prédation, entre l'esprit et le monde». Et, il m'est apparu que le thème mais dans l'acception musicale du mot, (elle s'impose chez vous, l'acception musicale des mots, étant donné le caractère impérieux, nécessaire, de la rythmique de la phrase), le thème qui, tout à la fois, admettait le plus grand nombre de variations et revenait le plus obsessivement, avec une douleur qui m'a semblé irréparée, une angoisse, sans doute irréparable, je veux bien le croire, c'est une figure d'être séparée du monde et, en quelque sorte séparé de lui-même, puisque intérieurement divisé, au mieux simplement dédoublé. C'est d'abord un être séparé
de la réalité immédiate, et je ne veux pas tant
évoquer ici les narrateurs de L'Attente et de La Clôture
pour qui la réalité immédiate est inadmissible,
puisque c'est celle du deuil, que le narrateur de l'autobiographie qui
dit : «Je suis impuissant à aimer la réalité,
la chair fruitée et immédiate du monde», ou Joseph
Saverne qui, lui, renverse le thème, le développe sur
le mode de la colère, vitupère donc contre ceux que Dostoïevski
appelle les «hommes de l'immédiat», «les accordés,
les rocs, les abrupts, les inconscients, les présents au monde,
et comme lui implacables, à sa loi soumis,
qui font la loi.» C'est encore un être séparé
de l'autre, qui écrit, des autres, «hors d'atteinte»,
même au plus fort de l'unique solidarité qu'il se découvre,
à un moment de solitude et de désespoir extrêmes,
dans La Dépossession, c'est-à-dire au plus fort
ou au plus étroit de la compassion avec la mère, en l'occurrence,
«cet être frappé à mort, qui n'en finit plus
d'agoniser», et dont il demeure séparé, parce qu'il
ne peut pas plus la rejoindre absolument dans la folie, dans son absence
au monde, qu'il ne la rejoindra, finalement dans la mort. Cela apparaît
aussi, d'une manière tout à fait imprévue, dans
la bouche de la narratrice de L'Attente, lorsque, s'adressant
à son fils, non plus comme une mère mais comme une femme
à un homme, elle lui dit que, de toute façon, c'est-à-dire
si tu n'étais pas mort, mais aussi, même en cas d'amour,
«sur cette femme, tu n'aurais jamais rien soupçonné,
rien deviné, jamais rien su». Et on ne compte pas, évidemment,
la récurrence des cas où l'amour a été ruiné
tel l'amour «inextinguible et désolé»
qui sépare, au moins autant qu'il le lie, le narrateur du Retour
de Madeleine, «ces ruines» sur lesquelles le livre se bâtit,
ce «site ruiné que (le
livre) ne parviendra pas à sauver». Si je ne m'abuse, c'est en une seule occurrence
que cette figure est conjuguée au conditionnel, un temps que
vous employez de manière rarissime, qu'elle est conjuguée
à l'irréel, en somme, sur le mode de la nostalgie, dans
Le Retour, où le narrateur dit que c'est «un langage,
l'amour, un langage à inventer», et où il évoque
«l'intime langage de la fusion, et aucune lame ne pourrait jamais
plus s'introduire dans l'être et, de nouveau, le diviser.»
Et c'est dans cette petite phrase sous son double
aspect que la séparation de l'être est envisagée
: il est donc séparé de l'autre, du monde et de son temps,
il est encore intérieurement divisé par cette «lame».
Le leitmotiv du double démoniaque est récurrent, dans
votre uvre, sous les espèces de Mr Hyde, Jack l'Eventreur,
Landru, etc., leitmotiv qui est amplement développé
et de manière par endroits cocasse par le narrateur de
La Clôture, qui fait un grand numéro, avec des alternances
de fascination et de répulsion éprouvées surtout
à l'endroit des assassins de femmes. Mais s'il est fait état,
ici, d'une manière finalement assez tranchée, si je puis
dire, de la double postulation romantique,
l'une vers le bien, l'autre vers le mal, ce qui est généralement exposé, c'est par-delà cette double postulation, la division de l'être, sa séparation d'avec lui-même. Dans Le Déferlement, Saverne rappelle
ainsi sans arrêt à B., qu'il présente par ailleurs
comme un «enfançon», «godiche comme vous êtes»,
«courtois», «avec votre crispante aménité»,
«endimanché», «intimidé», doté
d'une «sensibilité de midinette», d'une «bonté
saugrenue de faible», il lui rappelle sans arrêt l'existence
simultanée, en lui, de «l'homme du sous-sol, votre intime
habitant, votre jumeau, votre double»; et, dans Le Retour,
le narrateur s'adresse à lui-même en ces termes : «divisé,
tu l'es jusque dans tes sentiments les plus intimes, les plus indéracinables,
«et, plus loin : «il n'est rien peut-être que tu aies
éprouvé un jour dans la certitude dorée de son
unicité».
