bibliographie de Maurice Pons


inédit



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I

« Depuis plus d'une trentaine d'années, les lecteurs des Saisons forment avec quelques libraires une sorte de confrérie d'initiés.»
(Maurice Pons, Souvenirs littéraires)

Avant février 2001, je n'aimais pas les livres cultes.

Un ami venait de me conseiller de lire Les Saisons de Maurice Pons. Un mois plus tard, je le retrouvais au fond de mon sac à dos. On venait de changer de saison. Ce n'est pourtant pas pour cette raison que je décidais soudain d'ouvrir ce livre mais parce qu'il était temps, disons, de le lui rendre.

Ils sont rares les livres qui nous épuisent.

Je ne savais pas encore que je venais de lire un grand livre. J'étais encore dans le roman, avec les personnages, avec Siméon surtout, face à cet amoncellement d'os humains qui me rappelait les pages les plus sombres de notre histoire. Et j'allais d'ailleurs rester accroché à cette dernière vision d'horreur pendant plusieurs jours encore.

Comment en arrive t-on à écrire ce roman-là ? Comment vivre avec ces images et s'en débarrasser ? Maurice Pons, qui sait combien ce livre est dur, confie aujourd'hui qu'il ne pourrait plus l'écrire. Quand on lit ses autres romans, ces questions nous poursuivent pourtant encore. Et puis, doucement, en l'interrogeant, on apprend qui il est, ce qu'il a connu ; alors seulement on saisit mieux comment la brutalité peut hanter pour toute sa vie future l'esprit d'un jeune homme pris par les flammes guerrières. A travers ce qu'on lui a raconté et ce qu'il a vu, les spectres et l'horreur, on comprend mieux comment il a été amené à imaginer cet «  autre monde  », pourquoi ses personnages nous rappellent certains portraits de Bosch ou de Bacon, pourquoi il peint des êtres défigurés, pourquoi ils sont affublés d'attitudes inhumaines et de gestes brusques.

Le décor des Saisons est une vallée inhospitalière, battue par les pluies, le vent, le givre, où ne poussent que des lentilles, où ne vivent que des semblants d'humains. Dans ce pays sans issue, sorte de lieu du pourrissement - début d'enfer -, comment Siméon, le héros de cette histoire, poète naïf et maladroit, endeuillé et démuni, peut-il créer ?

Siméon vient de quitter un pays en guerre, dans sa besace des dizaines de feuilles non écrites encore. Sa sœur morte dans un camp vient souvent le hanter. Il arrive dans ce village en réfugié. Mais ici, pas de comité d'accueil. Quelqu'un balance un crâne de mouton que Siméon croit envoyer rouler au loin. Il se blesse.

Siméon n'arrive pas à écrire. Parce qu'on ne le laisse jamais seul. Il ne peut rien faire, sinon tenter de survivre d'abord, sinon tenter malgré cette blessure au pied qui lui fait si mal, qui ne guérit pas, de fuir ensuite ce non-lieu infesté et infecté par la pourriture, la pluie, le gel, la neige, la pluie, la pluie, dix-huit mois de pluie, quarante mois de glace bleue, dix-huit mois de pluie… Il ne peut que repartir. Certains décident alors de l'accompagner dans son exode morbide, dans cette longue errance qui ne mènera pas vers la Terre promise - car la mort s'est étendue et a pourri le vivant - mais vers un charnier d'ossements humains.

Et Siméon dans tout ça ? Siméon, cet être déboussolé, exilé, apatride, cet écrivain qui n'arrive pas à écrire, qui est-il réellement ? Qu'en est-il de l'écrivain qui est, je le crois, le véritable sujet de ce roman ? Handicapé, inadapté à la société et à la masse qui la compose, en marge, toujours en retard, trop en avance, on le rejette, on le bat, on le raille alors qu'on le suit dans sa folie. Paradoxe de la réalité ? L'écrivain Siméon-Pons s'excuse de ne pas être utile, s'abaisse devant la pauvreté de l'imaginaire et du vocabulaire en tentant par des tours et des détours d'être accepté par le troupeau, mais finalement c'est au troupeau d'os qu'il appartient. Le résultat de cette quête est terrible. Doit-on s'interdire d'écrire pour autant ? Faut-il voir dans ce roman comme un manifeste de l'auteur, lui qui depuis quarante ans vit dans un moulin, loin du monde des livres, loin de l'actualité ?

 

 

 

II

«Je vais ici pouvoir écrire, écrire, écrire. Je vais vider mon cœur de tout son pus. Il ne m'arrivera rien, j'en ai la conviction.»
(Les Saisons)

