,
ce n'est pas aujourd'hui non plus que tu la découvres et qu'elle
menace de te dissoudre, de t'entraîner» l'écriture
est ainsi, d'entrée de jeu, dédoublée en «ces
deux voix en toi, depuis toujours, et comment, désespérant
de les fondre, ferais-tu taire l'une, taire l'autre, tu l'as tenté
jusqu'à t'étouffer, tu ne peux plus, tu les entends qui
déferlent ensemble et l'une l'autre se détruisent».
C'est au moment même où vous dites faire confiance à
l'écriture, pourtant, où vous n'avez de toute façon
qu'à vous en remettre à elle, vous n'avez d'autre recours,
parce que vous reconnaissez sa nécessité et que vous êtes
«d'elle aussi dépendant que de cette femme aimée
dont le ressentiment ou le sourire décidera jusqu'à la
fin de la couleur de notre vie», c'est à ce moment, et
parfois, dans la même phrase, que l'écriture est acculée
absolument à toutes ses limites.
Chaque livre est ainsi intérieurement contesté
même L'Adoration, où à l'heure du souvenir
précis, de la réactualisation de l'émotion, qui ne
sauraient se produire sans que l'écriture les ait amenés,
à l'heure même où vous seriez en droit de voir en
l'écriture «le seul lieu où les instants éblouis
que j'avais vécus ou rêvés puissent accéder
à cet éternel présent où j'aspirais à
les situer», est prononcée l'accusation paradoxale d'être
oublieux et détaché de tout, est fait le procès du
processus, toujours jugé incomplet, imparfait, lacunaire, distant,
séparé de ceci même que vous voulez «totalement,
sauvagement posséder». Vous avez dit vous-même du Retour
qu'il ne cesse de se contester. Et Le Déferlement s'achève
sur la contestation de l'ouvrage, quoique plus goguenarde, plus provocatrice
dans la bouche de Saverne «la logorrhée n'est pas
un genre». «Ce n'est pas tout à fait un monologue intérieur
non plus». «Ça n'est pas un argument littéraire,
un livre, il n'y a pas qu'à recopier
»
Car vous accusez l'écriture de ne pouvoir
rien contre la mort, celle qui, de longues années, guette la mère
et, de longues années, se manifeste chez elle sous les espèces
de la folie ; celle qu'attend le narrateur de La Clôture,
claquemuré dans un appartement vide, celle que décrit Viktor
Franck en déportation, dont vous partagez «le sentiment de
se traîner derrière son propre cadavre comme dans un convoi
mortuaire» : «l'écriture ne peut rien contre la mort
qui la guette, qui est déjà, comme en nous-même tapie
en elle, et c'est au devant d'elle que chaque ligne se précipite.»
Pourtant à cela vous opposez une voix, et le lecteur, dont je demeure
persuadée que la passion se confond avec la nostalgie d'une voix,
c'est cela qu'il entend dans votre écriture, votre «respiration»
vive, votre «suffocation» ce sont vos propres mots
, et il fait à vous entendre, avant que le sens ne lui parvienne,
la même expérience que celle vécue par le narrateur
de L'Adoration et du Retour avec le lac de Lamartine : «je
ne savais pas le moins du monde de quoi parlait ce poème, ni même
s'il parlait de quoi que ce soit. Simplement il parlait, il s'épandait,
il était un son et une voix, et cette voix m'enchantait»
et avec Horace Murzan : «dans ces conversations, [
] c'était
la parole même, le ton d'Horace que j'aimais, comme, chez un poète,
presque totalement indépendante du sens intelligible, cette respiration
secrète qu'un être vous communique». Or, et je vous
renvoie à ce que dit Saverne, sur les talons duquel, pourtant,
«halète la mort» : «C'est la vie, la parole,
B. la vie».
Elle ne peut rien non plus, dites-vous, contre le
temps, non seulement contre la «banale altération de la durée»,
mais contre sa triple dimension, contre l'étanchéité
des cloisons qui séparent les trois temps, évoquant
le pari intenable du Retour, vous écrivez : «Quand
bien même cette journée se serait, tout entière, écoulée
en mots, le même déconcertant, le même irritant décalage
dans la durée n'en persisterait pas moins, irréductible
[
] Ils ne coïncideront jamais, rien à faire, le temps
de l'écriture, le temps de la vie, et la concrétion de ces
douze heures si longues et si dépourvues, il ne faudra pas une
heure au lecteur pour en venir à bout.» (Et je m'inscris
en faux, bien sûr, contre cette dernière allégation).
