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pour Patrick Cahuzac
Dans l'attente que les mots viennent car toujours ils reviennent, finissent par revenir , il me faut prendre leur abandon en patience, ne pas les effaroucher surtout lorsqu'ils arrivent, sur la pointe des pieds ou en sabots, lorsqu'ils s'approchent en rampant, se tiennent là, interdits, puis s'enhardissent, se mettent à sourdre goutte à goutte, puis à couler ou déferler, à lentement me submerger. Il faut rester à leur écoute, tout abandonner lorsqu'ils sont là : ils ne font que passer, et n'en font qu'à leur tête. Si vous ne les saisissez au vol ils tourneront le dos, détaleront de toutes leurs menues mille pattes sur le carrelage bleu & blanc de la cuisine : jamais ils ne vous attendront. Vos injonctions n'y peuvent rien, ils ne tiennent aucun compte de vos désirs, de l'agenda de votre vie, apparaissent à leur gré, lorsqu'on ne les attend plus ; parfois dans le métro, au café, dans la rue, chez le coiffeur ou au supermarché ils décident qu'il est temps. Il faut être muni de papier pour les attraper à l'instant même, les saisir dans leur moire, les écouter, et prendre note sous leur dictée, en suivant leur allure infernale, clopinante ou athlétique, course de fond ou vol à voile. Puis soudain ils s'arrêtent, en un clin d'yeux leur source est tarie, les rafales perdent leur intensité, s'estompent & s'éloignent, vous rejettent sur la grève, et la tempête meurt ailleurs. Reprend alors l'attente, à nouveau la patience. Leur absence peut durer quelques jours, quelques heures parfois seulement, mais il arrive aussi qu'ils mettent des mois à se manifester. On doit alors traverser à sec ce désert où nulle eau buvable ne filtre, où les puits sont taris, où la terre se crevasse : c'est à nouveau la mort, on est mort à nouveau en attendant de renaître, à nouveau dans le monde ordinaire, loin des mots qui se terrent, ou qui errent désormais loin de vous. Puis lorsqu'on est tout près de mourir de soif, allongé haletant sur le sable, appelant de ses vux l'ultime délivrance, de l'horizon on les entend & voit venir, approcher dans un trépignement, dans leur fracas de mer. On est alors en droit d'espérer leur assaut, leur pluie désaltérante, leur promesse d'eau bénie & leur menace de déraison. Il faut s'y préparer, sauf à laisser l'orage éclater sans préavis dans un martèlement de tonnerre : c'est Raijin ; il ne reste plus alors qu'à courber l'échine sous les rafales, se laisser inonder. Tel est le combat harassant qu'il faut livrer sans fléchir, sans déroger, sans renoncer jamais, sans dormir, sans boire ni manger, jusqu'à ce que la nuée se dissipe et que la marée vous laisse sur la plage, terrassé par sa transe. * Marcher & marcher aux euphorisants ou aux euphorbiacées (famille de plantes phanérogames angio-spermes, classe des dicotylédones dialypétales), marcher jusqu'au bout de ses forces dans les rues de Hong Kong en luttant contre le flot compact de la foule en sens inverse, le matin, dans l'euphorie fiévreuse du jet lag. Il ne s'agit toujours que de cela : marcher, courir même, mais à tout le moins marcher. Les sopranos à l'unisson, séparées, accompagnées par les hautbois & bassons, ou seules, a cappella, dialoguent, se rejoignent et séparent, finissent par se fondre & confondre. C'est l'«Esurientes implevit bonis» du Magnificat qui se déroule maintenant. Dans Grozny, ville fantôme, les rescapés s'attendent au retour des «boeviki». Nintendo SpaceWorld : le retour de Super Mario. La décision de Londres sur le clonage humain condamnée par Berlin et le Vatican. La station spatiale Mir victime d'une panne de courant. Des semaines & des mois d'interrogation en basse continue s'étant écoulés depuis mes évocations de l'été 01 à Roscoff, le deuxième du livre, qui appartient désormais à une tout autre époque de nos vies, puisque c'était avant le 11 septembre, je réussis enfin, ce 29 octobre 2002, à déterminer avec précision, comme au carbone 14, l'âge du manuscrit ancien que j'explore dans celui-ci. Tout d'abord j'y ai trouvé, page 105, une référence à «l'année dernière, peu après mon arrivée au Mexique» : or j'y suis arrivé le 13 juillet 1977. Voici la phrase entière qui m'a ouvert la piste que je