La même année, Christian Bourgois décidait de rééditer un des tout premiers livres de Maurice Pons, édité par René Julliard en 1955, Virginales, un recueil de courtes nouvelles écrites et publiées très tôt, à l'aube de sa vie littéraire. L'une d'elles, Les Mistons, a été adaptée par François Truffaut au cinéma. Maurice Pons trace dans Virginales la carte d'un monde tendre, aux frontières de l'érotisme, sans voyeurisme, sans salacité ; un monde peuplé d'enfants qui jouent, avec sensualité, à l'abri ; un monde qu'ils finiront eux aussi par oublier parce qu'ils grandiront bien sûr mais aussi parce que l'acharné gouvernement français un an plus tard, par l'intermédiaire de Guy Mollet, en déclarant que «  la France doit rester en Algérie, et elle y restera  », cassera bêtement leurs rêves d'enfants. Cette guerre d'Algérie qu'on appelle aussi aujourd'hui la sale guerre bouleversera tant l'écrivain qu'elle sera désormais présente dans tous ses livres, en toile de fond, nommée ou métaphorique, travestie ou humiliée, farceuse (dans le meilleur des cas) ou démoniaque. Le 6 septembre 1960, il signera d'ailleurs le texte de soutien (aussitôt censuré) à la «  Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie  », dit Manifeste des 121, rejoignant nombre d'artistes, d'écrivains, de cinéastes, qui tous virent s'abattre sur leur acte de courage politique et civil maintes censures et interdictions, toutes orchestrées par Michel Debré qui dirigeait alors le gouvernement. En publiant la même année Le Passager de la nuit (Julliard), livre qui circulera sous le manteau, Maurice Pons tire un trait sur l'adolescence. Son œuvre, dans laquelle des enfants périront souvent, sera désormais traversée par la mort. A la bêtise guerrière, aux répressions, aux inéluctables mouvements armés, Maurice Pons répondra toujours en romancier, bâtissant des histoires à la fois réalistes et fantastiques, funestes et extravagantes, dérisoires ou désespérées.

Il y aura toujours quelqu'un un matin qui se lèvera et lira Les Saisons ou Rosa ; il y aura toujours quelqu'un un matin qui se lèvera et rééditera les textes de Maurice Pons. Je me répétais cela sans cesse comme une ritournelle. Je me levais et parfois je disais cela, à ma tasse de thé, à mon chat aussi. Longtemps j'ai évité de le dire aux hommes.

Puis je suis devenu extrémiste. Un jour j'ai pris un carnet et j'ai écrit que tout le monde devait lire au moins une fois dans sa vie Les Saisons.

Plus j'avançais dans son œuvre, plus je me sentais attiré par tout cet érotisme malsain que ses personnages féminins - des ogresses, des sirènes adipeuses, des bouffeuses d'hommes - produisaient. Il tendait à chaque fois un immense filet dans lequel je fonçais, comme un bienheureux.

«Il arrive, écrit Jean-Louis Jacquier-Roux dans son essai sur Beppe Fenoglio, qu'un (…) égoïste besoin nous pousse à questionner l'écrivain, l'obligeant à se répéter, de vive voix, devant nous.» C'est peut-être pour cette raison-là que j'ai voulu rencontrer Maurice Pons.

Je ne savais pas à ce moment-là s'il était encore en vie. Ce fut une période pleine de fantasmes. Je tentais d'imaginer à qui il pouvait ressembler. Je regardais les gens avec insistance dans la rue. Le lundi Maurice était grand et chauve, portant mal le costume gris ; le mardi il ressemblait à mon voisin, guilleret, pas très causant mais gentil. Puis il eut des cheveux longs, des cheveux blancs puis teints, des yeux de toutes les couleurs, des habitudes touchantes, des attitudes burlesques. Enfin le dimanche il portait des chaussettes vertes et des sandales de plage, un short de cycliste et une veste de tweed ou tirait sur un cigarillo toujours éteint.

J'ai mis trois mois avant de lui écrire. Pourtant chaque jour j'y pensais. En voici la preuve.

(Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons. Ecrire à Maurice Pons.)

 

 

 

III

«Avais-je le droit de m'approprier et de romancer, même avec amour et respect, des souvenirs et des confidences qui ne m'appartiennent pas ?»
(Souvenirs littéraires)

Vous avez reçu ma lettre, c'était le matin. Vous l'avez lue tout de suite. Vous l'avez remise dans l'enveloppe. Non, vous l'avez laissé traîner sur le bureau au milieu des autres papiers. Disons que vous avez attendu ou que vous avez relu la lettre. Oui, vous avez relu la lettre. Vous vous êtes peut-être dit que j'étais fêlé, ou romantique, ou sentimental. Ou alors non. Vous n'avez rien pensé. Vous étiez joyeux. Car vous aimez recevoir ce genre de courrier. Il était midi. Vous avez décroché votre téléphone, composé mon numéro. Vous avez dit, Allô c'est Maaurice Poooons. Pour la première fois j'entendais votre voix un tantinet chantante.

- (Maurice) : Dans votre lettre, vous m'annoncez la venue prochaine de Christian Bourgois dans votre librairie. Je pourrais profiter de l'occasion pour passer vous voir. Non ?

- (moi) : Bonne idée… mais c'est la semaine prochaine !

- (Maurice) : Alors c'est parti !

Comme aucune chambre n'était disponible, vous avez finalement dormi à la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, tendant l'oreille à chaque cri poussé par les habitués du bar d'en face, ces alcooliques qui arpentent notre rue chaque nuit, à chaque miaulement poussé par notre chat qui n'avait de cesse de gratter la porte de votre chambre, si impatient et si curieux de venir renifler cet inconnu que vous étiez pour lui.