Mais là encore, c'est de cette impossibilité même
de saisir le temps dans toutes ces dimensions qu'est saisie en retour
l'écriture, dans son détail, dans le détail de sa
phrase bourrée d'incises, d'accidents, de remémorations
subites, de digressions rêveuses, de parenthèses, d'associations
d'idées, d'autocommentaires, c'est une phrase qui laisse sans arrêt,
en toute liberté, cet autre temps «entrer comme une gifle
de vent par la fenêtre». Et c'est de cette manière
finalement virtuose que vous arrivez à représenter,
a contrario, la conscience de la simultanéité de tous ces
temps. Parce que, contrairement, à ce que fait Rousseau dans la
quatrième Rêverie, votre écriture, quant à
elle, ne se dérobe pas, «ne se soustrait pas au fortuit,
à l'accidentel de la rêverie, et à cette absence ou
cette dissolution des formes qui est aussi la sienne, à sa discontinuité,
à ses lacunes». Et elle mime en cela, mieux qu'elle ne le
formule, l'itinéraire de Paris à Ligenère,
et retour, dans Le Voyage ordinaire , elle mime la divagation
et jusqu'à son propre désarroi, jusqu'à son propre
désaisissement. De même, pour ce qui est de la capture
de l'instant, je ne sache rien qui mime mieux la manière dont sans
doute, sans doute, fait irruption, fulgure l'illumination poétique,
rien qui ne donne une plus fidèle idée de ses «éclats
de poèmes», brefs, incisifs, «affilés comme
des rasoirs», que ces brefs passages, ces bribes de phrases sur
la poésie qui font irruption au cur même de la logorrhée
de Saverne. Là aussi, c'est en même temps l'objet de la nostalgie,
et la nostalgie, qui sont très précisément représentés
par et dans l'écriture.
Vous déplorez aussi qu'elle échoue à
saisir le «je» du narrateur, à saisir les autres, à
saisir enfin ce monde-ci, ou ce que vous appelez à propos de Céline
«la grande banalité illuminée et dégueulasse
de la vie», parce qu'elle n'en ramène jamais que des images
: «les autres, hors d'atteinte ou dans le leurre de l'écriture,
absents, embaumés, seuls étreints», et, quoique vous
ne cessiez de l'attendre, de guetter son appel, vous ne voyez par moment,
dans l'écriture, qu'un exsangue reflet, un leurre ou «un
dérisoire embaumement d'êtres, d'émotions, de sentiments
morts, qu'elle ne sauve pas plus qu'un peu de fard sur les lèvres
ou aux pommettes ne rend la vie aux visages livides des morts.»
Quant au narrateur, il se considère lui-même
comme «un autre fantôme, et maintenant c'est à mesure
que, comme un mourant, je ramène sur moi le drap de papier noirci
de l'écriture, que je m'ensevelis plus avant en elle, que je deviens
moi-même, chaque jour avec chaque ligne, ce fantôme».
Pourtant, vous le savez bien, aucune de ces images ne préexiste
au regard qui les considère, à la sensibilité qui
les modèle, ni surtout au langage qui leur donne corps. Et c'est
toute la différence, essentielle, qui existe entre l 'écriture
et ce rayon de lumière qui, à un moment du Retour,
se déplaçant dans une pièce à mesure que passent
les heures, un à un, éclaire les objets qui s'y trouvent.
C'est vrai que ce rayon de lumière «arrache les choses aux
ténèbres où elles étaient», mais c'est
vrai aussi qu'il ne leur est pas nécessaire, alors que l'écriture
est nécessaire à la lente émergence de cette image,
éminemment littéraire, et magnifique. Et il y a encore ceci
: c'est que, dans ce monde d'images, de fantômes, de leurre, dont
l'écriture est le principe, auquel, seule, elle confère
un sens, c'est encore elle, cette écriture, qui ouvre l'accès
à l'être, à la «vérité même
de l'être» que vous recherchez, c'est elle qui en a le secret
: je ne crois pas, par exemple, qu'autrement écrit, quelque chose
passerait, qui est extrêmement sensible, de l'authenticité
des attendrissements subits, ponctuels, éruptifs, qu'éprouve
toujours Joseph Saverne, malgré le temps passé, pour «l'esquisse
de sourire, vague, flottant, inachevé, un signe de bonne volonté»,
et pour «les beaux yeux clairs du vieil ouvrier plombier»
dont il partageait la chambre à la clinique, ou pour «l'émouvante
usure de sa femme Mavra», et «pour les fragiles, les émouvantes
passerelles un instant entre les êtres qui se nouent, un regard,
un sourire, il n'en faut pas plus, et ce n'est pas la coloration du jour
qui en est changée, c'est bien eh oui, B., ce pourrait bien être
une moins précaire durée, la vie même»
ce sont tous ces détails, qu'amène l'écriture dans
son «flux sauvage», qui, avec la dimension comique dont elle
charge tous ces narrateurs et tous ces saugrenus «fantômes»
et dont je ne vois d'autre équivalent dans la littérature
que chez Thomas Bernhard et Beckett , précisément
pour vertu de les arracher à l'état de fantômes que
vous leur soupçonnez, et de nous les rendre, en tout cas à
nous, «l'improbable lecteur», non pas réels, c'est
vrai, la littérature a un autre statut, mais intimes rien,
que le refus de lire, ne nous sépare de ce monde que vous avez
campé.
