
À Carmen
Amparo Salès savait bien que, même si
elle refaisait le chemin à pied, se montrait
au retour fourbue et amaigrie, encrassée
par les gaz d’échappement des autobus et
des voitures, par la poussière noire des routes et, finalement, par celle, rouge sang, des chemins taillés dans la forêt du Chiapas et sur les flancs des reliefs alentour de San Cristobal de las Casas, si elle s’agenouillait à même le sol de l’ancienne chapelle des missionnaires, s’entourait de bougies, se balançait en psalmodiant des prières à l’adresse des saints en bois des chrétiens, désormais couverts de tissus bariolés, revêtus en dieux des ancêtres, elle savait bien et se répétait encore et encore que, si après s’être ainsi meurtrie et repentie elle suppliait la famille de la réintégrer fût-ce à un rang subalterne, la famille lui refuserait cette grâce. Sans
doute, s’il était encore en vie, le vieux cacique Emiliano lui désignerait-il d’un geste la direction du sentier qui l’avait ramenée à eux, qu’elle avait emprunté dans l’autre sens trois ans auparavant, la peur mais la joie et l’espérance au ventre, et qu’elle devrait donc emprunter de nouveau, cette fois-ci sans peur mais avec un sentiment d’échec, cette fois-ci, la dernière, sans joie ni espérance.
Elle aurait donc fait la route en vain.
Même nu-pieds, ressassait-elle encore deux ans plus tard.
Aurait-elle alors exhibé ses plantes de pied, plaies vives et pénitentes, pensait-elle, le vieux cacique lui aurait fait la même réponse, hochement de tête négatif et geste irrévocable du bras dans la direction de San Cristobal, de l’arrêt de l’autocar pour Tuxtla Gutiérrez, puis Oaxaca de Juarez, puis Puebla de Saragossa et, de là, pour Mexico où, selon le cacique, ayant parcouru toute la route panaméricaine, elle avait donc achevé de se souiller et définitivement consommé sa rupture avec les siens. Il ferait cela malgré les bouteilles de whisky et les canettes de bière et de Coca-Cola qui formaient un énorme tas conique à l’entrée de la forêt, comme si terre, arbres et animaux avaient le pouvoir magique d’engloutir et d’absorber ces déchets, et qui dénonçaient la propre compromission du vieux chef avec la civilisation honnie.
Car lui, il l’avait laissée entrer, cette civilisation. Et cette pyramide de verre et d’aluminium, que ni les dieux séculaires ni les âmes des ancêtres n’avaient le pouvoir de faire disparaître, en était la preuve flagrante.
Et même, se disait Amparo sept ans désormais après son départ, après avoir beaucoup réfléchi au problème, et même, d’une certaine manière, quoique en restant au sein de son territoire, le vieil Emiliano était, lui aussi, allé vers cette civilisation et, lui aussi, sans retour, car il avait laissé ses lèvres
se porter au goulot des bouteilles et des canettes et ne les en avait pour ainsi dire plus jamais détachées, sauf pour dormir, aidé en cela par les allocations que lui versait ce gouvernement mexicain que, par ailleurs, il maudissait. Sa faute n’était pas moins grave que celle qu’elle-même avait commise en quittant le village. C’est probablement saoul comme un cochon, se racontait Amparo en laissant monter en elle, sur deux voies parallèles, le rire et la colère, qu’Emiliano ferait ce mouvement de tête et ce geste
pour la chasser, mais il le ferait et elle devrait s’incliner.
Elle était donc intimement persuadée qu’elle s’était bannie elle-même, et que le cacique lui rappellerait la loi si jamais
elle revenait, quand bien même le sang s’écoulant des plaies de ses pieds se serait-il indistinctement confondu avec la couleur des sentiers. Mais rien n’y faisait, elle en souriait, se moquant intérieurement de n’être pas moins aujourd’hui que dans son enfance la proie des rêveries, avec cette différence
que, dans l’enfance et jusqu’à son départ,
le désir de fuir avait donné naissance
aux représentations les plus fallacieuses d’une existence future imaginaire dans une
ville imaginaire, alors que, depuis, quoique tout aussi inlassablement, la nostalgie lui ramenait à l’esprit les souvenirs engrangés dans sa mémoire d’une vie passée réelle dans un village réel.
Cela, Amparo Salès le savait aussi, mais, dès qu’elle voyait sa sandale se poser sur
le marchepied du bus qui, dès l’aube, la bringuebalait depuis le bidonville jusqu’à la première station de métro, avec les enfants laveurs de pare-brise, vendeurs de journaux et de billets de tombola, et les adultes, cireurs, artisans et gérants de commerces minuscules, marchandes de légumes et
de fariboles pour les touristes, avec les trafiquants, voleurs, mendiants et chercheurs de querelles, les images du village indien
et du marché indien de San Cristobal
de las Casas lui venaient par vagues successives à l’esprit, et rien ne pouvait
l’en distraire, ni les chants, ni les rires, ni
les lamentations, ni les discussions, ni les ronflements des dormeurs, ni les disputes qui ajoutaient dans le bus une palette de sons à la palette de couleurs, vêtements des passagers, ballots de marchandises, paniers de victuailles, chapeaux, châles indiens et foulards, sans parler de la palette suffocante des odeurs.