parcours à présent dans l'excitation de la découverte, celle du chercheur d'or ou de l'explorateur, du laborantin, chimiste ou apprenti alchimiste qui voit enfin se matérialiser après des années de recherche l'objet de sa convoitise ou de son obsession : «Cette lettre [celle que je venais d'intégrer dans le manuscrit alors constitué d'un assemblage et d'une concaténation de textes appartenant à des genres différents, ici la correspondance, ailleurs des lambeaux d'essais critiques ou des poèmes en prose], je m'en rends compte, n'est plus à jour [je voulais sans doute dire: «n'est plus à l'ordre du jour» ou plus exactement : «a perdu son actualité, sa validité»], puisqu'elle date de l'année dernière, que je l'ai écrite peu après mon arrivée au Mexique, quelques semaines avant d'y cesser d'écrire [c'est le 5 septembre 1977, comme je l'ai indiqué au pied d'un texte de cette époque et je m'en souviens d'ailleurs comme de l'une de mes dates-piliers que je l'avais fait], résolution qui a duré un an et s'est finalement dissoute devant la nécessité de ce "manuscrit 3" c'est ainsi que je le désigne pour l'instant à mon usage.» Il faut donc dater le début du manuscrit de septembre 1978, et sans doute de la deuxième quinzaine de ce mois au cours duquel j'ai éprouvé à nouveau le soulagement & le tourment d'écrire. Cette découverte me pousse, comme un archéologue retrouvant la trace d'une ethnie & d'une époque disparues, à continuer : puisque je sais maintenant à quelle période, et grosso modo à quelle date, a été entreprise cette version non datée de mon livre, il me faut dorénavant chercher dans le texte lui-même, sans faire confiance à ma mémoire, quelque indice de sa date d'achèvement. Un peu après ces indications temporelles sur l'origine du manuscrit, page 144, on est en octobre: « Brisure, esquisse - 18 octobre, célébration mythologique. » Il s'agissait de l'anniversaire de mon départ de France, que durant deux décennies au moins j'ai cérémonieusement célébré chaque année plus que celui de ma naissance (et je viens aujourd'hui de fêter, en cette sixième année du nouveau livre que je construis sur les ruines de l'ancien, et aux antipodes exacts du lieu que j'ai fui, le trentième anniversaire de cette fugue). Vient ensuite dans le manuscrit de 1978 la transcription d'un poème que mon père avait écrit à Paris en mars 1952 et que je recopie ici en prose, afin de ne pas rompre ce paragraphe : « Ma chair était un océan fermé, aucun de ses remous ne reflétait le ciel, et je m'acheminais lentement vers un crépuscule immobile... Petit à petit me renaissait un corps, frêle prenant racine, une pensée construisant son domaine, portée de bouche en bouche et du rire au sommeil, s'unissant au pollen et au vent, faisant son miel des rêves de la foule et sa maison du cerveau de chacun, et renaissant de jour en jour comme le ciel.» À partir de la page 145 de ce manuscrit relié de noir se développe une longue suite d'images & lieux épars : «Pointe-claire. Rivage. Lueur des lacs. Sabliers. Mante, chape de nuit, traces d'aube & fulguration. Affranchi. Fugue du vent, mémoire. Le temps démantelé. Mutations. Roue des jours. Trou d'oubli. Matin bref. Ambre des nuits possibles. Mémoire : au fond de cet oeil d'eau sans bord. Croix de chemins. Tracé clair. Cohésion. Le feu soulage. Silence de mort sur cette plaine... Ici le monde roule et le paysage se referme. Entre le soir & le fer du matin il y a tout un cercle de lieux ainsi enclos, préservés, cercle refermé sur lui-même... Ici est le lieu. Plus de fin à ce voyage aux confins, lieu sans lieu, hors du lieu.» Comme mon écriture était devenue ésotérique en l'espace de trois ans, entre 1974 et 1976, après ma tentative de continuer le Nouveau Roman ! J'ai ainsi parcouru, exploré dans ces années les écoles & théories les plus éloignées, du Naturalisme à l'Oulipo & du Surréalisme au Nouveau Roman... Voici réactivés quelques fragments antérieurs, datés de Francfort le 5 avril 1975, alors justement que battait son plein ma période « néo-romanesque »: « Lumières renversées, vieilles images ressurgies Sur le mur, en face de la fenêtre ouverte à double battant, une affiche : Rory Gallaguer Sur l'étagère au-dessus du lit, le premier livre, couverture