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Un ftus est sorti, Maintenant c'est le lendemain. C'est moi qui lui ai donné l'existence et la vie. C'était l'hiver, il est sorti, peut-être de terre, je ne sais plus. Quelque chose s'est ouvert et il. Une anomalie aussi, sur son visage, une véritable monstruosité. Je ne sais pas, il me faisait peur, pourtant il était mon fils. Peut-être la façon dont il s'endormait le soir, dont il dormait parfois toute la journée, la permanence avec laquelle il habitait le sommeil et qui me faisait douter de son existence Le foetus n'a pas connu sa mère, elle-même ne s'est jamais préoccupée de son uf, comme elle disait, comment disait-elle ? Comme lui, elle vivait dans une sorte de torpeur permanente Son organisme, sa naissance, je suis un animal qui aime les plaines, je pars où il y a du vent Elle disparut pour toujours. Il neigeait de nouveau. Lorsque cela a commencé, j'étais déjà enfermé dans le cachot, avec d'autres. On m'avait jugé dangereux alors que je ne disais pas un mot et que je n'avais pas l'idée du mal. Dans la cellule : quatre vitres, quatre places. C'était l'hiver, des gouttes de neige coulaient sur les vitres... C'était un matin d'hiver et elle est apparue, et un autre jour je l'ai entendue. Elle avait les cheveux orangés, un peu comme la couleur des renards. Je ne sais plus de quel pays elle venait ni comment elle s'était introduite ici. Elle regardait la corrosion du cuivre sur le tuyau du lavabo, le savon de toilette, la montre posée sur un coussin. Elle fixait l'organisme électrique de l'ampoule au-dessus du miroir. Elle regrettait d'être fatiguée, elle était désolée, mais elle était aussi heureuse d'être épuisée par toute cette vie à construire, comme une baraque où vivre aux frontières de la vie... Elle était allongée, son corps recouvrait toute la largeur du lit. Ses vêtements la couvraient mal, pour mieux ressembler à une poupée d'enfant, à un enfant Une autre nuit, dans le lit, je crus que son corps était sans vie. La lumière blanche d'un phare venait frapper un disque de verre au-dessus du lavabo. Dans la pièce flottait la saleté marine de l'air, une écume suspendue, accrochée partout comme du plomb des fleurs ou des feuilles blanches attachées aux tuyaux et aux murs comme aux branches invisibles des arbres de cette prison. Son visage me parut étrange. Ensuite ? Je crois que j'ai gardé l'enfant dans la chambre, avec moi, dans la prison. Le fait de vivre ainsi jusqu'à sa mort, cloîtré pour toute la vie, n'a jamais provoqué chez lui de douleur ni de plaintes. Pas le moindre gémissement. À certains signes, j'avais même l'impression d'une forme de soulagement. Mais je ne me souviens pas bien de l'enchaînement, viennent surtout des images sans lien, une vieille table, un fauteuil, le ciel, des espaces vides entre lesquels il erre... Il arrivait qu'il ressemble à un loup, à un oiseau de proie. Et, de nouveau, du sang. Je continue ? J'étais une taupe, je vivais sous terre. Un insecte, une larve. À l'asile, les êtres vivants... Personne n'est humain ici, personne n'est vivant. Des loups criant dans le noir parce que leurs forces leur font mal. Un piège où rien ne s'ouvre. Tout coule, se vide, tout est lisse, blanchâtre. Et les crochets, les coups, et on dort. Et les portes sans ouvertures et votre chambre qui est une prison. Vos yeux que l'on rabat, que l'on vous prend et qui ne sont plus à vous. Et l'écoulement de votre organisme, vos membres liquéfiés, votre main, votre œil qui est du plomb et que vous devez manger les hémorragies, vos beaux cheveux longs qui ne sont plus que du papier rigide. Et les opérations, le sang, les trous où ils introduisent Vous comprenez ? Lorsque le ftus est apparu, c'était l'hiver, un matin d'hiver. Dès la naissance sa santé était dégradée. Il souffrait de troubles organiques, fonctionnels, ses nerfs se tordaient dans son corps. Sa mort était lente, difficile à reconnaître, à nommer la coulée lente d'une substance inconnue à travers le crâne, les os, la colonne vertébrale Son rire ne produisait qu'un souffle d'air. Dès le