Ni le tapage, donc, ni ses voisines qui tâchaient de l’engager dans leurs conversations ne parvenaient jamais à enrayer le flux des souvenirs, mais elle-même n’y arrivait pas davantage, quelques louables efforts qu’elle ait fait pour détourner ses pensées de ces images, mystérieusement plus nettes et présentes que le capharnaüm bariolé qui régnait dans le bus conduit par Jesus Madero, surnommé Rocher d’or en raison, d’une part, de son inébranlabilité (il n’avait jamais cédé aux injonctions des voyageurs, et heureusement car elles étaient contradictoires, Vas-y donc ! Prends-moi c’virage sur les jantes que j’aie des sensations ! ou Mon âme s’en va en tourloupe, Dieu du ciel, lâche les pédales !), d’autre part d’une incisive en or, dont on murmurait dans le bus qu’elle avait été prélevée dans la bouche d’un mort illustre.
Pendant huit ans, Amparo Salès avait tout tenté :
se rendormir
(mais, quant à céder au sommeil dans
un pareil tapage, seuls les ivrognes et quelques enfants réalisaient cet exploit et,
de toute façon, la seule fois où elle s’était assoupie, après une nuit d’insomnie volontaire, elle avait rêvé du village. Or le village, la rue de San Cristobal qu’elle remontait pour aller au marché indien, et les siens qui peuplaient ce rêve étaient revêtus d’oripeaux d’un réalisme tel que c’est en s’éveillant qu’elle avait cru s’endormir et s’enfoncer dans un cauchemar de bus roulant imperturbablement dans des ruelles de terre poussiéreuse, jonchées d’ordures, piquées çà et là de flaques d’eaux sales,à travers un agrégat de bicoques à l’architecture improbable, qui ne pouvaient être que le fruit de l’imagination d’un homme malade) ;
spéculer sur l’argent qu’elle se ferait dans la matinée et faire correspondre à chaque somme envisagée tels et tels achats et un petit tas d’économie, parce qu’elle avait surtout calculé que la multiplication
des combinaisons possibles d’achats et d’économies allait finalement l’entraîner, sans qu’un seul souvenir vienne la perturber, jusqu’à la première station de métro, au nord de la ville
(mais l’image du modeste empilement des pesos économisés la ramenait alors irrémédiablement à celle de l’empilement en pyramide des bouteilles et des canettes vidées par Emiliano, sorte de borne-frontière entre le village et la forêt, la seule qu’il était permis de dépasser et à laquelle elle avait tourné le dos) ;
se réciter par cœur en se remémorant
les signes d’écriture la page de lecture qu’avait ânonnée la veille au soir son fils aîné Melèndez
(mais l’écolier lui demandait d’achever l’histoire restée suspendue en bas de la page, et, comme elle ne savait pas encore bien lire à l’époque, elle inventait, puis s’apercevait bientôt qu’elle ne savait pas mieux inventer que lire, qu’elle ne savait décidément que se souvenir et qu’elle détournait l’histoire, comme, enfant, après les pluies, elle avait détourné les petits torrents de la meseta du Chiapas pour irriguer les champs de maïs conquis sur la forêt, et faisait emprunter à l’histoire le lit des contes et légendes mayas que lui racontait l’aïeule Eduviges Villalponda. Aussi, dans le bus, c’étaient les contes qui lui revenaient en tête dès qu’elle revoyait l’image qui illustrait la lecture de Melèndez, puis le visage de l’arrière-grand-mère, laissé miraculeusement lisse malgré les années, ensuite la vision s’élargissait, et il semblaità Amparo qu’Eduviges était en personne assise en face d’elle, allait étendre sa main, celle-ci fripée, décharnée, tavelée et agitée d’une trémulation qui était le seul signe de l’inspiration dont la vieille dame était le siège quasi permanent, et lui toucher les lèvres comme pour les clore en lui disant Ne dis rien. Reviens, comme elle lui avait dit Ne dis rien. Pars, la veille du jour où Amparo avait quitté le village. Avant que le doigt d’Eduviges Villalponda ne lui effleure la bouche, Amparo objectait à l’apparition fantastique Attends un peu, l’heure du retour n’a pas sonné).
Alors qu’à l’époque elle avait immédia-tement suivi le conseil de l’aïeule Eduviges : elle n’avait rien dit et était partie.
Mais voilà que le village entier l’avait suivie et restait si bien accroché à son esprit qu’il lui donnait l’impression de s’y être pris, comme les ronces, les herbes et les petites boules collantes se prenaient dans ses vêtements quand elle revenait des champs de maïs et de haricots par la forêt exubérante, à ceci près que toutes les opérations tentées pour se défaire la tête des souvenirs qui l’assaillaient avaient été vaines.
Autant espérer qu’une main appuyée comme une bonde sur la source du Lisumacinta suffira à en tarir le cours, disait Amparo en riant. Ou que le président Lopez Portillo saura à lui seul enrayer la crise économique, ajoutait son mari Abundio, pourtant membre actif d’une association subventionnée par le Parti Révolutionnaire Institutionnel au pouvoir.
