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Inédit

 

 

Un rêve de Dieu
                                            Jean-Philippe Cazier

 

 


Dans le désert vide, dans les ténèbres vides Joseph, Joseph d'Egypte : Au commencement Dieu crée le Ciel et la Terre et Dieu dit à la Terre de mourir. Des pays, des peuples lui répondent, accomplissent le mal de Dieu. Aux habitants de ces pays, Joseph dit de revenir en Egypte pour que Dieu y souffle à nouveau, pour que Dieu dise encore la lumière, la lumière, les ténèbres de Dieu. Dieu dit la nuit et ses fils transportent ses paroles pour les ensevelir dans des grottes. Dieu dit les continents et les mers, Dieu dit le sperme et la mort, Dieu dit le mal et le crime. Et le sperme enfante des herbes dans la terre, et l'or et les visages qui se baisent - le sperme enfante des arbres et le firmament, le ciel, le jour et la nuit, les étoiles… Dieu dit : Dieu parle et Joseph meurt et se couche au fond d'un tombeau creusé dans la nuit. Dieu dit que cette nuit est enterrée en Egypte, dans la terre où volent des oiseaux, tout un cortège d'ombres, de brumes, de visages…
Vient Joseph au milieu des Loups, créés pour dévorer des proies, des morts, depuis mille ans à l'image de Dieu. Dieu dit : Multipliez, emplissez la Terre et chaque grotte et les champs, car vous êtes faits à mon image, images de Dieu fait mers et oiseaux, ciel, animaux, herbes, sperme et visages, visages, oiseaux sauvages du ciel. Ils obéissent, naissent autour de Dieu, endormis au bord de mers troubles. Leurs mots sont des proies pour Dieu, leurs paroles sont des événements qui sortent de terre, vacillent et sortent de terre pour se diviser en fleuves et pays, en arbres et hommes, jardins d'or pur enflammés de poussière - vent, mers et lumière, pays de pierres et de tigres et... Des oiseaux, d'autres animaux dont Dieu dit le nom, leurs corps tourbillonnant encore à l'intérieur des souffles, à travers les terres, au-delà des mers, corps suivant l'orbite des vagues et des orages, groupes d'âmes unies pour être mutilées, dispersées par Dieu déchirant les corps comme il déchire le feu et la lumière et la foudre et enfonce dans les nuques ses dents à travers les poitrines, les nuques, les bouches, déchirant encore il descend dans les profondeurs des corps en lambeaux, enlace les membres, les ailes déchirées dans la terre et les fleuves…
Dieu approche, étend ses mains sur les yeux ouverts, les visages nus pensant au visage de Dieu qu'ils voient dévorer, dévorer les peuples morts, des anges se posant sur les crânes, sur les ventres nus, les dévorant… Les mains de Dieu caressent la terre brûlée d'Egypte pour enfanter des oiseaux sous le sol, rapides âmes de feu couchées dans la nuit de tombeaux déserts, tuées puis enterrées, couchées sur des lits de terre, leurs mains plongées dans le sang. Leur mort s'approche de la vie, à travers les flammes noires du Nil qui les emporte… Lorsqu'il s'écoule dans les corps, les yeux de Dieu voient des voyages marins le long des golfes d'Egypte, des voyages à travers des plateaux, des côtes, à travers des vallées marines où passe son visage, sa bouche de sang. Il erre, parcourt d'autres terres, d'autres nuits, son visage comme celui d'un oiseau dont il porte le visage et le crâne, la bouche. Il suit les fleuves, les rives du Nil, à la surface des terres mortes d'Egypte, disant maintenant d'autres peuples, d'autres nuits, et le nom du sang, du sang, des fleuves où respire son voyage le long des champs marins d'Egypte - disant maintenant les corps ailés, les bords des fleuves et l'or, les peuples noirs et les voyages à travers lesquels il erre…


