
la première fois que je suis allée au Brésil
je suis sortie de l'avion
à Recife
et j’ai été enveloppée par la chaleur
par l’odeur chaude de l’air
la chaleur avait une odeur
aiguë, inoubliable
et tout de suite après
dans la ville
j’ai vu un mur avec une inscription
un graffiti
o inferno é verde
l’enfer est vert
l’enfer est vert
comme le bloc bleu
du ciel
comme le rouge de la favela
avec ses maisons
en brique
ou en carton
ou en rien
l’enfer est vert
comme le moment
où les eaux fumeuses
de l’Amazone
rencontrent les eaux sombres
et boueuses
du fleuve Noir
et les deux fleuves continuent
côte à côte
sans se mélanger
l’enfer est vert
comme les flamants roses
et les pumas tachetés
et les crocodiles marron
qui jouent dans le zoo de l’hôtel Tropical
à Manaus
où les clients payent par jour dix salaires minimum
(dix salaires mensuels)
et s’ennuient
et dorment
affalés
dans les grands fauteuils
l’enfer est vert
comme le regard vide
comme ce qui est inutile
et n’a aucun sens
comme la folie furieuse
du voisin de palier
qui sonne un jour à la porte
et quand on lui ouvre
brandit un flingue,
un vrai,
et hurle, avant qu’on ne le désarme,
Donne-moi ton fric,
je te braque
l’enfer est vert
comme la terre qui s’effrite
les gens mangent des rats
et à dix kilomètres
dans les rues de la ville
à Fortaleza
il y a une fête, un défilé
et partout le slogan
Coca-Cola mata a sede
Coca-Cola tue la soif
e a saudade
et la nostalgie
l’enfer est vert
comme le carnaval de Bahia
où l’on danse du matin au soir
dans le quartier noir du Pelourinho
c’est le Pilori
où les esclaves fugitifs étaient pendus
on y danse maintenant
pendant une semaine
sans s’arrêter, sans se fatiguer
adultes et enfants, calmes et joyeux
du soir au matin
(il y a très peu de Blancs, quand même)
l’enfer est vert
comme la mer bleue
le haricot noir
le riz blanc
le chuchu vert
comme Le dieu noir et le diable blond
l’enfer est vert
comme chaque chose
qui se divise et se redivise
en elle-même
et à l’infini
ne rien laisser de côté
prendre tout
la mer le ciel le soleil
et l’enfer est-ce qu’on le prend
non, on ne le prend pas, on l’éprouve
comment l’éprouver sans le connaître
Vinicius a écrit un jour, Il est plus important de vivre
que d’être heureux
Tom Jobim a voulu mettre cette phrase dans une chanson
Stan Getz qui travaillait avec lui a dit Non,
l’important c’est de vivre ET d’être heureux
ah, ces Américains
pourtant Stan Getz sait lui aussi ce que c’est, le tragique
o morro nao tem vez
la montagne n’a pas de chance
(la montagne, la favela)
musique qui se déploie et ramène
au réel du monde
à son caractère subtil et multiple
à ses contraires
soleil et beauté
soleil et dureté
l’enfer est vert
comme une banlieue
informe et grise
il y a le rap, d’accord
mais je préfère le batteur
de Mistura Fina, à la Lagoa,
à Rio de Janeiro
qui a transformé
je dis bien : transformé
Summertime
devant un groupe de musiciens noirs américains
qui étaient sans doute de passage
et qui approuvaient
des yeux, des mains
ah quel travail
quelle complexité
l’enfer est vert
la complexité est un élément
de la réponse
et de la façon de répondre
au monde
mais, quand je pense à ce philosophe
qui ne veut pas qu’on réduise
« un phénomène historique terrible et ambigu »
— pour lui, le colonialisme —
à « un crime contre l’humanité »
mais pour parler de l’éducation,
restons simple
« les casseurs ne réclament pas d’écoles, ils les brûlent »
et, pour le chômage,
« on ne va pas en classe pour être embauché mais pour être enseigné »
tout ça dans Le Figaro du 15 novembre 2005,
ça donne — ce genre de propos — envie d’être à son tour
extrêmement simpliste
et de répondre : berk
ou : chien de garde
l’enfer est vert
mais chien de garde de quoi, au juste
avant (avant ?)