Puis elle avait cessé d’entreprendre quoi que ce soit contre la source vive des images qui affluaient dès qu’elle posait sa sandale sur le marchepied du bus de Jesus Rocher d’or, et qui avaient commencé d’affluer,
dix ans auparavant, dès qu’elle avait posé
sa sandale sur le marchepied de l’autocar San Cristobal de las Casas-Tuxtla Gutiérrez. Elle avait alors alterné prières et engueulades à l’adresse des dieux des ancêtres, à qui elle avait demandé sur tous les tons, du plus humble au plus véhément, qu’ils la lâchent, lui fichent la paix, se décramponnent de son châle traditionnel indigo que, après tout, elle avait emmené avec elle. Elle avait fait à ces dieux des ancêtres toutes les promesses et les avait menacés de toutes les traîtrises. Résultat : aucun. Elle s’était même signée à la manière des Cristeros, apostrophant, c’est vrai, plutôt que le fils glorieux du Dieu Tout-Puissant des chrétiens, en réalité tout juste bon à pétrir ses créatures dans ses paumes gigantesques enduites de sueur, de sang, de merde, de crasse et de misère, plutôt, donc, que ce fils de ce Dieu-là, l’homme qui, certes, du haut de sa croix, dominait la foule indienne à l’entrée de la chapelle multicolore, mais avait une inclinaison de tête pleine de compassion fraternelle, et que les femmes avaient revêtu, comme les statues des saints à l’intérieur, de châles tissés par elles et teintés à l’indigo, et de tissus de tous motifs et de toutes teintes troqués au marché de San Cristobal contre poules et quartiers
de porc, œufs, légumes, fruits, tacos ou chaises ou paniers ou tapis, enfin tout ce qu’elles élevaient, cultivaient, cueillaient ou confectionnaient pendant que le vieux cacique Emiliano se la coulait douce et augmentait
le volume de la pyramide de canettes et de bouteilles.
Maintenant, Amparo Salès se laissait aller, s’abandonnait tout entière à l’écoulement de sa mémoire, bois flotté à la dérive de ses souvenirs. Le bringuebalement du bus et le demi-sommeil s’étaient révélés propices à cette manière de rêverie douloureuse et, sans doute, délicieuse, à en croire son amie Susana Bergamìn qui, pour lui signaler l’arrivée à la station de métro, lui disait non pas On y est ! en lui bourrant les côtes de vigoureux coups de coude, mais On y est ! Je sais vraiment pas ce qui t’fait marrer dans cette putain d’vie d’merde qu’on nous fait m’ner, avec pas un homme qu’a c’qui faut là où il faut, sauf le tien, Amparo, j’dis rien du tien, t’es vernie.
Et Amparo arrivait au terminus nord.
Elle habitait au nord et avait retrouvé
au nord quelques Indiens du Chiapas de sa connaissance, y compris son frère Fulgor sans l’avoir cherché.
Elle se disait désormais qu’elle aurait préféré ne pas l’avoir revu, pour ne pas avoir à rapporter à son père et à sa mère, le jour où elle enfreindrait la loi et reviendrait au village, dans quel état elle avait découvert Fulgor : le blanc des yeux injecté de sang, les pommettes couperosées, et doté d’une bouche édentée de tortue, comme si ses dents lui avaient explosé à la gueule, flanqué d’une femme qui n’était rien de moins
qu’une putain et d’une ribambelle d’enfants qui n’étaient pas tous de lui étant donné l’importance de leurs disparités physiques,
et titubant de manière plus virtuose que le vieil Emiliano lui-même, lorsqu’il traversait la place du village pour aller ajouter bouteilles et canettes vides à l’indégradable pyramide qui, à la différence du temple des inscriptions de Palenque, ne serait jamais envahie par
la végétation, et que les archéologues, dans
les temps futurs, trouveraient donc telle que le dernier cacique l’aurait laissée, le verre des bouteilles étincelant au soleil.
Elle y avait retrouvé aussi le cousin Osorio Espronceda et la parente Dolorès Dyada, vivant dans une misère acceptable, et rencontré d’autres gens du Sud, Indiens ou Mexicas, car les gens du Sud qui avaient émigré vers Mexico par la Panaméricaine, ayant vu en arrivant les bidonvilles du Sud, s’étaient dit qu’ils n’avaient pas fait tout
ce chemin (et, pour les Indiens, ne s’étaient
pas mis au ban de la famille) pour vivre
dans des conditions si indignes que, même
dans leurs récits les plus apocalyptiques, ceux qui avaient cherché à les dissuader de partir n’avaient pas décrites ; puis ils avaient gagné la banlieue sud où les prix étaient
déjà exorbitants ; puis le centre de Mexico d’où ils avaient été refoulés car le cœur des villes, de par le monde, n’est désormais plus pour les pauvres. Et ils avaient poursuivi
leur migration, toujours en ligne droite
pour ne pas s’égarer, vers la banlieue nord, prix exorbitants, puis les bidonvilles nord, surpeuplés, et s’étaient finalement installés à la périphérie des périphéries, ajoutant aux indescriptibles bicoques leur propre bicoque, dont ils avaient assemblé les matériaux hétéroclites avec les larmes amères de la déception, clamait Abundio dans ses discours, lors des réunions de l’association.
Il en était allé de même pour ceux du Nord qui avaient été refoulés au sud du Sud, de même pour ceux de l’Est et ceux de l’Ouest. Et il en était toujours ainsi, les derniers arrivants s’éveillant un matin avant-derniers, et les suivants antépénultièmes.
