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les mots, qu’est-ce que c’est ?
on se pose cette question quand il y a une crise
quand on ressent une crise
des mots, du langage, du sens
les mots sont dévalorisés, ne signifient plus rien,
mensonges, tromperie
j’ai commencé à écrire avec le mot usine
usine, c’est quoi ? c’est un petit mot normal ? banal ? habituel ?
usine ?
est-ce qu’on s’habitue aux mots
comme on s’habitue
soit- disant
à tout ?
je ne crois pas
pour moi la littérature a à voir avec un questionnement
est- ce que c’est un questionnement direct ?
comme : pourquoi un premier ministre
sans parler d’un président de la République
ne démissionne pas ?
ou : pourquoi je travaille beaucoup et je gagne pas grand chose ?
non
c’est un questionnement qui n’est pas réactif
un questionnement de pensée
qui suppose le temps
et l’espace
le temps et l’espace pour penser
une mise en perspective
une distance, un point de vue
si j’ai lu des livres, si je lis des livres
de littérature,
si j’écris
c’est pour ça
est-ce que j’ai quelque chose de commun avec un étudiant russe désargenté de l’époque du tsar
qui assassine une vieille usurière ?
oui
est-ce que j’ai quelque chose de commun avec un petit gamin juif
de Newark, New Jersey,
des années trente
qui aurait pu, je dis bien : aurait pu,
grandir
dans une Amérique transformée en pays fasciste
si Lindbergh, ce héros aviateur, pro nazi,
avait été élu président des États-Unis ?
oui
mais attention
ce que j’ai en commun, ce n’est pas la situation
sociale
politique
historique
psychologique
c’est la possibilité
c’est que : en tant qu’être humain, homme ou femme, j’aurais pu...
et ça, ce j’aurais pu
cette fiction
est contenu dans les mots
dans le langage
dans le fait que les mots si essaient de rendre compte du réel
au plus près
au plus singulier
pour cela
par ce travail
ils essaient, les mots, de rendre compte à la fois de ce qui est
et de ce qui est possible
du désir comme du cauchemar
la littérature ça n’est pas raconter sa vie
comme les émissions
soi-disant littéraires
de la télévision
voudraient le faire croire
la littérature c’est penser, essayer, avec des mots
c’est une recherche, concrète, vivante
avec des personnages,
qui sont toujours des porte-questions,
avec des histoires, des récits,
avec des lieux
avec de l’espace, avec du temps
la littérature, c’est :
“quelque chose se passe, et alors, quoi ?”
c’est à l’intérieur du réel le plus réel
trouver, creuser, inventer, de l’ouvert
de l’écart
du décalage
du jeu
du possible
c’est entrer en contact avec le monde
si je vis telle situation, si je l’éprouve,
qu’est-ce que ça veut dire,
qu’est-ce que je peux en dire
il y a cette histoire extraordinaire racontée par Melville,
l’auteur de Moby Dick
Bartleby
qui se passe à New York
elle est sous-titrée d’ailleurs “une histoire de Wall Street”
qui même si elle a été écrite au milieu de 19ème siècle
nous parle encore aujourd’hui
Bartleby est un copiste
dans un bureau, à Wall Streeet
un jour il refuse de copier
et ne dit qu’une chose, une seule
I prefer not
je préfère ne pas
finalement on l’interne
et quand son patron, un peu honteux, vient le voir
et pour l’inciter à manger,
à cesser de tout refuser,
lui vante le beau soleil, les belles pelouses,
regarde, Bartleby, regarde,
Bartleby ne dit qu’une chose,
I know where I am,
je sais où je suis
on ne peut pas me raconter des bobards
pour moi, la litttérature, c’est ça
savoir où l’on est
essayer
et le dire, et le questionner
c’est une recherche de vérité
concrète
sur la société, l’état de la société
et le monde
et le rapport qu’ici et maintenant je maintiens avec elle
c’est-à-dire : comment je veux vivre,
ici et maintenant
moi
vous
ce qui est intéressant, c’est la position, le point de vue
l’engagement c’est ça
pas l’anecdote
la société a une grande capacité de trivialiser, de banaliser
j’ai parlé de l’usine
mais c’est pour tout
ah lui il aime ceci, ah elle, elle aime cela
quel intérêt, quel intérêt
c’est la tendance people
qui va avec la tendance
“j’aime, j’aime pas“
l’opinion est nécessaire
mais n’est pas suffisante
la démocratie exige de la pensée
concrète
c’est fatiguant
c’est réjouissant
et la littérature c’est ça : penser concrètement
avec des mots
qui rendent compte des détails
pas des concepts
pas des idées
des mots
pris au sérieux
pris comme interlocuteurs
qui tu es, mot,
et qu’est-ce que tu veux dire,
pas des mots déniés, banalisés,
tronqués
aucun mot n’est vrai en soi
il n’y a pas de beau mot, de grand mot, de mot lourd, riche, valeureux, en soi
non
tous les mots sont à égalité
parce qu’un mot n’existe qu’avec d’autres mots
dans un contexte
une histoire
un récit
avec des liens
mais des liens ça suppose aussi des cassures, des ruptures,
parfois violentes
des déplacements
des sauts
des liens : chacun a les siens
ex : ce que Hannah Arendt
qui n’a pas écrit de la littérature
dit sur la pluralité,
“ce n’est pas l’Homme, ce sont les hommes, qui font l’Histoire”
ça pourrait être la devise de la littérature
et ce sont les hommes, s’ils deviennent des personnages,
et non pas l’Homme, comme concept général,
qui font les récits, les romans,
ce ne sont pas des mots à sens unique
pris dans des systèmes ou des langues de bois
mais tous les mots dans tous leurs sens multiples
qui font la poésie
je veux raconter des histoires d’aujourd’hui
qui permettent de penser le passé
c’est pourquoi j’écris une série
“depuis maintenant”
le dernier livre, Fever,
tente de raconter comment la violence et le crime
aujourd’hui
peuvent remonter, mettre en cause
les grands-parents
Vichy, l’extermination
le crime de bureau
j’ai voulu montrer comment les mots cheminent
quels tours et détours ils prennent
encore et toujours, ce que c’est, les mots
le mot “dossier”, le mot “papiers d’identité”
l’expression “suivre des ordres”
et ce n’est pas sans rapport avec ici et maintenant
en novembre au moment des émeutes
j’étais en “résidence” dans le 93, aux Lilas
et on était, je parle de la France en général,
on était en plein dans le mot “violence”
vraiment à l’intérieur du mot
puisque les dites émeutes avaient été déclanchées par des mots
du Ministre de l’Intérieur
qu’est-ce qui résonne dans le mot violence
les voitures brulées ? les cités abandonnées ?
le chômage ?
dans un moment de crise
tous les mots sont questionnés de proche en proche
le mot sécurité
le mot autorité
est ce qu’une réponse autoritaire
est un signe d’autorité
ou au contraire de manque d’autorité
réelle
d’autorité porteuse de sens
la littérature est une façon de penser
qui travaille les mots
qui se laisse travailler par eux
qui essaie de tenir compte de tous les niveaux
conscients et inconscients
où le langage se déploie
et s’adresse à des lecteurs
connus et inconnus
actuels et inactuels
et tente de faire entendre toujours à nouveau
les mots
dans leur dimension vivante.

 

 

 

 

Ce texte a été lu par son auteur le mercredi 7 juin 2006 à Paris, dans le cadre des Assises de la culture organisée par le Conseil Régional d'Ile-de-France.



Leslie Kaplan
Les mots, qu'est-ce que c'est,
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2006
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