 

 

 

IV

«Peut-être savais-je déjà qu'il faut, dans l'illogisme, une logique rigoureuse, et dans le fantastique un réalisme minutieux.»
(Souvenirs littéraires)

Ce texte serait comme une lettre, mais en réalité ce n'en est pas une car celle-ci a déjà été écrite et envoyée, reçue et lue, alors quoi ? : un entremêlement de voix, la voix de celui qui vous lit et la voix de celui qui vous écrit, Maurice. Je dis que je ne suis pas là en train d'écrire une lettre parce que vous n'en serez peut-être pas le premier lecteur ou alors faudrait-il pouvoir imaginer et accepter une lettre collective, qui deviendrait une chanson, un air populaire, qu'on sifflerait tous, conscients que nous sommes que la chanson ne nous serait pas dédiée et pourtant remplis par le bonheur d'imaginer dans cet instant que la chanson parlerait de nous ou alors mieux, que cette chanson dirait en quelques vers tout ce qu'on avait toujours rêvé d'écrire. On aurait le sentiment d'être sur la même longueur d'onde, un peu, non ?

Je voudrais écrire ce qui me lie à vous, de la découverte des Saisons à notre rencontre où nous avons remonté d'un coup trente-cinq années, moi qui n'en avais pas encore trente. C'est ce lien là qui m'obsède, dans ce paradoxe temporel-là. Vous m'avez reçu comme si vous veniez d'écrire votre premier roman et je vous ai accueilli comme si vous veniez d'entreprendre votre premier voyage, sauf que Les Saisons ont été publiées en 1965 et que nous étions en 2001.

Ce jour-là, vous descendez du train après avoir traversé la France ou presque et vous chantonnez ; la casquette bleue de marin que vous portez sur la tête et votre chansonnette vous vont bien. Demain est le premier jour de l'automne, un entre-deux de temps, pas pourrie la saison, mais tout comme, qui ne dure pas seize mois mais bon, tout n'est que question de point de vue et de calendrier, d'éphéméride et de bulletins météorologiques. Car pour les lecteurs des Saisons, l'automne dure au moins dix-huit mois et l'hiver ne comporte pas moins de quarante mois de gel. C'est ainsi qu'on vit dans votre livre.

Alors, une fois encore, je reviens aux Saisons.

Si vous saviez combien de fois je l'ai lue cette première phrase, combien de temps elle m'a tenu en haleine, combien j'ai retenu la lecture de peur de ne plus retrouver mon chemin.

Il arriva par le sentier de la cluse, vers le seizième mois de l'automne, qu'on appelait là-bas : la saison pourrie.

Si vous saviez comme je l'ai imaginé cet homme qui vient et qui descend vers le village, trempé, fatigué, comme il était présent partout, comme il m'a suivi alors qu'il n'avait pas encore de nom ou si peu. Si vous pouviez imaginer la surprise du lecteur devant cette image qui ne s'effacera pas, cet homme qui péniblement déchire le rideau de pluie et s'avance vers ces femmes, les genoux dans les plants de lentilles qui le regardent descendre. Peut-être que lui aussi chantonne mais je ne le pense pas car cet homme qui vient là arrive d'un monde de souvenirs amers et il ne sait pas encore ce qui l'attend. Il a quitté la guerre pour s'enfoncer dans le bourbier. Ses feuilles ne se noirciront pas, elles se saliront.

Premier sentiment : l'horreur est au coin du monde, pas forcément à l'autre bout.

Plus tard, dans une brasserie, nous parlons de votre vie au Moulin d'Andé, près de Rouen, là où vous résidez depuis plus de quarante ans, là où vous avez pratiquement tout écrit, où sont venus vous voir les gens que vous aimez, - c'est du moins ce que vous prétendez.

- Il faut vous méfier de mon imagination, dites-vous.

Mais c'est vous entendre inventer qui m'intéresse. Le reste vous appartient, je n'ai pas à vous le prendre.

Plus je vous regarde plus vous me rappelez vos personnages, qui sont toujours en décalage, secrets et mystérieux. Vous chantonnez toujours entre deux gorgées, surpris peut-être d'entendre un inconnu vous parler de romans qui ont un quart de siècle au moins.

Alors vous revenez encore à Andé, à ce lieu pour moi si énigmatique. Vous parlez des bords de Seine, des promenades, à pied ou en barque, vous parlez de cinéma, de musique de chambre, vous me parlez d'un lieu magique, d'un Moulin qui est devenu un lieu de rencontres et de création. À vous entendre, je crois que vous êtes devenu un morceau du Moulin d'Andé. Soudain je ris et vous me demandez pourquoi.

 

 

 

V

«Dans les jours qui suivirent, je m'efforçai de travailler. Car s'il est vrai que je n'écris plus, il m'arrive quelquefois de travailler.
A façon, à domicile et à la main, comme un tailleur.»
(Mademoiselle B.)

Cela pourrait être l'histoire d'un écrivain qui n'écrirait plus et d'un lecteur qui parlerait de cet écrivain ; d'un homme qui serait écrivain non parce qu'il écrirait encore mais parce que des livres porteraient son nom ; d'un autre qui aurait un jour posé ses livres parce que comme la croix ils se faisaient lourds, qui depuis tiendrait à bout de bras une feuille encore blanche qui pèserait elle aussi ; cet homme écrirait alors. C'est l'histoire d'écrits, de cris qu'on pousse parfois quand on est seul devant la feuille, quand les idées se brouillent, quand il faut faire avec, se débrouiller seul avec elles, quitte, dans cet instant de grâce et de douleur, à dérouiller, quand on ne peut qu'avancer puisque reculer serait mourir un peu.