la droite et la gauche proposaient des façons opposées
d’organiser le monde
marché, pas de marché
et les valeurs qui allaient avec
maintenant (maintenant ?)
il y a, semble-t-il, une telle non-organisation
rien n’est proposé
chaos simple
éventuellement réglé par le crime
est-ce que c’est la forme ultime du totalitarisme
le syndicat du crime
degré zéro
Arturo Ui
« moi fils des faubourgs de New York »
est-ce que le syndicat du crime a pris le pouvoir
le barrage en Inde ? l’eau en Chine ?
le crime organisé
c’est justement la non-organisation
du collectif, du public, de l’intérêt général
c’est le pur moi moi moi
pas de long terme pour l’humanité
pas de proposition de monde
évidemment c’était déjà là
le nazisme : après nous le déluge
et si le Reich de Mille ans ça ne marche pas,
tant pis
l’enfer est vert
comme le regard
jaune
de l’homme à la tête de serpent
qui d’ailleurs est parfois une femme
et qui fait tss, tss, tss
à tout ce qu’on dit
à tout ce qu’on pense
à tout ce qu’on veut
un projet ? tss
un désir ? tss
une pensée ? un énoncé ? tss, tss, tss
c’est comique
c’est tragique
à quel point des êtres imaginaires
même s’ils existent
peuvent nous obséder
nous hanter
à quel point nous leur attribuons
de la force
du pouvoir
même s’ils en ont
un peu
l’enfer est vert
et ce qui est tellement fort
dans le concept de désolation
inventé par Hannah Arendt
c’est qu’il désigne une réalité objective,
l’isolement,
la destruction du lien social
et en même temps
cette réalité est saisie
de l’intérieur
par l’effet qu’elle produit
sur une personne, un sujet
c’est-à-dire n’importe qui
ou tout le monde
l’enfer est vert
force d’une pensée paradoxale
Kafka for ever
la terreur et l’humour
donner la chose et la révolte
au lieu de cet aplatissement
naturaliste
quel intérêt de prendre comme sujet « le vieillissement »
(par exemple)
les faits sont les faits
et il faut s’y faire
mais non
les faits sont faits
saisir les contraires et les faire exister
se dresser, exister
l’enfer est vert
mais ce qui empêche de voir
le caractère double des choses
c’est la haine
monotone
monocorde
c’est elle qui empêche de voir
l’enfer est vert
pourtant le mot est la mort
de la chose
oui mais
nommer, dire,
pour ne pas rester collé
c’est la vie qui porte la mort
et se maintient en elle
l’enfer est vert
et l’Amérique dans tout ça ?
oui, l’Amérique, justement
nobody knows my name
personne ne connaît mon nom
c’est un titre de James Baldwin
écrivain américain noir homosexuel
exilé à Paris après la Deuxième Guerre mondiale
il disait, I want to be an honest man and a good writer
je veux être un homme honnête et un bon écrivain
et aussi, c’est un autre livre : the fire next time
la prochaine fois, le feu
nobody knows my name
the fire next time
comment ne pas rapprocher ces deux titres
écrits en Amérique
il y a des années
comment ne pas les trouver pertinents
ici et maintenant
l’enfer est vert
and here I am, she said
et me voici, elle disait
standing on the avenue of the Americas
debout sur l’avenue des Amériques
watching people go by
en train de regarder les gens passer
he doesn’t know me
il ne me connaît pas
and she doesn’t know me either
et elle ne me connaît pas non plus
and I like it, I really like it, it’s crazy, it’s really crazy
et j’aime ça, j’aime vraiment ça, c’est fou, c’est vraiment fou
et c’est grisant
the wide wide world
out there
le vaste monde
dehors
the sky and the ocean
all blue and green
le ciel et l’océan
tout bleu et vert
the sky is blue
the ocean green
and nobody knows
what I have seen
until I say it
et personne ne sait
ce que j’ai vu
avant que je ne
le dise
so
alors
the sky goes
from blue to green
au-dessus de l’avenue des Amériques
à New York
le ciel passe rapide
et vert
l’enfer est vert
qu’est-ce qui m’appartient
Paris nous appartient
c’est un titre des années 60
un film de Jacques Rivette
mais Paris n’appartient à personne
les années 60
la guerre larvée
and where are we now
où sommes nous maintenant
d’où vient la guerre que nous vivons
dans chacune de nos vies
aujourd’hui
l’enfer est vert
et ce qui m’appartient
c’est l’espace, la feuille
ou l’écran
et le temps, le matin
that’s all
that’s a lot
c’est tout
c’est beaucoup
il y a pas mal de monde là-dedans
il y a vraiment du monde
so here I am, she said
on the avenue of the Americas
sur l’avenue des Amériques, elle disait
mais ça pourrait être aussi
sur l’avenue de Paris
aux Lilas
there is this story
I want to tell, she said
elle disait, il y a cette histoire
que je veux raconter
a story ? a story !