à l'extérieur : Hans Hass, Verstoß in die Tiefe La pluie en rayures obliques, régulières, sur le fond embrouillé d'arbres, de toits, d'antennes de télévision, de ciel et de macadam ; dès ce matin la pluie drue & régulière Quartier très animé, véritable centre de Francfort, où l'on trouve la plupart des grandes banques, le théâtre, l'opéra, le Zeil réservé aux piétons avec ses rues marchandes, ses néons, les tramways qui passent en faisant vibrer les rails Au mur, la photo d'une blonde nue, un rameau noué dans les cheveux, qui tient à la main un verre de bière sur lequel se détache l'empreinte rouge de ses lèvres Dans la partie mansardée de la chambre deux fauteuils fatigués, disposés symétriquement de chaque côté du lit bas, à la tête duquel se trouve une table de nuit couverte d'un napperon en tissu blanc imprimé, avec des motifs bleus, arabesques, volutes, fleurs & bourgeons [étrange combinaison, sans doute imaginaire, de motifs stylisés & figuratifs, que j'interroge trente ans plus tard comme un historien de l'art se pencherait sur l'énigme d'un motif étrusque, aborigène ou maori, comme l'archéologue étudie un glyphe sur le mur d'une caverne], sur laquelle sont disposés en quinconce l'édition allemande, intitulée Orte, du Génie du Lieu de Michel Butor, traduit par Helmut Scheffel, une paire de lunettes, une trousse de crayons, une lampe, une boîte entamée de chocolats Mon chéri sur le couvercle de laquelle ont été griffonnés les mots "für Östern" à l'encre verte Très loin, le vent dans les rues, à Leningrad Venise du Nord, les bras de mer illuminés, la Neva en pointillés fluorescents, les toits brillants de pluie de l'Hermitage et de la forteresse Pierre-et-Paul, les bateaux qui glissent & disparaissent sous les ponts, les horloges un peu en avance dans les gares, le linge que le vent fait claquer sur les balcons...» Je continuerai ailleurs la transcription de ces pages sous influence, dont l'écriture imite naturellement les techniques du Nouveau Roman cité en abyme, et provient peut-être aussi de celles de Georges Perec, quoiqu'il me semble n'avoir commencé à le lire mais comment vérifier ? qu'un peu plus tard, lorsque est parue en 1978 La Vie mode d'emploi . Vingt-quatre ans après ces pages allemandes de 1975, je constate aujourd'hui, dans Roosevelt Island baignée de brume, que depuis que pour m'y retrouver & ne pas transporter partout une liasse énorme j'ai divisé en trois parties (mars-juillet, août-octobre, novembre-février) le manuscrit de cette version du livre, l'année s'est aussi segmentée dans ma perception et se divise désormais pour moi en trois saisons mentales plus ou moins consciemment venues de là, de l'écriture donc qui régit la vie, et non l'inverse, trois saisons intermédiaires avec leurs meta & macrolinks, leurs hyperlinks. Nous sommes ici à la fin de la seconde, l'été-automne, et nous entrerons bientôt dans l'automne-hiver, avant le retour de la lumière dans les dernières pages qui nous ramèneront à leur tour aux premières, celles du printemps-été. Seconde indication temporelle d'importance dans le manuscrit de 1978, qui vient donner sens à la première : c'était bien la naissance de mon fils Mathieu tout le texte y fait référence, quoiqu'il ne portât pas encore ce nom, mais fût seulement désigné, par allusion à la fille et destinataire d'André Breton dans L'Amour fou, comme « Noisette » , c'était bien sa venue que je m'étais fixée pour limite, date de clôture ou suspension de cette troisième version de Cyclone. Et dès la veille de sa naissance, le 28 mars 1979 à l'Hôpital américain de Mexico, j'avais d'ailleurs entrepris un tout autre texte, resté sans lien avec le manuscrit précédent ni avec la version suivante, autre aventure, plongée ou voyage, écrit d'une traite à la maternité de l'hôpital et dactylographié ensuite sur un papier fin, d'un grammage à peine supérieur au pelure bleu qu'utilisaient pour les copies-carbone les secrétaires du département de langues étrangères de l'université où je travaillais. Sur ce même papier ont aussi été dactylographiées en 1979-80, dans les intervalles entre les nombreux cours que je donnais alors, les pages de la version suivante, la quatrième, de ce même Cyclone toujours, version qui