Lorsqu’Amparo, sous terre dans le métro, conjurait sa terreur en adoptant le point de vue des colibris qui lui manquaient, des correcaminos, des tordos et de tous les oiseaux de la forêt du Chiapas qui lui manquaient, et dont elle pensait que, parfois, ils venaient prendre de ses nouvelles pour les transmettre à Eduviges Villalponda si elle était encore en vie, ou à l’âme de l’aïeule aimée, elle avait une vision très
nette des migrants convergeant vers le centre de la ville, comme des rigoles d’eau, se croisant sans se regarder et moins encore se parler, encore à cet endroit la tête haute, l’air un peu crâne et animés d’un vague espoir, puis s’éloignant les uns des autres en flux divergents, et avançant les épaules de plus en plus voûtées, l’âme de plus en plus lasse, vers les terrains vagues les plus excentrés, voyant enfin s’empiler derrière eux et à côté d’eux, les baraques faites de bric et de broc de ceux qui avaient pris le relais de leurs propres rêves, un peu plus jeunes mais
plus abattus, car ils n’avaient pas encore
pris la vie à bras-le-corps ou, au contraire, n’avaient pas encore noyé leur déception dans la mauvaise tequila ou dans la folie,
ni ne l’avaient métamorphosée en violence,
ni n’avaient finalement opté pour la paix sépulcrale du royaume des royaumes.
Toujours dans le métro, où elle convertissait sa peur en colère, Amparo accusait l’intransigeance du cacique Emiliano, comme avant lui celle de son père, d’avoir entretenu et d’entretenir encore la machine à rêves
au sein de la tribu, car nul n’ayant été autorisé à revenir, nul n’avait pu raconter à quel point les illusions citadines fomentées dans la pauvreté de la forêt du Chiapas étaient sans coïncidence avec la réalité misérable. Elle enrageait contre l’effet pervers de la sévérité des caciques, en se rappelant elle-même comment elle avait interprété le fait que son oncle, le rebelle Pedro Bianco, n’était pas revenu : non comme une obéissance désespérée à la loi, mais comme la preuve que la vie, là-bas, était merveilleuse. Sinon, l’oncle Pedro, qui avait eu l’audace de partir sans avoir jamais fait allégeance au vieil Emiliano, aurait certainement eu l’audace de revenir.
Par l’autocar et non pieds nus, c’est ainsi qu’elle reviendrait.
Voire même en avion, se disait Amparo Salès avec de plus en plus d’exaltation à mesure que le métro roulait dans les antichambres souterraines de l’enfer.
Il ne serait pas passé par l’ancienne chapelle des missionnaires pour s’incliner devant les dieux obsolètes et, si Emiliano lui avait signifié d’un geste et d’un hochement de tête qu’il pouvait faire volte-face, l’oncle Pedro, pensait Amparo maintenant enragée, lui aurait craché à la figure, aurait traversé la place, lui, droit comme un I, et, d’un coup de pied de danseur, d’une suprême élégance, Amparo le voyait avec netteté, il aurait fait s’effondrer la pyramide de bouteilles et de canettes qui bornait honteusement l’entrée de la forêt.
Pedro le rebelle n’était pas revenu.
Amparo Salès le cherchait depuis douze ans maintenant et ne l’avait pas trouvé.
Personne ne l’avait rencontré ni n’avait entendu parler de lui.
La faute aussi à Emiliano, marmonnait Amparo en sortant de la rame : personne n’étant rentré témoigner, l’hémorragie
vers les villes n’avait pas été jugulée,
et ils étaient aujourd’hui dix-sept millions
neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf habitants à Mexico, auxquels il fallait ajouter l’introuvable Pedro. C’était une chance incroyable qu’elle soit tombée sur Osorio Espronceda et Dolorès Dyada, et une malchance incroyable qu’elle ait reconnu son frère Fulgor dans cette silhouette loqueteuse d’ivrogne, l’eût-elle pris dans ses mains et essoré, il en serait sorti une fichue trempée d’alcool.
En entamant sa remontée à l’air libre, elle avait une ultime vision de colibri sur Mexico : un poulpe géant échoué, les bidonvilles organisés en tentacules empoisonnés autour du cœur, lui, palpitant, de la ville.
Ce n’est pas que sa vie à elle était mauvaise, non, se disait-elle sur le trajet qui lui restait à faire jusqu’à son poste matinal. Et elle pouvait aisément alors comparer la vie qu’elle avait menée depuis douze ansà celle de ses seize premières années, car, lorsqu’elle marchait, c’était comme si un pied était à Mexico, l’autre dans le Chiapas. Il lui semblait aussi respirer d’une narine la suffocante atmosphère de la ville, de l’autre celle de la forêt, entendre d’une oreille le tapage de la rue mexicaine, de l’autre la musique qui sortait des haut-parleurs
de la Plaza principal de San Cristobal de
las Casas, qui avait tout autant que le
non-retour de l’oncle Pedro alimenté ses rêves, une musique inouïe dont elle savait maintenant qu’elle était jouée par des instruments appelés piano, violon, violoncelle, alto, flûte, etc., mais qui lui avait semblé
être une émanation des arbres de la place, comme les fumées qui filtraient par les interstices des tuiles de certaines maisons sans cheminée de San Cristobal semblaient être les pensées et les rêves mêmes des habitants.
Tandis qu’elle marchait, évoluant dans ses deux univers, elle se disait que pour
rien au monde, quand l’heure du retour sonnerait, et, avec elle, l’heure d’affronter
le cacique Emiliano, elle ne reprendrait la
vie telle qu’elle l’avait vécue, telle que sa
mère, sa grand-mère et l’aïeule Eduviges Villalponda l’avaient elles-mêmes vécue. Elle se répétait ainsi, pour se le mettre bien
dans la tête (elle se frappait la tempe du
plat de sa main libre en faisant remonter à
sa conscience l’image de la pyramide des pesos économisés), que, à son retour, elle aurait les pieds confortablement chaussés
et secouerait un ticket d’autocar, ou même un billet de train et peut-être d’avion, sous
le nez du cacique Emiliano et ne prétendrait certes pas qu’elle s’était trompée et que
son propre avenir consistait dans le retour
au passé.