Le lecteur le sait quand il se met à écrire. L'écrivain le sait lui aussi, lui qui dit ne plus écrire. C'est peut-être dans cette parenthèse que chacun à sa manière va tenter de comprendre ce qui les réunit, l'écrivain qui n'écrit plus et le lecteur qui s'est mis à écrire. Entre eux, il y a ces pages, ces caractères d'imprimerie, toute cette encre, aspirée, expirée, inspirée, crachée, cette encre qu'on pose de gré ou de force - cette force qui souvent nous manque - sur la page, là où certains viennent se recueillir, là ou d'autres recueillent nos cris d'amour et de mort, nos jubilations ou nos plaintes.

 

 

 

VI

«Maurice continue de fredonner entre ses dents, attentif comme un chat au détail qui cloche, intervenant en esthète nonchalant
(Annie François - Le Moulin d'Andé, Le Quai Voltaire, 1992)

Février 2002. Maurice m'invite au Moulin. Passer la journée dans un train ne me déplaît pas vraiment mais quelque chose sonne faux, comme si tous ces lieux familiers que je traverse n'étaient plus que de piètres décors en carton-pâte.

Maintenant je suis seul sur le quai ; dans l'estomac, une boule qui m'empêche de respirer. Que viens-je faire ici ? Que suis-je venu chercher ? La pluie fine me glace les os et la gare du Val-de-Reuil n'arrange pas mes affaires ; on dirait une aire d'autoroute perdue en pleine campagne. Je chevauche la voie, m'enfonce dans l'abdomen - béton et plexiglas - peu rassurant d'un serpent de gare, qui sieste. La gare est déserte, les guichets sont fermés. A force de traîner, je finis par me retrouver tout seul dans ce couloir inhospitalier, intimidé. Il fait froid. Je rentre mon cou et mes épaules remontent. Je m'imagine retenu par un cintre. Soudain je donne un coup de pied dans un carton éventré ; ma semelle lâche ; mes yeux n'avaient pas remarqué la pierre que cachait le carton et mon pied se met à enfler. J'espère ne pas manger de lentilles ce soir.

Je finis par apercevoir Maurice. Comme il ne me fait aucun signe particulier, j'agite maladroitement ma main. Pas souriant, Maurice. Juste sa casquette bleue de marin, comme vissée sur sa tête, comme à Besançon. Il est venu et c'est le principal. On se serre la main. Tout à coup, je me rends compte à quel point ma visite est saugrenue ; je m'enfonce alors encore un peu plus dans ma gaucherie, comme un Siméon perdu, saluant l'hôte avec maladresse parce qu'ignorant les coutumes du pays. Je me demande si je vais trouver de la colle au Moulin.

Je monte dans la nouvelle voiture qu'il vient d'acheter. Maurice est fou de voitures. Elles ont eu un rôle important dans sa vie et dans ses livres. Sébastien, l'un de ses personnages, dans le Festin de Sébastien, voue une telle passion à sa voiture qu'il finira par la dévorer. Je pense aussi au narrateur du Passager de la nuit qui, ne se rendant pas immédiatement compte du rôle qu'il aura à jouer durant ce road-movie, parlera plus de sa voiture que de la guerre d'Algérie. Les voitures, elles sont là aussi dans ses Souvenirs littéraires et sur les photos que j'ai pu voir ensuite. Aujourd'hui, c'est une Rover rouge toute neuve qu'il conduit. Il me demande si je la trouve belle, si j'aime les voitures. Maurice conduit prudemment ; il est presque silencieux. Soudain :

- Tu as amené de la lecture parce qu'au Moulin, tu verras, il n'y a guère d'activités ?

Là encore je réponds à Maurice avec maladresse. Il doit penser sans doute que je suis intimidé, peut-être secret ou tout simplement empoté.

J'ai immédiatement aimé le Moulin. Quand la voiture a engagé sa descente vers le parc, j'ai su que je me plairais là. Après une courte visite des lieux, Maurice m'indique ma chambre et me laisse m'installer. J'ôte immédiatement chaussure et chaussette. L'ongle a un aspect violacé et peu rassurant. J'ai comme l'impression que quelqu'un rit dans la chambre d'à côté.

J'ai remarqué, lorsque Maurice m'a présenté aux quelques personnes restées en ce dimanche au Moulin, qu'il se mettait immédiatement à l'écart, qu'il évitait les conversations. Je comprendrai plus tard pourquoi. Mais pour l'instant, je suis inquiet.

La chambre de Maurice dans une des dépendances du Moulin est ravissante mais je n'ose m'y attarder. On m'avait dit : «Il paraît que Maurice Pons vit dans un phalanstère.» Ce n'est pas la vérité. Les habitants du Moulin ne sont pas plus fouriéristes que d'autres. Peu d'entre eux y passent une année complète. Même si les amis du Moulin mangent ensemble et qu'ils œuvrent tous pour que ce lieu soit accueillant et reposant ils ne sont pas fermés sur eux-mêmes et les activités nombreuses le démontrent. Disons que le terme moulinable conviendrait mieux que phalanstérien.