n'a d'ailleurs survécu que sous une forme très fragmentaire dans la dernière mouture du livre. Aujourd'hui réfugié, vingt-quatre ans après la version que je suis en train de restaurer, à Roosevelt Island, au large fût-ce de quelques encablures de New York (et cela fait vingt-six ans au moment de recopier encore ce texte à Brooklyn, un mois avant de quitter la ville à mon corps défendant pour la lointaine Zélande des Enfants du Capitaine Grant et des Frères Skip), je constate que je n'ai jamais utilisé ce manuscrit bleu ; pendant des années je l'ai gardé en réserve avec l'intention de m'en servir dans une nouvelle version ; puis j'ai voulu le brûler ; j'ai fini par l'abandonner parmi d'autres dans la malle noire où je conserve provisoirement ces traces anciennes. À la morgue N 124 de Rostov, les horreurs de la guerre dont Moscou ne dit mot. Branle-bas de combat à la NASA pour protéger Cap Kennedy. George W. Bush promet de restaurer les valeurs de l'Amérique. Endeavour doit entamer l'assemblage de la station internationale. La prévalence des caries diminue, mais surtout chez les enfants des cadres. Très peu de chose a subsisté de la quatrième version, dont le manuscrit est, pour l'essentiel, égaré ou détruit. Mais restaurer la précédente telle était la fonction que j'assignais dès l'origine à ce livre est en soi une tâche assez gigantesque ! À la fin, si j'y parviens, de cette difficultueuse restauration, aurai-je plus vécu dans l'année 78 du siècle passé qu'en ces premières années du nouveau ? Tel est peut-être en effet le risque à courir, mais je ne le crois pas. Les deux vecteurs, vie & écriture, sur lesquels on vit en écrivant, se rencontrent rarement, et sont alors comme deux lignes de fuite qui éprouveraient le bref remords de s'être séparées et décideraient de s'unir à nouveau pour parcourir pendant quelques centaines de mètres un bout de chemin embrassées avant de retrouver les vecteurs de leur écartement, ou comme deux bateaux qui navigueraient de conserve avant de se diriger vers des mers différentes. Ainsi, pendant les longues années qu'aura duré l'assemblage de ce livre, passées pour une bonne part immergé dans les sept ou huit mois survivant grâce au texte qui en porte la trace à l'effacement de ma vingtième année, j'aurai continué à suivre avec effroi l'actualité du globe et à tenter d'en rendre compte. Et quand bien même j'aurais parfois lâché prise sur ce siècle de ma maturité pour rejoindre au précédent ma jeunesse, cela importerait peu, car il faut vivre où l'on est bien. (Noté en marge du manuscrit quelques jours plus tard : « Je pourrais donc me contenter de vivre dans l'écriture ? Non, cette formulation ne convient pas. Je vis en général plus intensément, mais plus inconfortablement aussi dans l'écriture que dans la vie quotidienne, quoique celle-ci comporte par ailleurs des pics d'une intensité insurpassable. Je reformule : je vis dans une intensité uniment supérieure à la moyenne lorsque j'écris, mais, de même que les plus beaux poèmes n'atteindront jamais à mes yeux au sublime des grandes oeuvres musicales, tels les derniers quatuors de Beethoven, les Suites pour violoncelle de Bach, les Stabat Mater de Dvorák, Vivaldi, Pergolèse ou Szymanowski, le Spem in Alium de Thalis, les Vêpres de Monteverdi, le Requiem de Mozart ou celui de Fauré, de la même façon cette intensité constante de douleur & bonheur que l'on peut traverser dans le processus de création ne saurait atteindre à mes yeux certains sommets & culminations de la vie "réelle", tels les pics, cimes ou climax qu'éprouve par exemple un homme dans l'orgasme, en déchargeant ; qu'éprouvent autrement les femmes mais je ne saurai jamais avec exactitude comment, et ne puis donc pas le décrire de l'intérieur.») Nous touchons déjà du doigt la fin de cet octobre et de la troisième année du livre. À la même date l'an dernier [il s'agissait de la première année du siècle, et deuxième du livre] j'avais écrit : «Déjà octobre se termine, nous sommes le 31 et la guerre d'Afghanistan continue. Rien à ajouter à l'implacable description des faits que nous fournissent quotidiennement les journaux, rien sauf une analyse que par incompétence, et parce qu'elle relèverait d'un autre type de