L'écriture, vous le dites enfin, et j'aurai fait le tour des
limites que vous lui dénoncez, de même que des confins
où vous la repoussez, ne peut rien contre l'angoisse : «Non,
elle ne peut rien, l'écriture, contre l'angoisse qui la nourrit
et qu'elle décuple peut-être, qu'elle irrite, qu'elle provoque».
Je n'ai rien, cette fois, à opposer à cela, que j'aurais
trouvé à l'intérieur même de votre uvre,
qui viendrait contredire cette allégation. Je crois, comme vous,
que l'angoisse est «une défaite absolue».
J'ai simplement ceci à faire remarquer à ce propos ; vous
écrivez, je ne sais plus où : «L'étrange
dans l'écriture et oui, le suspect, c'est que même lorsqu'on
écrit son angoisse la plus déchirante, on l'écrit
cependant dans l'exaltation
Une joie déchirante, oui c'est
cela.»
Or, il m'est apparu que, de même que l'angoisse
devient l'étrange moteur de l'exaltation, c'est la beauté,
que donc vous n'avez pas «manquée», qui devient l'étrange
révélateur de l'angoisse, si bien que, dans le même
temps, sont vivement éprouvées, d'une part l'angoisse, parce
qu'elle est connue, je suppose, je suppose que ce préalable est
nécessaire, d'autre part, mais, simultanément, une très
vive émotion, dont je ne puis que dire qu'elle est d'ordre esthétique.
Et celle-ci et celle-là me sont apparues si indémêlables
peut-être surtout dans La Dépossession et dans
Le Voyage ordinaire que je me suis demandé dans quelle
mesure il ne s'agissait pas d'une angoisse engendrée aussi
par cette beauté même de l'écriture. Je donnerai pour
seul exemple, parce que c'est à la faveur de cette occurrence que
ce soupçon qui m'était venu a trouvé son expression,
le moment où, en avril 71, le narrateur de La Dépossession,
va rendre visite à sa mère, non plus seul, mais avec sa
fille C., et où il est confronté, à cause de l'altérité
du regard à l'insoutenable vérité de l'image insoutenable
de sa mère. Puis elle s'habille, c'est vrai, elle se maquille,
mais c'est surtout l'écriture qui provoque une sorte de miraculeux
rétablissement et une émotion bouleversante, et, écrivez-vous,
«c'est de nouveau, pour moi du moins, sinon le même être
que j'ai connu, que j'ai aimé, une image de lui qui le rappelait,
qui, un temps encore, effaçant le fantôme fourbu, titubant
et comme égaré de la première, se ranimait».
Et c'est cela que fait l'écriture, tout au long de votre uvre,
effectivement dévorée par l'angoisse, hantée par
la mort, violemment, férocement contestée aux lieux de
ses propres échecs, nécessaires : elle illumine, ranime,
les fantômes fourbus, qui, du point de vue du lecteur, de l'accueil
qu'en lui, intimement, il leur réserve, viennent s'ajouter pour
s'y fondre, à sa population intérieure, à titre
d'image, donc, de celle dont vous écrivez qu'elle n'est «pas
le contraire de la vie, l'image, celle de la mémoire ou de l'invention,
mais inventons-nous rien jamais, l'invente-t-il le poète, cette
terre bleue comme une orange, cette chevelure à la vitre comme
une lampe, ces formes, ces figures, ces chimères, ces fourrures
et ces fêtes, ces plumages, n'est-ce pas la mémoire, toujours
en secret qui nous les souffle et c'est le monde encore en elle qui
se brouille ou s'épand, non pas le contraire de la vie, son double
exsangue ou décoloré, son inerte ou impuissant succédané,
mais la vie même».
C'est bien pour toutes ces images, toujours, vraies, «la vie même»,
pour la beauté, et tant pis pour l'angoisse, que je voulais aujourd'hui
vous remercier.
Un hommage à Jacques Borel / Catherine Lépront
Catherine Lépront , Un hommage à Jacques Borel © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
Bibliographie de Jacques Borel
à signaler
également: Dans la collection Ecritures contemporaines (Minard Lettres
modernes) les Actes du Premier colloque consacré à
Borel (Tenu à la Maison des Ecrivains) sous la direction
de Michel Braud. 2000
|
||||||||