Ce narrateur du Retour où commence
d'être interrogée au plus serré l'écriture,
dit avant cela : «devant l'écriture elle-même tu
n'as pas cessé de l'être» (divisé). Si bien
que c'est à l'écriture, qui se confond très tôt
avec le sujet de l'uvre, qu'est fait ce même procès
de n'être pas une : elle est «la voix de la
distance» («Est-il possible que ce soit ça, l'écriture, cette interruption de l'émotion, ce dédoublement, cet éloignement soudain et comme ce jeu glacé avec la douleur») et encore, irrémédiablement séparée de la première, «la voix de la panique, ne joue pas l'innocent, ce n'est pas aujourd'hui non plus que tu la découvres et qu'elle menace de te dissoudre, de t'entraîner» l'écriture est ainsi, d'entrée de jeu, dédoublée en «ces deux voix en toi, depuis toujours, et comment, désespérant de les fondre, ferais-tu taire l'une, taire l'autre, tu l'as tenté jusqu'à t'étouffer, tu ne peux plus, tu les entends qui déferlent ensemble et l'une l'autre se détruisent». C'est au moment même où vous dites
faire confiance à l'écriture, pourtant, où vous
n'avez de toute façon qu'à vous en remettre à elle,
vous n'avez d'autre recours, parce que vous reconnaissez sa nécessité
et que vous êtes «d'elle aussi dépendant que de cette
femme aimée dont le ressentiment ou le sourire décidera
jusqu'à la fin de la couleur de notre vie», c'est à
ce moment, et parfois, dans la même phrase, que l'écriture
est acculée absolument à toutes ses limites.
Chaque livre est ainsi intérieurement contesté
même L'Adoration, où à
l'heure du souvenir précis, de la réactualisation de l'émotion, qui ne sauraient se produire sans que l'écriture les ait amenés, à l'heure même où vous seriez en droit de voir en l'écriture «le seul lieu où les instants éblouis que j'avais vécus ou rêvés puissent accéder à cet éternel présent où j'aspirais à les situer», est prononcée l'accusation paradoxale d'être oublieux et détaché de tout, est fait le procès du processus, toujours jugé incomplet, imparfait, lacunaire, distant, séparé de ceci même que vous voulez «totalement, sauvagement posséder». Vous avez dit vous-même du Retour qu'il ne cesse de se contester. Et Le Déferlement s'achève sur la contestation de l'ouvrage, quoique plus goguenarde, plus provocatrice dans la bouche de Saverne «la logorrhée n'est pas un genre». «Ce n'est pas tout à fait un monologue intérieur non plus». «Ça n'est pas un argument littéraire, un livre, il n'y a pas qu'à recopier » Car vous accusez l'écriture de ne
pouvoir rien contre la mort, celle qui, de longues années, guette
la mère et, de longues années, se manifeste chez elle
sous les espèces de la folie ; celle qu'attend le narrateur de
La Clôture, claquemuré dans un appartement vide,
celle que décrit Viktor Franck en déportation, dont
vous partagez «le sentiment de se traîner derrière son propre cadavre comme dans un convoi mortuaire» : «l'écriture ne peut rien contre la mort qui la guette, qui est déjà, comme en nous-même tapie en elle, et c'est au devant d'elle que chaque ligne se précipite.» Pourtant à cela vous opposez une voix, et le lecteur, dont je demeure persuadée que la passion se confond avec la nostalgie d'une voix, c'est cela qu'il entend dans votre écriture, votre «respiration» vive, votre «suffocation» ce sont vos propres mots , et il fait à vous entendre, avant que le sens ne lui parvienne, la même expérience que celle vécue par le narrateur de L'Adoration et du Retour avec le lac de Lamartine : «je ne savais pas le moins du monde de quoi parlait ce poème, ni même s'il parlait de quoi que ce soit. Simplement il parlait, il s'épandait, il était un son et une voix, et cette voix m'enchantait» et avec Horace Murzan : «dans ces conversations, [ ] c'était la parole même, le ton d'Horace que j'aimais, comme, chez un poète, presque totalement indépendante du sens intelligible, cette respiration secrète qu'un être vous communique». Or, et je vous renvoie à ce que dit Saverne, sur les talons duquel, pourtant, «halète la mort» : «C'est la vie, la parole, B. la vie».
Elle ne peut rien non plus, dites-vous, contre le
temps, non seulement contre la «banale altération de la
durée», mais contre sa triple dimension, contre l'étanchéité
des cloisons qui séparent les trois temps, évoquant
le pari intenable du Retour, vous écrivez : «Quand
bien même cette journée se serait, tout entière,
écoulée en mots, le même déconcertant, le
même irritant décalage dans la durée n'en persisterait
pas moins, irréductible [
] Ils ne coïncideront jamais,
rien à faire, le temps de l'écriture, le temps de la vie,
et la concrétion de ces douze heures si longues et si dépourvues,
il ne faudra pas une heure au lecteur pour en venir à bout.»