Première balade sur les bords de Seine. Aller et retour dans le parc. Respirer, se détendre. Impression étrange d'être chez moi. En rentrant, je bois un thé avec Suzanne Lipinska. Nous parlons de Maurice d'abord, du Moulin ensuite, pourquoi et comment, et vous et vous, qui fait quoi et depuis quand.

Quand Suzanne est arrivée à Andé en 1956, elle a décidé de transformer le Moulin en lieu de résidence pour accueillir musiciens, scénaristes ou manifestations culturelles.

- C'est une petite entreprise aujourd'hui, me dit-elle, que je dois gérer ; et j'ai la responsabilité de dix-sept employés, et les 35 heures, et les allées et venues, les va-et-vient, les artistes, les curieux, les séminaristes, les admirateurs, entre autres… Maurice… c'est un peu notre gardien… le gardien du temps.

Plus tard, tandis que Maurice prépare le feu, je débouche une bouteille de Macvin que nous buvons en guise d'apéritif devant la cheminée entre présentations et premières blagues. Quelqu'un me demande si j'ai de quoi recoller la semelle de ma chaussure.

Après le repas, nous partons, Maurice et moi, sur les bords de Seine, observer les arbres sans feuilles, le fleuve et ses clapotis, les lumières d'en face ; nous nous asseyons sur un banc de pierre froid et humide puis nous regardons ensemble un match du championnat de France de football de première division.

 

 

 

VII

C'est le Moulin d'Andé, où je suis venu passer un dimanche de fête, il y a près de quarante ans, et où j'ai écrit tous mes livres - et celui-ci.
Et où j'écrirai, sans aucun doute, le prochain.
(Souvenirs littéraires)

Le mode de vie des résidents du Moulin permet rapidement à quiconque de se sentir immédiatement chez lui. Les rencontres et les discussions sont rares car tout le monde ici travaille beaucoup sauf lors de repas pris en commun. Parfois l'un d'entre eux me demande si j'ai bien travaillé. Et chacun, d'un coup, repart dans son coin ; le Moulin retrouve alors son calme ; on peut entendre à nouveau la pluie jouant son éternel refrain sur les tuiles de l'appentis ou un piano, si loin, si proche. Et puis, plus tard dans la journée, nous nous retrouvons à nouveau à table dans le salon, comme pour participer à un Cluedo géant. C'est l'ambiance Vieille Angleterre ou Manoir perdu dans les Carpates qui provoque ce sentiment-là, sûrement. Pourtant, je suis dans un vieux Moulin bien ancré dans les terres normandes, que caresse la Seine. Il suffirait parfois de peu pour devenir schizophrène.

Ce midi-là, Maurice était très en joie bien que sa matinée ait été assez éprouvante ; son assureur venait de lui refuser sa ré-adhésion après l'accident récent causé par son amie. Maurice n'avait rien à voir dans cet accident, mais l'assureur lui conseillait de ne plus conduire. « À votre âge, c'est insensé ! », avait rajouté l'assureur. Maurice, depuis, a changé d'assurance.

J'ai fait un tour dans le parc entre chien et loup, les péniches et leur raffut sur les eaux brunes de la Seine , le théâtre au sommet de la colline boisée, les coursives, les chemins escarpés, le silence. Et moi qui claudiquais. Par moments, Le Grand Meaulnes côtoie ici l'univers de Julien Gracq. Des fragments de rencontres, de lieux littéraires. En rentrant, j'ai passé un long moment en compagnie de Maurice. J'ai ainsi pu voir ses livres, les siens en particulier, ceux qu'il a écrits et qui ont été édités, en français, en anglais, en allemand, en japonais et puis les autres, les épuisés, les premières éditions, les tirés à part, tout son passé d'écrivain sur lequel il revient peu.

Quelques anecdotes parfois, courtes, ses rencontres au Moulin avec Henri Pichette notamment qui un jour lui a offert un livre que Maurice a fait relier, les Epiphanies, ce livre que Pichette n'a cessé de réécrire, de recomposer. Maurice n'aime pas particulièrement relier les livres mais pour celui-là, c'est différent. Pichette a découpé au cutter certaines phrases qu'il avait écrites et éditées afin de les utiliser pour une future version. Maurice a gardé ce livre gruyère, a recollé des morceaux de papier blanc et en contrepartie a demandé à Pichette de réécrire les passages qui avaient été prélevés. Le résultat est bien entendu étonnant et unique. Un livre-objet est ainsi né, fait de ratures, de collages, tout bariolé, magnifique.

 

 

 

VIII

«Maurice, c'est aussi pour moi Le Passager de la nuit et la guerre d'Algérie. C'est à cause de ce roman que je lui ai demandé d'écrire les dialogues de La Belle Vie.»
(Robert Enrico - Le Moulin d'Andé)

- Tu veux savoir qui est le Moulin d'Andé, qui il a vu passer, écrire, rire, chanter, s'aimer ou mourir ?, me dit Maurice en me montrant quatre livres. Voilà, tout est là, profites-en maintenant. Tu verras que c'est moi qui ai inscrit les gens dans le livre. Ce ne sont pas eux qui l'ont signé. C'est plus drôle comme ça, non ?