L’avenir meilleur dont parlait Abundio au siège de l’association en arrachant des larmes à Susana Bergamìn, Amparo Salès l’avait ici.
Mais alors pourquoi revenir ? demandait la Bergamìn. Amparo répondait à son amie par une moue dubitative, car c’était la seule réponse honnête que, pour l’instant, elle pouvait lui faire. Sur la raison de son retour, sur le temps qu’elle resterait dans le Chiapas et sur ce qu’elle y ferait pendant ce temps, une fois qu’elle aurait embrassé ses parents et ses grands-parents, ses frères et sœurs et tous les siens, qu’elle aurait montré son fils Melèndez et sa fille Eduviges-la-petite à chacun, qu’elle aurait raconté tout ce qu’elle avait à raconter sur sa vie, ses retrouvailles fortuites et heureuses avec le cousin Osorio Espronceda et la parente Dolorès Dyada et, exclusivement à Eduviges Villalponda ou à son âme ailée, ses retrouvailles fortuites et malheureuses avec son frère aîné Fulgor. Tout ce qu’elle affirmait avec convictionétait que, malgré les apparitions de l’aïeule inspirée dans le bus de Jesus Rocher d’or, l’heure n’était pas encore venue de faire
le voyage : si elle lisait désormais aussi couramment que son fils Melèndez et, déjà, Eduviges-la-petite, elle avait encore beaucoup de difficultés en calcul, et, de toute façon, elle n’avait pas encore reçu le signal du retour au village.
Non mais ! Pour qui se prend l’Amparo ? s’écriait Susana Bergamìn en rangeant ses seins que l’indignation avait fait brusquement sauter de son corsage, comme elle aurait repoussé un chiot dans le fond de son panier. Pour une grande doña, parole de vierge !
Et quelle étoile de miséricorde viendrait spécialement faire un clin d’œil, ou un signe de la main, s’il te plaît, à doña Salès en personne ? Moi qui observe le ciel, je n’en ai pas vu clignoter la plus petite de ce genre,
ni entendu m’appeler pour me dire Va me chercher la grande Amparo, faut qu’j’y cause. Mais, avant, attrape ça pour elle, et voilà le billet d’avion qui descend du ciel, gratis, au nom de la grande Amparo ! Comme si t’étais pas assez vernie comme
je te l’ai toujours dit !
Il est vrai que tout ce qu’Amparo avait pu désirer dans ses rêves les plus fous, quoique en considérant qu’il s’agissait d’aspirations légitimes : faire un bon mariage, avoir un toit, remplir au moins les assiettes de
son homme, de Melèndez et d’Eduviges-la-petite, envoyer ceux-ci à l’école et profiter elle-même de leur instruction, qu’il soit secrètement rendu grâce au Christ-frère de l’ancienne chapelle des missionnaires, elle l’avait obtenu.
Et même plus que ça, disait la Bergamìn. Car Susana avait bâti sur le dessus de leur maison actuelle (ni toit ni terrasse, simple dessus) une sorte de construction que lui avait inspirée l’impériale d’un car de tourisme. Le car s’était immobilisé non loin de leur bicoque précédente, et Susana avait d’abord pensé qu’il s’était égaré, avant de comprendre qu’il était venu jusqu’ici en visite guidée et que, donc, le cœur des bidonvilles de Mexico faisait partie du programme de réjouissances des riches gringos en vacances. Les touristes les plus hardis s’étaient aventurés dans les ruelles en marchant sur la pointe des pieds, car le sol était, selon leurs propres critères, un véritable cloaque d’immondices et de déjections animales et humaines, et en se serrant les uns contre les autres, car une nuée quasi indistincte d’enfants, de chiens, de porcs, de volatiles et d’insectes suceurs de sang et vecteurs de maladies exotiques les avaient pris d’assaut. Les plus timides étaient restés adossés au car, Tout juste alignés pour être passés par les armes, avait raconté Susana qui, dans sa rage, ne
pouvait plus du tout contenir sa poitrine, et les yeux des touristes s’étaient dès lors
tous confondus dans l’esprit d’Amparo en
un regard unique et monstrueux, constitué des deux mamelons bruns, larges comme la paume, avec leur aréole noirâtre et leur téton hérissé, de son amie Susana Bergamìn. Mais ils étaient tous sortis du car, et l’impériale s’était peu à peu vidée. Susana s’était surprise à la contempler en se demandant pourquoi diable elle ne pouvait pas détacher son regard de ce balconnet ridicule, jusqu’à ce que l’idée lumineuse lui vienne de construire la même chose sur le dessus de leur prochaine maison : ils étaient à ce moment-là sur le point de déménager.
Et Susana s’y était employée, amenant avec une patience insoupçonnable tous les matériaux susceptibles d’être tordus ou redressés et découpés au chalumeau et poncés et assemblés à la lampe à souder jusqu’à composer, au terme d’heures et d’heures de travail, une insolite impériale de car de tourisme : morceaux de carcasse de Volkswagen, guidons de bicyclette, bouts de ferraille d’origine indéterminée, flancs de frigidaire ou de cuisinière pour le plancher.
Et même plus que ça, disait donc la Bergamìn en posant, en un geste préventivement apaisant, pour le cas où Amparo contesterait la chose, les mains à plat sur sa poitrine. Tu m’as, moi. Et tu as l’Observatoire, car c’est ainsi qu’elle avait appelé sa construction. En terrasse, ajoutait-elle. Elle
y montait chaque soir regarder le ciel, et tous les cinq s’y tenaient, serrés les uns contre les autres, émus, ravis et éblouis, les nuits exceptionnelles où les étoiles filantes sillonnaient le ciel en tous sens, et dont Susana interprétait le langage.