(Et je m'inscris en faux, bien sûr, contre cette dernière
allégation). Mais là encore, c'est de cette impossibilité
même de saisir le temps dans toutes ces dimensions qu'est saisie
en retour l'écriture, dans son détail, dans le détail
de sa phrase bourrée d'incises, d'accidents, de remémorations
subites, de digressions rêveuses, de parenthèses, d'associations
d'idées, d'autocommentaires, c'est une phrase qui laisse sans
arrêt, en toute liberté, cet autre temps «entrer
comme une gifle de vent par la fenêtre». Et c'est de cette
manière finalement virtuose que vous arrivez à représenter,
a contrario,
la conscience de la simultanéité de tous ces temps. Parce que, contrairement, à ce que fait Rousseau dans la quatrième Rêverie, votre écriture, quant à elle, ne se dérobe pas, «ne se soustrait pas au fortuit, à l'accidentel de la rêverie, et à cette absence ou cette dissolution des formes qui est aussi la sienne, à sa discontinuité, à ses lacunes». Et elle mime en cela, mieux qu'elle ne le formule, l'itinéraire de Paris à Ligenère, et retour, dans Le Voyage ordinaire , elle mime la divagation et jusqu'à son propre désarroi, jusqu'à son propre désaisissement. De même, pour ce qui est de la capture de l'instant, je ne sache rien qui mime mieux la manière dont sans doute, sans doute, fait irruption, fulgure l'illumination poétique, rien qui ne donne une plus fidèle idée de ses «éclats de poèmes», brefs, incisifs, «affilés comme des rasoirs», que ces brefs passages, ces bribes de phrases sur la poésie qui font irruption au cur même de la logorrhée de Saverne. Là aussi, c'est en même temps l'objet de la nostalgie, et la nostalgie, qui sont très précisément représentés par et dans l'écriture. Vous déplorez aussi qu'elle échoue
à saisir le «je» du narrateur, à saisir les
autres, à saisir enfin ce monde-ci, ou ce que vous appelez à propos de Céline «la grande banalité illuminée et dégueulasse de la vie», parce qu'elle n'en ramène jamais que des images : «les autres, hors d'atteinte ou dans le leurre de l'écriture, absents, embaumés, seuls étreints», et, quoique vous ne cessiez de l'attendre, de guetter son appel, vous ne voyez par moment, dans l'écriture, qu'un exsangue reflet, un leurre ou «un dérisoire embaumement d'êtres, d'émotions, de sentiments morts, qu'elle ne sauve pas plus qu'un peu de fard sur les lèvres ou aux pommettes ne rend la vie aux visages livides des morts.» Quant au narrateur, il se considère lui-même
comme «un autre fantôme, et maintenant c'est à mesure
que, comme un mourant, je ramène sur moi le drap de papier noirci
de l'écriture, que je m'ensevelis plus avant en elle, que je
deviens moi-même, chaque jour avec chaque ligne, ce fantôme».
Pourtant, vous le savez bien, aucune de ces images ne préexiste
au regard qui les considère, à la sensibilité qui
les modèle, ni surtout au langage qui leur donne corps. Et c'est
toute la différence, essentielle, qui existe entre l 'écriture
et ce rayon de lumière qui, à un moment du Retour,
se déplaçant dans une pièce à mesure que
passent
les heures, un à un, éclaire les objets qui s'y trouvent. C'est vrai que ce rayon de lumière «arrache les choses aux ténèbres où elles étaient», mais c'est vrai aussi qu'il ne leur est pas nécessaire, alors que l'écriture est nécessaire à la lente émergence de cette image, éminemment littéraire, et magnifique. Et il y a encore ceci : c'est que, dans ce monde d'images, de fantômes, de leurre, dont l'écriture est le principe, auquel, seule, elle confère un sens, c'est encore elle, cette écriture, qui ouvre l'accès à l'être, à la «vérité même de l'être» que vous recherchez, c'est elle qui en a le secret : je ne crois pas, par exemple, qu'autrement écrit, quelque chose passerait, qui est extrêmement sensible, de l'authenticité des attendrissements subits, ponctuels, éruptifs, qu'éprouve toujours Joseph Saverne, malgré le temps passé, pour «l'esquisse de sourire, vague, flottant, inachevé, un signe de bonne volonté», et pour «les beaux yeux clairs du vieil ouvrier plombier» dont il partageait la chambre à la clinique, ou pour «l'émouvante usure de sa femme Mavra», et «pour les fragiles, les émouvantes passerelles un instant entre les êtres qui se nouent, un regard, un sourire, il n'en faut pas plus, et ce n'est pas la coloration du jour qui en est
changée, c'est bien eh oui, B., ce pourrait bien être une moins précaire durée, la vie même» ce sont tous ces détails, qu'amène l'écriture dans son «flux sauvage», qui, avec la dimension comique dont elle charge tous ces narrateurs et tous ces saugrenus «fantômes» et dont je ne vois d'autre équivalent dans la littérature que chez Thomas Bernhard et Beckett , précisément pour vertu de les arracher à l'état de fantômes que vous leur soupçonnez, et de nous les rendre, en tout cas à nous, «l'improbable lecteur», non pas réels, c'est vrai, la littérature a un autre statut, mais intimes rien, que le refus de lire, ne nous sépare de ce monde que vous avez campé. L'écriture, vous le dites enfin, et j'aurai
fait le tour des limites que vous lui dénoncez, de même
que des confins où vous la repoussez, ne peut rien contre l'angoisse
: «Non, elle ne peut rien, l'écriture, contre l'angoisse
qui la nourrit et qu'elle décuple peut-être, qu'elle irrite,
qu'elle provoque». Je n'ai rien, cette fois, à opposer
à cela, que j'aurais trouvé à l'intérieur
même de votre uvre, qui viendrait contredire cette allégation.