discours, je ne peux pas entreprendre ici. Je sens de jour en jour se confirmer cet écart, cette séparation rapide, inéluctable, entre un avant et un après dont le 11 septembre serait la ligne de partage, pressentie dès ce jour-là, quelques instants après les faits, lorsque j'avais retrouvé mes esprits. Nous sommes dorénavant dans cet après où plus rien ne sera jamais exactement semblable, et nous allons à l'aveuglette, décidément so weit von nirgendwo, dans les broussailles inextricables d'une jungle, d'une forêt subtropicale alors que j'aspirais à me promener calmement au cours de cette vieillesse de l'Art dans le sotto bosque des Abruzes. Sept semaines après les faits s'estompent pourtant déjà les éléments volatils : l'odeur de brûlé qui a flotté pendant des semaines dans l'air de Manhattan lorsque le vent soufflait de la mer, le choc de l'odorat, de la vue & de l'ouïe, mes sens capitaux. C'est à dire que l'odeur même a disparu, mais non le souvenir de cette odeur, de la prégnance de sa présence.» Et ce 29 octobre de la troisième année du livre je pourrais recopier les mêmes phrases : «Déjà octobre se termine... Rien à ajouter à l'implacable description des faits que nous fournissent les journaux...», etc. Déjà m'échappe ce mois où nous sommes encore. Le présent s'enfonce directement dans l'Histoire, phénomène peu fréquent c'est du moins la première fois que je l'éprouve de mon vivant, si j'ose dire et je l'ose. J'ai trié ce matin avant de les jeter les New York Times amoncelés depuis mon retour de Manosque le 4, et j'ai compris en un instant de vertige que j'avais traversé le tourbillon de ce mois dans la fascination morbide de l'avancée des jours sans presque m'interroger sur leur précipitation, leur folie & leur effroi. Voici ce que j'en retrouve en relisant ces notes un an plus tard, sous forme de coupures de journaux collées entre les pages de la version précédente que je corrige ici. Après que la septième victime du mystérieux sniper a été abattue sur un parking près de la capitale, les habitants de Washington et de ses environs plus ou moins proches tentent de continuer à mener une vie normale, mais bien peu y parviennent. Le 12, le Congrès étatsunien, «creating a broad mandate...», donne à George W. Bush le pouvoir d'utiliser la force contre l'Irak. Le 13, une bombe explose dans une voiture piégée devant une discothèque de Bali, causant la mort de plus de 200 personnes dont la moyenne d'âge se situe aux alentours de 22 ans. Neuf jours après, pour ne pas être en reste, une cinquantaine de militants tchétchènes prennent un demi-millier de spectateurs en otages dans un théâtre moscovite où se donnait le musical Nord-Ost. Après les trois mille morts de l'attentat contre les tours, il faut surenchérir. Les forces de police du neo-KGB entourent le théâtre, assiègent militants tchétchènes & leurs otages et s'apprêtent à donner l'assaut, tandis qu'en Israël un 4 x 4 bourré d'explosifs ne fait que 14 morts et quelques bras & jambes arrachés à des vivants dans un bus. Le 26, les troupes russes prennent d'assaut le théâtre moscovite après avoir neutralisé otages & ravisseurs au moyen d'un gaz toxique peu sophistiqué qui en tue une centaine. Que restera-t-il de tout cela dans trois ans ou dans cinq ? Le souvenir brumeux de certains faits, un vague sentiment de malaise ou d'irréalité, de faits-divers, peut-être ? Déjà l'année passée, la première du siècle et seconde du livre, s'est presque totalement effacée : il ne reste pour ainsi dire que l'effroyable trou du 11 septembre, et lorsque je m'efforce dans une tension & un effort extrêmes de mémoire d'en retrouver les reliefs, quelques lambeaux de notre séjour familial à Roscoff le mois précédent. Le reste a été englouti comme le sera bientôt toute l'actualité invraisemblable de cet octobre (mais la voici en fait réactivée, deux ans plus tard, par le siège de l'école de Beslan et l'exécution de 338 otages, les images insoutenables qui nous en parviennent, pour moi seulement celles des journaux heureusement, car je vis cet automne sans télévision ; pour la première fois depuis des années je n'ai pas regardé un seul match de l'US Open, alors que sont encore en lice au moment où j'ajoute cette parenthèse Andy