Ce sont les livres d'or du Moulin que, seul, il a composés. Il est fier de ce travail de titan qui représente plusieurs années de découpages, de collages, de notes. Une journaliste suisse, Viviane Mermod-Gasser, qui lui a d'ailleurs consacré une émission, revient dans son texte La mémoire du Moulin (Le Moulin d'Andé, Le Quai Voltaire) sur cette découverte-là. «  Une œuvre dadaïste, qui allie une joyeuse folie à la rigueur chronologique : toute l'histoire du Moulin y est consignée selon des références que Maurice Pons est, par moments, seul à saisir, mais qu'importe ! (…) Un quart de siècle défilait ainsi sous mon nez (…) ponctué de tant de noms importants que je finissais, malgré la position allongée, par en attraper le vertige.  »

Maurice est fier, c'est vrai, d'avoir rencontré autant de personnalités mais il paraît abîmé, soudainement.

- J'ai le cafard, dit-il en chantonnant, j'ai le cafaaard…

Je ne sais pas quoi dire ; je ne trouve pas les mots pour faire diversion ; je souris bêtement.

- J'en ai assez parfois de toutes ces rééditions ; je voudrais écrire à nouveau sans faire du sous-Pons ; j'en ai marre d'écrire des préfaces, des postfaces, de changer les titres ; je n'écris plus rien de neuf !

Quand Maurice parle ainsi, j'ai l'impression soudaine d'être face à Coco, ce personnage si attachant de Louis Guilloux, qui nous dit sa peur de se retrouver seul, qui s'entend soliloquer, qui aimerait écrire, mais quoi ? Comme Coco, Maurice semble parfois ne plus rien maîtriser ; à la fois l'ombre de lui-même et comme le reflet de ses personnages. Et cela me bouleverse.

Maurice n'est pas assez reconnu, il le sait mais ne fait rien pour l'être davantage. Il dit se sentir seul alors qu'il est entouré. Il dit qu'il ne sait pas comment il peut passer autant de temps sans rien faire alors qu'il est omniprésent dans l'organisation du Moulin. Et puis, il sait bien que le Moulin fait partie de lui, est en lui ; le Moulin, c'est sa vie.

Je m'occupe, je m'occuuuuupe, fredonne-t-il. Mais la chanson est courte et le sourire inquiet.

Je fais partie de son cercle de lecteurs, d'admirateurs, comme on dit, et Maurice en est flatté, mais quoi, que pouvons-nous faire de plus pour lui ? Que puis-je faire, sinon tenter de le faire rire ? Surtout que son œuvre est derrière lui.

 

 

 

IX

LES LIVRES D'OR DU MOULIN D'ANDE,
Tome I à IV (1957-2001)

  Un article du journal local en date du 29 juin 1957 : Un concert de musique ancienne qui fait sortir de l'oubli ce site classé. (Maurice Pons, amené par René de Obaldia, fait partie de la fête.) Séance de dédicaces prévue à l'entracte.

  3 mars 1962 : Le Moulin d'Andé. Déclaration à la préfecture de l'Eure. But : Développer en Normandie un centre culturel, accueillir les intellectuels en séjour de travail. Siège social : le Moulin d'Andé, à Andé. Suzanne Lipinska - présidente.

Le Moulin d'Andé, XIIe ou XIIIe siècle, est le seul exemple de moulin pendant connu qui aujourd'hui soit relativement complet. "La machinerie de la roue est en état de marche. Les diverses roues qui actionnaient la roue pendante dans l'eau, qui existent toujours, ont gardé leur place d'antan, tout comme les vis qui permettaient de remonter et de descendre la grande roue, suivant le niveau du fleuve."

Des dizaines de photos, de dessins, de poèmes et de dédicaces découpés puis recollés : Jean Massin, Jean Lacouture, Pierre Mendès-France, Siné, René Depestre, Richard Wright, Andrée Chédid, J.-B. Pontalis, Miguel Angel Asturias, Armand Gatti, Edgar Morin, Jeanne Moreau, Rezvani, Oskar Werner, Henri Serre, Alain Delon, Marie Laforêt, Henri Pichette, Georges Perec, Un homme qui dort  : "une œuvre andéenne" puis en 1969 avec Jacques Roubaud : stage de go et sortie du livre Petit traité invitant à l'art subtil du go, (Bourgois), Suzanne Lipinska traduit de l'américain les Fleurs d'Hiroshima de Edita Morris, préfacé par Maurice (Julliard) ; en 1966 Maurice et A.-M. Le Gall traduisent Kosinski.

Le Moulin comme décor naturel pour le cinéma : François Truffaut, Les 400 coups, Jules et Jim; Alain Cavalier, Le Combat dans l'île avec Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider (supervision Louis Malle, dialogues Jean-Paul Rappeneau) ; Au cœur de la vie, de Robert Enrico, Palme d'or à Cannes et La Belle vie (dialogues Maurice Pons) ; La Vie de Château, Jean-Paul Rappeneau.

En 1962, Maurice tourne un court métrage, La Dormeuse .

Le Moulin et l'actualité politique : 1962-63 : Paris American Committee to stopwar : Maurice Pons, Hyman Yanowitz, Georges Perec. Noël Favrelière, auteur du livre interdit sur l'Algérie, l'Aube dans le désert (éditions de Minuit), se cache un temps au Moulin.