in what language
dans quelle langue
et sur l’avenue de Paris
aux Lilas
il y a un Délices de Chine
un marchand de journaux
papeterie, journaux
plusieurs boulangeries
(pas terribles)
un Monoprix
un magasin de blanc
un, deux, trois bureaux de tabac
tout ça à la sortie du métro
et aussi une rôtisserie
(odeurs, grillé)
un marchand de légumes, des halles
une lingerie
des jouets
qu’est-ce qui fait que c’est
aux Lilas
et pas
à New York
or anywhere else
ou n’importe où ailleurs
some people leave home
il y a des gens, ils quittent père et mère
and get lost
et ils se perdent
and nobody knows them
at all
at all
et personne ne les connaît
du tout
du tout
and then ?
et alors ?
it’s a wide world
a hard world
l’enfer est vert
pulsion
propulsion
anonymat
it’s a wide wide world
how do you fit in it
how do you live in it
oui, vraiment
comment on fait
here or there
here and there
anywhere
else
équilibre
déséquilibre
équilibre
l’enfer est vert
et on boit une soupe chinoise
pékinoise
debout au comptoir
ça pourrait être à New York
mais c’est aux Lilas
dans le 9-3
un garçon maigre et brun, l’air mécontent,
transporte des caisses
de Coca
et la patronne
(si c’est la patronne)
range les cannettes
dans un grand frigidaire
c’est moderne (le frigidaire) et ancien (la soupe)
c’est ici et maintenant
le présent
l’enfer est vert
you were not expected
to aspire to excellence
vous n’étiez pas censés
aspirer à l’excellence
disait encore James Baldwin
il s’adressait à ses compatriotes noirs
you were expected
to make peace with mediocrity
vous étiez censés
faire la paix avec la médiocrité
“ you exaggerate ”
« Tu exagères »
lui répondait-on
mais non
et il expliquait que le Nègre
jouait le rôle d’une étoile fixe
a fixed star
c’était « la réalité »
reality
dont le monde blanc avait besoin
pour se repérer
il disait aussi, the Negro problem will no longer exist
for it will no longer be needed
le problème noir n’existera plus
parce qu’on n’en aura plus besoin
est-ce qu’ici et maintenant
il y a encore des places fixes de ce genre
qui jouent un rôle de repères pour certains
nécessaires pour les rassurer
et de discrimination et d’exclusion
pour d’autres
l’enfer est vert
comme le langage
what are you reading, my lord
words, words, words
que lisez-vous, mon prince
des mots, des mots, des mots
des discours, il y en a beaucoup
et de beaucoup de sortes
discours épais
comme des galettes
discours creux
bourrés de paille
et butés
arrêtés
enfermants
— When I use a word, Humpty Dumpty said,
it means just what I choose it to mean
neither more nor less.
— Quand j’utilise un mot, dit Humpty Dumpty,
il veut dire exactement ce que je décide qu’il dit
ni plus ni moins.
— The question is, said Alice,
if you can make words mean different things.
— La question, dit Alice,
est si l’on peut faire dire aux mots des choses différentes.
— The question is, said Humpty Dumpty,
which is to be master —
that’s all.
— La question, dit Humpty Dumpty,
est qui sera le maître —
un point c’est tout.
l’enfer est vert
Humpty Dumpty
ce gros œuf
quelle image du pouvoir
quelle image du discours
clos et fermé
sûr de lui et fragile
ça semble évident : qui est le maître,
un point c’est tout
et pourtant non
la question du pouvoir
n’est pas la vérité
les choses peuvent se nouer
sur un autre plan
et les mots se prolonger
à l’infini
comme les choses
l’enfer est vert
le jour de la marche sur Washington
quand Martin Luther King dit
I have a dream, J’ai un rêve
à côté de James Baldwin
il y a Bob Dylan
et il ressemble un peu,
ce juif errant,
né dans le Minnesota
à Arthur Rimbaud
né à Charleville
révolté contre les squares corrects
les bourgeois poussifs
et le langage savant
et arrogant
You walk into the room
With your pencil in your hand
You see somebody naked
And you say, “ Who is that man ? ”
Tu entres dans la pièce
Ton crayon à la main
Tu vois un type nu
Et tu n’y comprends rien
Because something is happening here
But you don’t know what it is
Do you, Mister Jones ?