Rodick, Serena Williams, André Agassi, Tommy Haas et Jennifer Capriati ) Je peux donc recopier encore une fois la phrase : «Déjà octobre se termine et je n'ai rien à ajouter à l'implacable description des faits que fournissent les journaux», etc. : l'an dernier c'était l'Afghanistan, aujourd'hui la perspective d'une guerre en Irak, les prises d'otages, les attentats. La fascination morbide de vivre sur la corde raide doit habiter les dirigeants du monde entre les mains desquels se jouent et décident ces événements. Deux mois déjà que j'ai cessé de fumer [nous revoici en 2002, en octobre toujours] et me taraudent toujours un vertige & un manque presque identiques à ceux des premiers jours, qui ne cessent ni ne diminuent à aucun moment de ma vie éveillée. Il faut pourtant tenir absolument, j'ai décidé que j'en serai capable cette fois. Contrairement à mes prévisions, ces soubresauts de folie du monde, il y a deux ans, à Bali, Washington, Moscou et en Cisjordanie, restent vivaces ; il y a donc bien eu une sorte d'accélération de l'Histoire à ce moment-là, en octobre 2002, car il ne reste plus grand chose des mois voisins, même postérieurs. Quant au sevrage de tabac, il est accompli depuis longtemps mais je reste & resterai sans doute inconsolable d'avoir perdu cet allié contre le monde. Et je continue mon recopiage des pages anciennes de Cyclone 3, me laisse glisser, un peu hébété, au fil de leurs longues énumérations : «Très loin, le vent du Nord dans les rues de Moscou, de Leningrad, la Neva en pointillés fluorescents, les canaux illuminés de cette Venise du Nord, les toits brillants de pluie de l'Hermitage, de la forteresse Pierre & Paul, les bateaux qui glissent & disparaissent silencieusement sous les ponts, les horloges un peu en avance dans les gares, le linge sur les balcons que le vent fait claquer mais qui ne sèche pas, gelé Motif rouge, géométrique, de la tapisserie tout autour de la pièce, lumière rouge, rosée, rosâtre, blanchâtre & perlée qui provient des lampadaires par la fenêtre ouverte, et leurs faisceaux lumineux sur la tapisserie, en larges bandes irrégulières Brume, vent, pluie, neige, avalanches en Savoie, profonde Savoie, sombre Savoie lointaine, avalanches qui coupent les routes au printemps, dans ce haut pays sauvage, la neige & les tornades, pluie, vent, brouillard Fenêtres à double vitrage, ciel glauque & macadam luisant, autobus, Volkswagen, stations d'essence, Caisse d'Épargne Lumière oblique, radio branchée très fort, table servie, nappe beige, assiettes, couteaux, fourchettes, cuillers, bols, verres, du lait dans un pot de grès, jambon et salamis sur une assiette Regards échangés, salle de café à Rüdesheim, promenade au bord du Rhin, colline, feuilles mortes, bel automne, feuillages roux, jaune, rouge, terre de Sienne brûlée, teint cendreux du serveur en veston noir & chemise blanche qui attend les dents serrées qu'on lui demande l'addition Cartes postales, fétiches, colliers, sacs, guides, poteries, souvenirs, poupées, tissus, papillons, lampes, chewing-gum, touristes, ciel bleu, nuages au ras de l'eau, Lorelei, Felsenriffe, café-restaurant, couleurs aspirées, bues, glaces à la pistache, à la fraise, au citron, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, voitures, clapotis de l'eau, regards, cris, sourires, photos, déclics des appareils Magnétophone Telefunken branché à tue-tête dans la petite chambre mansardée, l'appareil posé sur l'un des deux fauteuils, à gauche du lit quand on entre, on entend les relents de Crocodile Rock de Elton John, et la pluie qui bat les carreaux Rire cristallin, petits cris, exclamations de surprise, chuintement de la salive entre les dents, contre les lèvres, aspirations hachées, irrégulières, mots précipités, rires, toux, éternuements, silence à peine troublé, éraflé, expiration, hoquets, battement de mains, mouvement précipité des éventails, petits cris répétés, insistants, questions, mots agglutinés, fleuves de voix, battements de paupières, cils, faux-cils, lèvres, doigts, pomme d'Adam ; salive qui coule entre les dents cassées, sang, cris, frayeur, mots précipités, images brouillées, lumière fuyante, vertige, angoisse, respiration rauque, difficile, lentement apaisée, ralentie, imperceptible, mots