Chaque matin, elle annonçait à Amparo que l’étoile de la grande doña Salès n’avait pas montré le bout de son nez ni envoyé
le plus petit ticket d’autocar longue distance, mais Amparo n’était pas certaine que le signal viendrait du ciel.
Tout ça et plus que ça, avec l’Observatoire et la compagnie de Susana Bergamìn depuis le voyage Oaxaca-Puebla, car elles s’étaient rencontrées dans le car treize ans auparavant et ne s’étaient plus quittées ; et encore plus que ça avec, les après-midi, ses deux heures de travail chez la doctoresse doña Inès Renteria, membre dirigeant de l’association d’Abundio ; et
plus que plus que ça, comptait Amparo ce matin-là, parce qu’Abundio était davantage qu’un bon mari. Il était un homme plein de sagesse, le seul émigrant connu, en tout cas, qui ait eu l’immense sagesse, alors qu’il était un émigrant du Nord, natif de la sierra occidentale, non seulement de ne pas émigrer aux États-Unis comme la plupart des
siens, mais, alors qu’il était descendu par Aguascalientes et Leon jusqu’à Mexico, de s’installer au nord du Nord sans chercher d’abord à pénétrer la ville, en nourrissant l’unique ambition de s’en approcher peu à peu et, à force de travail, il y était parvenu.
Quand Amparo Salès l’avait connu, elle était à deux heures du terminus nord et se levait à quatre heures et demie pour être à sept heures à son poste du matin. Quand
elle s’était mariée, elle n’était plus qu’à
une heure et demie du nord de la ville, et
si, maintenant, elle se levait toujours à
cinq heures et demie, c’était pour s’octroyer un bon quart d’heure de tendre discussion en tête à tête avec le spectre d’Eduviges Villalponda avant de réveiller et d’habiller
les enfants, de remplir leur assiette et celle d’Abundio d’une nourriture roborative, puis de réveiller Susana, qui lui donnait alors des nouvelles de l’univers stellaire, et de cavaler avec elle après le bus de Jesus Rocher d’or en machouillant en catastrophe une fine galette de maïs, mais elle n’avait plus que trois quarts d’heure de trajet de sa maison désormais en dur, munie d’une porte fermée à clé et surmontée d’un Observatoire, jusqu’à la station de métro.
Plus, plus, plus, plus... marmonnait Amparo tout en marchant, tant il est vrai qu’Abundio était un homme sage, travailleur, avec ce qu’il faut là où il faut pour lui faire atteindre le septième ciel sans qu’elle ait besoin de monter chaque nuit à l’Observatoire, comme le clamait la Bergamín. Mais il s’était aussi révélé généreux au-delà de ce qu’une femme pouvait légitimement attendre d’un homme, fût-il le meilleur : treize ans auparavant, il avait trouvé sous des cartons, tout au nord du bidonville nord, les deux adolescentes terrorisées et affamées dont on lui avait signalé la présence au siège de son association, et si inextricablement mêlées l’une à l’autre qu’on les avait prises pour des siamoises ; il avait patiemment convaincu chacune du moins de libérer un bras pour manger et pour boire, et avait supporté de les voir de nouveau se serrer convulsivement l’une contre l’autre, en poussant des petits cris d’animal, une fois la dernière bouchée et la dernière gorgée avalées, et, ce, pendant trois jours et dans sa propre baraque-atelier de menuisier où il les avait transportées ;
le quatrième jour, il avait obtenu qu’elles se désolidarisent l’une de l’autre, et, surmontant son dégoût, en leur chantant des chansons de la sierra continentale, il les avait étrillées le plus doucement du monde, comme une paysanne l’eût fait d’un jeune veau agonisant, alors même que, à mesure des opérations,
il voyait quels corps se dégageaient des croûtes de crasse, de merde et d’urine séchées, et du sang des menstrues qu’elles avaient laissé couler sous elles, et qu’il sentait bien les détours qu’il devait faire prendre, au niveau des reins, de la taille et des seins, aux éponges et papier de verre qu’il utilisait d’ordinaire pour décaper et lisser ses planches ; or, après qu’il eut nourri, abreuvé, lavé, épouillé, défait les deux filles l’une de l’autre, les eut utilement occupées, la tonitruante Susana à pousser force gueulantes au marché sur l’eau où
elle avait vite révélé de grands talents de marchande de fruits, légumes, chapeaux et paniers tressés et, surtout, de souvenirs et babioles pour les touristes qu’elle abreuvait d’insultes dans une langue entièrement faite de néologismes, et la mutique Amparo à travailler silencieusement l’après-midi chez la doctoresse Inès Renteria (quant à son poste matinal, c’est Amparo elle-même qui l’avait trouvé), après qu’il eut fait tout cela puis aimé, engrossé et finalement épousé Amparo, non seulement il avait accepté que Susana les suive dans leur deuxième bicoque, mais il avait promis de l’emmener partout avec eux, dans leur patiente descente vers le sud du nord de Mexico, jusqu’à
ce qu’un homme vienne la réclamer. Peu probable, avait-il ajouté aussitôt, vu que, déjà, on a plus vite fait de faire le tour
par-derrière pour l’embrasser sur les deux joues. Mais, dans sa généreuse bonté, il avait accepté de la prendre avec eux sans même hausser un sourcil.