début le ftus n'était qu'un animal, une bête qui attendait de mourir. Et en très peu de temps l'idée s'est formée qu'il fallait... Il fallait l'empêcher de respirer, l'étouffer comme un rat. Mort brusque, assassinat sans douleur. C'était une chose qui me faisait peur, une destruction Maintenant le ftus est mort depuis dix ans. La mère du ftus, ma femme, je l'ai battue tout de suite. Je la frappais tous les jours, sans cesse. Mes muscles s'enfonçaient et je ne criais pas, et elle non plus ne criait pas. Elle subissait les coups sans rien dire. Je la frappais d'une manière violente, sans m'arrêter, comme sur un paquet. Un objet. Elle rampait, me regardait d'un regard désert, sans profondeur. Ses lèvres éclataient comme des coques vides. Je ne sais plus combien de temps cela a duré. Ensuite, je léchais mes mains, je passais ma langue autour de ses lèvres. Ce n'était qu'un objet, de la viande... C'est une histoire qui demeure trouble pour moi. Et il y avait ces anomalies, cette atrophie, comme si la vie n'avait été pour elle qu'une chose ancienne, un mouvement suspendu, jamais éprouvé Quelque chose enveloppait son corps, quelque chose affleurait à la surface et semblait grouiller en elle, une vie arrêtée, effondrée quelque chose à détruire Elle était comme ces plantes bleues qui vivent sur les pierres, sur le bord des murs La nuit il pleuvait et le vent. Nous étions sur le lit, enroulés l'un autour de l'autre, deux insectes nocturnes. Je crois que j'étais prêt à tout pour qu'elle meure... Chaque soir elle rentrait dans le sommeil comme dans un air dont elle aurait eu besoin. Un animal, une matière organique, une forêt en décomposition. Ses yeux devenaient translucides, vitreux, derrière leur surface la vie s'était effacée. Ces yeux attendaient, cherchaient quelque chose, mais quoi ? Je la frappais aveuglément, pour fendre sa peau, sa chair jaune. Sa tête allait battre contre les rebords en plomb du lit. Je voulais creuser, écarter cette chair, voir ce qu'elle renfermait. Je devais admettre son existence de morte. Je devais admettre cette douleur qui se répandait. Je devais admettre qu'elle était apparue et qu'après le ftus était né.
Le corps du ftus était sur le lit, son long corps replié, affaissé, effondré. J'aimais ces yeux qui avaient l'air de me regarder. Il paraissait vivant, évoluait déjà vers la mort depuis sa naissance il était en train de mourir. Le ftus vivait avec moi, sous terre, lui aussi insecte et larve Combien de temps a-t-il passé ainsi, dans le sommeil, dans ce qui avait la forme du sommeil ? Lui aussi je le frappais, comme l'autre. Rien de différent. Je frappais à la tête et sur le corps, je cherchais... je ne sais plus. Il était étendu, il avait l'apparence d'un animal, allongé sur le sol dans la posture d'un chien. Je le pénétrai et il ne cria pas. Je frappai à nouveau, je devais admettre son existence. C'était un matin d'hiver mais tout est confus pour moi. Peut-être que non. Il n'y avait personne ? J'aimais ces jambes fines et longues. Je l'observais et voyais qu'il vieillissait, qu'il était en train de D'autres jours je le considérais comme un cadavre ou autre chose, un amas de sable et d'argile enfermé sous la pluie et le vent, comme lui et moi enfermés dans la cellule de cet asile. Et, toujours, cette idée en survolait une autre, l'idée de le supprimer, de l'effacer, puisque de toute façon sa vie était passée, confondue avec sa mort, qu'il se dirigeait vers la mort comme identique à elle... J'aimais ces jambes minces, brunes. Il ne criait pas mais son sexe était... Je n'arrive pas. Toutes ces idées sur ce corps et les coups et la violence. À la surface de sa peau Un jour, la mère du ftus, ma femme, a commencé à avoir des hémorragies, le sang coulait entre ses jambes. C'était pour moi le symptôme qu'un autre corps se formait, poussait dans son corps un corps qui la déchirait de l'intérieur, la brisait morceau par morceau.
Le fœtus / Jean-Philippe Cazier retrouvez Jean-Philippe Cazier dans l'index des auteur Jean-Philippe
Cazier, Le foetus
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