inaudibles, râle, paupières qui battent, silence » Il s'agissait des pages 146-147 de Cyclone 3. D'où venaient ces longues énumérations ? Du Nouveau Roman, sans conteste, de Sarraute, Ollier, Robbe-Grillet mais n'y a-t-il pas d'autre clef ou indice dans mes lectures de cette époque qui puisse m'expliquer ce texte à moi-même ? Certains passages du manuscrit ancien sont recouverts de fines hachures, parallèles ou croisées, qui créent des plages d'ombre & demi-teintes sur les feuillets, donnant aux pages d'écriture un relief que le texte lui-même ne possède pas. Tenir le coup. Résolution irrévocable, irréversible, irréfutable, irrécusable & irréfragable de ce nouvel octobre. Je n'ai écrit hier que ces trois mots, tenir le coup, captés au vol sur une feuille elle aussi volante , comme on dit (que tout cela est volatil !), de 14 x 21 cms, puis recopiés ce matin dans mon carnet Clairefontaine rouge à spirale. Cette demi-phrase définit bien mon projet ; il ne s'agit pour moi que de cela : tenir, attendre que diminue enfin la violence du manque, que s'accomplisse le sevrage et revienne l'écriture. Sans hésiter à me contredire, il me faut passer outre à la résolution, prise après bien des essais infructueux de désintoxication, lorsque j'ai achevé d'écrire mon livre Charité, de continuer à fumer quoi qu'il arrive jusqu'à ma mort. Mais pourrai-je accepter les six mois de désoeuvrement, d' inécriture forcée qui vont s'ouvrir devant moi comme un désert, pourrai-je supporter d'interrompre tout travail sur ce livre en attendant l'accalmie ? Endeavour doit entamer l'assemblage de la station internationale. La prévalence des caries diminue, mais surtout chez les enfants des cadres. Les sylviculteurs proposent un plan de relance au gouvernement. La médecine nucléaire révolutionne la cardiologie. J'écoute les Métamorphoses nocturnes de György Ligeti en feuilletant le Monde & en relisant ces pages dans la lumière brillante du dernier matin d'octobre de la troisième année du livre, et ces variations de nuit s'accordent paradoxalement à la lumière diurne automnale si subtile de New York, l'une des plus belles au monde. Ô Législateurs d'institutions stupides, inventeurs d'une morale étroite, éloignez-vous de moi! Les lois de plus en plus restrictives contre le tabagisme promulguées par la municipalité National-Catholique de New York sous la houlette de son chef spirituel Adolf, pardon, Rudolf Giuliani, m'avaient amené à collectionner depuis cinq ans les cartes des restaurants où l'on pouvait encore braver cet interdit en fumant dans quelque recoin. Un premier relevé de tels foyers de résistance, avant que l'on n'entreprenne d'interdire de fumer dans la rue comme dans certains quartiers de Singapour, et que l'usage du tabac ne devienne peu à peu illégal, passible d'arrestation, de poursuites, sanctionné de lourdes peines, devait me permettre d'établir une sorte de guide parallèle & furtif de la ville underground. J'avais aussi pensé, lorsque j'ai commencé ce livre il y a trois ans, alors que je fumais encore mais surtout qu'il était encore légal de fumer dans certains lieux d'exception à New York, intégrer dans la structure en douze parties de ce livre la description de douze de ces lieux qu'auréolait une émanation de prestige, de secret, comme, j'imagine, au temps de la prohibition certains bars clandestins. Je n'ai conservé ici que des lambeaux de ce guide marginal, New York for Smokers, que nous avions envisagé d'établir, mon amie Dore Ashton & moi, comme un vade-mecum destiné en premier lieu aux touristes européens sidérés & effarés ré ré de devenir du jour au lendemain pestiférés que de rés en mettant le pied sur le sol américain dans ce grand port libre & polyglotte qu'ils avaient espéré encore un moins prude & moins correct, guide dont les notes laissées en jachère ne sont plus pour moi désormais que l'image d'une ville disparue, archivée, préservée dans ma mémoire, champ de fouille dont voici un échantillon qui concernait mon île, devenue dans ma condition une sorte d'ombilic du monde : «Roosevelt Island. Il est possible de fumer au café-restaurant Trellis, sur Main Street. Possède une zone ensoleillée de cinq tables, à gauche du bar, sous la fausse treille