Quelque chose se passe
Et tu ne sais pas ce que c’est,
Pas vrai, Mister Jones ?
— Moi, ça m’a étonnée. J’ai rien dit mais ça m’a étonnée.
— Tu n’as rien dit ?
— Non j’ai rien dit. Les gens ils font ce qu’ils veulent.
Mais ça m’a étonnée.
Elle sort nue sous son manteau. Personne ne remarque.
Elle me dit ça. Moi je m’en fous.
Mais ça m’a étonnée.
— Ça t’a étonnée ?
— Oui ça m’a étonnée.
Elle se promène. Elle va au café. Elle s’assoit.
Elle boit un crème. Elle mange un croissant.
Tu vois le tableau ?
Elle est assise au café. Elle a son grand manteau noir.
Celui qui est très long avec la ceinture.
Elle est enveloppée dedans et elle est nue.
ça m’a étonnée.
— Les gens ils font ce qu’ils veulent.
— Bien sûr les gens font ce qu’ils veulent.
Quand même ça m’a étonnée.
Elle prend le métro. Elle me l’a dit. Le métro.
La plupart du temps elle reste debout.
Mais s’il y a de la place, elle s’assoit.
— Elle prend pas son vélo quand même ?
— Si. Elle prend son vélo.
Elle met son casque.
Je te dis, ça m’a étonnée.
— Les gens font ce qu’ils veulent.
— Bien sûr les gens font ce qu’ils veulent.
Elle va au marché, elle va à ses cours. Elle me l’a dit.
Moi je lui ai rien demandé. C’est elle qui me l’a dit.
— Elle va au marché, elle va à ses cours, tout ?
— Au marché, à ses cours. Tout.
Elle va au marché du samedi matin.
Elle achète des tomates et des carottes.
— Des tomates et des carottes ?
— Des tomates et des carottes. Dans son grand manteau noir.
Tu la vois, avec son panier ? Le marché du samedi matin.
Elle met son manteau noir avec la ceinture, elle y va.
— Et à ses cours, elle va à ses cours ?
— Elle va à tous ses cours.
Tu sais, elle a ce petit sac à dos qu’elle a ramené de Londres.
Elle met ses livres dedans. Elle va à ses cours.
Elle est allée voir son psy.
— Non ?
— Si.
Elle est allée voir son psy.
— Et alors ?
— Alors elle s’est allongée et au bout d’un moment elle a enlevé son manteau.
— Non ?
— Si.
— Qu’est-ce qu’il lui a dit ?
— Il lui a dit de se rhabiller.
— Il lui a dit de se rhabiller ?
— Oui.
Il lui a dit, Ou vous vous rhabillez, ou j’arrête l’analyse.
— Et alors ?
— Elle s’est rhabillée.
— Elle s’est rhabillée ?
— Elle s’est rhabillée.
Ça m’a étonnée.
l’enfer est vert
comme le dessin silencieux de Louison, huit ans
Ah elle m’a déçue, répète sa mère
elle m’a complètement déçue
elle est idiote
Louison ne dit rien et dessine
sur son cahier de textes
elle a écrit, Je veux devenir vétérinaire
et soigner les bêtes
l’enfer est vert
comme les rêves des boias frias
les gamelles froides
espantando a tristeza
pour faire peur à la tristesse
sonham com bife-a-cavalo, batata-frita
ils rêvent d’un steak frites
e a sobremeza
et pour le dessert
é goiabada cascão com muito queijo
une goiabada avec beaucoup de fromage
dépois café, cigarro é um beijo
de uma mulata chamada
Leonor ou Dagmar...
et après le café une cigarette et un baiser
d’une mulâtre qui s’appelle
Léonore ou Dagmar...
les oubliés
ils ont des rêves
d’enfants
l’enfer est vert