20 juin 1963 : inauguration du théâtre du Moulin. Tous ceux qui tombent de Beckett par Michel Mitrani avec Guy Tréjan et Alice Sapritch.

24 décembre 1963 : la télévision tourne pour le réveillon l'émission L'inconnu d'un soir de fête, avec Barbara.

Maurice en avril 1965, Les Saisons à la main. «En 1967, deux auteurs furent donnés comme favoris du Renaudot : Pons et Perec. L'auteur des "Choses" décrocha la timbale. Très sport, Maurice invita Georges au Moulin. » (Marcel Cuvelier)

Catherine Valabrègue, Le Droit de vivre autrement, "comme Maurice… et comme Suzanne". Collage de photos. Panorama du cinéma français des années soixante-dix, réalisateurs et comédiens, tous cités par leur prénom.

Des coups de poing. Coup pour coup, film en couleur vécu et réalisé par cent ouvrières, filmé et réalisé par une équipe de cinéastes (Marin Karmitz). Je suis Pierre Rivière, film de Christine Lipinska avec Francis Huster et Annie Girardot en 1976.

En 1976, Maurice se présente à Andé sur la liste de fête comme tête de liste. En 1979, avec Cyrille Koupernik ils écrivent La Psychiatrie à visage ouvert (Mercure de France).

Arrivée de la troupe la Pie rouge (Sylvie et Guy).

Simone Signoret peaufine La Nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Clara Malraux meurt dans une chambre du Moulin.

Georges Perec, La Disparition et Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? Ce grand dépressif qui souriait sur les photos a résidé au Moulin trois ou quatre années.

La télévision tourne Chto !, adaptation de sa première pièce, fantaisiste, fantasmagorique : une histoire russe, dans une maison normande rafistolée par des maçons italiens.

Les années quatre-vingts. Encore des visites et des films : Jacques Demy, Agnès Varda, Jane Birkin et John Gielgud (Leave all fair), Bernard Pivot (Apostrophe), Richard Bohringer et Astrid Marcouli ("Le Mariage"), Ernst Jünger.

Danielle Mitterrand en 1985 aux journées pour la liberté de la création, Alain Cavalier (Thérèse, Grand Prix du jury à Cannes avec la Pie Rouge, 1986), Noëlle Châtelet, Catherine Lipinska ( Papa est parti maman aussi), Paul Nizon, Anne Sylvestre, Paul Fournel, David Soul : Hutch de Starsky et Hutch (pour les 800 ans du Moulin), Jean-Paul Farré (Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, Hrabal), "La Maison des écrivains" ou encore Nancy Huston.

Adaptation de Mademoiselle B par Bernard Queysanne.

En 1985, Maurice reçoit le Prix de la nouvelle de l'académie française pour Douce-amère.

La Pie Rouge joue et chante Rosa.

Le 17 septembre 1989, le Moulin fête les "toujours vingt ans de Maurice Pons".

Portrait délirant par Maurice de Pierre Garcette qui vient d'exposer des chaises longues.

Lancement de "Musiques au Moulin", Hommage à l'Oulipo.

1992, le Moulin d'Andé, des écrivains racontent (Le Quai Voltaire).

Le Moulin est classé en totalité par les Monuments Historiques en 1995, y compris son mécanisme.

1999 : Georges (…) Perec. Propos amicaux à propos d'Espèces d'espaces, documentaire de Bernard Queysanne avec Suzanne, Maurice, Jacques Lederer, Harry Mathews.

Création du CECI (Centre des écritures cinématographiques). Suzanne Lipinska, Chevalier de la Légion d'Honneur.

Eclipse totale le 11 août 1999.

La Rencontre, film d'Alain Cavalier.

Jérôme Garcin dans Littérature vagabonde consacre deux pages au Moulin d'Andé et dans le Nouvel Observateur rend hommage à Maurice (hommage réitéré en 2003 dans le Nouvel Observateur toujours ainsi que par Didier Garcia dans le Matricule des anges).

Le dernier Livre d'or que j'ai pu voir se termine en juillet 2001 par le spectacle-promenade dans le parc du Moulin, Lancelot de la Seine, par la Pie Rouge. Au même moment je suis en train d'écrire à l'auteur des Saisons.

 

 

 

X

«(…) Maurice Pons, personnage ambigu au sourire méphistophélique, au regard de voyeur, au sens romanesque du mot
(Michel Camus - Le Moulin d'Andé)

Plus je tourne les pages des livres d'or, plus je m'enfonce dans l'histoire du Moulin. Plus j'observe les lieux, les personnes qui les ont foulés, plus je découvre ce que peut signifier le Moulin pour qui y a passé quelques jours. Plus j'interroge les photographies, les articles, plus je m'étonne qu'un lieu comme le Moulin ait pu voir le jour, puisse encore être debout, aussi fier que majestueux, aussi beau que libre. Plus je progresse, plus l'image de Maurice me hante, m'obsède. L'énigme ponséenne embrasse l'énigme andéenne. Ces deux-là, seuls mais habités, isolés mais entourés, étaient faits pour se rencontrer. Chaque page tournée me ramène à la réalité, au Maurice Pons d'aujourd'hui. Tandis qu'on le voit entouré par les plus grands artistes de l'époque, je le vois aujourd'hui, seul, dans sa chambre, à brûler chaque seconde de sa chandelle de vie. Mais qui se souvient de lui ? Qui se soucie de lui ? Hormis les morts, qui lui rend encore visite ? Où sont passés tous ceux qui ont pourtant laissé leur empreinte, des plans, des mégots, des sueurs, des larmes, une signature, une belle formule, une jolie attention, une dédicace ou même un baiser ? Elles semblent loin, en effet, ses années de gloire, les années soixante. Sur les photos, il a un peu plus que mon âge ; les écrivains l'honorent, le saluent, les femmes l'enlacent, lui font les yeux doux. Les voitures sont belles aussi, comme les filles, blanches et lascives.