Il avait supporté que Susana eût du
lait et nourrît ses deux enfants à la place d’Amparo, se rappelait celle-ci au moment d’atteindre son poste matinal.
Encore aujourd’hui, après tant d’années, quatorze bonnes années, il souriait en hochant la tête quand il retrouvait, dans les moments de désespoir, les deux femmes de nouveau enlacées comme des siamoises, se disait Amparo Salès en s’asseyant en tailleur.
Il envisageait sereinement jusqu’à l’idée de s’étendre sur son lit de mort et d’être veillé par Susana, malgré le danger, disait-il en riant, car si jamais, par anticipation, Susana émettait un soupir de regret, elle pouvait éteindre d’un coup toutes les bougies, et lui qui aurait intégré le royaume des royaumes dans l’obscurité serait dès lors condamné à l’obscurité, se racontait Amparo Salès, en étendant sur le trottoir devant elle un foulard indigo.
Sept heures ont sonné.
De là venait le sobriquet de Susana Bergamìn, que lui avait trouvé Abundio : la Capitana, du nom d’une herbe envahissante, et Amparo Salès riait aux éclats en vidant
sur le foulard indigo son sac de cerneaux de noix.
Et le surnom la suivra jusqu’à la banlieue nord, chantonnait Amparo Salès en disposant, en un carré parfait, une première couche de cerneaux de noix.
Banlieue nord, oui, s’est-elle répété
ce matin-là, car la veille, quand il avait
reçu commande de son premier cercueil capitonné — Capitonné !, la Capitana, tu
te rends compte ! —, Abundio avait parlé
de quitter le sud du bidonville nord
pour emménager au nord de la banlieue nord, et des larmes de joie ont mouillé les yeux d’Amparo Salès au moment où elle étalait sur les trois premières, en un carré parfait, la quatrième couche de cerneaux, en se demandant pourquoi, aujourd’hui, elle
ne laissait pas les noix en vrac.
Son étonnement a encore grandi lorsque, pour cette quatrième couche, elle s’est surprise à calculer, en se remémorant les difficiles exercices auxquels l’avait initiée son fils aîné Melèndez, que le côté de cette couche accusait désormais avec le côté de la base une différence de longueur de deux fois quatre moins un égale trois, six cerneaux de noix.
La sixième couche était disposée quand le premier client s’est présenté devant Amparo, debout, en répandant son ombre sur elle. C’était Rogelio Pelayo, qui passait comme chaque matin acheter sa poignée de noix avant d’ouvrir son kiosque à journaux, juste en face d’Amparo, de l’autre côté de la rue. Elle n’avait jamais vu nettement son visage, il se tenait devant elle avec le soleil dans le dos, s’éloignait en boitillant avec
le soleil en face, et, de là où elle se tenait, quand il était dans son kiosque, elle ne pouvait distinguer ses traits, c’est pourquoi elle l’avait surnommé Rogelio Contre-jour.
Elle a roulé un cornet de papier, y a mis une poignée de cerneaux de noix puisés
dans le tas encore en vrac, le lui a tendu,
a ramassé les pesos et, avant d’échanger
avec Rogelio Contre-jour les saluts rituels, vœux rituels — longueur de vie et commerce prospère, quoiqu’ils aient assez peu de chance de se réaliser —, questions rituelles sur l’état de santé des enfants et considérations rituelles sur le temps, elle a fait
ce matin-là ce que, pour la première fois, Rogelio Contre-jour a fait lui-même : elle est restée silencieuse, abîmée dans la contem-plation perplexe des six premières couches de cerneaux de noix, organisées en six carrés parfaits respectivement de vingt et un,
dix-neuf, dix-sept, quinze, treize, enfin onze cerneaux de noix de côté, a calculé Amparo Salès en frissonnant d’appréhension, tant
lui était incompréhensible ce qu’elle faisait
elle-même, pourquoi elle le faisait, ce qu’elle comptait, pourquoi elle comptait et calculait.
Rogelio Contre-jour n’a pas posé de question.
Ils ont ensuite discouru comme d’habitude, à ceci près qu’elle n’était pas adossée au mur, les yeux mi-clos à cause de la lumière, mais encore penchée sur son étrange ouvrage et qu’elle regardait Rogelio, sans le voir distinctement, par en dessous.
Quand Amparo Salès a posé le dernier cerneau de noix en haut de son édifice, il en restait quatre.
Elle les a mangés.
Elle s’est adossée au mur.
Elle s’est couverte de son châle indigo traditionnel pour se protéger de la chaleur. Elle n’en a pas laissé flotter les pans comme d’habitude, elle les a soigneusement écartés d’elle de chaque côté. Elle s’est de nouveau adossée au pan de mur aveugle de l’immeuble de bureaux, qui, là-haut, à une quarantaine de mètres au-dessus de sa tête, touchait le ciel. Elle a commencé d’attendre d’abord les employés qui travaillaient dans son dos et au-dessus de sa tête, ses premiers clients tout de suite après Rogelio Contre-jour, puis les passants et les touristes, après quoi elle partirait chez la doctoresse doña Inès Renteria.
Elle a fermé à demi les yeux et a commencé de calculer la somme totale des cerneaux de noix qu’elle avait patiemment empilés. Elle y a vite renoncé car les opérations étaient difficiles, et plus difficile encore était de mémoriser la somme à additionner à chaque multiplication. Mais, enfin, elle était sûre d’avoir fait mentalement le bon raisonnement, comme le lui disait doctement son fils Melèndez, vingt et un fois vingt et un pour la surface du premier carré, à ajouter à la surface du deuxième calculée de la même manière, et ainsi de suite jusqu’à la dernière couche formée d’un seul cerneau de noix. Aurait-elle eu papier et crayon, elle serait peut-être arrivée au bon résultat (aurait dit Melèndez).