Dieu dit : A travers le pays d'Egypte, Tanis souffle des corps en flammes, garçons au corps de foudre, et Quantir les dévore, les corps traversant des milliers de plaines pour arriver jusqu'à lui, jusqu'aux terres calcinées sous les tempêtes de feu, jusqu'aux plaines fécondes d'Egypte où maintenant les corps inertes, étendus près d'une mer, brûlent couchés sur les rives d'Egypte avec leurs frères, ou errant à travers les continents, marchant sous le soleil ils traversent les régions en flammes et soufflent des corps en flammes, le crâne transpercé d'un triple rayon noir… Dieu dit : Ainsi, jusqu'aux confins de l'Asie, c'est l'empire de la mort. Les vagues sont noires, la terre, les sols meurent, les sources meurent et les orages viennent pour mourir, les déserts enfantent des marais, partout des songes semblables à Dieu naissent pour mourir, s'ouvrir dans la mer comme des mâchoires…
D'autres rêves semblables se forment au hasard…
Ainsi la vie et la mort de Yéred, qui meurt exactement à la naissance et engendre Qénan, qui meurt et engendre la vie de Enosh. Enosh apparaît, arrive sur la terre d'Egypte pour mourir et enfanter des fils et des fils. Il traverse des fleuves sans nom pour naître en Egypte et mourir et enfanter les visages accouplés de ses frères. Dieu dit : Chaque vision de la nuit est un rêve de Dieu où Dieu marche, disparaît et meurt pour s'engendrer et marcher le long des routes d'Egypte. Ses rêves brûlent les mots mais d'une flamme obscure, chaque vision nocturne brûlant l'œil, la vie d'une foudre errant dans l'esprit pour le brûler. Ses mots disent encore : d'autres races, des races d'air, encore des tempêtes et des signes, d'autres pays où errent et parlent Paddâm-Aram et Ohad et Yashub et Er.


Sem, arrivant d'Egypte. Il commence à parler lui aussi : Moi je parle et un autre, loin, parle en silence. Ses yeux sont ceux de mon frère. Il raconte en silence, il rêve en silence. Ses mots sont des murmures, murmures d'un récit sur l'inondation de Babylone. Mon frère parle ainsi de revenir sur cette terre pour toujours rêver, rêver dans un rêve de Dieu… Il dit que les eaux d'Egypte sont comme des routes pour voyager dans l'obscurité, à travers les vallées du Tigre et de l'Euphrate. Il dit que Dieu crée le ciel, qu'il marche à travers les continents entouré d'oiseaux. Mon frère dit la violence de la chair et celle de la terre. Il dit la violence de la chair de Dieu, sa chair-terre, chair-ciel, chair-eau. Ainsi il parle d'une Egypte où Dieu enfante Sem et Cham et Japhet pour remplir les régions du Delta d'un silence de mort. Il rapporte seulement des paroles dites en silence. Mon frère dit que la présence de son corps est celle d'un oiseau, animal du ciel, âme-oiseau créé par Dieu.
Le voyageur parle encore d'une race de pluie, une race de nuit, peut-être même ici, dans ce lieu de lumière où sa bouche semble parler : Comment dire l'anatomie de Dieu, son corps, ses mains, sa gorge, son sexe, et le silence de ses mots ? Les oiseaux à travers la Terre ? Mon frère répond qu'ils sont morts. Il répond : Mourir… De plus en plus loin maintenant, il apparaît pour dire que son corps bouge mais comme celui d'un autre, mais mort dans le pays où les êtres morts disparaissent. Plus loin encore, il parle, paroles sur la terre couverte de chair. Parle encore de Dieu qui parle de l'eau, de la terre séchée, parle du visage des animaux et parle de Dieu se multipliant oiseaux, chair et terre, Dieu cherchant des bouches, des crânes, des yeux, des voix pour dire et rêver d'autres voix, des voix dans les déserts et autour des planètes…
L'étranger part vers l'Egypte. Il dit : Je parle, je suis… La Terre est poisson, mer, vie animale emplissant les terres, le ciel, vie multipliée à travers chaque nuit - les pensées et paroles de Dieu, la chair de Dieu et du Monde. Sans cesse Dieu cherche des lignes de silence où ruissellent des images, des mots, des corps dans le désordre, ici ou dehors, des voix pour commencer un autre rêve. Mon frère part. Dit que la vie de Dieu est à l'image de la mort. Il dit : Mourir… Il dit peut-être aussi que d'autres signes viennent déjà, d'autres mots, des bribes de mots mais loin. Il dit qu'un autre peuple recommence ailleurs, un peuple qui s'étend à travers la lumière d'une comète, un peuple commence à naître et à mourir.