Maurice, qui semble surpris de me voir examiner avec autant d'attention ses livres d'or, me remet sa pièce, Chto ! (Bourgois) aujourd'hui épuisée, ainsi qu'un texte poétique, La Dormeuse, texte qu'il a adapté dans un court-métrage conceptuel. La pièce, Ch'to !, nous renvoie sans aucun doute possible à son univers fantaisiste, politique, fantastique. Ici est soulevée la question du pouvoir et du savoir et de leur dictature. En revanche, La Dormeuse est un texte onirique et enivrant, sensuel, disons un fantasme. C'est un geste d'amour. On sort de ce livre comme on sort d'un rêve ; on est comme en fragments. Certaines images reviendront nous chercher à certains moments de la journée ; nous tenterons de savoir à quoi elles se rattachent ; nous peinerons ; nous finirons par laisser tomber, par nous laisser faire.

Cette fois, c'est sûr, l'ongle de mon orteil devrait tomber.

Ce soir-là, nous marchons encore dans le parc. C'est calme, plus calme qu'autrefois, sûrement. Puis, à nouveau, le banc froid et humide et, face à nous, les eaux de la Seine qui sont noires et les lumières de la ville rouge qui se disputent la brume.

Demain je pars, je pensais, et je n'aurai peut-être vu que des ombres, celle du Moulin, de Siméon et de Maurice. Je crois entendre à nouveau quelqu'un crier. C'est juste une péniche qui passe.

Puis Maurice m'offre un exemplaire de La Dormeuse mais ne vient pas avec moi à la gare. Quand je me retourne, il a disparu ; Siméon tord sa bouche. Peut-être ai-je mal vu ? C'était peut-être juste l'ombre du Moulin qui me jouait un mauvais tour de plus.

 

 

 

XI

Sans solitude, sans épreuve du temps, sans passion du silence, sans excitation et rétention de tout le corps, sans titubation dans la peur, sans errance dans quelque chose d'ombreux et d'invisible, sans mémoire de l'animalité, sans mélancolie, sans esseulement dans la mélancolie, il n'y a pas de joie.
(Pascal Quignard, Les Ombres errantes)

 

Huit mois sont passés sans écrire, sans appeler Maurice ; huit mois à penser à lui très souvent, à regretter de ne pas donner de mes nouvelles, le cirque habituel. J'apprenais le métier de vivre. Il m'aura fallu du temps pour comprendre ce qui me rapprochait de Maurice : besoin et peur d'écrire, besoin de solitude mais peur d'être seul, goût pour le morbide mais peur de la mort, attirance pour les femmes mais peur de les perdre.

Maurice affirme qu'il est plus difficile de s'interdire d'écrire que d'écrire. Et il a raison. Mais je crois savoir qu'il est encore plus difficile pour un écrivain de s'interdire de faire publier ses textes. Je n'ai pourtant pas envie de savoir s'il écrit, s'il écrira encore car je sais combien il est pénible pour un écrivain de répondre à ce genre de questions-là.

 

 

© Christophe Grossi, 2001-2003 -
Besançon - Moulin d'Andé - Besançon

 

 

Ces pages sont dédiées à Maurice Pons et à Christian Bourgois.

Merci à Christophe Fourvel
(passeur et initié masqué)

à tous ceux qui dans l'ombre me conseillent

à Suzanne Lipinska, Sylvie et Guy (La Pie Rouge) et à toute l'équipe du Moulin d'Andé pour leur accueil et leur chaleur

ainsi qu'aux moulinables croisés en février 2002.

 

 

[ Bibliographie sélective de Maurice Pons

Métrobate, Julliard, 1951 (Pourquoi pas Métrobate, Balland, 1982) (épuisé)
Virginales, Julliard, 1955 (Grand Prix de la nouvelle), Christian Bourgois, 1984
Le Cordonnier Aristote, Julliard, 1958 (Embuscade à Palestro, Le Rocher, 1992)
Le Passager de la Nuit, Julliard, 1960
Les Saisons, Julliard, 1965 ; Christian Bourgois, 1975
Rosa, Denoël, 1967
La Passion de Sébastien N., une histoire d'amour, Denoël, 1968 (Le Festin de Sébastien, Le Dilettante, 1999)
Chto !, Christian Bourgois, 1970 (épuisé)
Mademoiselle B., Denoël, 1973
La Maison des brasseurs, Denoël, 1978
Douce-Amère, Denoël, 1985
Souvenirs littéraires et quelques autres, Le Rocher, 2000
La Dormeuse, Calligramme, 2001 ]




Christophe Grossi, Maurice Pons dans l'ombre du moulin
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