Elle en a été satisfaite.
Sa fierté a été de courte durée.
Elle éprouvait toujours une inquiétude incompréhensible, ne parvenait pas à répondre à la question qui la taraudait depuis qu’elle avait disposé la première couche de cerneaux de noix, Mais qu’est-ce que diable je fais là ? C’est-à-dire qu’est-ce que je suis en train de faire en disposant les cerneaux de cette manière, et les pans de mon châle indigo de cette manière ?
Elle a rouvert les yeux, et c’est
alors qu’elle a vu que Rogelio Contre-jour n’était pas entré dans son kiosque comme d’habitude, mais s’était arrêté devant sans même l’ouvrir, s’était retourné et, comme pétrifié sur place, regardait dans sa direction. Simultanément, elle s’est vue elle-même par les yeux de Rogelio, dont, pourtant, après toutes ces années, elle n’aurait pas su dire
la couleur : les cerneaux de noix organisés
en pyramide comme les bouteilles et les canettes à l’entrée de la forêt, et son châle traditionnel, tombant de sa tête au sol en décrivant une demi-pyramide, et d’un bleu indigo contre le mur blanc aussi visible que
le verre et l’aluminium étincelant dans la relative pénombre des premiers arbres de la forêt primitive, là-bas, dans le Chiapas.
Puis elle a pensé que, à la différence de sa pyramide de noix qui irait en diminuant dans la matinée, celle des bouteilles érigée par le cacique Emiliano avait dû prendre, durant ces quatorze années, des proportions effroyables.
S’est dit que, à supposer qu’il soit encore en vie et ait décidé de finir ses jours au village, Pedro le rebelle n’aurait désormais plus la force d’envoyer valdinguer, d’un élégant coup de pied de danseur, le seul temple qu’aura dressé le cacique Emiliano, et à la gloire de quels dieux ?, et qu’elle devrait donc le faire elle-même.
A répondu Oui à la question que sa sœur siamoise Susana lui avait posée le matin même
(en levant les bras au ciel car c’était désormais le seul moyen, quand elle était en fureur, d’empêcher sa poitrine de déborder de son corsage, en une formidable cataracte),
et à laquelle elle avait répondu par un haussement d’épaules car c’était à ce moment-là la seule réponse honnête qu’elle pouvait lui faire.
Oui, Susana, parfaitement, et elle l’a dit tout haut, parce qu’elle ne doutait pas un instant que, depuis le marché aux fleurs, malgré les hurlements qu’elle y poussait pour vanter ses marchandises et appâter le chaland, la Capitana l’entendrait et se rappellerait ce qu’elle lui avait demandé, après lui avoir annoncé qu’elle n’avait toujours pas vu la fabuleuse étoile de la grande Amparo : Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ce De toute façon, je m’empatouille dans les calculs ? Qu’est-ce que font dans cette histoire la lecture et le calcul ? Est-ce que doña Salès se serait pas fichu dans le crâne, par hasard, qu’elle pourrait fonder une école comme toutes celles qu’avaient fondées l’association de la doctoresse Renteria ?
Donc, Oui, c’est bien ce que je me suis fichu dans le crâne, mais si profondément que je n’arrivais pas à le voir.
Puis Non, non, plus doucement, au spectre d’Eduviges Villalponda, qui lui apparaissait pour la première fois en ces lieux. Eduviges s’avançait vers elle, lui murmurait Ne dis rien, Reviens, et allait poser son doigt sur les lèvres pour les lui clore.
Non, non, attends encore un peu, il y a ce déménagement en banlieue nord, je dois d’abord en parler à Abundio, je ne peux pas revenir sans rien lui dire. Il faut que je demande conseil à doña Inès, tout organiser avec l’association, et tu vois bien que je m’empatouille encore dans les calculs. Attends un peu pour l’école, Eduviges.
L’aïeule a consenti à reculer son doigt.
Mais elle s’est installée à côté d’Amparo Salès.
Elle a disposé, comme elle, son châle indigo sur sa tête, en a écarté les bords, lui donnant la forme d’une moitié de pyramide.
Elles ont commencé toutes deux non plus à remuer les souvenirs, mais, pour la première fois, à élaborer leur projet d’avenir.
L’école, à l’orée de la forêt, à la place de la pyramide des canettes et des bouteilles laissée par l’indigne et vieux cacique Emiliano.
Amparo s’est dit que, dans son kiosque, un peu plus loin, Rogelio Contre-jour devait se sentir la proie d’une hallucination en voyant ce qu’il voyait, minuscules, au pied du pan de mur aveugle et blanc de l’immeuble : une pyramide dorée de cerneaux de noix, veillée par une pyramide d’un bleu indigo ouverte en deux comme un sarcophage, avec, à l’intérieur, l’une à côté de l’autre, une très très vieille Indienne et la jeune Amparo du Chiapas, toutes deux discourant à bâtons rompus et dessinant, de leurs mains, dans l’air, comme une construction d’importance.
Mais elle dirait à Rogelio Contre-jour : Si, si, tu as bien vu. Je suis avec mon aïeule bien-aimée Eduviges Villalponda, venue me conseiller pour les plans d’une école. Et Rogelio saurait alors, en toute certitude, qu’il n’avait pas rêvé.