Déchire, découpe, lacère et plonge dans mes reins, flotte à la surface de ma bouche, glisse dans mon corps, poisson à travers moi. Dans l'ordre profond de la nuit. Fuis à travers les rues des villes, vers les montagnes, les marécages bordés d'estuaires, vers la mer à l'est des villes. Descends vers la nuit, la nuit, vers les fleuves qui s'enfoncent dans les marécages, les fleuves de l'ouest. Etends-toi sur le feu et bois-le, vomis-le, recouvres-en ton sexe et tes cuisses comme d'une chair. Etends tes cuisses sous la pluie, attire tes mains vers ton sexe, serre ton ventre et ta gorge… Dors sous le soleil, le crâne à l'ombre d'une flamme de pierre. Murmure ces mots, traverse en silence, sois une ombre, une vapeur. Marche et tombe en pensant à Dieu. Encore. Son souffle, sa poitrine, ses cheveux, son corps, son ventre, le lit de mort ensanglanté, sa hanche ouverte, ses yeux-trous étoilés coulant sur son visage ouvert. Rampe jusqu'à lui et dors entre ses jambes, ferme les yeux et tombe dans son feu. Personne ne sait que ton crâne se voit manger par des oiseaux du ciel, personne ne sait que ton corps s'écroule comme une ombre de sable. Les oiseaux tuent et mangent, ils te caressent. L'idée te vient de concevoir d'autres corps, morts sur des lits de mort, chaque main sur chaque sexe. Soudain tu entends ma voix à travers la nuit, elle court comme un rat s'enfonce dans la nuit : Baise ses mains, sa bouche et son front, dans l'obscurité croise tes rêves et ses rêves. Dans la nuit glisse-toi vers Dieu pour lui dire qu'il est un homme de viande et d'excréments, de viande et de sang. Lorsque son corps se retourne, lèche ses cicatrices, chaque nuit, chaque nuit, pour t'oublier. Désir : Baise sa bouche, ses cheveux, sa poitrine, son sexe. Bois dans sa main. Et lui, de même, commence par ton sexe, tes épaules, ton dos, ton torse, tes membres, tes paumes ouvertes. Lèche sa nuque, il baise tes yeux. Il baise ta langue, ton sexe, tes lèvres. La mort vous rapproche, l'ordre mort des corps : L'orgasme naît comme un rêve possible, celui de mourir dans la mort de Dieu… Les voici couchés la nuit en rêve, deux déserts nus qui se caressent, et toi à travers leurs mains, dans l'air, le long de leur peau nue et blanche, tu marches dans la nuit, viens pour jouir sur leur peau, viens…


Dieu meurt et commence à écrire une autre histoire, celle d'un oiseau qui chute dans son propre rêve : Tu parles, tu écris à travers le miroir de la nuit. Depuis des siècles. Le vent pourrait retourner ta langue. Ainsi, Dieu produit une langue de lumière tombant sans logique à l'intérieur de ton corps. Ses lèvres noires brillent dans la nuit, tu regardes son sexe et ses lèvres lorsqu'il meurt, lorsqu'il brûle comme Dieu se créant oiseau : Tu penses et agis, tu rêves à l'intérieur d'un rêve de Dieu…


 

Un rêve de Dieu / Jean-Philippe Cazier


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Jean-Philippe Cazier, Un rêve de Dieu
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