en contre-plaqué d'où l'établissement tire son nom, sur laquelle s'enroule un lierre en plastique décoration kitsh de l'Amérique profonde , espace où se regroupent dès le matin les quelques irréductibles îliens habitués du café qui fument encore.» Je les rencontrais souvent le matin pour faire le point sur les questions politiques du jour ; nous étions devenus complices contre l'administration criminelle qui avait tout misé sur une bonne guerre d'Irak en exploitant l'effroi de ceux qui avaient vécu & souffert directement dans cette ville les attentats du 11 septembre. J'ai écrit dans ce recoin fumeur de nombreuses pages du manuscrit actuel, qui s'intitulait alors Outre-vie, et de mes livres précédents, Charité et La lumière naturelle. Puis Michael Bloomberg a été élu maire de New York et n'a eu de cesse, vindicatif comme tant d'anciens fumeurs, de parachever l'uvre de son prédécesseur ; il l'a fait avec un tel zèle qu'il a bientôt obtenu l'éradication urbi & orbi, ou presque, de l'usage du tabac, dans la ville puis dans l'état entier de NY. En recopiant ces pages à la bibliothèque, en cette fin octobre qui est aussi celle de la quatrième année du livre, je reconnais à la table d'à côté le sniper penché sur l'écran fluorescent de son minuscule ordinateur japonais que zèbrent & strient les mouvements spasmodiques d'un jeu vidéo. Sur la table devant moi est posé un exemplaire de L'Emploi du temps de Michel Butor, sur lequel portera mon prochain cours ; il s'agit de l'édition originale de 1956, que je viens d'emprunter car mes deux exemplaires personnels de ce livre sont partis depuis plusieurs semaines en Nouvelle-Zélande, avec le reste de mon déménagement. Déjà la lumière diminue. Je dois continuer de mettre au net cette sorte de journal, pour fuir la folie qui rôde dans ce pays & dans le monde, l'enfermer entre mes pages et enfouir dans ma malle noire le « texte » qui en résultera. Sur la table devant moi sont aussi posés en une petite pile quelques volumes du Temps immobile de Claude Mauriac que je me propose de relire et, pour plusieurs d'entre eux, de lire pour la première fois, afin de vérifier que son entreprise, découverte dans mon adolescence, de son vivant, puis longtemps perdue de vue, n'a pas trop imprégné mon projet, dont je vois bien pourtant qu'il lui est lié. Ainsi s'écoule l'après-midi et la vie s'évapore. * En revenant de Brooklyn où j'étais allé travailler avec Philippe ce vendredi soir de premier grand froid de la quatrième année du livre, sorti du métro sur Court Street, dans le faubourg de Queens, d'où j'ai pris un taxi pour Roosevelt Island, je me disais en regardant le crépuscule sidéral, violet, bleu argenté, au-dessus de la ville, en traversant Long Island City en direction de l'East River, je me disais (et les trois idées se téléscopaient, se confondant & s'annulant presque dans mon cerveau où elles constituaient une sorte de masse bouillonnante, magmatique, obsédante) que nous entrions à toute vitesse dans l'hiver (il n'était que 17h45, avant le changement d'heure, et déjà la nuit arrivait ; dans quelques jours ce serait à 16h) ; que ce livre tirait bel et bien, quoi que j'en dise, à sa fin, et qu'il me faudrait par conséquent un jour ou l'autre l'abandonner, l'interrompre étape que chaque fois je redoute & diffère , comme il me faudrait bientôt quitter ce pays lui-même ; et que sans doute l'année prochaine à cette saison je ne serais plus ici, qu'alors nous aurions quitté New York, à cette saison que je me suis mis à aimer tard dans ma vie, où l'on entre pas à pas, jour après jour dans le froid, et où la lumière a des nuances subtiles & douces sous ce parallèle comme en nul autre, à nulle autre saison ; car il me faudrait, me fallait (et m'a fallu déjà à l'heure de recopier cette phrase un an plus tard), plus rien ne permettait d'en douter ni de l'éviter désormais, quitter cette ville aimée où je m'étais si bien fondu dans le paysage, et je savais dès lors que j'en resterais inconsolable.
Voyager léger / Frédéric-Yves Jeannet
Extrait d'un livre à paraître chez Flammarion en 2007. Retrouvez Frédéric-Yves Jeannet dans l'index des auteur Frédéric-Yves Jeannet, Voyager léger
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