Je crois, comme vous, que l'angoisse est «une défaite absolue».
J'ai simplement ceci à faire remarquer à
ce propos ; vous écrivez, je ne sais plus où : «L'étrange
dans l'écriture et oui, le suspect, c'est que même lorsqu'on
écrit son angoisse la plus déchirante, on l'écrit
cependant dans l'exaltation
Une joie déchirante, oui c'est
cela.»
Or, il m'est apparu que, de même que l'angoisse
devient l'étrange moteur de l'exaltation, c'est la beauté,
que donc vous n'avez pas «manquée», qui devient l'étrange
révélateur de l'angoisse, si bien que, dans le même
temps, sont vivement éprouvées, d'une part l'angoisse,
parce qu'elle est connue, je suppose, je suppose que ce préalable
est nécessaire, d'autre part, mais, simultanément, une
très vive émotion, dont je ne puis que dire qu'elle est
d'ordre esthétique. Et celle-ci et celle-là me sont apparues
si indémêlables peut-être surtout dans La
Dépossession et dans Le Voyage ordinaire que
je me suis demandé dans quelle mesure il ne s'agissait pas d'une
angoisse engendrée aussi par cette beauté même
de l'écriture. Je donnerai pour seul exemple, parce que c'est
à la faveur de cette occurrence que ce soupçon qui m'était
venu a trouvé son expression, le moment où, en avril 71,
le narrateur de La Dépossession, va
rendre visite à sa mère, non plus seul, mais avec sa fille C., et où il est confronté, à cause de l'altérité du regard à l'insoutenable vérité de l'image insoutenable de sa mère. Puis elle s'habille, c'est vrai, elle se maquille, mais c'est surtout l'écriture qui provoque une sorte de miraculeux rétablissement et une émotion bouleversante, et, écrivez-vous, «c'est de nouveau, pour moi du moins, sinon le même être que j'ai connu, que j'ai aimé, une image de lui qui le rappelait, qui, un temps encore, effaçant le fantôme fourbu, titubant et comme égaré de la première, se ranimait». Et c'est cela que fait l'écriture, tout au
long de votre uvre, effectivement dévorée par l'angoisse,
hantée par la mort, violemment, férocement contestée
aux lieux de ses propres échecs, nécessaires : elle illumine,
ranime, les fantômes fourbus, qui, du point de vue du lecteur,
de l'accueil qu'en lui, intimement, il leur réserve, viennent
s'ajouter pour s'y fondre, à sa population intérieure,
à titre d'image, donc, de celle dont vous écrivez qu'elle
n'est «pas le contraire de la vie, l'image, celle de la mémoire
ou de l'invention, mais inventons-nous rien jamais, l'invente-t-il le
poète, cette terre bleue comme une orange, cette
chevelure à la vitre comme une lampe, ces formes, ces figures, ces chimères, ces fourrures et ces fêtes, ces plumages, n'est-ce pas la mémoire, toujours en secret qui nous les souffle et c'est le monde encore en elle qui se brouille ou s'épand, non pas le contraire de la vie, son double exsangue ou décoloré, son inerte ou impuissant succédané, mais la vie même». C'est bien pour toutes ces images, toujours, vraies,
«la vie même», pour la beauté, et tant pis
pour l'angoisse, que je voulais aujourd'hui vous remercier.
Un hommage à Jacques Borel / Catherine Lépront
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